I. Cuvier, Ossements fossiles, 1812, tom. III, Introduction
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nos pays, arbres fruitiers ou forestiers, au tronc fibreux et plein, marqué de couches concentriques qui se forment vers l’extérieur, et nombrent la croissance annuelle. Le cèdre, le sapin, le chêne, le châtaignier, le hêtre, le peuplier, le poirier, la vigne, apparaissent avec l’âge tertiaire, et la flore va de plus en plus se complétant. Les végétaux dicotylédonés ont même des avant-coureurs dans la formation crétacée. Cependant les grands monocotylédones ne disparaissent pas encore de nos terrains. Ainsi les palmiers ont laissé çà et là leurs empreintes sur les feuillets des calcaires, des grès et des argiles tertiaires. On dirait qu’un climat sinon tropical, tout au moins méditerranéen, régnait alors sur toute l’Europe. C’est au milieu de ces forêts que se sont déposées les couches de charbon fossile, de lignite, de bois pétrifié de l’âge tertiaire. C’est à travers ces épais feuillages qu’ont gazouillé les premiers oiseaux, qu’ont voltigé les insectes, libellules ou papillons, dont on retrouve les débris ou les délicates empreintes sur quantité de couches marneuses. Au pied de ces mêmes forêts s’éten-
daient des lacs ou des marécages, au milieu desquels naissaient des poissons d’eau douce, et nageaient de nombreux batraciens. Les énormes tortues tertiaires, les.trionyx, vivaient également non loin de ces parages, et le monde semblait s’animer, se parer, se charger de vie comme pour faire accueil à l’homme qui allait bientôt venir.
Et cependant, ce fut par des bouleversements terribles , par des éruptions volcaniques comme le monde n’en avait peut-être pas encore vues, que fut préparée l’apparition de l’homme. Les roches éruptives des périodes précédentes, les granits, les porphyres, cessent de s’épancher dès l’aurore tertiaire; le soulèvement des roches vertes elles-mêmes diminue de plus en plus d’intensité et finit à son tour; mais alors interviennent les roches volcaniques proprement-dites, les trachytes, les basaltes, dont les éruptions se font encore sentir à cette heure dans tous les volcans allumés. Des chaînes de montagnes, dont quelques-unes sont parmi les plus hautes, les chaînes de la Corse et de la Sardaigne, les Alpes, l’ Himalaya, les Andes,
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s’élèvent successivement, au milieu de commotions immenses et de déluges grandioses. Peutêtre le l’homme primitif fut-il à la fois spectateur et victime du dernier de ces effrayants cataclysmes, ce qui expliquerait ces traditions persistantes que tous les peuples ont recueillies sur les révolutions terrestres qui ont marqué leur propre origine. Les volcans éteints, entre autres ceux de l’Auvergne, des bords du Rhin , de l’Asie Mineure , témoignent de ces éruptions tertiaires qui l’emportent en intensité et en durée sur toutes les précédentes. Quelques-uns de ces phénomènes volcaniques paraissent avoir été la cause , dans le nouveau monde, d’une seconde apparition des métaux précieux. Des sources , d’eaux chaudes et alcalineà, en relation avec les évents allumés , auraient parcouru le sol , et répandu çà et là l’or en paillettes et en pépites, comme si le plus précieux des métaux, en se montrant dans les terrains supérieurs , avait dû préluder à la venue de l’homme.
Nous avons dit que les formations tertiaires n’avaient pas été moins bien dotées que leurs aînées de produits minéraux utiles. Les fameuses
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mines de sel de Wielliczka, en Galicie, celles de soufre de Sicile, forment des espèces d’amas, de sacs, de poches, au milieu des terrains tertiaires; la plupart des mines de houille sèche et de fer de Provence sont du même âge ; mais ce sont surtout les roches que demande l’architecte qui abondent dans ces terrains. Des brèches siliceuses que l’on trouve à la base, composent des marbres de couleur jadis très -estimés : telle la fameuse brèche dite d’Àlep ou du Tholonet. L’argile plastique, le calcaire grenu, la molasse ou grès tendre, le calcaire à ciment, le gypse ou pierre à plâtre, les grès siliceux, les meulières dures et poreuses, les sables jaunes ferrugineux, sont partout abondamment répandus en France dans les formations tertiaires, et ont concouru à l’édification de nos plus grandes villes, Paris, Marseille, Avignon,’ Nîmes, Montpellier, Bordeaux, etc. Paris doit aux excellents matériaux qu’y recèle le sol, la plupart de ses monuments. Les géologues ont pris pour un des types et pour horizon de la période tertiaire, sous le nom de terrain parisien, la formation sur laquelle est assise la capitale de la France. Cette
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formation est essentiellement composée de trois groupes ou séries : l’argile plastique, le calcaire grossier et le gypse ou pierre à plâtre. L’argile plastique fournit de très-bonnes briques ; le calcaire grossier, ainsi nommé à cause de la rudesse de son grain , donne une pierre de taille et un moellon de premier choix ; enfin du gypse on tire un plâtre sans rival pour la blancheur et le liant. Notre-Dame est construite tout entière de calcaire coquillier tiré des carrières d’Ivry, et le plâtre de Montmartre a servi à relier les cloisons d’une partie des habitations du vieux Paris faites de pans de bois.
Dans le midi de la France, les Romains, ces grands bâtisseurs, ont mis partout à contribution la molasse et le calcaire grossier. C’est avec ces matériaux qu’ils ont édifié l’arc de triomphe dit de Marius et le théâtre d’Orange, le mausolée et l’arc de triomphe de Saint - Remy, les arènes d’Arles et de Nîmes, le pont du Gard porté sur trois rangs d’arches étagées, le pont Flavien de Saint- Chamas, dont les deux extrémités sont surmontées chacune d’un arc corinthien, et cent autres monuments qui ont défié les siècles. La fameuse
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cathédrale de Saint-Trophime à Arles, un des restes les plus purs de l’architecture romane, et l’hôtel de ville de cette cité, dessiné par Mansard; les ponts d’Avignon et de Pont-Saint- Esprit, éternel honneur des frères pontifes du moyen âge ; les fortifications à l’italienne et le palais de la Ville des papes ; le lourd château de Tarascon, qui abrita le bon roi de Provence René, la vieille tour de Beaucaire, qui lui fait face et qui vit passer Louis IX se rendant en terre sainte, sont aussi des monuments que le Midi a retirés de ses formations tertiaires. Le temps et le soleil y ont revêtu la pierre d’un ton mat et doré, qui relève encore l’aspect imposant de la construction.
L’Italie a emprunté à des matériaux différents, mais presque tous de ce même âge, une partie de ses plus beaux édifices. Elle avait déjà les marbres du terrain secondaire, dont elle a su tirer un si grand profit pour la décoration de ses églises, de ses musées, de ses jardins et de ses villas. Avec les matériaux tertiaires, elle a embelli ses cités. Florence est pavée de macigno, grès bleuâtre, qui se divise en larges plaques, et qu’on assemble sur le sol comme une immense mosaïque. C’est
également avec le macigno qu’Orgagna a élevé ces fameux arcs qui décorent la loggia de'Lanzi , et qui ont si étonnamment avancé l’aurore de la renaissance de l'art en Étrurie. Le grès macigno n’a que le défaut d’être gélif, c’est-à-dire de s’effeuiller par la gelée, et cet inconvénient est grave, même sous le ciel italien; déjà la loge d’Orgagna a subi de graves atteintes. Le Bargello, ancien palais du podestat; le Palais-Vieux, qui vit les premiers Médicis; le palais Pitti, qui abrita leurs descendants devenus grands-ducs et maîtres de la république; le palais Riccardi, une des autres demeures de cette maison princière, alors qu’elle n’était encore composée que de banquiers; le palais Strozzi, dont le grand architecte le Cronaca, rival de Michel-Ange, couronna le faîte d’une corniche restée malheureusement inachevée : tous ces monuments ont emprunté leurs matériaux à un calcaire tertiaire. Tous les édifices, publics ou privés, qui décorent la belle cité florentine, aujourd’hui capitale de l’Italie , sont faits de la même pierre. La roche est dure, forte, comme l’appellent les Italiens, elle peut se tailler en relief, en bossage, sans avoir
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rien à redouter des intempéries, sans que ses arêtes en soient le moins du monde émoussées. C’est avec elle que les Étrusques édifièrent leurs murs cyclopéens, c’est avec elle que les modernes Toscans et leurs aïeux du moyen âge ont bâti leurs principales villes. Ces élégantes cités qui ont nom Florence, Pise, Sienne, Lucques, Livourne , doivent tous leurs édifices aux roches du terrain tertiaire , encore plus qu’aux marbres des collines de Carrare et de l’Apennin. L’abondance et l’excellente qualité des matériaux de construction qu’on trouve en Étrurie, ont fait de tout temps des Tyrrhéniens un peuple de maçons et d’architectes. Nulle part, aujourd’hui encore, on ne bâtit mieux qu’en Toscane. De plus, au pied des montagnes de l’Altissimo et de Carrare , tout le monde naît sculpteur ou tout au moins ouvrier décorateur en marbre, marmista. A Volterra, où l’albâtre abonde, tout le monde , depuis trois mille ans que les Tyrrhéniens ont fondé la ville, et ouvert les premières carrières d’albâtre du voisinage, tout le monde naît également artiste . Ces mille objets en albâtre si délicatement fouillés, coupes, vases,
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statues, étalés dans les musées, dans les collections, viennent de Volterra. Toutes les familles du pays se livrent à l’industrie de l’albâtre, et le chef reste à la maison ciselant la pierre, pendant que les fils courent le monde pour vendre les produits paternels.
Une roche que la dernière formation de l’âge tertiaire a vue se produire , et dont le dépôt se continuera jusque dans l’âge suivant, le tuf calcaire ou travertin, joue également un grand rôle dans l’architecture italienne. Cette pierre est poreuse, tendre, se laisse couper au couteau, mais elle prend bien le mortier et durcit singulièrement à l’air. C’est de ce travertin , dont le nom même est emprunté au Tibre ou à Tibur,
qu’ont été édifiés la plupart des anciens monuments de Rome; c’est de lui qu’est faite la voûte du grand égout, la clouai maxima , que des architectes étrusques bâtirent à Rome sous les Tarquins , et dont l’embouchure s’ouvre sur le Tibre depuis deux mille cinq cents ans, sans qu’aucune réparation y ait jamais été faite.
C’est également en travertin qu’a été construit le cirque ou Colisée, le Colosse, comme l’ont
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appelé Ibs modernes Italiens, ou peut-êtie les Barbares émerveillés, pour témoigner de ses gigantesques dimensions.
Tout n’est pas dit. La ville de Romulus, située sur un sol volcanique éteint depuis les temps historiques, a dû à la pouzzolane un ciment hydraulique de premier ordre, le ciment romain. La pouzzolane est une terre, une cendre brune ou rougeâtre, agglutinée, durcie, mais facile à désagréger. Celle de Pouzzoles était surtout estimée, et c’est de là qu’est venu le nom que porte la roche. A Rome, l’excavation des carrières de pouzzolane a donne naissance aux catacombes.
11 paraîtrait toutefois, d’après les dernières études de M. Rossi, que les catacombes chré- * tiennes ne sont pas d’anciennes carrières, et qu’ elles n’ont été creusées que pour y placer des tombeaux. C’est ainsi que les Étrusques, à Chiusi en Étrurie, depuis les premiers temps, et à Rome sous les Tarquins, ont ouvert les montagnes de tuf ou de pouzzolane pour y cacher leurs sépultures. Les premiers chrétiens auraient emprunté cette coutume aux Étrusques, ou l’auraient apporté de Judée.
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A Naples , à Syracuse , il y a aussi des catacombes célèbres, mais celles de Sicile sont certainement d’anciennes carrières. A Syracuse, on • montre la fameuse Oreille de Denys, l’endroit où, dit-on, venait écouter le tyran, pour surprendre les plaintes des malheureux que ses caprices condamnaient aux carrières. Les catacombes de Paris sont également renommées. Ce sont d’anciennes excavations souterraines, d’où est sortie pierre à pierre, on peut le dire, et pendant quinze siècles, de Julien à Napoléon , la grande capitale de la France qui fut d’abord la modeste Lutèce. Aujourd’hui ces catacombes sont abandonnées des carriers. Elles abritent les os de trente générations retirés des caveaux des églises, et de quelques cimetières tels que le charnier des Innocents, ouverts jadis au sein même de la ville.
Les terrains volcaniques , ces contemporains éruptifs des sédiments tertiaires, n’ont pas borné leur rôle à produire la pouzzolane; on en tire aussi des roches massives, assez faciles à tailler, bien que très-dures. Les Assyriens, les Égyptiens, les Romains, ont employé le basalte dans leurs
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édifices, surtout à l’état de colonnes, de vasques, etc., et pour paver les grandes voies. Au moyen âge, les cathédrales de Cologne, de Clermont-d’ Auvergne , empruntent également leurs assises et leurs décorations extérieures à des roches volcaniques. A notre époque, plus d’une ville a, été bâtie avec le basalte. Deux colonies de la mer des Indes, pitons volcaniques émergés un jour au-dessus de l’Océan, l’île Maurice, notre ancienne Ile-de-France, l’île de la Réunion, naguère île Bourbon, n’ont même que le basalte à employer dans tous leurs édifices. A Naples, l’usage des mêmes pierres et du trachyte est également très-répandu.
Les terrains volcaniques ont donné à certains pays un relief et une physionomie particulière. Rome est assise sur sept collines de basalte, de peperino (poudingue ou porphyre volcanique) et de trachyte. Çe sol mouvementé, troublé jadis par les feux souterrains, secoué de nos jours encore par des tremblements de terre, ne semblait-il pas annoncer par sa rudesse et 1<^ phénomènes géologiques qui en avaient accompagné et suivi l’apparition» ce que serait un jour
la race qui viendrait planter là ses dieux lares?
Naples est également sur un sol volcanique, un volcan même la domine et menace de l’engloutir; mais Naples n’est pas sur la montagne, qui ne lui sert que de ceinture ; elle est couchée dans la plaine , au bord de la mer. Paresseusement étendue devant son magnifique golfe, baignée par le soleil et les eaux , elle ne pouvait être que conquise et non conquérante. C’est en effet ce qui est arrivé; les Tyrrhéniens et les Hellènes y ont jeté leurs colonies marchandes, alors que dans les défilés de l’intérieur de sauvages montagnards, principalement les Samnites, de qui descendent les brigands des Abruzzes, résistaient et résistent encore à toute immixtion étrangère.
En France, nos vigoureux Auvergnats, au caractère heureusement gaulois et non samnite , ne doivent -ils pas eux -mêmes une partie de leurs qualités physiques au sol qui les a vus naître? Leurs aïeux furent comme eux rudes et opiniâtres. Gergovie est sur une crête basaltique, et l’héroïque chef des Arvernes y résista victorieusement à César, avant de venir suc-
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comber à Alesia. M. Élie de Beaumont , qui a fixé la géologie française , a fait remarquer l’un des premiers, et sans aucun esprit préconçu , l’influence que joue le sol sur le caractère des populations. Il regarde le plateau volcanique de la France et le bassin parisien comme les deux pôles du pays, l’un, pôle positif, centre des lumières, où fleurissent les arts, les lettres et le luxe avec eux; l’autre, pôle négatif, domaine de l’ignorance et de la pauvreté, mais d’où partent chaque année de robustes essaims, qui viennent comme pour retremper la population parisienne, et lui donner l’exemple du travail énergique, de la patience et de la sobriété.
Laissons parler l’auteur de cette judicieuse remarque, il dira la chose mieux que nous :
« Les deux parties principales du sol de la France, le dôme de l’Auvergne et le bassin de Paris, quoique circulaires l’une et l’autre, présentent des structures diamétralement contraires. Dans chacune d’elles, les parties sont coordonnées «à un centre, mais ce centre joue dans l’une et dans l’autre un rôle complètement dilférent.
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« Ces deux pôles de notre sol, s’ils ne sont pas situés aux deux extrémités d’un même diamètre, exercent en revanche, autour d’eux, des influences exactement contraires : l’un est en creux et attractif; l’autre, en relief, est répulsif.
« Le pôle en creux vers lequel tout converge, c’est Paris, centre de population et de civilisation. Le Cantal, placé vers le centre de la partie méridionale, représente assez bien le pôle saillant et répulsif. Tout semble fuir en divergeant de ce centre élevé, qui ne reçoit du ciel qui le surmonte que la neige qui le couvre pendant plusieurs mois de l’année. Il domine tout ce qui l’entoure, et ses vallées divergentes versent les eaux dans toutes les directions. Les routes s’en échappent en rayonnant comme les rivières qui y prennent leurs sources. Il repousse jusqu’à ses habitants qui, pendant une partie de Tannée, émigrent vers des climats moins sévères.
« L’un de nos deux pôles est devenu la capitale de la France et du monde civilisé, l’autre est resté un pays pauvre et presque désert.
Comme Athènes et Sparte dans la Grèce, l’un réunit autour de lui les richesses de la nature,
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de l’industrie et de la pensée ; l’autre, fier et sauvage, au milieu de son âpre cortège, est resté le centre des vertus simples et antiques, et, fécond malgré sa pauvreté, il renouvelle sans cesse la population des plaines par des essains vigoureux et fortement empreints de notre ancien caractère national *. »
Tous les bassins tertiaires que n’ont pas visités les roches volcaniques, rappellent de quelque façon le bassin de Paris. C’est au milieu de ces terrains d’une altitude peu élevée, aux coteaux doucement onduleux, jamais tourmentés, que se sont assises les principales capitales de l’Europe. Quand la libre volonté des populations a fixé le choix, et non point une raison politique ou même un simple caprice des chefs d’Etat, c’est toujours au milieu des bassins tertiaires, arrosés par de larges fieuves, que se sont développées, non-seulement les capitales, mais encore les principales villes de notre continent. Paris et Londres sont toutes deux au milieu de terrains de cet âge, et chose éton-
1. Explication de la Carte géologique de la France, par MM. Dufrénoy et Élie de Beaumont, tom. I. Paris , 1841.
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nante, c’est la même assise qui les porte, celle de l’argile plastique. Ceci prouve qu’autrefois les deux pays n’en faisaient qu’un. Cependant il y a dans l’assiette des deux villes, une différence géologique essentielle : l’argile plastique est surmontée , dans le bassin parisien , du calcaire grossier; ce calcaire manque dans le bassin de Londres. La métropole de l’Angleterre est sortie avant sa voisine du fond des eaux , et voilà pourquoi Paris est une Ville de pierre et Londres une ville de brique.
En France, Marseille, Bordeaux, Rouen, sont au centre ou sur les bords de bassins tertiaires; en Italie, on peut citer au hasard Turin, Milan, Parme, Florence. Le choix de cette dernière ville comme capitale de l’Italie, dicté par des raisons peut-être passagères , est consacré par la géologie. Du côté du Pô, le seul point par où est à redouter l’invasion autrichienne , les Apennins enveloppent Florence comme d’une ceinture imprenablë, et la ville peut s’étendre à souhait, au pied des monts, le long de l’Arno. Rome, en dépit de tous ses titres, n’en a point qui valent ceux-là. Que l’Italie y songe! Les
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conditions topographiques devraient peut-être avoir ici le pas sur la poésie ou le sentiment.
Toutes les cultures entreprises sur les formations tertiaires ont un cachet différent de celles des terrains précédents. Les grandes prairies naturelles ou artificielles, les vastes forêts de sapins, de hêtres, les bois de chênes et de châtaigniers , ont presque partout disparu.
Cependant les terres volcaniques et les grès siliceux tertiaires sont encore propices à la châtaigne et au gland, mais surtout au premier de ces fruits. Les collines calcaires portent volontiers le pin. Le froment vient assez bien dans les mêmes terrains, la vigne également, comme le prouvent une partie des crus du Bordelais et les vignobles italiens. Partout les populations se partagent entre la vie. des champs et celle des villes, et sauf sur certains points, comme les plateaux basaltiques élevés, les habitudes policées ont pris partout droit de cité. Les habitants des pays tertiaires marchent en tête de la civilisation et du progrès. Non-seulement ils gardent presque toutes les embouchures des grands fleuves, de ces routes qui marchent, comme les
appelait Pascal ; mais c’est vers eux encore que s’avancent de préférence, ce sont leurs Tilles que traversent le plus volontiers les grandes routes * de terre et de fer. Tout concourt donc au bienêtre des pays d’âge tertiaire, et les conditions physiques du so), et les conditions économiques qui en dérivent. Ces pays, ayant été formés des derniers, se sont enrichis de la dépouille des dépôts précédents, qu’ils ont ajoutée à leur propre fonds. Ce n’est que dans l’âge tertiaire que sont sortis du fond des eaux les bassins de Londres et de Paris, qui ne seront même complets et définitivement arrêtés dans leurs contours qu’à la fin de l’âge suivant, le dernier qu'il nous reste à parcourir.
LA PÉRIODE CONTEMPORAINE
Formations quaternaires. — Le règne de l’homme. — Grands mammifères fossiles. — Anciens glaciers. — Blocs erratiques. — Hypothèses des géologues. — Terrain alluvien. — Placera. — Guano. — Sel nitre. — Solfatares. — Soffloni. — Vastes plaines. — Dernière flore et dernière faune.
La période à laquelle nous sommes arrivé est celle qu’en géologie on désigne sous le nom de quaternaire , à cause de la position qu’elle occupe dans l’ordre des formations. Cette période a vu de nombreux déluges, peut-être les plus grands qui jamais aient eu lieu ; de là le nom de diluvium qu’on lui donne quelquefois , surtout pour en caractériser les débuts. Nous l’appelons la période contemporaine, parce que cet âge, qui se poursuit encore aujourd’hui, est celui où pour la première fois est apparu l’homme. L’ avènement de notre espèce
Si
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peut même servir à désigner cette période sous le nom de règne de l’homme, comme les crustacés, les reptiles, les quadrupèdes ont servi à dénommer les âges précédents.
Les formidables déluges qui ont eu lieu à l’aurore de la période contemporaine, ont laissé partout des traces devant lesquelles on reste confondu. Ce sont des dépôts énormes de cailloux roulés, des couches puissantes de sable, de tuf, déposées le plus souvent à des niveaux ue les plus hautes eaux ne sauraient désormais atteindre. Partout on peut interroger les témoins de ces débâcles grandioses. Les légendes de tous les peuples ont gardé aussi le souvenir de ces effrayants phénomènes, et l’on peut dire sous ce rapport que le récit mosaïque est confirmé par la géologie. L’homme primitif, à peine né, fut emporté, détruit dans quelqu’une de ces catastrophes. Dans certains dépôts diluviens, on retrouve aujourd’hui ses os mêlés à d’autres ossements fossiles de mammifères qui depuis se sont complètement éteints, ou ont émigré vers d’autres climats.
Ces temps géologiques, qui ont vu l’homme
LA PÉRIODE CONTEMPORAINE
fossile, sont bien antérieurs aux temps de la fable. L’éléphant à crinière, le renne, l’ours des cavernes, vivaient alors avec l’homme dans nos contrées. L’éléphant velu a partout disparu, le renne s’est peu à peu cantonné dans les régions boréales, l’ours des cavernes a fait place à d’autres espèces.
Pour expliquer la présence du renne dans les contrées tempérées de l’Europe, où l’on rencontre partout ses débris fossiles, on est obligé d’admettre une température moyenne beaucoup plus basse que celle qui règne aujourd’hui sous ces mêmes latitudes. Le contraire serait plus facilement acceptable. Si la terre, d’abord à l’état de masse gazeuse ignée , puis liquide , puis pâteuse, est allée peu à peu se solidifiant et se refroidissant, le phénomène n’en a pas moins eu lieu d’une manière graduelle. Il faut donc supposer de toute façon que, dans les époques géologiques plus anciennes que lanôtre, les températures du sol et de l’air étaient plus élevées que maintenant. La majeure partie des savants sont de cet avis, et ne font d’exception que pour cette phase du dilu-
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vium qu’ils appellent l’époque glaciaire. A ce moment, disent-ils, presque toute l’Europe était sous les glaces. Et pour confirmer leur dire, ils s’appuient sur ces échantillons de roches striées, polies, qu’on rencontre très-loin de leur point de départ, et qu’auraient charriées les glaciers d’autrefois, comme le font encore ceux d’aujourd’hui. Ils citent ces blocs erratiques énormes, qu’on trouve même à des centaines de lieues de la roche en place, isolés, perdus , témoins muets des phénomènes qui ont marqué une partie de l’ère du diluvium.
Les glaciers des Alpes se seraient ainsi étendus jusqu’à Lyon, le long de la vallée du Rhône, et sur tout le Jura le long de celle de l’Aar.
On ne peut invoquer ici, à la façon des anciens, ni le travail de prétendus géants ou titans, ni des explosions volcaniques en ce cas aussi inadmissibles, ni même le transport des eaux torrentielles. Les stries aussi nettes que nombreuses dont sont rayés les blocs , et les arêtes vives qu’ils ont conservées, deux phénomènes qui se retrouvent dans les glaciers ac-
LA PÉRIODE CONTEMPORAINE
tuels, font rejeter le transport par l’eau. Il faut admettre des glaciers, ou tout au moins des glaces flottantes, des débâcles, comme celles qui surviennent aujourd’hui encore sur les fleuves de l’Amérique du Nord, par exemple le Saint- Laurent.
En Europe , on trouve surtout des blocs erratiques dans toute la Prusse et la Russie septentrionales, et ces roches proviennent en ce cas des granits de la Suède et de la Laponie. Des radeaux de glace, porteurs des blocs, ont traversé la Baltique comme ceux qui, partant du pôle, viennent encore aujourd’hui échouer sur les côtes de l’Amérique du Nord ou de l’Islande. En France, les Vosges, le Jura, la Savoie, le Dauphiné, les contours du plateau central, le plateau de Bretagne, les flancs des Pyrénées; en Suisse, en Italie , tous les revers des Alpes ; en Espagne , les versants des Asturies, sont semés de blocs erratiques. On en rencontre également dans le pays de Galles et le long de la chaîne pennine qui forme l’axe longitudinal et comme l’épine dorsale de l’Angleterre. Ici encore on a reconnu dans les blocs une variété de
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granit norvégien. En Autriche, au pied desCarpathes; en Russie, autour du Caucase; en Syrie, aux flancs du Liban, on voit aussi des blocs erratiques. On en a relevé également dans l’Inde autour de l’Himalaya; dans l’Amérique du Nord , au pied des Alleghanvs; dans l’Amérique du Sud, le long des Andes ; dans la Nouvelle-Zélande ; et récemment encore, M. Agassiz en signalait dans tout le bassin de l’Amazone.
Une partie de l’époque diluvienne a donc été marquée par des phénomènes glaciaires d’une immense étendue, et sans doute d’une trèslongue durée. On va même jusqu’à compter en Suisse deux époques glaciaires distinctes, séparées par une ère moins froide. Les naturalistes, les physiciens, les astronomes, se sont perdus en conjectures pour donner de tous ces faits une explication satisfaisante. Beaucoup ont préféré les nier, mais il a fallu se rendre à l’évidence ; et tandis que quelques-uns résistent encore, on cite plus d’une éclatante conversion. Comment justifier en effet ces transports si lointains des masses erratiques , si ce n’est par d’anciens glaciers ? Des avalanches , des débâcles de
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lacs alpins occasionnées par la fusion d’une ceinture de glaces, ne rendent compte que de phénomènes locaux. 11 faut donc recourir de toute force à des glaciers mouvants , depuis disparus , et pères de ceux d’aujourd’hui ; mais qui dira l'origine de ces anciens glaciers?
Pour répondre à tous les cas à la fois, quelques savants ont imaginé un déplacement des pôles et du centre de gravité du globe, ou l’interposition momentanée d’une matière cosmique qui aurait servi d’écran entre la terre et le soleil. D’autres ont invoqué le mouvement de translation qui emporte notre système planétaire, et le passage de la terre au milieu d’espaces célestes congelés. Entraînée à la remorque du soleil, la terre se serait glacée dans cette partie du voyage. 11 en est qui ont recouru à des hypothèses peut-être plus rationnelles, et qui ont cherché la raison des grands phénomènes glaciaires et du changement de climat qui en fut la cause, dans la disparition de certains continents et le soulèvement de certains autres. Le désert de sable du Sahara a émergé
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du fond de la mer vers le commencement de l’époque diluvienne. Ce phénomène a suffi pour soumettre la partie de l'Europe centrale que dominent les Alpes aux effets du vent chaud du désert, le simoun , qu’on nomme dans la Méditerranée le sirocco, et qui engendre en Suisse le fœh en le favonius des Latins. Quelques-uns des glaciers alpins ont alors fonduetdéposé surplace les blocs de rocher qu’ils portaient avec eux.
Il reste à expliquer la disparition des anciens glaciers du nord de l’Europe. Qui sait, à ce propos, si cette fameuse Atlantide dont parle Platon n’a pas existé, et fait place, en sombrant, à l’océan Atlantique, d’où serait immédiatement parti le gulf -stream , ce courant du golfe mexicain, qui réchauffe si singulièrement une partie de l’Europe septentrionale? Le soulèvement de la chaîne des Andes, qui s’est opéré pendant l’époque quaternaire, suffit du reste à expliquer l’origine du gulf-stream. L’isthme de Panama s’est alors formé , et a séparé les eaux de l’océan Atlantique de celles du Pacifique. Le courant du golfe mexicain pourrait bien avoir pris au début une direction un peu différente de
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celle qu’il a aujourd’hui, et être venu caresser les rivages sibériens, qui auraient ainsi joui d’un climat presque tempéré. C’est à cette époque qu’aurait vécu , dans l’Asie septentrionale , le mammouth ou éléphant primitif, que plus tard les glaces, dans un refroidissement subit, ont surpris et enterré sur place. Aujourd’hui, en Sibérie, on retrouve le mammouth conservé intact avec sa chair et le poil qui lui servait de crinière. Cette toison semble indiquer un climat déjà assez froid.
Telles sont les explications par lesquelles les glaciéristes essayent de se rendre compte des faits qu’ils ont découverts; mais comme des blocs erratiques ont été presque partout rencontrés, on ne saurait imaginer pour chaque point un soulèvement ou un affaissement, une apparition ou une disparition de telle ou telle partie de continent , encore moins d’un continent tout entier, ou bien supposer un courant chaud sousmarin venant des tropiques et un contre-courant froid venant des pôles. La théorie ne peut pousser si loin le champ des conjectures. Les raisons que donnent les antiglaciéristes de
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simples transports des bloCs erratiques par les eaux, ne sont non plus guère acceptables; et quant aux éléphants trouvés intacts dans les glaces de la Sibérie, il semble difficile d’admettre qu’ils soient descendus avec le déluge asiatique des flancs de l’Himalaya soulevé. La distance à parcourir est trop grande; puis les naturalistes opposent victorieusement en ce cas à leurs adversaires et la crinière protectrice de l’éléphant qui dénote un climat froid, et les espèces analogues trouvées dans d’autres régions avec le renne. Ainsi les os de ce même éléphant chevelu ont été rencontrés en France dans le diluvium de l’époque glaciaire.
Ne cherchons pas de plus amples explications. Bornons-nous à constater les faits; ils existent, cela est certain. Sans partager les exagérations des glaciéristes, qui vont jusqu’à admettre partout deux époques glaciaires différentes , on
doit considérer comme hors de doute qu’à un
moment du diluvium un froid intense a régné dans des contrées devenues depuis tempérées.
La raison de ces changements anormaux nous sera peut-être toujours cachée. Qu’importe? Il
LA PÉRIODE CONTEMPORAINE
y a tant d’autres phénomènes que nous n’expliquons point. Notre existence même, et c’est peut-être un bien, n’est-elle pas comme un continuel problème dont nous ne pourrons jamais dégager l’inconnue? Au lieu donc d’aller se creuser la tète à forger des suppositions plus ou moins ingénieuses , n’est-il pas plus simple de dire ici, comme le faisait quelquefois Arago : Je 11e sais pas?
Après les phénomènes diluviens et glaciaires que nous venons d’étudier, commence une époque plus calme, plus chaude , celle que l’on peut nommer l’époque alluvienne ou récente.
Elle comprend déjà les âges mythologiques.
Bientôt après commence l’histoire , et avec elle les phénomènes géologiques actuels dont nous sommes encore témoins. Ces phénomènes sont principalement, dans l’ordre sédimentaire, la formation des tourbières, des deltas des fleuves, l’avancement des dunes , les dépôts de bancs de coraux , de grès marins , le transport des alluvions par les pluies, les orages; et dans l’ordre éruptif, le soulèvement ou l’affaissement des côtes, les tremblements de terre,
HISTOIRE DE LA TERRE
les éruptions volcaniques. On peut dire toutefois qu’aucune révolution violente n’est venue marquer ju9qu’ici le cours de cette ère nouvelle. Le calme de la nature semble avoir précédé l’avénement de la civilisation; mais que sont les huit ou dix mille ans de l’époque historique, devant la durée qu’exigent quelquefois pour se produire les phénomènes géologiques les plus simples?
Les dépôts quaternaires , contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne sont pas moins bien fournis que leurs aînés de tous les minéraux indispensables à l’homme. Les gîtes métallifères que l’on nomme les placers, datent de cette époque. Ils contiennent, suivant les localités, l’or, le platine, à l’état métallique; le fer, l’étain, à l’état de minerais oxydés; enfin les plus précieuses gemmes, telles que le diamant, le saphir, le rubis.
Les placers se composent de sables désagrégés, de cailloux roulés, et quelquefois de lits compactes de poudingue, d’argile, enterrés à d’assez grandes profondeurs. Presque toujours les matières dont ils sont formés ont été arra-
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chées à des roches préexistantes, encore en place. Cependant on invoque aussi pour l’or, nous l’avons vu, le passage de sources chaudes et alcalines, qui auraient contenu le métal en dissolution, et l’auraient laissé peu à peu déposer.
Les minerais de fer dits d’alluvion et en grains sont aussi d’àge diluvien ou récent. Ces dépôts remplissent des cavités, des espèces de poches, d’amas ou de sacs , et ces cavités sont ouvertes au milieu des terrains quaternaires eux-mêmes, ou des formations d’âge antérieur.
Le minerai de fer dit des marais, des lacs et des prairies, à cause des points où on le trouve, est frère du précédent. Il est dû, comme lui, à des dépôts de sources ferrugineuses, dont quelques-unes agissent encore sous nos yeux, et nous mettent ainsi au courant des moyens que la nature a dû employer dans les formations géologiques du passé.
Aux dépôts d’âge quaternaire appartiennent aussi les tourbières, vastes amas de plantes aquatiques, fibreuses, remplissant le fond d’anciens lacs, d’anciens marais, ou déposées sur
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certains plateaux. Ces végétaux, à moitié fossiles , sont entrelacés , feutrés et comme soudés ensemble. Ils se débitent en mottes à la bêche, et peuvent fournir, surtout après avoir été lavés, comprimés et au besoin distillés, un assez bon combustible.
On rencontre dans les plus anciennes tourbières des ossements d’animaux éteints, et dans les plus modernes, des restes de l’industrie de l’homme primitif ou civilisé. Ces faits prouvent que le dépôt de la tourbe est continu sur certains points, et s’est poursuivi même dans les temps historiques.
Les roches qu’utilise l’art de bâtir sont assez abondantes dans les terrains quaternaires. C’est d’abord du sable et des cailloux roulés, y compris ceux des cours d’eau actuels, et qu’on emploie avantageusement dans la fabrication du mortier, du béton et du macadam; puis de l’argile , dont on fait des briques et de la terre à pisé; puis du tuf, du travertin, qui servent de pierre de taille ou de moellon ; enfin des blocs erratiques, qu’en Poméranie on cherche avec la sonde jusque sous le sol. Dans l’Inde,
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dans les îles de l’océan Indien, en Arabie, dans la mer Rouge , les dépôts de coraux sont exploités comme pierre à bâtir, et pour la chaux qu’on en retire. Enfin les laves, les argiles et les cendres volcaniques, datant de l’époque diluvienne ou présente , s’emploient dans les constructions, soit à l’état de moellon, soit à l’état de pouzzolane , comme les roches volcaniques anciennes.
Quelques minéraux particuliers, dont l’industrie a su tirer le plus grand profit, sont contenus dans les terrains quaternaires. Citons entre autres le guano, composé de bancs d’excréments fossiles répandus dans quelques îles tropicales, mais surtout vers le Pérou, aux îles Chincha, où jamais il ne pleut. Les oiseaux marins du passé, les cormorans, les pélicans, les pingouins, qui se gorgeaient de poissons dans ces parages, ont préludé là, tous les jours, religieusement, à leur laborieuse digestion. Quelques-uns sont tombés sur place pour ne plus se relever, et, moulés dans leurs excréments, y sont passés à l’état fossile. On peut voir encore aujourd’hui dans les mêmes eaux, sur les mêmes îles, les mêmes volatiles
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se livrer, à l’imitation de leurs ancêtres, au même travail; mais combien le guano du passé vaut mieux que celui d’ à-présent ! Les Incas, au temps de leur florissant empire, avaient reconnu les propriétés fertilisantes de cet engrais presque minéralisé, et ils avaient défendu, sous les peines les plus sévères , de tuer, de déranger même les oiseaux marins qui continuaient à confectionner le guano. Après la conquête espagnole, l’usage de ce fumier se perdit. Les propriétés de l’engrais tropical n’ont été retrouvées qu’à notre époque. Elles ont fait la fortune du Pérou, qui s’est empressé de concéder à une compagnie anglaise le monopole d’exploitation de cette précieuse substance, dont il tire aujourd’hui les plus clairs de ses revenus.
Il faut citer avec le guano le sel nitre (azotate de soude) qui existe également au Pérou, dans les sables d’Iquique. Ce nitre provient de sources minérales aujourd’hui taries. On lessive les sables et l’on fait cristalliser le sel. Le sel de nation ou alcali naturel (carbonate de soude), qu’on retire de certains lacs desséchés de la haute Égypte, de l’Abyssinie,
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de l’Inde, est parent du nitre péruvien. Parmi les produits importants de l’époque actuelle, il y a l’acide borique dont on fait le borax, et qu’on exploite dans les sofïioni (jets de vapeur) et les lagoni (petits lacs artificiels) de Toscane et de Californie; puis le sel ammoniac (chlorhydrate d’ammoniaque), et avec lui l’alun, le soufre qu’on recueille dans toutes les solfatares ou cratères à moitié éteints.
Mais ce n’est pas seulement par l’abondance et la variété des minéraux utiles que la période quaternaire est intéressante à étudier. Plus qu’aucune des précédentes, elle a vu descendre dans les plaines et les bassins des terres accumulées, sur lesquelles devaient se développer plus tard les plus belles campagnes. Une première végétation, trouvant là un lieu des plus propices, s’est élancée vigoureuse. La décomposition lente des racines et des feuilles a donné naissance à l’humus, au terreau, et sur des lieux plats ou en pente douce, que les eaux arrosaient mais ne dévastaient point, se sont ainsi élevés peu à peu d’énormes bancs de terre végétale. Les plus riches plaines reposent sur les formations dilu-
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vienne et alluviale. C’est là que le froment, le chanvre, le maïs, le riz, poussent de préférence. Les magnifiques campagnes de la Limagne d'Auvergne, arrosées par l’Ailier; la vallée du Grésivaudan, où coule l’Isère; la Camargue d’Arles, fécondée par le Rhône; les plaines de l’Alsace , baignées par le Rhin ; celles de la Lombardie, par le Pô, sont toutes formées de détritus d’âge quaternaire. Il en est de même des terres noires du Danube, qui fournissent les blés que le commerce autrichien et russe envoie chaque année en si grande abondance à Marseille. On connaît la fertilité des alluvions du Nil. Dans l’Inde, les terres qui produisent la canne , le riz , le coton , ont été également charriées par des eaux diluviennes. Enfin à l'île Maurice et à l’île Bourbon, les superbes plantations de cannes qui font la fortune de ces deux colonies, sont aussi établies sur des atterrissements. Pourquoi faut-il que, dans les plus anciens pays civilisés, ces mêmes plaines que la nature n’a livrées à l’homme que pour la culture, soient encore des plaines de carnage, et que les plus grandes mêlées aient eu lieu au
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cœur môme de ces terrains? Marquez, sur une carte d’Europe, les plaines alluviales de la Lombardie, de la Prusse, de l’Autriche, vous recontrerez à chaque pas des noms de batailles fameux.
Les végétaux qu’a vus naître et se développer l’époque diluvienne étaient peu différents de ceux d’aujourd’hui. Il en était de même des espèces animales. Les climats s’étaient formés, et les divers représentants du monde organisé s’étaient déjà cantonnés suivant les contrées et les latitudes: Les palmiers avaient gagné les régions tropicales. Les paresseux fossiles , dont faisait partie l’énorme mégathère , s’étaient limités à l’Amérique du Sud, le seul pays où l’on retrouve aujourd’hui cette espèce animale vivante ; de même les kanguroos fossiles s’étaient parqués en Australie. Seule l’époque glaciaire vint rompre un moment l’harmonie progressive qui jusque-là semblait avoir régné dans les développements du globe. Après l’époque glaciaire, la marche régulière se rétablit. Quelques espèces s’éteignent encore, et nous arrivons insensiblement à l’époque présente, où les phéno-
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mènes géologiques se poursuivent sans que nous en ayons nettement conscience. La vie des sociétés est trop courte, et celle de l’humanité tout entière le sera aussi probablement, pour mesurer ces grands phénomènes. Cependant on ne saurait nier que, même depuis les temps historiques, l’homme n’ait assisté à l’extinction, sinon à la création de quelques espèces animales, et que des modifications sensibles n’aient eu lieu dans le relief géologique ou dans le climat de certaines localités.
l’ancienneté de l’homme.
Ce qu’on entend par l’homme fossile. — Opinion des anciens géologues et de Cuvier. — Les cavernes. — M. Boucher de Perthes. — M. F.. Lartet. — Restes de l’industrie primitive de l’homme. — Les cités lacustres. — L’âge de pierre. — L'unité de l’espèce humaine. — Date do la première apparition de l’homme.
Il convient de revenir sur celui dès êtres apparu le dernier dans la dernière période géologique , sur l'homme , nous entendons l’homme primitif, tel qu’il devait être lorsqu’il contempla pour la première fois, nu et chétif, étonné, inquiet, le monde qui s’étendait devant lui.
De tout temps la question de notre origine a préoccupé les philosophes , les naturalistes. Le problème est à jamais insoluble, si l’on veut se reporter à l’apparition du premier germe, et
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en rechercher les causes; mais si l’on prétend seulement déterminer l’époque certaine où l’homme, nouveau chaînon dans la série des êtres, est apparu pour la première fois, la question se présente avec une grande netteté. C’est une simple date géologique à fixer. Il s’agit de savoir si l’homme a fait son apparition à l’aurore de la période quaternaire, ou seulement après les troubles qui ont marqué les premiers temps de cette période. Le débat porte sur ce point : l’homme a-t-il vécu avec les grands mammifères éteints du diluvium : le mammouth ou éléphant primitif, le rhinocéros à narines cloisonnées, le renne, le cerf aux grandes cornes, l’ours au front bombé, l’hyène, le lion des cavernes? A-t-il laissé ou non ses os parmi ceux de ces êtres disparus? L’homme, en un mot, est-il ou non fossile?
C’est seulement depuis quelques années que la question, remise à l’ordre du jour avec une persistance que sa gravité explique, a pu être définitivement tranchée. Oui, l’homme est d’âge antédiluvien! Son antiquité, dépassant les origines de l’histoire, les temps fabuleux, se perd
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dans les débuts de la dernière période géologique. Naguère on donnait à l’homme, en se fondant sur les documents historiques, de six à dix mille ans d’existence, et l’on croyait aller bien loin. On avait toujours présente aux yeux la chronologie de la Bible ou plutôt l’interprétation qu’on en faisait, et quand on rencontrait des doutes, par exemple à propos de la Chine, dont les annales historiques sont les plus anciennes, on disait, avec les pères jésuites, qu’il fallait faire abstraction de la Chine dans le déluge de Noé : les eaux diluviennes n’étaient pas arrivées jusque-là. Mais la géologie n’a pas à s’inquiéter de l’interprétation des livres saints ; elle doit marcher son chemin , et c’est aux théologiens à mettre d’accord les faits qu’elle constate avec les textes qu’eux seuls ont mission* d’expliquer.
La question de l’homme fossile, ou, si l’on veut, de l’ancienneté de l’espèce humaine, a toujours préoccupé la science. Les vieux géologues, ceux entre autres du siècle dernier, allaient jusqu’à donner le nom d’homme diluvien , /tom o dilurii tcstis , et même de préada-
mite, c’est-à-dire aïeul d’Adam , à des restes de salamandre trouvés dans le terrain crétacé. Ils auraient bien ri de la timidité de leurs successeurs qui, hier encore, ne voulaient pas admettre l’homme fossile pour ne point entrer en lutte avec les traditions hébraïques. Quand on apportait à Cuvier quelques ossements de mammifères éteints qui semblaient porter des empreintes laissées par la main de l’homme, la légende prétend que le grand naturaliste répondait : « Il n’y a pas d’homme fossile ! »
A vrai dire, le célèbre Discours sur les révolutions du globe n’est pas précisément écrit à l’appui de cette thèse; mais, sans nier qu’on puisse trouver un jour l’homme antédiluvien, Cuvier se plaît à démontrer dans cet écrit la ' jeunesse plutôt que l’ancienneté de l’espèce humaine.
Les disciples de Cuvier restèrent fidèles à . cette doctrine. Toutes les fois qu’on trouvait dans les cavernes des outils de pierre taillés de main d’homme, et des ossements humains mêlés à ceux de l’hyène , de l’ours, du lion et du renne fossiles, ils prétendaient que ces faits ne
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prouvaient rien, et que des débâcles pluviales, comme on en voit encore aujourd’hui dans les inondations, avaient porté là tous ces débris; que du reste les cavernes avaient pu, à diverses reprises, servir de repaire aux animaux ; que les carnassiers y avaient emporté et mangé les herbivores, et que c’était là la raison de tous ces ossements accumulés. Plus tard l’homme primitif était venu ; il avait aussi habité ces grottes, y avait cherché un refuge, une sépulture, y avait même laissé ses armes et ses outils, des flèches, des haches, des couteaux en silex, qui s’étaient mêlés et cimentés avec les ossements des anciens mammifères; mais ces animaux avaient habité les cavernes bien antérieurement à l’homme.
En 1845, la question n’avait guère avancé. Un savant naturaliste , depuis converti à la théorie de l’homme fossile, écrivait, dans le Dictionnaire universel d’histoire naturelle de Ch. d’Orbigny, un article sur les cavernes, qui semblait devoir trancher définitivement le problème.
L’homme n’était pas contemporain des grands mammifères fossiles de la période quaternaire;
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et M. Desnoyers donnait dans tous leurs détails, pour expliquer la présence simultanée des ossements humains avec ceux de ces mammifères, les raisons que nous n’avons fait qu’effleurer. En vain différents géologues, en France, en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, dès le commencement de ce siècle , avaient successivement signalé dans quelques grottes des traces positives de la contemporanéité de l’homme et des quadrupèdes primitifs ; en vain ils avaient montré des ossements d’animaux travaillés , ornés par l’homme; en vain, comme à Engis, près de Liège , on avait découvert , en 1833 , un crâne fossile, et précédemment (1823) des restes humains dans le limon de la vallée du Rhin, à vingt-huit mètres de profondeur; partout la majorité des géologues avait refusé de se rendre à des preuves si convaincantes.
Cependant en 1847, un riche habitant d’Abbeville, archéologue, collectionneur, M. Boucher de Perthes, annonçait au monde savant que, depuis longues années, il avait rencontré dans le diluvium de la Somme des silex taillés, presque tous de même forme, du type des haches
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celtiques. 11 y voyait les premiers outils de l’homme, et, à défaut d’ossements fossiles, arguait de ces restes pour proclamer, avec une persistance qui ne se démentit pas un instant, malgré toutes les dénégations qui lui furent opposées, l’antiquité de l’espèce humaine. Mais ni les découvertes répétées de M. Boucher de Perthes, ni toutes celles dont il a été parlé, n’avaient convaincu la science, surtout la science officielle. L’Institut avait peine à garder son sérieux quand un géologue de province ou de l’étranger envoyait à Paris des armes et même des os provenant du premier homme. Ce fut donc vainement qu’en 1857, à Neanderthal, près de Dusseldorf (Bavière rhénane), on découvrit un crâne dans lequel tous les anthropologistes se plurent à reconnaître des caractères étranges. Il tenait par sa forme du crâne du gorille et du chimpanzé , comme si l’homme avait dû descendre du singe; mais les géologues persistèrent à ne voir en l’homme , suivant le mot de Vogt , qu’un Adam dégénéré et non un singe perfectionné.
Les choses en étaient là quand, en 1860,
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M. E. Lartet, qui déjà s’était fait connaître par la détermination des ossements fossiles de la colline tertiaire de Sansan, eut occasion de passer avec un savant anglais, feu M. Christy, par un petit village de la Haute-Garonne qu’on appelle Aurignac. Un carrier, huit ans auparavant, y avait découvert dans une grotte, dont l’ouverture avait été fermée jusque- là par une large dalle que le hasard fit seul déplacer, une sépulture primitive. Le maire de l’endroit, un docteur médecin, après avoir constaté que ces ossements provenaient de dix-sept cadavres distincts, hommes, femmes ou enfants, s’était empressé de les faire porter en terre sainte, sans paraître le moins du monde soupçonner l’importance qu’ils avaient pour la science, et à la seule fin de faire taire les fables de faux monnayeurs, et les bruits étranges de crimes, d’assassinats, qui commençaient à circuler dans le pays et à troubler toutes les têtes. Ces restes humains qui, depuis les temps antéhistoriques, reposaient paisiblement dans la grotte d’Aurignac, avaient été ainsi arrachés à leur première sépulture, et enterrés dans le cimetière
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du pays, pêle-mêle, en un point que le fossoyeur ne sut plus indiquer.
Tout en déplorant ce fâcheux incident, M. Lartet n’en fit pas moins rouvrir la caverne, et y trouva des lits d’ossements divers appartenant à des mammifères, et mêlés à des terres sableuses agglutinées ensemble. Des armes, des outils en silex étaient joints aux ossements. Un os de rhinocéros était cassé comme si l’homme avait voulu en sucer la moelle; il portait la trace des coups qu’il avait reçus d’un silex tranchant; des os de renne présentaient des marques analogues, vers l’attache des tendons qui avaient dû être coupés pour en faire des fils. Il n’y avait donc plus de doutes à garder : l’homme avait été le contemporain de toutes ces espèces anéanties.
Plus tard (1802-65), M. Lartet complétait sa découverte par celle des grottes du Périgord, aux Eyzies , à Laugerie et la Madelaine * où il trouvait, avec les objets en silex partout reconnus, des ossements de renne travaillés, façonnés de main d’homme en pointes de flèches, harpons, manches de poignard, aiguilles à coudre* etc.,