LIVRE I. CH. VU. l'art ET LA CIVILISATION ROMAINE. [N» 27I
sable de la i décadence de l'antique. > S'il avait pu être maintenu, poursuit avec raison le même auteur, l'esprit des Damase et des Ambroise.des Théodose et des Augustin l'aurait sauvé ' ".
En second lieu, d'après l'opinion récente la mieux fondée, viennent les deux longues séries des scènes bibliques dans la nef de Sainte-Marie Majeure. Nous avons déjà montré que c'est sous le pape Libère qu'elles ont été appliquées aux parois du vaisseau central. Nous ajouterons ici, à rencontre de l'historien que nous venons de citer, qu'on ne peut accuser l'exécution d'en être " très grossière." Les épithètes de " tout à fait rabougries et souvent difformes " ne sauraient être justement appliquées à ces figures. Quand on les voit de près, — ce qui n'est que rarement possible à la hauteur où elles sont placées, — on reconnaît que bien des défe£luosités de ces œuvres doivent être mises sur le compte de restaurations maladroites et grossières. Si les tigures sont très " massives ", ce leur est un caractère commun avec l'art romain en général et celui de cette époque en particulier. Néanmoins le dessin est tracé d'une main sûre et traité avec un sentiment profond, et toute la composition trahit le véritable art, tout inspiré encore de classicisme, et dont les créations sont plus libres et plus naturelles que celles des mosaïques de l'arc triomphal exécutées au siècle suivant'.
On aura une preuve parlante de l'exaélitude de ce jugement dans la représentation de la rencontre d'Abraham avec les trois anges et de l'hospitalité qui leur est offerte par le patriarche et sa femme Sara : tableau remarquable, composé de trois scènes, que nous reproduisons pour la première fois par la photographie <fîg. 123^). En haut c'est la salutation des anges. Le plus important, celui du milieu, dont toute la personne est entourée d'un nimbe, reçoit les hommages du patriarche, profondément incliné, avec une dignité et une hauteur toute romaine, mais non dépourvue de grâce. Dans la partie inférieure du tableau, Abraham donne à Sara, devant sa demeure, l'ordre de préparer les mets, puis il les sert à ses hôtes, assis à une table en plein air sous un chêne Suivant les habitudes de la peinture romaine, surtout dans le bas empire, la mosaïque développe toute la scène par une juxtaposition de toutes ses parties, qui n'a rien de forcé.
La troisième grande mosaïque est celle de l'abside de Sainte-Pudentienne, la plus ancienne et la plus précieuse des décorations absidales, encore subsis-
' Kraus, Gesch. der ckriUl. Kuint, t. 1, p. 406, Cf. Garrucci, Arte crist., pi. 204-307. Kondakoff {Histoirt de l'arl byxanlin eonsidéré princi^altmtnt dans les miniatures, Paris, iSS6-i8iji, L I, p. loj) remarque : " Le véritable art chrétien se révèle d'abord dans les mosaïques; mais les premières productions de cette espèce nous offrent un mélange singulier d'idées chrétiennes et de formes païennes, aussi bien dans les types que dans les motifs d'ornement et dans la composition."
'Garrucci, pi. 215-222; Kraus, p. 418. Cf.
ci-dessus, p. 310 et suiv.
' Photographie du commandeur Carlo Teneiani. Dans les trois scènes Abraham se reconnaît aux mêmes traits de visage. Cf. la fijf. 106, représentant Abraham en train de
servir les anges. Notre ftg. noua moatreavec le pain le cratère de vin près de la table, et, comme dans la mosaïque voisine de Melchisédec. citée p. 385, sont figurées par là les saintes espèces de l'Eucharistie. Lei deux mosaïques sont près du maître-autel où se célèbre le sacrifice eucharistique. Surlecycle des mosaïques libériennes dans celte église j'ai donné en nov. i89Saux conférences d'archéologie chrétienne (v. Muovo BulUH. di ttfch. crist., 189Q, p. 83) des détails plus amples en m'appuyant sur les photographies en mapossession du commandeur CaHo Tcnerani. Cf. H. Graeven, dans les BonnerjahrbUcker, liv. 105 (1900), p. 151 et pi. 18 (Sacrifice de Melchisédec à Sainte-Marie Majeure, d'après ma photographie).
N''27r.] V. LES MOSAÏQUES A ROME. 409
tantes, des vieilles basiliques romaines. Quelle distance entre ces mosaïques pleines de vie, de naturel et de grandeur et la raideur des œuvres de l'époque byzantine ou carolingienne à Rome! Au centre, le Christ sauveur, dans un calme majestueux, d'une beauté antique, tient un livre ouvert, où l'on peut lire qu'il est le "conservateur de l'église de Pudens." Autour de lui les apôtres assis dans des attitudes dignes et vivantes. Derrière eux deux figures de femmes portant leurs couronnes au Sauveur, personnifications, d'après l'explication la plus autorisée, de relise des Gentils et de l'église des Juifs; derrière elles, à l'arrière
Fig. 133. Abraham et lea trots anges. Mosaïque de Sainte-Marie Majeure.
plan, une grande architefture comprenant portique et divers bâtiments. On a voulu y reconnaître une vue de Rome : les alentours de la basilique de Sainte- Pudentienne. Il est plus vraisemblable que l'on a entendu représenter ici les édifices sacrés de la Palestine alors subsistants et bien connus à Rome. Cela expliquerait la présence au milieu d'eux d'une colline dénudée, image du Calvaire, sur laquelle se dresse une croix élevée, intentionnellement mise en évidence par l'artiste. On ne se trompera guère en supposant que c'est la croix de Jérusalem, récemment découverte dans la sainte cité et dont les reliques étaient en train de faire le tour du monde. La croix étincelle des pierres qui la