N» 16.] IV. LES STATUES DES DIEUX
l'art que l'obscurité mystique du temple avait jusqu'alors ravis aux regards profanes, s'étalaient au grand jour des mes et des places populeuses pour proclamer le génie du ciseau qui les avait créés. L'admiration sans doute était souvent accompagnée chez les passants d'une raillerie mordante contre les malheureux Olympiens, réduits à se laisser ainsi traîner en public
Sur les inscriptions conservées des socles, le préfet de la ville se contente d'annoncer sèchement qu'il a fait placer la statue où elle se trouve en telle ou telle année : en 414, par exemple, Cxcina Decius Acinatius Albinus, sur une base actuellement conservée dans la Villa Albanï, déclare qu'il a fait prendre telle statue pour contribuer à l'embellissement de Rome entrepris par lui'; en 377, quatre inscriptions de socle, trouvées plus tard sur le forum romain ou dans ses environs, nous apprennent que le préfet Gabintus Vettius Probianus a employé les statues pour l'ornement de la basilique Julienne^. Divers textes mentionnent les curalores statuarum chargés de la direction et de la surveillance de ce services,
La fameuse Victoire du Sénat est la seule statue de Rome, qui soit nommée parmi ces divinités ainsi transplantées par ordre administratif; les mentions qui sont faites dans les écrivains ou sur les inscriptions de semblables opérations ne donnent presque jamais le nom de la divinité ; la statue demeurait un simple objet d'art anonyme, tandis que les préfets témoignent parfois dans leurs inscriptions le souci d'apprendre aux Romains le nom de l'artiste. Quatre statues de bronze, dont nous ignorons le sujet, ont été placées sur le forum romain ou à proximité comme œuvres des plus illustres statuaires grecs. On put lire sur les socles, quand on les retrouva, les noms de Praxitèle, Folyclète, Timarque et Bryaxide. Ce n'est qu'assez récemment (1874) que fut découvert le socle au nom de Praxitèle. Ces mentions rendent assez certaine l'attribution des œuvres aux auteurs ainsi désignés 4. La mention d'opus Praxitilis offre ici d'autres garanties d'exactitude que les mentions analogues des groupes colossaux de la place du Quirïnal : les inscriptions opus Praxittlù, opus Pkidiae renouvelées depuis Sixte V, pourraient tout au plus s'appliquer aux originaux dont ces statues sont de simples copies; et d'ailleurs, même pour les originaux elles ne présentent vraisemblablement aucune garantie.
C'est à cette érection de statues païennes sur les places publiques que se réfèrent les paroles mises par Prudence sur les lèvres de Théodose dans son allocution aux sénateurs païens : " Cessez ces fêtes puériles et ces sacrifices indignes d'un grand empire; lavez le marbre des images souillé par vos odieuses lustrations, et laissez aux statues leur pure beauté. Ce sont œuvres de grands maîtres ; je veux qu'elles forment à votre patrie une décoration artistique, sans que désormais aucun abus vienne les défigurer et les souiller " s.
' Corpus insaipt. latin., VI, n. 1659 :
fae/o a se adiecU omatui.
' Corp. inscript, lat., VI, n. 1658 a r Statuant conlûcari praecepii, çiiae ornamento basilicae poisit inlustri. Cf. ibid. b, c, d, et tout le chapitre Cippi statuarum apraeftciis urbi ad ornandos locos publicos collocaiarum, n. 1651 et suiv. La série commence en 331.
Des additions y ont éxi faites par Lanciani, Bull, arckeol. comun., 1893, p. 30. Cf. De Kossi, Délie statut pagane in Roma sotio gli \
•i cristiani, dans le BulUtt. arckeol.
n. 1708, Cf. Hermès, XIX
crist., 1865, p. I
= Corpus, l. c
' De Rossi, La base d" una statua di Prassitele, dans le Bullett. arckeol. comun., 1874, p. 174 et suiv. Sur la plinthe, une écriture du second ou du iroisiÈme siècle porte : OPVS PRAXITELIS.
^Contra Symmachum, I, v. 500 et suiv,, éd. Dressel, p. 23g : Omamenta fuant pa^
Ainsi s'accomplissait le songe poétique dont le même Prudence fait spectateur l'archidiacre et martyr romain saint Laurent, pendant son supplice aux temps de Valérien ; " Je vois venir un prince, dit-il, serviteur du vrai Uieu, qui ne laissera pas plus longtemps Rome sous l'esclavage des immondes idoles. Il met aux temples des verroux d'airain, il clôt leurs portes d'ivoire, il lance l'anathème sur leur seuil impie. On reverra briller le marbre des statues profané et souillé par le sang des victimes et le bronze innocent qui porte aujourd'hui le nom des dieux " '.
17. Hors de Rome, dans le reste de l'Italie, des inscriptions parlent aussi du transport des statues des temples sur les places publiques, et témoignent que le sage exemple de la capitale provoqua l'imitation d'autres villes : par exemple à Vérone, à liénévent, à Capoue,
Une particularité sans similaire jusqu'ici à Rome nous est manifestée par des inscriptions de ces deux dernières villes ; c'est le fait de statues tirées "de lieux cachés" pour être mises sur la place publique». Il est vraisemblable qu'il ne s'agit pas simplement de statues situées dans une partie secrète du temple, mais d'objets intentionnellement cachés, soit par des païens désireux de soustraire à des outrages possibles les images de leurs dieux, soit par l'administration urbaine qui voulait les ravir à un culte prohibé, soit par des particuliers dont ces précieux objets avaient excité la cupidité. Et de fait, sur bien des points de l'Italie, on a jusqu'en ces derniers temps retrouvé des statues cachées avec un soin qui suppose préméditation : hors de Rome, par exemple, la statue de la Victoire à Brcscia, le Mercure du Musée britannique et la Vénus de Milo du Louvre, A Rome même des découvertes non moins intéressantes ont été faîtes : aucune n'a eu plus de retentissement à notre époque, que celle du colossal Hercule de bronze doré, actuellement au Musée Pio Clementino du Vatican. Avec la statue de Théodose à Barletta, c'est la plus grande connue des statues de bronze de l'antiquité. Cet Hercule a été trouvé en 1864 sous le palais Righetti, dont les fondations ont fait partie du théâtre de Pompée : le héros était enterré et muré avec soin ; très vraisemblablement on l'avait retiré, pour le mettre dans cette cachette, du temple du cirque Flaminîen, où la statue rendait des oracles qui en faisaient un objet de vénération toute particulière pour les païens, mais d'exécration pour les chrétiens. La grande ouverture de la nuque est un indice de la façon dont se rendaient les oracles. Lorsqu'on découvrit la statue, on glissa par cette ouverture un enfant dans la cavité du bronze et sa voix rendit des sons mystérieux. La statue dut subir des scènes de violence : les pieds, la cuisse, l'occiput en portent les traces 3.
La Vénus de marbre du Musée du Capitole, œuvre grecque remarquable, fut retrouvée de même sous une maison du quartier de la Suburra, ob elle avait
/riM nec decolor vsus \ In vitiuin versae monuiiunta coinqninet artis.
' Prudence, Perislepk<iin>n, II, v. 473 et ss., éd. Dresscl, p. 336. — Cf. P. Allard, Rome au IV' siicle d'après les poèmes de PrutUnce,AAa% /!ev. des fues/. Mst., XXKVÏ, ili84, p. sel SS. II dit avec raison : " On voit rudence compose ses poèn
aucun temple, aucun édîcule ou aucune statue consacrée aux anciens dieux " (pag. 5).
' " Statuant in aàdiiis locis reperiam '' (Bénévent) ; "signa translata ex abriilis locis" (Capoue). ce De Kossi, Bull, arckeol. erist., 186s, p. 7-
3 La hauteur est de 3 m. 83. Sur la dëcou- ,cf. Rod. 'L'axxMxà, AtKiertt Rome{\jyti-
s démolisseurs ne s'est encore abattu sur | don, 1888), p. 287, 29a
No 17.] IV. LES STATUES DES DIEUX. 27
été artificiellement murée. La statue, du meilleur marbre de Paros, était presque absolument intacte quand on la mit dans cette cachette. Peut-être faut-il faire rentrer aussi dans cette catégorie la Junon que les dernières fouilles du Palatin ont fait retrouver dans te Stadium, couchée avec soin dans la maçonnerie des fondations; et l'on est tenté de voir encore des statues cachées pendant une période critique dans tant d'autres images des dieux retrouvées à Rome dans des situations analogues.
L'on a quelque raison de supposer que le fanatisme des païens, prêtres ou fidèles, qui cachaient ainsi leurs idoles, se consolait par la pensée d'une restauration toujours possible du paganisme. Un anonyme du v« siècle, parlant de cette mise en sûreté des statues, applique à ceux qui en sont les auteurs les paroles du prophète Isale : " Ils cacheront leurs dieux dans les cavernes et les fentes des rochers, mais ils ne pourront les y dissimuler". " Moi-même, ajoute l'anonyme, en Mauritanie, j'ai vu retirer des grottes et des cavernes des idoles qui y avaient été cachées, et il n'est personne qui ne connaisse des faits analogues survenus dans d'autres provinces " •,
Au reste, le peu de confiance que les Romains avaient dans la solidité de leurs murailles les avait habitués, dès la première attaque des Barbares contre la ville, à cacher leurs trésors à l'approche du danger ; naturellement les statues classiques avaient la première place dans leurs préoccupations. Les palais regorgeaient d'œuvres d'art et particulièrement de sculptures; et il est hors de doute que parmi celles que l'on a retrouvées, dans les circonstances ci-dessus indiquées, beaucoup provenaient d'un enfouissement fait aux jours du péril ; puis, une fois l'orage passé, elles demeuraient oubliées ou volontairement abandonnées dans leur exil ; c'est notamment l'explication la plus plausible pour des statues non cultuelles, telles que le magnifique pugile de bronze, en grandeur naturelle, trouvé en 1885 dans les fouilles opérées pour établir les fondations du théâtre national de Rome ; au moment de la découverte, il reposait sur un socle préparé à cet effet dans les substructions '.
Quand une cachette contient une collection d'œuvres précieuses, surtout de petits objets d'or ou d'ai^ent, l'on est plutôt induit à penser qu'on se trouve en présence soit des magasins d'un artiste, soit d'une razzia exécutée pendant le pillage de Rome par quelque heureux voleurs.
Ces temples, ces statues dont nous venons d'esquisser l'histoire à nos lecteurs, nous donnent le langage des monuments sur Rome et ses destinées, et nul témoignage ne nous présente un tableau plus fidèle ni plus vivant de l'agitation intellectuelle et morale de l'époque que ces monuments au milieu desquels se meut aujourd'hui encore le voyageur. L'histoire contemporaine cependant leur fait un fond sur lequel ils ne se détachent que mieux.
Le chapitre suivant, par un aperçu de l'histoire et particulièrement de l'histoire intérieure de Rome depuis Théodose, donnera le tableau de la révolution morale qui se produisit à la fin de l'ancien monde.
' Uher de promiuioiiibus et praediWom- \ inscriptions et beîhs-iettres, 1890, p. 541 et
^Kï, m, c. 38CMigne, A i., LI, col. 833et I suîv.
suiv ). Le passage a été cité par Le Blant, i ' Lanciani, Ancienl Rome, p. 297, Lanciaiii
De quelques statues cachées par les anciens j a pris part à cette découverte.
dans les Comptes rendus de ^Académie des j = Lanciani, ibid., p. 295 et 297.
28 LIVRE 1. CHAP. II. TRANSFORMATION DE L'EMPIRE D'OCCIDENT. [N"' l8. 19.