LIVRE PREMIER
A ce cœur du Dauphin, à ce cœur fermé, élevé h vivre en lui et sans se répandre, opposez un cœur qui ne se suffît pas et se donne aux autres, un cœur qui s'élance, se livre, se prodigue, une jeune fille allant, les bras ouverts à la vie, avide d’aimer et d’être aimée : c’est la Dauphine.
La Dauphine aimait toutes les choses qui bercent et conseillent la rêverie, toutes les joies qui parlent aux jeunes femmes et distraient les jeunes souveraines : les retraites familières où l’amitié s’épam che, les causeries intimes où l’esprit s’abandonne, et la nature, cette amie, et les bois, ces confidents, et la campagne et l’horizon où le regard et la pensée se perdent, et les fleurs, et leur fête éternelle.
Par un contraste singulier, et cependant moins rare dans son sexe qu’on ne croirait, la gaieté couvre ce fond ému, presque mélancolique de la Dauphine. C’est une gaieté folle, légère, pétulante, qui va, vient et remplit tout Versailles de mouvement et de vie. La mobilité, la naïveté, l’étourderie, l’expansion, l’espièglerie, la Dauphine promène et
sage curieux d’une lettre de la Dauphine à Marie-Thérèse sur M. de la Vauguyon : « Pour mon cher mari, il est changé de beaucoup et tout à son avantage. Il marque beaucoup d'amitié pour moi et même il commence à ^narguer de la confiance. Il n'aime certainement point M. de la Vauguyon. mais il le crainte H lut est arrivé une singulière histoire Vautre jour. J'étau seule avec mon mari, lorsque M. de la Vauguyon approche d'un pas précipité à la porte pour écouter. Un valet de chambre qui est sot ou très-honnête homme ouvre la porte et M. le duc s'y trouve planté comme un piquet san< pouvoir reculer. Alors je fis remarquer à mon mari l'inconvénient q >*il y a de laisser écouter aux portes et il l'a très-bien pris, » [Maria-The^ resia uni Marie-Antoinetietyon Arneth, I8G5.)
répand tout autour d’elle en courant, le tapage do ses mille grâces. La jeunesse et l’enfance, tout so mêle en elle pour séduire, tout s’allie contre l’étiquette, tout plaît dans cette princesse, la plus adorable, la plus femme, si l’on peut dire, de toutes les femmes de la cour. Et toujours sautante et voltigeante, passant comme une chanson, comme un éclair, sans souci de sa queue ni de ses dames d’honneur, elle ne marche pas, elle court. Embrasse-t-elle les gens? elle leur saute à la tête; rit-elle en loge royale de la bonne figure de Préville ? elle éclate, au grand scandale des gaietés royales qui daignent sourire; et parle- t-elle ? elle rit I
Quelle éducation différente de ces deux jeunes gens que la politique devait unir! M. de la Vauguyon avait été l’instituteur du duc de Berry, l’abbé de Vermond avait fait et continuait à faire l’éducation de Marie-Antoinette. Sans doute, l’abbé de Yermond avait façonné une Française dans l’archiduchesse d’Autriche ; il ne lui avait pas seulement appris notre langue et ses délicatesses : il lui avait révélé nos mœurs jusqu’en leurs nuances, nos usages jusqu’en leurs manies, nos façons de penser et do goûter jusque dans les riens de la pensée et du goût, notre génie jusque dans le sous-entendu, toutes les choses de la France enfin dans le plus secret de leur pratique ; mais aussi il lui avait enseigné ce rire.
L’Église avait été touchée du mal du siècle. Hors quelques grands et austères caractères fermes et debout dans la contagion et la corruption, toutes les