I. — L'Empereur Honorius à Rome
i8. En partageant l'Empire entre ses deux fils, Théodose, à son lit de mort, leur avait laissé comme testament une invitation à se montrer les fidèles héritiers de son dévouement à l'Église et de son zèle pour la religion chrétienne, " seule capable, — ce sont les expressions que lui prête Théodoret, — de maintenir la paix et la tranquillité dans l'État, de bannir les guerres et de donner au gouvernement la force de vaincre les ennemis" ',
Honorius et Arcadius s'efforcèrent en général, dans leur gouvernement, de justifier les espérances de leur illustre père. Et pourtant l'on peut relever bien des maladresses dans leurs mesures contre les restes du paganisme. Négligences ou excès de zèle contribuèrent également à maintenir des maux dont on ne pouvait débarrasser le corps social qu'avec une peine extrême et des prodiges de sagesse.
Sans doute, au cours du v« siècle, le culte païen disparut peu à peu de la vie tant publique que privée ; les temples, devenus un objet d'horreur pour la masse populaire, devaient renoncer pour toujours à l'espérance de se rouvrir; les statues des dieux ne pouvaient plus compter être réintégrées dans leurs sanctuaires remplis de la fumée des sacrifices. Telle était du moins l'apparence extérieure des choses.
Mais triompher du paganisme dans les mœurs était une autre tâche et d'une gigantesque lourdeur, à laquelle le colosse de l'Empire, converti sur bien des points seulement à la surface, opposa une longue résistance. L'œuvre réformatrice de la nouvelle religion était bien loin d'être accomplie, l'Église n'en était qu'au début du travail, quand les flots des barbares vinrent gronder en tempête sur l'Empire romain, menaçant d'engloutir toute civilisation, celle de l'antique paganisme comme celle du christianisme.
19. Deux faits cependant légitimaient l'espérance de voir le christianisme réussir dans ses projets de réformation du corps social.
Tout d'abord l'unité dans l'action, le merveilleux accord dans les principes et dans les moyens, partout où se trouvaient des communautés de fidèles et des évêques, des provinces de l'Espagne au lointain Caucase, des steppes africains au Danube, au Rhin et à la Bretagne. Seul, un principe supérieur et surnaturel pouvait agir avec cette forte unité. Malgré toute sa science de la centralisation,
' Théodoret, Hist. eccL, V, c. 25. C'est ] que aussi que la bénédidlion temporelle la mÊme pensée qu'exprime saint Augus- n'est pas irrévocablement promise aux soutin, quand dans la Cilé de Dieu (L. V, c. 25 I verains zélés pour la religion : propter et 36) il rappelle l'histoire de Constantin | vilam acternam puisque débet esse cAi-isliale Grand et de Théodose. Mais .il remar- | nus (c. 25).
N" 20.] I. l'empereur HONORIUS a ROME, 403. 29
l'Empire romain restait fort en arrière de la conception même d'un semblable organisme; nul génie philosophique de l'antiquité n'avait seulement rêvé la possibilité d'une seaiblable harmonie dans la doctrine et dans l'action.
Un second motif d'espérance était l'alliance de plus en plus étroite de la religion nouvelle et des chefs de l'État devenu chrétien. Le christianisme s'était installé sur le so! de l'Empire, sans le concours de la puissance romaine, bien mieux en dépit d'elle et de ses sanglants décrets. Maintenant l'Église et la société pouvaient également se féliciter de la concorde et de la confiance réciproque qui formaient un lien entre la religion et le pouvoir civil et d'une alliance pleine d'avantages inestimables pour l'une et l'autre partie : l'Empire y trouvait celui de sentir circuler dans ses veines de nouveaux éléments de force et de résurreftion; la législation des empereurs chrétiens, surtout en ce cinquième siècle, en est la preuve; la puissance civile déployait une bienfaisante aflivité pour instaurer sur des bases chrétiennes la vie sociale; elle combattait à sa façon le paganisme dans les dernières manifestations de sa vie ; et pour cette oeuvre elle se laissait guider par la sollicitude éclairée des hommes d'Église, qui veillaient à empêcher la diligence de tourner à la précipitation, — à diriger les mesures vers le point précis qu'elles devaient atteindre, pour ne point manquer leur effet
Combien était précieuse cette direflion, nous en donnerons comme exemple ces paroles de l'évêque d'Hippone : " L'on doit s'appliquer avant tout à détruire les idoles dans le cœur des païens, bien plutôt qu'à briser par la force les objets de leur culte. Si nous gagnons nos adversaires aux idées chrétiennes, ils seront les premiers à nous inviter à cette destruûion ou à l'opérer eux-mêmes. Prions pour eux et ne nous laissons pas entraîner contre eux k des a6les de colère. Si nous voulons exercer notre zèle, les objets de mécontentement, hélas ! ne nous font pas défaut : voyei^ ces chrétiens demeurés à demi païens, qui ne se sont joints à nous qu'extérieurement et de corps et non d'âme et de cœur* ".
D'autre part c'était pour l'Église un bienfait qu'elle reconnaissait avec joie que l'État vînt apporter le concours de sa législation à son enseignement doftrinal et à ses efforts pour guérir la société.
20, Dès le 23 mars 395 une loi d'Honorius confirma tous les avantages concédés par ses prédécesseurs au culte chrétien. Il imposait aux fonctionnaires de l'Empire le devoir de protéger les serviteurs des saints autels : il voûtait, disait-il, que lui vivant, bien loin de rien changer aux égards que l'on avait eus pour l'Église, on lui accordât encore plus de respeft".
Honorius d'ailleurs ne fait pas grande figure de prince. Il est de beaucoup éclipsé par son père. Sa destinée, en l'appelant à saisir trop jeune encore les rênes du gouvernement, le mit aux mains de conseillers et do généraux dont son inexpérience et sa faiblesse de caraéïère ne le mettaient pas en mesure de maîtriser les menées ambitieuses. Procope nous le peint comme un prince à courtes vues et à l'esprit indécis, et si quelques hommes d'Église, ses contemporains, se plaisent à lui reconnaître du carailère et des qualités intel-
' S. Aug. Sermo 62, g 17 (Migne, P. £.., XXXVI II, col. 413) : Prius agimus, ulidola in eorum corde frangamui... Modo orandum est pro itlis, non irascendum tllis.
'Cod. Theod. XVI ,11, 29, p. 72 : Quia temporibus nostris addi potius revertnliae cupitnus, çuiim ex kis, quae olim praestiia lunf, iminulai i.
lefluelles, leur langage est difté par une gratitude, bien naturelle, envers un
prince qui leur accordait sa haute proteftion. La suite des événements se chaîne
d'apprendre qu'aux jours d'Honorius, l'Empire d'Occident aurait eu besoin d'un
homme autrement aflif et résolu
pour résister à l'assaut redoutable
des peuples germaniques'.
21, C'est vers la fin du IV« siècle que le nom, si fatal pour Rome et pour l'Italie, du héros goth Alaric, commença de se faire connaître au delà du cercle de ses compatriotes. Il conduisit son peuple, en semant la ruine sur ses pas, à travers l'Illyrie, la Macédoine, la Thcssalie ; il fondit au cœur de la Grèce et conquit l'oi^ueilleuse Athènes; la civilisation grecque expira au fracas des armes gothiques : Eleusis fut détruite; l'histoire ne souffle plus mot désormais des mystères qui s'y célébraient ; la dernière représentation des jeux olympiques eut lieu en 394; le fameux temple d'OIympic lui-même ne tarda guère à se transformer en basilique chrétienne, et au cœur de la Grèce, le Parthénon eut le même sort '; Sparte, Argos, Corinthe et cent autres cités, jadis célèbres par leur rôle militaire, politique, scientifique ou intellectuel subirent sans presque de résistance la loi du terrible Goth. Ce fut une marche viélorieuse de la Barbarie sur le théâtre de la religion et de la civilisation helléniques, un triomphe tragique sans pareil dans l'histoire. Menacé par les armées de Stilicon, ce ne fut que pour un temps que le condufleur des
Fig. s- Portnut d'HoDoriua sur le diptyque d'Aoste.
' Nous donnons (fig. S) le portrait d'Honorius d'après une photographie de Moscioni à Rome. Cfr. Garrucci, Arlt crisliana, pi. 449, n. 3. Ce diptyque d'ivoire fui consacré à l'empereur par le consul Probus comme l'indiquent les deux inscriptions ; dn. honorio.
SEMP. AVC. ] PROBUS FAMVLVS. V. C. CONS.
ORD. Le labarum porte le monogramme du Christ comme celui de Théodose (cf. Gg- ■)■ La Viiïloire est un insigne de caraflèrc absolument neutre.
'Pour Olympie, voir Hollzingcr, Kunsthislorische Studitn (Tiibingen, 1886) ,pag. 69 et suiv.i Die altchristUche Archiuaur in