‹ Historie de Marie AntoinetteChapitre 23 sur 30 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

mieux comme une pensionnaire punie, dont les grandes vengeances — de petites malices — veulent une contidente et une complice. La première amitié de la Dauphine fut une camaraderie, et la camarade, la plus jeune tôte de la cour : la duchesse de Picquigny.

Madame de Picq^uigny était la digne belle-fille de madame la duchesse de Chaulnes. Elle avait de sa belle-mère Tabondance d’idées, le flux de saillies, les fusées, les éclairs et les feux de paille. Elle était tout esprit comme elle, et son esprit était cet esprit à la diable, « le char du Soleil abandonné à Phaéton. » Elle prenait, en se jouant, son parti de toutes choses, et de son mariage, et de son mari, ce fou d’histoire naturelle qui, disait-elle, avait voulu la disséquer pour Tanatomiser. Quelles distractions pour la Dauphine dans cette compagnie, dans cette causerie, qui ne respectait rien, pas même l’insolence de la fortune, pas même la couronne de la du Barryl Et le dangereux maître, cette madame de Picquigny, qui, derrière son éventail, enhardit, émancipe la langue de la Dauphine (1)! C’est d’elle que Marie-Antoinette apprend à rendre les railleries pour les injures, et la moquerie pour la calom»

(1) La Dauphine était née moqueuse. Mercy-Ar{>enleau dit dans une lettre : « S. A. R. par un pur effet de j?aieté et sans mauvaise intention se livre quelquefois à plaisanter sur le chapitre de ceux auxquels elle aperçoit des ridicules; cela a déjà été remarqué ici, et y deviendrait d’uiie conséquence d’autant plus dangereuse que cette princesse sait donner à ses observations tout l’esprit ei le sel propres à les rendre piquantes.

nie. Madame de Picquigny la sollicite et la lance aux espiègleries contre les ligures l)izarres, les ajustements gothiques, les prétentions, les gaucheries, les ridicules et les hypocrisies ; et c’est dans sa familiarité que s’ébauchent ces traits, ces mots, ce partage des femmes de la cour en trois classes, les femmes sur l’âge, les prudes faisant métier de dévotion, et les colporteuses de nouvelles empoisonnées : les siècles^ les collets montés ei les paquets (I), sobriquets innocents dont s’amusait la jeune Dauphine, et qui préparaient tant de haine? à la Reine de France !

Mais M. de la Vauguyon tenait encore alors le Dauphin sous la tutelle de ses avertissements et de ses représentations. Quelles suites, murmurait-il à son oreille, si jamais le Roi était instruit de cette ligue de la Dauphine avec madame de Picquigny contre la grande sauteuse I II faisait d’un autre côté insinuer à la Dauphine que les personnes faites et tournées comme madame de Picquigny, spirituelles de nature, font esprit de tout ; qu’elles sont entraînées à n’épargner personne, pas même une bienfaitrice, et qu’il leur arrive de s’acquitter de la reconnaissance par des brocards. De la confiance et de l’abandon, la Dauphine passait à la réserve avec madame de Picquigny, et de la réserve à l’indifférence. C’était le moment attendu par M. de la Vauguyon. Il poussait aussitôt dans les bonnes grâces de la Dauphine une favorite nouvelle et à sa

(1) Portefeuille dCan talon rouae.

LIVUE PHEMIER.

dévotion, sa bru, madame de Saiiil-Mégrin. Celle* détail plaisante, à peu près autant que madame dePicquigny, mais sans étourderie, avec choix, avec discernement, avec prudence. Elle plaisantait aussi, mais bas, et de certaines personnes. Formée par M. de la Yauguyon, elle s’avançait sans éclats et par glissades dans la faveur de la Dauphine, essayant de lui plaire sans déplaire, gardant pied à la cour de Louis XV, habile à se ménager, à se prêter et à se reprendre, à se compromettre à demi, et à faire la révérence sans tourner le dos à personne. La Dauphine perça vite ce jeu (1), et quand madame de Saint-Alégrin vint à solliciter la place de dame d’atours auprès d’elle, s’appuyant de droite et de gauche, faisant jouer par-dessous main, avec le crédit de son mari auprès du Lauphin, la bienveillance de madame du Barry, la Dauphine alla prier le Roi de la refuser. Le Dauphin appuyait madame de Saint-Mégrin, le Roi l’avait déJA désignée, mais la répugnance de la Dauphine l’emporta. Madame de Cossé fut nommée, et elle entra en faveur en entrant en place. Aladame de Cossé étaH une compagne plus sérieuse, plus sage, plus mûrie par la vie. Elle avait, non ragrémeut des bons mots, mais l’agrément de la raison aimable et de l’expérience qui pardonne ; elle y joignait la patience de ce qui est maussade et la tolérance de ce qui est ridicule.

(i) » M. de Saiiit-^Iégriii, fils de M. de la Vauguyon, qui tti encore plus dans l'intrigue et plus méchant que son père, v dit la Dauphine dans une lettre adressée à Marie-Thérèse, a date du 16 avril 177 U

Un esprit anglais logé avec une imagination française dans une tête de femme, telle un jugement du temps nous peint madame de Gossé (1).

Pour détacher la Dauphine de madame de Cessé, d’un pareil guide, d’une conseillère si sûre, il ne fallut rien moins qu’un sentiment jusqu’alors inconnu de la Dauphine, une liaison d'une espèce nouvelle, d’une confiance plus tendre, d"une sympathie plus émue. La Dauphine avait vu madame de Lambâlle aux petits bais de madame de Noailles : elle connaissait l’amitié (2).

Madame deLamballe avait l’intérêt de ses vingt ans et de ses malheurs. Marie-Thérèse-Louise de Carignar était restée veuve, à dix-huit ans, d’un mar' mort de débauches, Louis-Alexandre-Joseph- Stanislas de Bourbon, prince de Lamballe, grand veneur de France. Le malheureux père de ce misérable jeune homme, M. le duc de Penlhièvre, avait fait de sa belle-fille sa fille adoptive. Madame de Lamqalle fut bientôt de tous les plaisirs de la Dauphine, de tous ^es bals qu’elle donnait dans son appartement; elle y brilla singulièrement, et jusqu’à toucher Louis XV. Un moment, madame du Barry, les valets de sa faveur, la cour, l’imagination des nouvellistes, tout s’émut dans l'attente de grands changements et de grandes menaces : un mariage de Louis XV avec madame de Lamballe (3), et ca

(1) Portefeuille d U7t talon rouge

(2) Correspondance e tre le comte de Mirabeau et Le comté de La Marcky par A. de Bacourt, l.S5i. Inlroduction.

(Z) Noticê (févénementSy par Hardy, 25 décembre 1771.

fut encore un lien entre la Dauphine et son amie que ces alarmes données par madame de Lamballe à madame du Barry : tout l’esprit de madame de Picquigny ne l’avait point si bien vengée.

Trois ans s’étaient écoulés depuis l’entrée en France de la Dauphine, quand le jour fut fixé pour la première entrée du Dauphin et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris. C’était un vieil usage de la monarchie et une vieille fête de la nation quo ces entrées solennelles, marches jadis armées changées par la paix des temps en processions pacifiques. Grands et beaux jours, où les héritiers de la France venaient en triomphe sourire et se faire connaître à ce peuple, leur peuple I où un jeune couple, l’avenir du trône, rendait visite à l’opinion publique dans son royaume même, et entrait pour la première fois dans les applaudissements de la multitude, comme dans la flatterie de l’histoire I

Le 8 juin 1773, le Dauphin et la Dauphine arrivaient de Versailles à onze heures du matin, et descendaient de voiture à la porte de la Conférence. La compagnie du guet à cheval les attendait. Le corps de ville, le prévôt des marchands en tête, le ducdeBrissac,gouverneurdeParis,etM. deSartines, lieutenant de police, les recevaient. La Halle, qui était toujours un peu de la famille des rois en ces jours de liesse , présentait à la Dauphine les belles clefs d’une ville qui se donne : des fruits et des fleurs, des roses et des oranges. De là, dans les

carrosses de cérémonie, par le quai des Tuileries, le Pont-Royal, le quai des Théatins, le quai de Conti, où s’étaient rangés en escadron les gardes de la Monnaie; le Pont-Neuf, où se trouvait sous les armes, en face le cheval de bronze, la compagnie des gardes de robe courte ; le quai des Orfèvres, la rue Saint-Louis, le marché et la rue Notre-Dame, le Dauphin et la Dauphine allaient à Notre Dame. Reçus aux portes par l’archevêque et le chapitre en chapes, leur prière faite au chœur, ils entendaient dans la chapelle de la Vierge une messe basse dite par un chapelain du Roi et un motet payé trois cents livres au maître de musique de Notre-Dame. Ils montaient au Trésor, le visitaient, gagnaient Sainte-Geneviève, tournaient, suivant l’usage, autour de la châsse de la sainte, et revenaient aux Tuileries. Les femmes des halles dînaient dans la ^alle du concert ; il n’y avait d’hommes à ta table que le Dauphin. Le palais était au peuple : la foule entrait, regardait, passait; sa joie courait autour du festin. Au dehors le jardin n’était que peuple. La jeune Dauphine voulut y descendre au bras de son mari, et, s’aventurant dans l’amour de cette multitude, elle commandait aux gardes de nepous^ ser, de ne presser qui que ce fût. Elle avançait, charmant la foule, charmée elle-même, entourée de vivats et comme portée par les bénédictions de tous, les mains battaient, les chapeaux volaient en l’air... Toutes les adulations du jour, la haranguedu prévôt des marchands, la harangue de l’archevêque^ laharangue de l’abbé Goger, et jusqu’aux trente-huit

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