LES MOSAÏQUES DE ROME
de peintures entières qui formaient l'ornement le plus digne et le plus goûté alors des édifices du culte. Ces tableaux composés avec une indicible patience par l'assemblage de milliers de cubes, soit de verre soit de marbre coloré, offrent un caractère vraiment monumental. Leur durabilité, la haute valeur du travail qui les produisait, en faisaient les objets les mieux adaptés au goût et à l'esprit des Romains de ce temps.
Sans doute on ne cultivait pas avec moins de zèle la peinture au pinceau, et les atriums des basiliques, comme leurs parois intérieures, les chapelles, les palais des riches se couvraient de peintures d'artistes chrétiens. Mais les couleurs trop fragiles de ces décorations ne leur ont guère permis de venir jusqu'à nous; les catacombes seules ont su garder cachées leurs peintures; tandis que Rome est encore aujourd'hui heureusement en possession d'un nombre respectable de mosaïques datant de la fin de l'empire et du commencement du moyen âge '.
Dans l'ensemble ces mo'iaïques témoignent d'un véritable progrès, d'une rénovation de l'art vis-à-vis des productions profanes immédiatement antérieures à la paix de l'église sous Constantin. On y voit l'art chrétien marcher seul hardiment et montrer de quoi il est capable quand il lui arrive de réanimer des éléments antiques et de les pénétrer d'idées chrétiennes. Le même phénomène d'une évolution aussi indépendante de l'art romain dans le sens chrétien ne se manifeste guère que sur un point du domaine de la sculpture : la sculpture des sarcophages, dont nous parlerons plus tard. La statuaire au service des morts, la mosaïque au service des temples pour les vivants sont les deux arts favoris de l'Eglise dans l'empire mourant.
Les mosaïques des basiliques, quand elles ne se réduisent pas à de simples figures ornementales, représentent soit des événements historiques, soit des objets symboliques ou typiques.
A la première catégorie appartiennent avant tout les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, à la seconde les c^ncaux, les colonnes, la main de Dieu, les fleuves ou tes villes, que l'on joint à d'autres représentations pour leur prêter un sens plus profond. On rencontre souvent des scènes que l'on pourrait appeler historico-symboliques, dans lesquelles un fait déterminé est représenté aux yeux du speâateur avec des attributs idéaux qui en précisent la signification : c'est ainsi que la remi.se à S. Pierre du pouvoir de lier et de délier est représentée par des artifices qui évoquent immédiatement la haute portée spirituelle de cet événement : c'est ainsi encore que pour peindre la récompense des martyrs par le Christ, on représente les confesseurs se groupant avec leurs couronnes autour du Sauveur glorifié, ou conduits par S. Pierre nu Christ dans le lieu de bonheur.
27a La partie des basiliques où ta mosaïque était appelée, par les principes de l'art et par ceux du culte, à se développer le mieux et de la manière la plus suggestive était la tribune ou abside. Dès l'époque constantinienne il se forma
' Outre les fresques des catacombes dont on parlera plus bas, on peut signaler les peintures suivantes : i. l'orante dans une salle du palais r^ceinmeni exhumé sous l'ogltse des SS. Jean et Paul à Rome (p. 47); a. la peinture de l'oratoire de
Sainte- Félicita {p. 177); 3. les deux portraits de nobles romains à l'église souterraine de Saint-Clément ; 4. les peintures de l'oratoire découvert sous le monte éi giusiitia. Seule l'orante des Saints-Jean et Paul est encore visible.
LivuE r. CH. vri. l'art et la civilisation romaine. [No 27a
un certain type que l'on adopta de préférence pour la décoration mosaïque de l'abside et qui consiste dans une grandiose scène historico-symbolique. C'est avant tout l'exaltation du Christ, dont la loi, viélorieuse avec Constantin, fait l'objet d'un triomphe solennel ; puis des princes des apôtres, gloire et honneur de la Rome chrétienne. Le regard est en même temps attiré sur le monde, qui maintenant, après la défaite du paganisme, accourt sans obstacle de l'orient et de l'occident, vers le Sauveur et les sources du salut Cette image suggestive était si commune qu'on la rencontre jusque sur des produits des arts secondaires, comme un pied de verre doré (fig. 121 ■) ou un graffito des catacombes^.
La figuration du Christ dans cette composition est analogue à celle de l'empereur dans les œuvres d'art antique, représenté remettant à un lieutenant envoyé en province un rouleau écrit comme expression des pouvoirs qu'il lui donne; ainsi le Christ, maître et lé^slateur de la nouvelle alliance, debout, en tenue princière, sur un tertre, entouré de nuées lumineuses, lève la main droite en signe de commandement et tient de la gauche le rouleau de la loi qu'il remet i S. Pierre : celuici le reçoit avec les mains voilées. A la figure vénérable et humiliée du prince des apôtres correspond de l'autre côté S. Paul, dans une attitude hardie et assurée, prêchant aux nations. Deux palmiers encadrent la scène, rappelant la Palestine, et symbolisant la terre promise du ciel ; sur une branche se balance le phénix symbole de la résurreftion, gf^e de la vérité et de la force de la nouvelle alliance (I Corinth., XV, 14). La colline oii se tient le législateur divin, est baignée par le Jourdain, lORDANES, dont le nom se trouve exprimé sur mainte mosaïque, comme sur notre verre. Le Jourdain représente l'eau du baptême, le sacrement de rénovation, condition et fondement pour l'homme du salut et de la bienheureuse immortalité. Dans la partie inférieure de la figure se trouvent aux angles deux villes que notre verre désigne sous le nom de lERVSALE et de BECLE (pour Bethléem), figurant ainsi les deux groupes appelés au salut, les païens et les Juifs. Six agneaux, symbole du troupeau devenu chrétien, s'avancent des deux villes vers le centre où un autre agneau se tient sur un rocher d'oîi sortent quatre sources : c'est l'agneau de Dieu, trônant sur le rocher
' Notre figure est empruntée à Gamicci, Arit cristiana, planche 180, figure 6; celle de Kraus, Roma soiierranga, 2' édition, p. 347, est moins bonne. Voir Garrucci, ibid., vol. I,
p^. 574 el Vttri omali, a" édition, pag. 84
'Gratiîto porté des catacombes k ADagai.
Voir noire fig. 84-