‹ Historie de Marie AntoinetteChapitre 18 sur 30 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

comte de Provence cependant revint, après les premiers moments, à^son rôle et à son masque, à la politesse mielleuse, à l’ambition sournoise. Le ma* riage le refroidit encore. La comtesse de Provence, cette altière princesse de Savoie, cette Junon aux sourcils noirs et arqués, cette femme « au caractère italien », ainsi que s’exprime Marie-Thérèse, se prit bientôt à haïr cette femme qui plaisait à tous et qui lui avait pris la place de Dauphine de France (1), Puis se forma le salon du comte de Provence, bientôt le salon de Monsieur, ce salon de bouderie, de pédanterie et de doctrine, celte académie de lettres, de sciences, de droit politique, qui, chaque jour, alla se séparant davantage de la cour de Marie-Antoinette.

Tels sont les entours de la Dauphine, ses nouvelles tantes, ses nouvelles sœurs, ses nouveaux frères. Son mari remplacera-t-il toutes les affections qui lui manquent? Dédommagera-t-il la princesse des animosités qui l’entourent? Donnera-t-il l’amour à l’épouse ? Non.

11 se rencontre parfois, à la fin des races royales, des cœurs pauvres, des tempéraments tardifs, en qui la nature semble faire montre de sa lassitude. Le Dauphin était de ces hommes auxquels les tourments de la passion et les sollicitations du tempérament sont longtemps refusés, et qui, portant comme une honte la conscience de ces lenteurs, se dérobent brusquement à l’amour en humiliant la femme. Peut-être aussi y avaiWl dans ce malheur

(!) Mémoires historiques et politiques, par Soulavie, vol. II

du Dauphin plus encore rinfluence de Téducation que rinjustice de la nature

Cette froideur, ce silence des passions, de la jeunesse, du sexe, cette imagination réduite, ces malaises et ces défaillances d’un Bourbon de dix-huit ans, ce mari, cet homme, n’étaient-ils pas, en effet, l’œuvre, le crime d’un gouverneur choisi par l’imprévoyante piété du Dauphin, père de Louis XVI?

Ce gouverneur était Monseigneur Antoine-Paul- Jacques de Quélen, chef des nom et armes des anciens seigneurs de la châtellenie de Quélen, en haute Bretagne ; juveigneur des comtes de Porhoët, pair de France, prince de Carency, comte de Quélen et du Broutay, marquis de Saint-Mégrin, de Callonges et d’Archiac, vicomte de Calvignac, baron des anciennes et hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, la Gruère et Picornet, seigneur de Larnagol etTalcoimur, vidame, chevalier et avoué de Sarlac, haut baron de Guienne, second baron de Quercy (1) ; en un mot, et par là-dessus, le duc da la Vauguyon, sire un peu neuf malgré tous ses titres, auquel l’orgueil d’une alliance avec les Saint- Mégrin avait tourné la tête. Son pauvre esprit s’était abîmé dans l'étiquette; et, ne saisissant de la grandeur que l’importance, de la hauteur que la brusquerie, n’attrapant les choses que par le grossier et le désagréable, il avait élevé le jeune prince à son école, aux leçons de sa dignité brutale et de sa maussaderie bourrue. Pour le reste, pour l’ensei-

(1; Correspondance littéraire de Grimm, 1829, vol. VIL

gnement large qui commence un roi et prépare im règne, pour l’étude des besoins nouveaux, pour le niveau de la pensée du prince avec celte pensée de la France qui renouvelle la France à toutes les cinquantaines d’années, qu’attendre d’un homme dont

plus haut travail était de discuter son menu avec son maître d’hôtel (1)? Rien, chez M. de la Yauguyon, du sage préceptorat des hommes d’Église du siècle de Louis XIV. rien de leur sage conduite de riiumanité des princes, rien de cet apprentissage social, de cette semence des vertus aimables, de cet agrandissement et de cet encouragement des facultés tendres, de cette éducation de la grâce et de l’esprit. M. de la Vauguyon était bien pis qu'insuffisant è une pareille-tâche: c’était un dévot, mais de la plus petite et de la plus étroite dévotion, de cette dévotion fatale aux monarchies, qui, dispensant le roi de ses devoirs et le mari de ses droits, fait les Louis XIII et les Louis XVl. Tapage, saillies, bouillonnements, rébellions, feu de Thumeur, premières et vives promesses du caractère et du tempérainent, annonces de l’homme que grondent en souriant les pères, tout avait été dompté, réprimé, refoulé, comme des menaces, par l’impitoyable gouverneur. M. delà Vauguyon n’avait rien permis de l'enfance à cet enfant. Par la discipline, par les pratiques, parles livres ascétiques, il 1 avait mené, presque sans effort, à ce renoncement, à cette passivité, à ces vertus d’anéantissement et de mort

(I) Maximes et pensées de Louis XVJ et d'Antoinette, Hambourg>. 1801.

Hoo — 1774.

auxquelles les saints Jérôme convient le siècle; et de cette discipline, de ce châtiment de sa pensée et de sa chair, de cette éducation de pénitence, des mains de ce maître sans sagesse, le jeune homme était arrivé fout à coup au mariage, effarouché, troublé de répugnances et comme de vœux secrets, inhabile à Tamour, presque hostile à la femme.

M. de la Vauguyon ne voulait point abandonner son œuvre : il traversait le jeune ménage, et son ombre, en passant, rompait le tête-à-téte. Animé contre M. de Choiseul par le refus de la place de son beau-père, le duc de Béthune, chef du conseil des finances (1), il luttait contre les yeux et le cœur du Dauphin, il retardait Fépanchement et la confiance des époux. Il se démenait dans ces intrigues, dans ces complots honteux, dans ces achats des inspecteurs des bâtiments qui, à Fontainebleau, éloignaient l’appartement du Dauphin de l’appartement de la Dauphine. Il s’oubliait jusqu’aux espionnages, semant les rapports, dénonçant à Louis XV les lectures du Dauphin ; et il poussait si loin la basse surveillance que la Dauphine finissait par dire à l’ancien gouverneur de son mari : « Monsieur le DuCy Monsieur le Dauphin est d*nn âge â n*avoir plus besoin de gouverneur, et moi je n'ai pas besoin d'espion ; je vous prie de ne pas reparaître devant moi (2) . »

(!) Mémoires du duc de Choiseul écrits par lui-même. Première partie, 1 790.

(2) Notice d'événements remarquables et tels qu'ils parviennent à ma connaissance^ par uardy. Bibliothèque nationale, manuscrits S F 2886, V vol., 4 février 1772. — Voici un paS'

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