LIVRE PREMIER
Ghoiseul, M. d’Aigaillon, disposait du clergé et du parti des Jésuites, hostiles à Marie-Thérèse, dont les possessions avaient abrité le jansénisme, hostiles d’avance à la protégée de M. de Ghoiseul, et groupés, en haine du ministre philosophe, « cet autre Aman, » autour de la du Barry, « cette nouvelle Esther (1). » Les ennemis de la Dauphine n’oubliaient pas d’exploiter contre elle le partage de la Pologne, « ce partage que Ghoiseul n’eût pas permis, » avouait Louis XV lui-même (2). M. d’Aiguillon venait dire au Roi et répétait à la cour . « Voyez quelle foi la France peut ajouter à l’amitié de la maison d’Autriche, et ce que nous devons attendre d’une maison, l’alliée du Roi parle double lien d’un traité et d’un mariage, qui, lorsqu’elle veut augmenter ses possessions aux dépens du roi de Prusse, soulève la France contre lui ; lorsqu’elle veut augmenter ses domaines aux dépens de la Pologne, se rapproche de la Prusse, l’ennemie du Roil » C’était à la mère que le coup semblait adressé, mais c’était la fille de Marie-Thérèse qu’il atteignait. Et quand M. d’Aiguillon parlait encore du prince qui sera Joseph II, qu’il lui prêtait des vues lointaines sur la Bavière, la convoitise du Frioul vénitien et de la Bosnie, le projet de l’ouverture de l’Escaut, le regret de la Lorraine et de l’Alsace (3), il savait bien éveiller ainsi les alarmes e^ les doutes sur le cœur français de la sœur de Jo-
(1) Notice d* événements, par Hardy, vol. I.
(2) Les Fastes de Louis XV. A. Ville franche, 1782.
(3) Mémoires historiques^ par Soulavie
seph, sur la bonne foi du dévouement de Marie- Antoinette à sa nouvelle pairie.
Les manœuvres étaient habiles, hardies, continues. Le parti ne répugnait à rien pour donner rai- “on à sa politique. N’allait-il pas jusqu’à mettre dtux mains de madame du Barry, à la fin d’un souper, la dépêche funeste du cardinal de Rohan, livrée à la favorite par M. d’Aiguillon, et à la lui faire lire en pleine table? «... J’ai effectivement vu pleurer Marie-Thérèse sur les malheurs de la Pologne opprimée ; mais cette princesse, exercée dans fart de ne point se laisser pénétrer, me paraît avoir les larmes à commandement : d’une main elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, et de l’autre elle saisit le glaive de la négociation pour être la troisième puissance copartageante (i). » Un peu de fodieux de cette fausseté prêtée à Marie-Thérèse ne pouvait manquer, le parti le savait bien, de rejaillir sur sa fille. 11 fallait donner cette croyance au public que le mensonge et la comédie sont de race ; il fallait commencer à familiariser le génie de la nation avec l'idée d’une haine nationale, contre sa souveraine.
A ce malheur, le partage de la Pologne, s’était joint contre Marie-Antoinette, dès les premiers jours de son mariage, une faute dout Marie-Thérèse devait porter le reproche, une faute d’apparence légère, mais de terrible conséquence chez un peuple
(1) Mémoires pour servir à r histoire des événements de la fin du dix-huitième siècle^ par l’abbé Georgel. Paris, 1817, vol. L
susceptible, dans une cour réglée et jalouse de ses rangs. Une parente de Marie-Thérèse, la sœur du prince de Lambesc, Mademoiselle de Lorraine, prétendit à prendre rang dans le menuet des fêtes du mariage immédiatement après les princes du sang; là-dessus, mille réclamations, mille colères, les ducs et pairs soulevés, toute la noblesse menaçant très-sérieusement « de quitter la cadenette, de laisser là les violons, » toutes les dames jurant « d’être indisposées pour la fêle. . (1). »
M. de Ghoiseul en disgrâce, on exil, Marie-Antoinette était livrée sans défense à toutes les petites rancunes, à toutes ces grandes haines contre l’Autriche que devaient raviver ena.ore les malheureuses prétentions de l’archiduc M i \imilieli en 1775 ; et le jour où cette princesse si française montait sur le trône, son crédit, sa popularité étaient minés; déjà était trouvée, déjà courait dans le murmure de la cour cette épithète '/utrichienne q\xii devait l’accompagner à l’échafaud.
(1) Mémoires historiques et politiques
Mirt de Louis XV. Crédit de Mndame Adélaïde s«r Louis XVI. Intrigres du château de Choisy. — M. do Mauiepas au miiiistcx-e. — Vaines tentatives de la Reine en faveur de Ivi. de Choiseul. — Conduite de M. de Maurepas avec la Reine. — MM. de Vergennes et de Mûy hostiles à ' la Reine. ~ Influence de Madame Adélaïde. — Madame Louise la Carmélite et les comités de Saint-Denis. — Rapport au Roi de Madame Adélaïde contre la Reine. — Le Lever de V Aurore. — M. de Maurepas se séparant de Mesdames Tantes. — Bienfaisance de la Reine. — Les préventions du Roi contre M. de Choiseul entretenues par M. de Maurepas. ~ Défiance du Roi
Le 10 mai 1774, vers les cinq heures du soir, Louis XV se mourait, voitures, gardes, écuyers à cheval, attendaient, rangés dans la cour de Versailles. Tous avaient les yeux fixés sur une bougie allumée dont la flamme vacillait à une fenêtre. Le Dauphin était dans l’appartement de la Dauphine. Tous deux, muets, écoutaient dans le lointain les rières des quarante heures, coupées de rafales de
vent et de pluie, et pesaient d’avance ce fardeau d’une couronne qui allait échoir à leur jeunesse. La bougie est éteinte, et les jeunes époux entendent s’avancer vers leur appartement le fracas énorme d’une cour qui se précipite pour adorer une royauté nouvelle. La première, madame la comtesse de Noailles entre, salue Marie-Antoinette du nom de reine, et demande à Leurs Majestés de venir recevoir les hommages des princes et des grands officiers. Alors, appuyée sur le bras de son mari, son mouchoir sur les yeux, lente, et comme pliant sous l’avenir, Marie-Antoinette traverse tous ces hommages, parée de sa tristesse, dans l’attitude abandonnée et charmante de ces jeunes princesse? de la Fable antique promises à la Fatalité. Puis chevaux, voitures, gardes, écuyers, tout part; et la jeune cour est emnortée à Choisy (1).
Reine, Marie-Antoinette allait-elle triompher des influences qui avaient troublé son ménage et son bonheur de Dauphine? Allait-elle surmonter cette conspiration qui poursuivait dans l’épouse du Dauphin la politique de l’Autriche? Allait-elle obtenir auprès de son mari des conseillers, sinon partisans de l’alliance conclue, au moins sans parti pris contre l’union qui en avait été le gage, sans animosité contre la fille de Marie-Thérèse devenue l’épouse dont la France attendait des Dauphins? Sa
(1) Mémoires de Campan» 1826, vol, I. — Mémoires de Weber, 1822, vol. L
jeunesse, et les plus belles vertus de sa jeunesse continueront- elles à trouver autour d’elle la censure impitoyable d’ennemis de sa maison? Ou bien plutôt n’es.t-il pas à croire que la Reine va prendre sa part de domination légitime sur cette volonté de Louis XVI qui se donne à tous, s’établir, elle aussi, dans sa confiance, et remporter h la fin sur les intrigues qui ont amené le Dauphin à se reculer d’elle, comme d’une ennemie des Bourbons?
Une femme déjoua ces espérances de la Reine, cette attente de l’opinion publique. Domptant le mal qu’elle porte en elle, ce germe de petite vérole qu’elle a pris au lit de mort de son père Louis XV, Madame Adélaïde entoure, elle enveloppe Louis XVI en ces premiers moments. De Louis XVI à Madame Adélaïde, du neveu à la tante, il y avait de grandes attaches, la reconnaissance toujours vive de la surveillance amie et des tendres soins qui seuls avaient un peu caressé sa triste et solitaire enfance. Pauvre enfant I en effet, qui avait grandi, presque orphelin, sans mère, sans amis, et qui, pleurant au milieu d’un jeu d’enfants, s’échappait à dire : « Et qui aimerai-je ici, où personne ne m’aime (1)1 » Madame Adélaïde avait eu auprès du Dauphin le rôle d’une mère ; elle en a auprès du Roi l’autorité. Elle réveille en lui les souvenirs de famille endormis et les ressentiments apaisés. Elle lui parle de son père, éloigné des affaires, humilié, annihilé tout le long du long règne de M. de Choi-
(1) JMaxtmes et pensées de Louis XVI et d* Antoinette. Hambourg, 1802.
ljvrl: deuxième.
seul ; elle lui parle de riminoralilé de M. de Choiseul, de ses prodigalités, de son insolence ; de Findlgnation du Dauphin contre cet homme qui lui avait manqué de respect, qui « avait osé se déclarer l’ennemi du fils de son souverain (1). » Puis, remuant les cendres, elle l’entretenait de ces morts subites et extraordinaires de son père et de sa mère, de ces bruits, de ces murmures d’empoisonnement qui montaient tout haut jusqu'à M. de Choiseul. Après avoir ému le Roi, après avoir effacé les impressions que la Reine a pu donner, et les avoir tournées contre elle comme la preuve d’une alliance avec l’ennemi du Dauphin, Madame Adélaïde parle au Roi, comme au nom de son père, des Mémoires que son père a laissés, de ce testament politique éciit pour l’instruction de son fils, et confié à M. de Nicolaï. Un comité est tenu les portes fermées. Un jour que la Heine est au bois de Boulogne avec madame de Cossé, ou sur le balcon de la Muette à jouir des applaudissements de la foule (2), un jour que M. d’Aiguillon et M. de la Vrillière sont dans l’antichambre du Roi, il est fait lecture au Roi de la liste des hommes que la volonté du Dauphin mourant destinait à entourer le trône de son fils devenant roi. Le choix de Louis XVI, il s’appelait lui-même Louis le Sévère alors, se porte sur M. de Maohaull, et la lettre qui l’appelle au ministère est signée. Mais ce choix ne
(1) Portraits et caractères, par Seiiac de Meilhan, 1813.
(2) Chronique secrète de Paris sous Louis XVI, p?.r l’abbé Beaudeau. Revue rétrospeciive, série, vol. III.
§uffit pas à Madame Adélaïde : elle veut un ministre plus compromis dans la politique anti-autrichienne. Cependant, M. d’Aiguillon, qui sait que la Reine ne lui pardonne pas d’avoir livré Marie* Thérèse aux plaisanteries de la du Barry, se démène pour se maintenir, imagine et travaille. Il gagne madame de Narbonne (1) qui fait et défait les volontés de Madame Adélaïde, et, à couvert derrière elle, pousse en avant le nom de son cousin Maurepas, qui, une fois placé, le couvrira et le sauvera. Madame de Narbonne n’eut guère de mal à faire agréer à sa maîtresse une victime de la Pompadour, et Madame Adélaïde gagnée s’allia, en faveur de M. de Maurepas, avec une de ces influences latentes et redoutables, cachées et toute-puissantés, qui gouvernent parfois, de l’antichambre^ la conscience et la faveur des rois.
Plus avant que le vieux gouverneur du Dauphia la Vauguyon, que ce précepteur, Goetlosquet, un saint dépaysé dan!t la tâche humaine d’élever un Roi, que ce lecteur d’Argentré, qui savait tout an plus lire (2), le sous-précepteur du Dauphin, M. de Radonvilliers, était entré dans sa confiance. La Vauguyon mort, M. de Radonvilliers disposait de la volonté politique du Roi. C’était un jésuite, ui peu brouillé avec les Jésuites, mais y tenant aff fond, et leur homme j monté en se baissant et par
(1) Mémoires pour servir à Vliistoire des événements de la fin du xvxii* siècley par Tabbé Georgel. Paris, 1817, vol. I.
(2) Chronique secrète de Paris sous le régne de Louis XVi par Fabbé Beaudeau.
intrigue du préceptorat des fils du duc de Charost à la chaire de philosophie de Louis-le-Grand, de la chaire de philosophie au secrétariat de Tambassade de Rome, du secrétariat de Rome au secrétariat de la feuille des bénéfices, de ce secrétariat au sous-préceptorat du Dauphin ; habile, discret, mystérieux même, exact, la plume facile, prête aux idées des autres, et rompue aux formules; aujourd’hui le secrétaire intime du Roi, et menant tout sans se montrer; d’ailleurs plein de sa robe, et trop animé des rancunes de son ordre pour pardonner au jansénisme rigide de M. de Machault l’interdiction de 1748 des donations de biens-fonds au clergé. M. de Radonvilliers approuva donc le choix de madame Adélaïde, le choix d’un parent de M. d’Aiguillon, le soutien des Jésuites. L’enveloppe de la lettre fut changée, et M de Maurcpas reçut la lettre destinée d’abord à W. (le Machault (1).
La Heine, il faut l’avouer, n’était point sans avoir quelques reproches à s'adresser. Dans le premier moinenl de l’attendrissement, elle avait permis à Mesdames de s’établir à Ghoisy, tandis qu’il avait été convenu qu’elles se rendraient à Trianon et resteraient quelque temps séparées du Roi et de la Reine. Elle avait eu la timidité de ne pas combattre leur ingérence dans la fabrication d’un ministère, la faiblesse môme d’appuyer de sa parole quelquesuns de leurs choix. Dans toute cette grave évolu-
(1) Chronique secrète de Paris ^ par fahbé Beaudeau, et Mémoires de Soulavie,
tion de la politique la jeune Reine semble n’avoir en en vue que le renvoi d’Aiguillon qu’elle appelait le vilain honnne. Et peut-être si l’action de la femme du Roi n’avait point été intermittente, et si la princesse n’avait pas obéi seulement aux petits mouvements haineux d’un ressentiment féminin, Madame Adélaïde n’aurait point triomphé ?
Exilée aux promenades, la Reine apprit tout quand tout fut fait. Elle était battue : elle le comprit ; et, ne se faisant point illusion, comme quelqu’un lui disait : « Voici l’heure où le Roi doit entrer au conseil avec ses ministres... — iiCeux du feu rui! » dit dans un soupir cette Reine à laquelle son avènement au trône ne donnait d’autre influence que le droit d’écrire à la sœur de M. de Choiseul, à madame de Grammont, exilée par la du Barry : « Au milieu dumalheur qui nous accable J'ai une sorte de satisfaction de pouvoir vous mander de la part du Roi qu'il vous permet de vous rendre près de moi. Tâchez donc de venir le plus tôt que votre santé vous le permettra : je suis bien aise de pouvoir vous assurer de vive voix de V amitié que je vous ai vouée. » Et encore, Marie-Antoinette était-elle obligée d’ajouter en post-scriptum : a Attendez que M.dela Vrillièreïous l'annonce (1). >,
Cette déroute des espérances de la Reine était laivie d’un autre échec qui lui arrachait toute illu- Àon et lui révélait la pleine misère de son pouvoir et le néant absolu de ses plus chères volontés.
(1) Correspondance secrète (par Métra), vol.
Marie-Antoinette s’était assise sur le trône de France en caressant un grand projet. Qui sait aujourd’hui, qui même savait alors que la Reine voulait abandonner Versailles, faire suivre au Roi de France l’exemple de tous les souverains de l’Europe, lui faire habiter sa capitale, transporter à Paris la cour et le gouvernement, et procurer ainsi à la royauté cetle popularité que donne la résidence, et dont les d’Orléans avaient fait leur patrimoine? Projet immense dans le présent, plus immense encore dans l’avenir, et qui pouvait changer la face lie la révolution française ! Aux portes de Paris, à la Muette, la Reine examinait avec M. de Mercy les 5)lans dressés par Soufflot. Elle y applaudissait et les arrêtait; Soufflot pendant six semaines eut l’ordre de tout apprêter. Ces plans ramenaient l’administration à Paris, et mettaient les bureaux comme sous la main des administrés. Les quatre secrétaireries d’État s’établissaient daEs quatre pans coupés de la place Vendôme^ et y raasesiblaient leurs dépôts de minutes alors dispersés. Le contrôle général s’élevait en face de la chancellerie. Une rue ouvrait les Capucins et les Feuillants, et une grande allée, traversant les Tuileries, joignait le boulevard à la Seine. A ce plan se reliaient un système d'élargissement de? rues, des percées dans le faubourg Saint-Germain, la suppression des maisons situées sur les quais, l’établissement des grands débouchés, l’érection de ponts sur la Seine, tout un ensemble de grands travaux que couronnait l’achèvement du Louvre et
son installation en un Muséum qui sauvait les tableaux de riiumidité de Versailles. Dans cette appropriation de cette décoration du Louvre achevé, Marie-Antoinette se voyait déjà une charmante royauté de Reine, la tutelle et le gouvernement des arts. Mais ce projet du transport de la cour à Paris, qui avait pour lui ravantage immédiat d’une économie et d’une réforme des dépenses de Versailles, venait se briser contre l’opposition de M. de Maurepas.: M. de Maurepas craignait qu’une Reine ne grandît à Paris et qu’un premier ministre n’y diminuât (1).
Revenant aux affaires après vingt-cinq ans de disgrâce, où il avait partagé son temps entre l’Opéra, ses carpes et ses lilas (2), M. de Maurepas n’apportait pas une hostilité personnelle contre ia Reine ; mais il était l’homme que le Dauphin, père de Louis XVI, recommandait ainsi à celui de ses enfants appelé à succéder à Louis XV : « M. de Maurepas est un ancien ministre, qui a conservé, suivant ce que j’apprends, son attachement aux vrais principes de la politique que madame & Pompadour a méconnus et trahis (3). » Puis, ^ M. de Maurepas se souciait peu du grand rôle que la providence lui donnait, de ce vaste métier d’instituteur d’un Roi, traçant à un jeune prince les routes de la véritable gloire, il était jaloux de gou-
(1) Mémoires du ministère du duc d’ Aiguillon. Paris, 1792.
(2) V espion dévalisé. Loiidi’es, i78‘2.
(3) Mémoires historiques Dar Sûninviû, vol. !•
verner Louis XYI. 11 n’ignorait pas ce que la Reine devait à M. de Chôiseul, et jusqu’à quel point la conduite des ministres de Louis XV et du parti du Barry vis-à-vis d’elle avait exalté sa reconnaissance. Louis XVI s’échappant de l’influence de Mesdames et se rapprochant de Marie-Antoinette, c’était Choiseul et le parti anti-Dauphin, les ennemis de M. de Maurepas, qui rentraient aux affaires. Ainsi donc les nécessités de sa situation commandaient à M. de Maurepas de s’interposer, avec les ennemis de la Reine, entre la Reine et le Roi; et comme absous à ses yeux par la logique de cette manœuvre forcée, M. de Maurepas mit en œuvre pour cet éloignement tous les moyens, sans remords, presque sans conscience. Ce fut un travail lent, patient, souterrain, entouré de précautions et d^'ombres, fort bien mené avec des détours, des arrêts, des concessions, et au besoin des sacrifices. M. d’Aiguillon devenait-il trop difficile à soutenir contre les répugnances tacites de Louis XVI, contre les mépris dont Marie-Antoinette donnait de publics témoignages à madame d’Aiguillon (1)? M. de Maurepas immolait son cousin, et le forçait à se démettre. M. de Maurepas laissait encore à la Reine cette petite victoire de faire inoculer son mari, sans se mêler de cette grosse affaire, sans écouter les réclamations de l’archevêché contre cette nouveauté. La Reine désirait vivement une entrevue du Roi avec M. de Choiseul. Après avoir tâté les disposi-
(1) Chronique secrète, par Tabbé Beaudeau.
lions du Roi pour M. de Ghoiseul, sûr cl’a\ance du répltat de l’entrevue, M. de Maurepas jugea que c’était encore un plaisir qui menaçait trop peu son crédit pour le refuser à la Reine. Le 13 juin, tout Paris se racontait l’entrevue. La Reine avait accueilli M. de Ghoiseul du plus amical de ses sourires : (( Monsieur de Choiseul^ je suis charmée de vous voir ici. Je serais fo?^ aise d'y avoir contribué. Vous avez fait mon bonheur^ il est bien juste que vous en soyez témoin. » Le Roi, embarrassé, n’avait trouvé que ces mots à lui dire : n Monsieur de Ghoiseul, vous avez bien engraissé... Vous avez perdu vos cheveux.... vous devenez chauve. » L’illusion trompée de la Reine, la colère de madame de Marsan allumée contre Madame Glotilde, qui, pour faire sa cour k sa belle-sœur, avait parlé de la meilleure grâce à M. de Ghoiseul, ce fut tout le résultat de cette entrevue. M. de Ghoiseul avait été moins confiant que la Reine : à son passage à Blois, il avait d’avance commandé les chevaux de poste qui devaient le ramener à Ghanteloup (t).
M. de Maurepas n’avait plus d’inquiétude, et se riait des embarras que lui suscitait la belle dame {2). Tout conspirait à le maintenir, et le Roi allait lui donner pour associés dans sa politique contre la Reine deux seconds entraînés à le servir par toutes leurs convictions, par leurs systèmes, par leurs griefs rnême.
(1) Chronique secrète de Pans, par Tabbé Beaudeau.
02} V espion dévalisé. Londres, 1782.