‹ Historie de Marie AntoinetteChapitre 14 sur 30 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

miner la porcelaine susdite et de la manier. Cela paraissait inquiéter le comte de Provence, et, au moment où madame la Dauphine le plaisantait sur cette crainte, M. le Dauphin, qui tenait entre ses mains la pièce de porcelaine en question, la laissa tomber, et elle se brisa en morceaux. M. le comte de Provence, dans son premier mouvement de colère, s'avança sur M. le Dauphin ; ils se colletèrent et se donnèrent quelques coups de poing. 'Madame la Dauphine, très-embarrassée de cette scène, eut la présence d’esprit de séparer les cornjbattants, et elle reçut même à cette occasion une égratignure à la main (1). »

Tentons de peindre la famille da-ns laquelle est entrée la jeune archiduchesse autrichienne. Essayons de montrer le milieu nouveau de ses alFec- Itions, les habitudes d’esprit, les caractères, le mode de vie et de mœurs des princes et des princesses avec lesquels elle doit vivre, les sympathies et les antipathies qu’elle doit nécessairement rencontrer. Ce tableau importe à la justice de Thistoire, il importe au jugement de la Dauphine.

Louis XV s’était laissé charmer par la femme de son petit-fils. Cette jeune fille, cette enfant rajeunissait son âme. Ses yeux, las d’habits de cérémonie, se reposaient sur cette robe de gaze envolée et légère, qui faisait ressembler la Dauphine « à l’A-

(1) Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau^ publiée par M. d’Ajaeth et Geffroy. Paris, Didot, 1875, vol. I,

talante des jardins de Marly. » Les soucis de la vieillesse honteuse, Tincurable ennui de la débauche, s’enfuyaient de son cœur et de son regard aux côtés de la Dauphine. Auprès d’elle, il lui semblait respirer un air plus pur et comme la fraîcheur d’une belle matinée après une nuit d’orgie. Il voulait luimême la promener dans les jardins de Versailles, et s’étonnait d’y trouver des ruines : son royaume l’eût bien plus étonné. L’aidant à sauter un amas de pierres : « Je vous demande bien pardon, ma 511e, — lui disait Louis XV, — de mon temps il y avait ici un beau perron de marbre ; je ne sais ce qu’ils en ont fait... » A tous il faisait la question * Comment trouvez-vous la Dauphine (1)? La Dauphine, heureuse, reconnaissante, donnait au roi mille caresses; chaque jour elle avançait dans ses bonnes grâces. Mais la favorite prenait peur de cette petite fille, qui, en réconciliant le Roi avec lui-même, menaçait le crédit de son amour, et toutes les méchancetés de la femme et de la cour étaient par elle mises en œuvre contre la petite rousse : c’est ainsi que madame du Barry appelait la Dauphine. Elle critiquait son visage, sa jeunesse, ses traits, ses mots, sa naïveté, toutes ses grâces. Elle faisait savoir au Roi que la Dauphine s’était plaânte à Marie-Thérèse de la présence de la maîtresse du Roi à la Muette (2). Le Roi s’éloignait alors peu à peu de

(1) Mémoires secrets et universels des malheurs et de la mort de la Reine de France, par Lafont dAusonne. Paris, 1824.

(2) Revue rétrospective, vol. I, 2* série. — Arneth donne une ettre de Marie- Antoinette à Marie-Thérèse, en date du 19 juil-

Page 1