LIVRE I. CH. VU. L'ART ET LA CIVILISATION ROMAINE. [N
l'atrium ou même le péristyle quand l'intérieur en offrait un espace séparé par des colonnades (fig. 87)'.
Au fond de ces cours s'ouvrait régulièrement sur l'axe du milieu le lieu le plus favorisé de la maison, celui qui avait en quelque sorte un caractère sacré. C'était là, dans le tablinum ou dans Vœais, que l'évéquc ou le prêtre célébrant pouvait le mieux accomplir les fonftions sacrées. Entre la cour intérieure et l'entrée de la maison, beaucoup de palais avaient un vestibule qui s'offrait de lui-même pour recevoir les catéchumènes et les pénitents =.
Et maintenant qu'on se figure la grande cour ouverte à l'intérieur de la maison, prot^ée par une toiture, comme c'était sans doute le cas ordinaire, contre les intempéries. Qu'on se représente la lumière pénétrant par des rangées de fenêtres percées dans les murs pàtomo, ce qui était la règle en architefture, les galeries latérales du péristyle rattachées par des toits inclinés à la partie supérieure de la nef centrale qui les dominait, enfin au fond se rattachant harmoniquement à l'ensemble, la salle de famille souvent semicirculaire, comme espace réservé au clergé et sanctuaire; et l'on aura devant soi toutes les parties constitutives de la basilique chrétienne.
Après de longues discussions sur l'origine des basiliques chrétiennes il n'est plus contestable que cette origine historique soît la plus naturelle et celle dont il faille tenir le plus grand comptes.
Dès avant la paix de Constantin, les chrétiens possédaient à Rome des lieux de culte publics et reconnus; le nom même de basilique est employé en 31! par Optât de Milève pour les désigner. Il dit qu'il y a eu à Rome plus de 40 " basiliques." Dès cette époque, bien des édifices de culte chrétien peuvent avoir été séparés de tout lien avec une maison et avoir présenté une forme indépendante. Les expressions d'Eusèbe permettent d'affirmer avec assez de sûreté que l'époque de Constantin ne créa pas quelque chose d'absolument nouveau : "On vît se développer sur une large échelle ce qu'avait présenté l'époque précédente " 4.
' La fig, 87 est empruntée à Schneider, Dos alte Rom, pi. V, fig. 14. A comparer avec le plan de basiliques romaines dont le pnrvis est conservé, par ex. S. Praxède dans Holtzinger, Altckrislliche ArckiUktur, p. 41.
'Voiries plans de maisons de Pomnéi, dans Overbeck Mau, Pompeji in seinen Gebauden (1884). p. iSietsv. Pour Rome, cf. /'>r«a K^èis Rnmat, éd. Jordan, pi. XI, fig. 51; XI V, 86; XXIII. 173; XXVII, lo; XXXI, 316; XXXII, 338; Schultie, Arckiwlo^ie lier oltchristHchen Kuiist, p. 42; Kirsch, Die chrisilichen Cullusgebdude im AUerIhum (1893), p. 13 et suiv.
Voir aussi ci-dessus p. 1,^ lîg. 2 la maison romaine des Vestales avec le Tablinum.
'Parmi les principaux défenseurs de ceUe origine, il faut ranger Dehio, Kirckliche Baukiinil dei Abtndlandes, \.. I, p. 63 et suiv.; aupar.ivant dans un article des Sittungshericktt de l'Acad. des sciences de Munich, fkil. kist. Klasse, i88ï, t. Il : Die Cenesis dir Biis:/ika. Cf. Schuliie, guo suera, et
Chrisll. Kiinslil.itt, 1882, Kraus expose bien lesdiscussionsrécenies(C«i'^('f(i/ei/w(r*r(j//. Kunst, t. I, p. 265 et suiv ); s'y reporter aussi pour la bibliographie ; Zeslcrniann, Messmer, Weingartner, Mothes, J. P, Richler, Holllinger, Kraus, K, Lange, Mgr Crostarosa, Mgr Kirsch, etc. Comme plans de basilique, les plus commodes sont ceux de l'ancien Saint-Pierre d'après le dessin d'AI&rano (de Rossi, Inicr. christ, urbis Romae-, t. 1 1 ; Duchesne, Libtr ponlif., t. I; Dehio el Bezold, pi. XVIIl, 1, S; Hollîinger, die nllchrii/l.
Architektur (1889), p. 20; Kraus, I, p. 323); le plan de l'ancienne basilique du Latranque nous donnons plus bas, celui de la basilique de l'hôpital de Pammachius à Porto (ci -dessus p 43, fig. 9); enlin celui de Saint- A poil inaire in Classe hors des murs de Ravenne (Dehio Beiold, pi. XVI, 8; Hollîinger. p. 36:
Kra
* Les dernières paroles sont empruntées i Kirsch, Die ckristlicken Cuiluigebàude in dtr
No 249.]
C'a été une erreur de croire que la basilique soit sortie d'une pure imitation de la basilique publique ou privée. Aucune forme réellement connue de basilique païenne ne recouvre la basilique chrétienne; les plans offrent au contraire des divergences considérables '.
La basilique publique possédait régulièrement des galeries qui entouraient complètement l'espace central et en étaient séparées par des colonnes ou piliers. Ces galeries étaient fort différentes des nefs latérales propres aux basiliques chrétiennes. Parmi les basiliques publiques de Rome, seule celle de Constantin sur la vîa sacra du Forum, le plus grandiose bâtiment connu de ce genre, offre une disposition assez voisine d'une construiflion à nefs latérales (fig, 89)», Cependant chacune de ces nefs latérales, pour les nommer ainsi, ne forme pas un tout; elles avaient chacune trois voûtes et formaient chacune trois salles secondaires à côté de la salle principale.
L'espace central était aussi couvert de trois voûtes croisées à lunettes ouvertes; autant de différences importantes avec la basilique chrétienne 3.
La basilique-palais, autant qu'on
en peut juger, est plus apparentée à
la basilique chrétienne. Mais les deux
exemples sûrs dont on possède des
Fig, S8. Builiqne de Conataotin ruines, le palais des Flaviens sur le
snr U VU Sacra. Plan. Palatin et la basilique de la villa
d'Hadrien à Tîbur, ne paraissent pas
avoir possédé une nef centrale surélevée et par conséquent ne concordent pas
sur un point important avec la basilique chrétienne *.
vorkonstaatimicker Zeit ( Fesischri/l... des Campo Sanio in Rom, 1897, p. 6 et suiv.), p. 2o. — Optât {J>e sckismate domUistarum, \. 1 1 , c, 4] dit des donatistes arrivés i Rome : inter quadraginta et guod ixcurrit basiticas Iceum, ubi colligtreitt, non kabebant.
' Cf. Mau, HaHlika, au t. 1 1 1, p. 89 de la Realeiuyklopàdie des klassiscken AlUrtkums de Pauly et Wiisowa.
' L'entrée principale a dû se trouver primitivemeot sur l'axe longitudinal vis-à-vis de la niche d'aboutissement; on distingue encore les traces d'un parvis. L'entrée latérale vis-à-vis de la niche latérale semble une addition assez peu dans le plan du bâtiment,
Histoire de Rome — 13
bien que contemporaine. Dans la niche principale, devait se trouver suivant Petersen la statue en pied de Constantin, en marbre, dont on peut voir la tête colossale dans la
3 La basilique de Constantin fait pendant à la basilique profane de Theveste, l'idée d'un espace central avec nefs latérales y est encore plus développé. Cf. Mau, p. 90.
* Pour le palais des Flaviens, cf. plus bas notre plan. Il y eut encore dans le bas empire des basiliques privées, d'un tout autre genre, simples lieux de promenades à toiture, qui sont une extension du télrastyle. Cf.
S.Jérôme, Ep. 18: instar palatii privato-
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En conséquence, il est plus juste de s'exprimer de la façon suivante sur la dépendance de la basilique chrétienne vis-à-vis de la basilique profane : ces vieux monuments de culte établis avant Constantin dans les grandes habitations durent, quand arrivèrent pour l'Eglise des années de liberté, pcrfeftionner leurs formes et donner naissance à un système artistique particulier. On emprunta certains éléments aux basiliques profanes tout à fait analc^ues, soit publiques soit privées. Mais on emprunta beaucoup aussi aux cellae ou construélions funéraires fort répandues, par exemple l'emploi exclusif de l'abside semicirculaire et la forme de la confession, du tombeau du saint sis sous l'autel. Peut-être aussi est-ce aux construflions cimetériales primitives qu'est empmntée l'idée de flanquer parfois l'abside des basiliques d'un évidement à droite et A gauche qui fait comme une nef transversale; les absidiolcs des cellae {trichorae) peuvent avoir servi pour cela de modèle (cf. fig. 41)".
Bref, la basilique chrétienne de l'époque constantinicnne est très vraisemblablement le produit de différentes causes, tout d'abord de la longue tradition du temps des persécutions, puis comme une création d'architeftes conscients de leur but, qui ont utilisé comme modèles les basiliques profanes et les construftions funéraires religieuses.
Les cônstru^eurs des basiliques ne travaillaient pas seulement alors à Rome sous les ordres et la direftion de l'Église, mais plus encore sous ceux d'une cour chrétienne. L'unité du vaste empire avec ses grandioses moyens de communication et la richesse de la cour rendaient possible qu'un coup de baguette magique fit en quelque sorte surgir partout, même en des régions éloignées, grâce à la faveur et au concours des autorités civiles, des basiliques chrétiennes de formes presque semblables. C'est ainsi que le style basilical devint dominant grAce à .son adoption par la plus haute autorité. Il devint d'une application tout à fait générale dans les siècles suivants; jusqu'à l'an mil cette forme, à laquelle Rome continua de demeurer fermement attachée, fut à peu près la seule employée en Italie et dans tout l'Occident pour les lieux de culte et de réunion. A Rome même l'antique et vénérable forme .se maintint sans se laisser pénétrer par les styles roman ou gothique jusqu'à la révolution générale produite dans le goût par la Renaissance.
Jusqu'au XIX« siècle la basilique de Saint-Paul sur la voie osticnne, qui remontait au IV<^ siècle, en demeura le meilleur type. Depuis sa destniôion, les deux meilleurs représentants de la tradition sont deux basiliques du V" siècle : Sainte-Marie Majeure et Sainte-Sabine sur l'Avcntin, malgré les malheureuses modifications qu'en a subi l'antique caractère. Les anciennes basiliques de Ravenne et surtout Saint-Apollinaire in Classe (fig. 89) sont en général mieux conservées.
rum exslrulîae basilicae, ut vile rûrfouscu/um hûiiiiais preliasius inamhuUt. Ln iitsilica quond'tm Latcrani qui, nu dire de S. Jérôme, Ep. 30, serait devenue l'égiise du Lairan, aurait été d'iiprës Mau (p. 94) vraisemblablement une basilique de ce genre, comme celle des ncogniliones pseudoclémentines (I, X, c. 71). <fomiis suite iiigiin basilica^ dont Thi'ophile d'Aniîoche .lurait fait une église.
' En te sens il faut accorder la plus grande
i ce que Kraus (Gtichichle der ehrisllkken Kunst, t. 1, p. 159 et sirîv. \ suivant en partie de Rossi, dit du rapport entre les basiliques clirélienncs et les ctlhtt cœmeteriales. De Rossi {Roma lolterr., t. III, pi. 41-43) donne la figure des deux cellae trichoriu qui se trouvent au-dessus des catacombes de CalÎKle; Kraus (t. \, p. 260» celle de la double chapelle du Coemeterium oitrianum (et non pas de la "crypte de Sainte-Agnès) "•.
No 2SO.] I. LES BASILIQUES ROMAINES ET I.E CULTE. 355
250. Il n'est pas difficile de se faire, d'après les monuments subsistants et les données des écrivains, une idée complète de l'ancienne basilique clirétienne.
Aux éléments ci-dessus indiqués, il faut ajouter comme éléments constants de ces basiliques : l'atrium quadrangulaire ouvert, entouré d'une coJoimadc
avec au milieu le cantliarus, fontnine de la purification symbolique, puis, audessus de l'entrée, une façade revêtue de sculptures ou de mosaïques, dont les fenêtres avec celles de la nef centrale inondaient l'intérieur de lumière; le nartlicx clos, sis en avant de la nef et destiné à recevoir ceux qui ne peuvent
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assister avec les fidèles au saint office; plus en avant dans l'intérieur, vers la fin de la nef centrale, la sc/iola cantorum quadrangnlaîre, espace réservé aux clercs des ordres inférieurs, clos de balustrades et surmonté aux deux angles d'ambons pour la lefture et la prédication; enfin en arrière de ce chœur la confession, sur laquelle se dresse l'autel, dont la destination et la situation font l'objet de l'attention de l'assemblée et qui, généralement surmonté d'un tabernacle à colonnes, domine tout le bâtiment.
Deux dcssin.s, qui cherchent à représenter Sainte-Marie Majeure dans son état primitif, aideront mieux à l'intelligence de ce que nous venons de dire (fig. 90ct9i)'.
Fig. 90. Vue intérieure de S''.H*rie Majenre, priae tcts l'uiteL
La fonftion et la dignité de l'autel sont encore exprimées par l'absîde terminale qui s'ouvre par derrière comme un sanéluaire plus étroit et dont la riche décoration répond en général à la haute signification. Le regard de l'arrivant, en suivant la majestueuse rangée des colonnes, vient se reposer sur la conque resplendissante de cette abside; il s'arrête malgré lui sur les formes grandioses et supra terres très qui s'y détachent sur un fond d'or; ce sont généralement le Sauveur et le cercle des saints, et c'est avec raison; le Sauveur est la viftime pour le sacrifice de laquelle est construite la maison de Dieu et autour de laquelle se presse dans cette salle la foule des croyants.
' Nous devons ces deux reconstitutions au | c£ 'Bc\^%(:\,BiUer aut iltr Gesek. deraUckriitcrayon du peintre Marola. qui a utilisi! Cros- tichtn Kunsl und Liturgie in Italien, p. 363, tariisa, Uasiliehe, p. 68. Pour la de'coration, I qui reproduit notre fîg. 91.
Une autre chose achève de donner au monument son caraftère de grandeur et de beauté attrayante.
C'est le marbre qui fait la décoration intérieure. Depuis l'Empire, Rome possédait une véritable abondance de marbres précieux de toute espèce. Les tiâtiments publics en ruines, les villas impériales ou privées de la campagne, les envois de lointains pays dûs à la générosité des souverains chrétiens, livrèrent au monde naissant des basiliques, durant les IV' et V^ siècles, les plus nobles matériaux. Souvent ils avaient été si bien travaillés déjà pour d'autres ouvrages qu'il n'y avait qu'à les utiliser tels quels. Non seulement les colonnes étaient de marbre, mais les parois recevaient un revêtement de marbre poli de
Fig. 91. Vue intérieure de 5"-Marie Hcjenre, prise vers le narthex.
diverses couleurs qui formait des bandes ou des figures géométriques. Le plancher aussi était recouvert d'une mosaïque de marbre blanc ou polychrome.
Sur les murailles venaient s'interposer entre les marbres des mosaïques ou des statues peintes, particulièrement sur les parois de l'abside. Au-dessus des colonnes il y avait habituellement des arcs à la courbure légère, ou à leur place reposait sur les chapiteaux un entablement droit de marbre couronné d'une fri.se en rapport et orné de sculptures ou de mosaïques. Entre les colonnes pendaient d'immenses rideaux tissus d'étoffes précieuses ou pourvus de broderies. On pouvait, en les laissant tomber tout du long et les fermant, séparer complètement les nefs. On trouve également aux portes les rideaux qui servent tout à la fois à la décoration et à des usages pratiques; on les distingue sur d'antiques représentations sépulcrales de basiliques. Des voiles entourent également le tabernacle à colonnes de l'autel que l'on peut par ce moyen soustraire en temjis voulu aux regards.