CHAPITRE X
LES PIERRES 'ET LES MINÉRAUX
Terrains , roches et minéraux. — Origine des pierres. — Anciennes superstitions. — Végétation minérale. — Les cailloux mâles et femelles, nobles et ignobles. — Roches éruptives ; sédimcntaircs, transformées et filoniennes. — Les granités, les porphyres, les ophiolites, les trachytes, les basaltes et les laves. — Les calcaires, les gypses, les argiles, les pierres siliceuses et charbonneuses. — Les pierres schisteuses; les pierres métalliques. — Les incommensurables du règne minéral. — Les corps simples. — Le grand atome. — Rapports frappants. — La chimie et la géologie. — Essai de classification artificielle. — Les pierres, les terres, les sels, les combustibles, les métaux, les liquides et les gaz. — Rôle des substances minérales dans la vie des nations.
L’écorce du globe est formée de matières consistantes auxquelles nous avons donné, en les considérant chacune dans son ensemble, et d’après les conditions qui en ont accompagné le dépôt, le nom de terrains. Les roches sont les
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éléments constitutifs des terrains , des masses homogènes, des couches qu’ils renferment, et celles-ci se composent à leur tour de minéraux. Ces trois expressions , terrains, roches et minéraux forment donc les trois termes progressifs d’une même série. On peut dire de la géologie que c’est la science des terrains, dont elle fait en quelque sorte l’anatomie. Elle passe ainsi à la lithologie, science des roches ou des pierres, comme on les nomme vulgairement; enfin la minéralogie s’occupe spécialement des minéraux. Ces deux sciences, la lithologie et la minéralogie, sont pour ainsi dire les alliées naturelles de la géologie, et lui prêtent un continuel secours. Sans leur aide, la géologie ne donnerait lieu qu’à une étude spéculative, de nulle application. Il nous importe donc de jeter un regard, fût-il des plus rapides, sur ces deux sciences presque jumelles, et de dire comment on classe les roches et les minéraux, après avoir dit comment on classait les terrains-. L’histoire de la terre ne serait-elle pas incomplète, et presque dépourvue d’utilité, si nous n’essayions d’arriver par elle à la nomenclature et à la con-
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naissance intime des matériaux dont le globe est construit?
Les détails dans lesquels nous sommes entré en racontant la formation de notre planète, ont. cela d’avantageux, dans le cas qui nous occupe, de nous avoir fixés sur la véritable origine des pierres. Nous avons dit comment aux terrains éruptifs se rattachent les roches ignées, dont les laves de nos volcans modernes sont la dernière expression, et comment, au milieu des eaux, dans les terrains sédimentaires, ont été engendrées, la plupart du temps avec les débris, les détritus des roches ignées, les roches calcaires, argileuses, siliceuses. Nous avons dit comment, l’apparition des terrains éruptifs, ou la production de phénomènes analogues, ayant modifié, au contact ou sur une très-grande étendue, les terrains sédimentaires, ceux-ci s’étaient en quelque sorte métamorphosés, et comment s’étaient ainsi produits les schistes, les ardoises et d’autres roches transformées. Enfin, en étu-
diant les terrains que l’on pourrait appeler filoniens, nous avons montré qu’une nouvelle classe de roches s’ctait déposée dans les cavités et les
fissures des terrains précédents, à la faveur de certains phénomènes assez complexes, qui présentent quelquefois simultanément des caractères éruptifs , sédimentaires et métamorphiques. Ces dernières roches qui forment le remplissage des filons, sont surtout des substances métallifères et quelques matières stériles, pierreuses.
Ainsi s’explique, de la façon la plus simple, l’origine de toutes les pierres, de tous les minéraux. Si nous avons été bien compris, aucun cas ne peut plus rester douteux, et doit se rattacher à l’un de ceux que nous venons d’indiquer. La géologie a pénétré dans le laboratoire de la nature, et fait la lumière et la certitude là où il n’y avait jadis que doutes, divagations et ténèbres. N’admettait-on pas encore, au siècle dernier, comme aux âges les plus innocents de la lithologie, que les cailloux poussaient? On avait imaginé un suc lapidifique, et ressuscité l’idée de Démocrite et d’Aristote qui accordaient aux pierres une âme végétative. A cette croissance, sinon à cette âme des pierres, croyaient fermement et Tournefort et Linné lui-même. L’axiome
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du grand Suédois est resté célèbre : Lapides crescunt , les pierres poussent. D’autres savants étaient allés plus loin dans leurs hypothèses: ils disaient que les pierres provenaient de germes comme les plantes, et ils prétendaient avoir découvert non-seulement les graines, mais encore les fleurs du corail.
Ne nous étonnons pas de ces faits. Quelques personnes admettent encore aujourd’hui la vie végétative des roches. Des joailliers parlent sérieusement des sucs auxquels sont dues les gemmes, et des archéologues assurent que c’est par suite de la croissance des pierres que le forum de Rome et les temples de l’Égypte et de l’Assyrie sont maintenant enfouis de plusieurs mètres sous le sol. Ceci rappelle l’explication d’Aristote qui, ayant ouï dire qu’on avait trouvé à l’île d’Elbe et dans les carrières de Paros, des outils enfouis sous le minerai de fer ou le marbre, citait victorieusement ces découvertes comme une des preuves les plus convaincantes de la croissance des pierres. Aristote, malgré sa lumineuse raison, manque parfois de sens critique, comme Pline, auquel ce défaut est fa-
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milier, et qui n’a pas manqué aussi de parler de la végétation des pierres. Il est vrai que pour les anciens, qui n’avaient pas découvert la chimie, la véritable explication de certaines incrustations calcaires ou ferrugineuses était difficile à trouver.
Théophraste, l’élève préféré d’Aristote, renchérit sur les idées du maître. Il divise, dans son fameux Traité, les pierres en mâles et femelles, réservant, il est vrai, à ces dernières les plus belles qualités, la beauté, la couleur, l’éclat. Au moyen âge interviennent les alchimistes et avec eux les pierres nobles et ignobles. On attribue à certains minéraux des influences favorables, à d’autres des influences malsaines. Les uns chassent le mauvais œil, éloignent ou attirent la foudre; d’autres rendent Vénus propice ou contraire. Pourquoi serions-nous surpris de tout cela? Ces idées régnent encore chez bien des gens, et c’est le devoir de la science de les combattre, en faisant prédominer la vérité à la place de l’erreur.
Certains de la véritable origine des roches, il ne nous sera pas difficile de les classer. Nous les
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diviserons, d’après les terrains dont elles proviennent, en quatre grandes classes : les roches éruptives, sédimentaires, transformées et filoniennes. Les classes seront à leur tour subdivisées en familles, les familles en genres et les genres en espèces et en variétés. Prenons un exemple. Dans la classe des roches éruptives, nous aurons, en procédant par ordre d’ancienneté, c’est-à-dire eu égard à l’époque d’apparition des terrains, les familles granitiques, porphyriques, ophiolitiques, trachytiques et basaltiques. A ces deux dernières se rattachent les laves de nos volcans actuels.
La famille ophiolitique, pour prendre un terme de la série, est celle des pierres que nous avons aussi nommées les roches vertes, d’après les Anglais et les Allemands. Le mot ophiolitique (qui vient des deux mots grecs, ophis, serpent, et lithos, pierre), rappelle la couleur et jusqu’à un certain point l’apparence de la plupart des roches de cette famille; c’est comme qui dirait pierres à l’aspect de peau de serpent.
La famille des roches vertes comprend les roches que les lithologistes nomment les diorites,
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les euphotides, les serpentines, les ophites, les mélaphyres, les trapps. Par ces deux dernières les roches vertes donnent la main aux basaltes, comme par les premières elles se relient aux porphyres. Les diorites et les euphotides sont souvent appelés du nom de porphyres verts. A leur tour les porphyres passent souvent aux granités ou aux trachytes, de sorte que la série des granités aux basaltes est continue et même transgressive. Les roches granitiques et trachy tiques sont de couleur claire; les porphyriques, ophiolitiques et basaltiques, de couleur foncée.
Les roches granitiques portent, dans leur désignation même, la marque de leur structure : elles sont grenues; les porphyriques sont souvent rouge de pourpre, comme le nom grec porphyra l’indique : c’est la couleur du porphyre antique; les trachytiques sont rudes au toucher (i trachys , âpre); quant aux basaltiques, si les étymologistes disent vrai, le mot viendrait de trois racines d’une langue orientale qu’ils ne nomment pas, ba , sait, es, qui signifient fausse pierre de fer, explication que semble justifier
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(sauf l’approbation des radicaux par les orientalistes officiels) et l’apparence et le poids des basaltes.
Passons maintenant aux roches sédimentaires.
Ici, il n’est plus possible d’établir une distinction d’après l’âge géologique, car on trouve souvent toutes les classes de roches dans une même formation; il faut donc adopter une autre base, et prendre par exemple la composition minéralogique comme type de classification.
En partant de ce point de vue, nous trouvons d’abord la famille des calcaires et celle des gypses, c’est-à-dire des pierres à chaux et des pierres à plâtre. Les principaux membres de la famille des calcaires sont les marbres, qui peuvent se polir; les dolomies, chargées de magnésie, etc.
Après les pierres gypseuses et calcaires viennent entre autres les pierres argileuses, dont le type est la glaise plastique (les marnes sont des argiles mêlées de calcaires); les pierres siliceuses , représentées par le cristal de roche compacte ou quartz, le silex, le grès; les pierres
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charbonneuses, parmi lesquelles on distingue surtout la houille, le lignite et la tourbe.
Dans la grande classe des roches transformées, nous saluons tout d’abord les pierres schisteuses ou feuilletées, dont l’ardoise est un des types les plus caractéristiques; et dans la classe si intéressante et nombreuse des roches filoniennes, — où nous faisons entrer toutes les substances qu’on trouve en filons ou en amas, — les minerais métalliques, qui composent la famille la plus répandue de ce groupe. Ceuxci sont dits ferrifères, plombifères, argentifères, etc., suivant que le fer, le plomb, l’argent, y dominent.
Un arrangement méthodique des pierres, même d’après la composition minéralogique, souvent des plus complexes, est impossible à obtenir. Ilaüy qui s’y connaissait bien, lui qui a si minutieusement étudié les minéraux et découvert les lois de la cristallographie entrevues par Romé de Lisle, Ilaüy nommait les roches les incommensurables du règne minéral. Il indiquait ainsi qu’une base positive manquait à leur classification , comme pour ces quantités qu’en ma-
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thématique on nomme incommensurables, et qui, n’ayant aucune mesure commune avec l’unité, ne peuvent s’exprimer par aucun chiffre certain.
Après Haüy, deux autres grands minéralogistes, Al. Brongniart et Beudant, n’ont pas été plus heureux. Si nous rappelions ici quelquesunes des expressions qu’ils ont proposées pour classer et baptiser les pierres, nous n’aurions point, pas plus que lorsqu’il s’est agi des classificateurs géologique^, à les féliciter des mots nouveaux qu’ils ont essayé d’introduire dans la science; mais n’est-ce pas ici le cas de dire : « Que celui qui est sans péché leur jette la première pierre? » Plus prudent que ses prédécesseurs a été Dufrénoy. D’autres n’ont guère imité sa réserve, de sorte qu’ aujourd’hui la nomenclature des pierres et des minéraux est devenue, non moins que celle des terrains , unamas de mots confus, et un dédale où chacun se perd.
Il nous faut néanmoins faire une incursion momentanée dans le domaine des minéraux, car ils sont les éléments constitutifs des roches, comme celles-ci des terrains.
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Analysés par les procédés du laboratoire, les minéraux se résolvent en un petit nombre d’éléments jusqu’ici indécomposables et qu’on nomme les corps simples. Ceux-ci sont aujourd’hui au nombre de soixante-cinq.
La nomenclature de tous les corps simples ou des corps supposés tels, jusqu’à présent connus, peut offrir un certain intérêt. Nous en donnons ci-après la liste alphabétique. Nous inscrivons à côté de chaque corps le signe symbolique par lequel on est convenu de le représenter dans les formules et les notations chimiques, et le nombre qu’on appelle son équivalent ou son poids atomique, c’est-à-dire la quantité de ce corps qui, comparée à l’un des corps simples pris pour unité (c’est ici l’hydrogène), entre dans les combinaisons. L’équivalent ou poids atomique est bien nommé : les corps simples se combinent entre eux suivant des poids constants, et l’équivalent représente en quelque sorte le poids de l’atome des corps. Le chef actuel de la chimie française, M. Dumas, a calculé avec un soin particulier la plupart des équivalents.
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TABLEAU