‹ Historie de Marie AntoinetteChapitre 24 sur 30 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

vers des écoliers du collège de Moulaigu, quelles pauvres adulations elles semblaient à la Dauphine auprès de ce grand peuple et de cette grande voix. Elle allait, saluant et remerciant, étourdie de bruit, de joie et de gloire. Remontée au château, elle voulut encore se taire voir, encore ravir ce peuple; et, malgré le grand soleil, Marie-Antoinette restait un quart d’heure sur la galerie à se montrer, à s’entendre applaudir, retenant à peine les larmes d’attendrissement qui lui montaient aux yeux(i).

Cette grande émotion, cette joie de l’ame d’une princesse française, Marie-Antoinette les laisse éclater dans cette lettre à sa mère : « Xai eu mardi dernier une (fête) que je n oublierai de ma vie ; nous avons fait notre entrée à f'aris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux qu on peut imaginer ; tout cela, quoique fort bien, nest pas ce quiina touché le plus, mais la tendresse et 1 empressement de ce pauvre peuple, qui, malgré les impôts dont il est accablé, était transporté de joie de nous voir. Lorsque nous avons été nous promener aux Tuileries, il y avait une si grande foule que nous avons été trois quarts d^ heure sans pouvoir ni avancer ni reculer, M, le Dauphin et moi avons 'recommandé plmieuirs fois aux gardes de ne frapper personne, ce qui a fait un ti'ès bon effet. Il y a eu un si bon ordre dans cette journée que, malgré le monde énoiine qui nous a suivis partout^ il ny a eu personne de blessé. Au retour de la promenade, nous sommes montés sur une terrasse découverte et y sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma chère il) Notice dC évènements, par Hardy, 8 juin 1773.

ilôô — 1774.

maman, les transports de joie^ d’affection quon nous a témoignes dans ce moment. Avant de nous retirer y nous avons salué avec la main le peuple^ ce quia fait grand plaisir . Quon est heureux dans notre état de gagner U amitié d'un peuple à si bon marché! Il ny a pourtant rien de si précieux y je l'ai bien senti et ne l'oublierai jamais, )>

11 est des jours où les peuples ont vingt ans. La France aimait; et le vieux duc de Brissac, montrant de la main à Marie- Antoinette cette foule, cette mer, Paris, le maréchal de Brissac disait bien : « Ma** « dame, vous avez là, sous vos yeux, deux cent mille « amoureux de vous (i) ! »

Les délices de ce jour enivrèrent la Dauphine. Dès le lendemain, elle travailla à les ressaisir. Et quelle femme ne se fût donnée comme cette jeune femme à cette adoration de la France ? Aller au-devant de tous ces cœurs qui venaient à elle, faire son bonheur de l’amour de ce peuple, en emplir le vide de sa pensée, en occuper sa vie sans œuvre, l’illusion était trop belle pour qu’une princesse de dixhuit ans y résistât. Et voilà la Dauphine à rechercher ces cris, ces vivats, cette joie, d’autres journées du 8 juin. Elle vaà rOpéra, elle va au Théâtre-Français (2). Mais il ne lui suffit pas du théâtre, où le respect enchaîne les transports du public; elle aspire à descendre de son rang, à s’approcher plus près de ce peuple, à entrer dans le partage de ses plaisirs, à se

(1) Mémoires secrets^ la République des lettres^ vol* V. ;

(2; Ibid, II.

Page 1