LIVRE I. CH. VII. L'ART ET LA CIVILISATION ROMAINE. [N''2SI
avancée vers la nef centrale et l'arc triomphal qui le surmonte le mettent mieux en valeur.
Pénétrons dans l'abside ; il nous faut pour cela traverser les barrières de marbre dont les beaux bas-reliefs formaient l'un des motifs habituels de décoration de la basilique (fig. 93) '.
Un ou plusieurs degrés conduisent dans l'abside dont le fond esf occupe par le siège épiscopal de marbre, fait à la façon des sièges antiques avec bras et dossier. Souvent l'on s'est même contenté d'emprunter à quelque monument un vieux siège de pierre; il repose sur des gradins; son élévation, la place d'honneur qu'il occupe au point terminal de la basilique sont l'indice de la dignité hiérarchique de celui qui doit s'y asseoir. Plus bas court tout autour de l'hémicycle un banc de marbre pour le clergé quand il célèbre avec l'évéque suivant l'usage le plus ancien, ou lorsque son assistance est réclamée par quelque solennité. Dans quelques basiliques, dans celles par exemple de Sainte-Agnès sur la voie Nomentane et des Saints-Nérée et Achillée sur la voie Appienne, on voit encore aujourd'hui au mur de l'abside les anciennes plaques de marbre à figures variées. Cette décoration se terminait au commencement du cintrage de la voûte par une frise de pierre richement ouvragée. Primitivement il était rare que le mur de l'abside fût interrompu par des fenêtres.
C'était une particularité propre à quelques basiliques que la présence d'un déambulatoire autour de l'abside : en ce cas, des arcs s'ouvraient dans le mur de l'abside et permettaient aux personnes présentes dans le déambulatoire de suivre des yeux le saint sacrifice. C'est un fait établi par les dernières recherches sur les anciennes construflions chrétiennes. Le Liber pontificalis signale une abside percée de baies à l'église de Sainte-Marie Majeure; celle des Saints Cdme et Damien au Forum romain en porte encore la trace (cf. fig. 52); enfin on en connaît des exemples, sans parler de ceux qu'offrent les régions hors de l'Italie, à Naples dans la basilique Sévérienne et dans Saint-Jean le Majeur, dans la basilique de Prato près d'Avellino, et surtout dans la double basilique de Saint-Paulin à Noie, aujourd'hui disparue, mais dont le fondateur. S- Paulin, nous a laissé luimême la description ". Dans ces derniers temps on a reconnu la présence d'une semblable abside à Saint-Sébastien sur la voie appienne (la basUica apostoloritm du IV« siècle); aujourd'hui encore il y a des traces de cette dispositions.
251. Au dehors les basiliques n'étaient guère décorées; la simplicité de l'extérieur faisait contraste avec la richesse, la magnificence et la beauté de leur ornementation intérieure.
Le b&timent allongé, les toits inclinés des bas-côtés, que dominait celui de la nef centrale, les murs de briques, sans aucun décor artistique, et dont l'uni-
logique d'Orviéto en 1896 il yen avait une de Frassinoro. J'en ai parlé dans U CiviUà catfolka (l80, t IV, p. 463 el suiv., photographie) « dans le Nuovo BulUttino di archfol. criit. (iSy?, p. 18, autre figure). En Allemagne on en a récemment signalé une à Miinilennaifeld, dans t'évéché de Trêves.
' D'après Mananti, Seultura oriiamentale roinana mi tentpi bassi (d.ins VArchivio slorUo tieW Arti, 1896, p. 33 et suiv., 161 et
suiv.), p. 46 du tirage à parL
' Epist. j/ ad Stverum (Migne, P. £., t. LXI, col. 315 et suiv.; éd. Hartel, p. 267); Potm. 3j'3ç (ibid., col. 648-671; éd. Hartel, p. 263-307); Holtiinger, DU Basiiika d*i Pamlinus VOH Nola, dan* la Z*iUchrift fiir bUdtndi Kunst, t. XX {1885), p. 13s et suiv.
Cf. Bertaux, VAH dans VlttUU mériJUtêaU, t. I C1904). P- 33-
^BulUlt. diarchtol. crist, iSçt, p. 13, i6l
formité n'était interrompue que par une rangée de fenêtres cintrées, les sombres dalles de marbre percées de trous multiformes (fig. 94'), ou de rares vitraux qui formaient la clôture de ces fenêtres, en un mot, tout ce qui paraissait au dehors avait un aspeft presque pauvre, en dépit d'une certaine impression de grandeur qui se dégage de ces immenses basiliques : on en a un exemple dans les anciens dessins qui nous représentent la basilique primitive de Saint-I'aul sur la voie ostienne (fig. 95").
Mais la construftion extérieure de l'ancienne basilique ne résolvait pas certaines difficultés de l'architecture. Sur certains points l'on ne savait pas
Fig. 94. FenCtres a
c pivpiea ajourées de marbre.
s'élever au-dessus de formes imparfaites. C'est ainsi par exemple qu'au front de l'édifice on sentait le défaut d'une liaison nécessaire entre le mur supérieur et les parties basses; on ne ménageait aucune transition; on sautait brusquement de la muraille au toit de l'atrium jeté en avant. Souvent, il est vrai, le haut mur de la façade était couvert de mosaïques splendîdes, la galerie était richement décorée; ou bien, comme dans le Saint-Pierre antique, les tuiles qui recouvraient le toit du portique en rompaient la monotonie et le portique lui-même
' Manami, giio supra, p. 47 : 1I est dessiné d'apris des rragmenis trouvés au Forum; b a t\.i pris à un balcon du Corso et piorté au musée du Jardin botanique. L'une et l'autre fenêtre sont du V" siècle.
'D'après Leiarouilly, Éditées de Rome, p. 334' La tour est une addition du moyen
âge; le portique à arcades devant l'entrée est encore plus récent; le vaste atrium est ici clos d'un mur moderne et uniforme. A droite est l'ancienne abbaye attenante à l'église; à gauche la nef transversale laisse voir des murs de soutènement, également d'époque postérieure. Cf. fig. 96 et 97.
LÎVUE !. Cil. VII. L'ART ET LA CIVILISATION ROMAINE. [N^ 2S2.
était coupé par une sorte de porche en avant de la porte de l'église. Tout en atténuant les difficultés de la construflion, ces artifices laissaient subsister un contraste sensible entre la vaste superficie de la façade et les bâtiments inférieurs sans liaison suffisante avec elle. Un défaut analf^uc régnait au derrière de la basilique : le toît de l'abside s'y dressait bien plus haut contre le mur uni, où il se perdait peu à peu avec sa pointe; mais on regrettait dans la composition architcfturale l'absence d'une disposition organique de nature à satisfaire l'œil '.
Ce serait donc une erreur de croire que l'ancienne basilique ait été au point de vue architeélural un modèle de pcrfeftion. La première préoccupation de l'nrt chrétien, en créant ce style, avait été de satisfaire aux besoins du service divin. En O'itre, l'origine même des basiliques, dont l'architeflurc avait pour modèle les grandes maisons d'habitation, avec quelques emprunts à des bâtiments étrangers, était cause de quelques imperfeftions ; mais ce ne sont que des défauts de détail qu'efface le caraflère artistique et vénérable de ces monuments, surtout à l'intérieur.
Telle était la basilique dans laquelle l'Eglise triomphante vécut ses années de jeunesse. Elle fut le témoinde violentes luttes et de glorieux triomphes. A Rome, la basilique fut pendant des siècles l'asile de la prière fervente des pèlerins de tout l'univers chrétien.
Mais prétendre que les siècles auraient dû se cantonner dans ce style, exiger que le nôtre y revienne serait de l'aveuglement. L'archi tellure religieuse a réalisé au moyen Âge d'immenses progrès sur la basilique, grâce à une évolution qu'on ne peut qu'apprécier et admirer davantage chaque jour. Ce qui demeura constant, en dépit de tous changements, ce fut le plan de la basilique.
Le style roman est notoirement le développement du style basilical. La basilique à piliers du haut moyen âge avec ses voûtes et sa décoration extérieure n'est que l'église des IV« et V= siècles plus développée. Elle marque un vrai progrès architeftonique.
Le style gothique, qui prit la place du roman, mérite plus encore d'être considéré comme un progrès. En perfeftionnant la construflîon romane, il continue de se mouvoir sur les fondements de la tradition; il apporte simplement plus d'harmonie, d'élan et de puissance à l'expression de sa pensée. Il accommode davantage les idées éternellement durables de l'Église et de l'antiquité classique, qui s'expriment dans la basilique, au caraftère des nations germaniques et romanes, à leur puissante aflivité, qui s'allie à l'amour de la symbolique et de la mystique.
252. Rentrons dans la basilique pour nous familiariser davantage avec les pensées dont elle est l'expression.
Le contraste entre l'extérieur sans apparence, d'une part, la majesté et la magnificence de l'intérieur, de l'autre, ne peut manquer de faire sur l'âme une
'Dehio, pag. 115 et suiv. Cf. aussi pour les basiliques et leur décoration, Holtiinger, Die AlUkriitlicht und byMantinische Baukuntt, 1899 {Handbuck der Arckittktiir, 2' se^ion, 3' p.irtie, t. I) p. 25 «l suivantes; le même, AlUhiistlicki Basiliken
in Rom und Ravenna, 1S98 i^Die Baikunil de Bormann et Graul, n. IV); Grisar, Cen- /trente tenute ail' tsposiiioiu sacra di Toritto (Civiltà caffobca, 1898, t. III, p. 718 et suiv., t. IV, p. 46a et suiv.i 1899, t. I,
profonde impression. La basilique a caché sa beauté au bruit du monde; elle la révèle dans le calme au fidèle qui cherche Dieu.
C'est l'image de la religion chrétienne au milieu de la société au temps où finit le paganisme.
Si disposée que fût l'Eglise à. faire accueil à tous les cléments bons et durables de l'ancienne civilisation classique; si empressée qu'elle fût à entrer en contaft avec tous les courants de l'époque pour les ennoblir et les spiritualiser par la religion, il restait néanmoins un fossé entre le monde et ses souvenirs païens d'une part et de l'autre les pures régions dans lesquelles l'Eglise servait "en esprit et en vérité " le créateur de toutes choses. L'opposition au monde qu'enseignaient l'Évangile et les Pères devait logiquement trouver son expres-
Fig. 95. L'andeuM builique de S. Pkul sur ta voie ottieime. État avant l'iiiccndie de iSsj.
sion dans l'architefiiire chrétienne et la trouvait en effet par ce contraste entre l'extérieur de la basilique et la pompe mondaine.
Le préau ou l'atrium, en nous recevant dans son enceinte de hautes murailles avant que nous franchissions le seuil sacré, nous invite au recueillement. Son prothyron, auquel des arcades et des colonnes donnent souvent un aspefl majestueux, l'isolement et le silence de la cour que trouble seul le murmure de l'eau jaillissante dans le cantharus, — invitation à la pureté intérieure, — les sarcophages funéraires qui se succèdent sous les portiques, les scènes de la vie du Christ et des saints qui décorent l'arc et excitent dans l'âme les dispositions que réclame la maison du Seigneur, forment une véritable prédication qui vous abstrait du monde et vous pénètre du sentiment religieux.
Dans le saint temple lui-même le premier sentiment qui saisît le néophyte, c'est l'admiration et la Joie à la vue de la majrnificence déployée pour la gloire de Dieu. Le sentiment triomphant de la foi viflorieuse, publiquement reconnue après de si longues persécutions, devait s'emparer vivement de l'âme du visiteur à l'époque postconstantinienne. Mais à cette impression de magni6cence et d'éclat