LIVRE I. CH. Vn. l'art ET LA CIVILISATION ROMAINE. [N
poursuivie jusque dans le détail, c'est le plus large emploi du même type pour des expressions déterminées. L'art de l'empire romain transmit à l'art chrétien son caraélère propre ; et à Rome notamment nous en retrouvons pendant longtemps l'influence dans les mosaïques, les peintures des catacombes, les scènes bibliques des églises ou des livres '.
Après la Genèse de Vienne, la première place est due au rouleau à miniatures du livre de Josué contenu dans la bibliothèque Vaticane", parchemin de 10 m. de long. Ses figures, tout animées de l'esprit de l'art romain, éclairent excellemment l'histoire de la peinture chrétienne, et confirment d'une manière frappante ce que nous avons dit ci-dessus. Leur procédé narratif est "clair. animé, dramatique ". Elles se rattachent à l'antique d'une manière plutôt inconsciente que consciente; car le peintre a créé par sa propre conception des formes vivantes, et a travaillé, comme toute son époque, sans aucun souci d'imitation. C'est ainsi par exemple, comme on l'observe dans la Genèse, qu'il personnifie les fleuves, qu'il représente le Jourdain avec l'aviron en main et l'urne classique, d'où s'épanche l'eau ; c'est ainsi qu'ii met Jéricho sous la forme d'une femme, assise dans une attitude pittoresque devant les murailles de la ville et la tête ceinte d'une couronne crénelée. S'il donne un nimbe et des ailes à l'ange qui apparaît à Josué, il lui donne aussi l'aspefl majestueux d'un guerrier romain à l'épée nues. C'est une copie exécutée au Vll^ ou VIII^ siècle d'une œuvre beaucoup plus ancienne.
Il est remarquable que dans plus d'un groupe, le rouleau de Josué offre avec les mosaïques libériennes de Rome des ressemblances plus accusées encore que la Genèse de Vienne. Cet ange en guerrier en est un exemple, comme d'ailleurs toute la scène qui représente Josué arrêtant le soleil. Et cependant pas plus le rouleau de Josué que la Genèse de Vienne ou la Bible Cottonienne dont nous allons parler n'est un fragment de cette bible en images qui a servi de source aux mosaïstes de la basilique libérienne, de cet album romain dont il a été question; jusqu'ici cet album échappe à notre connaissance.
La Bible Cottonienne du Musée britannique qu'on attribue à la fin du V'' ou au début du VI* siècle n'est qu'un petit fragment d'une œuvre plus considérable ; et cependant elle renferme quelque 1 30 illustrations ; le style en accuse déjà le byzantinisme*.
Quelques psautiers illustrés ofl"rent un dessin libre, d'un sentiment réel et d'un goût meilleur que cette dernière Bible. Aussi doit-on les attribuer, comme les deux dernières œuvres dont nous venons de parler, à l'extrême limite de l'époque classique. Ils ont su dignement exprimer les sujets lyriques, mais ils n'ont pu servir de modèle pour la décoration des églises; au lieu que les illustrations des livres historiques de la Bible étaient plus aisément utilisables^.
' Sur le style " illusionniste ", expression chère à WickholT, voir son inttodu^ion à la Genèse de Vienne, p. 76 et passim.
'Cod. gr. vat. n. 405. Toutes les miniatures en sont reproduites dans Garnicci, pi.
157-167. Il s'en prépare une édition pbototypique dans la colleflion citée ci -dessus p. 419 n" 4 des Codicei vaiicani.
^ Il y en a une belle reproduction dans Hartel et Wickhoff, Wiener Genesis, pi. C, p. 56.
'Garrucci, pi. 124-125.
° Voir deux bonnes reproduflions du psautier grec (139) de la Bibl. nationale de l'an! àz.ri'iV.x^ai^GesckicktederckristlùktnKviiiU t. 1, p. 454. 4ss; TJltkanen, die PsalliriU''strationen, 1895 et suiv. Voir surtout Htnn Omont, Facsiirtilés des miitïa/ures des p'"' anciens manuscrits grecs de la Bibl. ndhnnale du Vf au XI' sièeie (Paris, 190'- P' in-fol.).
No 278.]
Vir, LA PEINTURE ET LA BIBLE.
Dès le VI" et le VU" siècle, les contrées les plus diverses de la chrétienté possédaient des manuscrits historiés des livres historiques de la Bible, et il faut en conclure que Rome en exécutait ou du moins en mettait en circulation un grand nombre. Le manuscrit de Rabula à Florence, exécuté en 586, contient une Bible illustrée syriaque"; le Codex Rossanensîs, du VI= siècle, nous en a conservé une byzantine = ; l'une et l'autre contient le Nouveau Testament. Bien plus le Pentateuque de la bibliothèque Asburnham (Vile siècle environs), nous montre une Bible exécutée sous l'influence d'un des peuples germaniques nouveaux. Si tous ces faits rendent vraisemblable l'existence à Rome d'une Bible illustrée, il est fort plausible de penser que tous les livres historiques se présentaient sous la même forme que le Josué, c'est-à-dire en rouleaux*. On employait couramment les rouleaux au lieu des codices pour faciliter une vue d'ensemble, pour permettre de retrouver et de comparer plus aisément les diverses parties.
Qu'il ne subsiste à présent ni rouleaux ni livres peints pour nous administrer la preuve immédiate de l'existence à Rome d'une telle industrie artistique, c'est là un fait que n'explique que trop la malheureuse et générale disparition de la plupart des monuments écrits de la ville. Que l'on se rappelle que de tous les manuscrits antérieurs au VIII^ siècle que possédèrent le siège apostolique, les églises et les monastères de Rome, il n'a pas été sauvé un seul exemplaire. Le plus ancien livre romain que nous possédions est une Bible entrée au VIII' siècle dans la bibliothèque pontificale, dont l'exemplaire jadis conservé à Amiato et aujourd'hui à Florence fut écrit dans le couvent de Weremouth en Angleterre et offert en cadeau au siège apostolique, l'an 716, par l'abbé de ce couvent, Ceolfrid, successeur de Benoît Biscop. Puis du VIII» au X" siècle ce ne sont encore que des fragments insignifiants de la bibliothèque jadis si riche de l'église romaine qui ont pu échapper à la destruction. Les manuscrits n'opposaient malheureusement pas aux bouleversements qui désolèrent Rome la même force de résistance que ses gigantesques monuments 5.
'Garrucci, pi. I38-I40; Kraus, p. 463, 464; Millet, VArt byxantin, dans VNistoire de l'art de A. Michel, t. I, p. 22S et suiv.
' Evangeliorum Codex graecus purpureus rossanensts, par O. von Gebhardt et A. Harnack, 1880; Haselotf ena donné une reproduaioQ photographique (Berlin, 1898). Cf.
Millei, p. 231.
* A. Springer, Dit Genesisbildtr, mil btsondtren Rûcksickt auf den AsMurnham-Penlaieuck (Abhandl. der phil.-hist. Klasse der kgl. sdcki. GeltUichaft der Wiiteniekaften, t. IX, 1884).
' Wickhoff, Die Wiener Genesis, p. 95 :
" [l y aurait encore lieu de rechercher si tous les livres historiques de la Bible ne se présentaient fias ainsi sous forme de rouleaux comme le Josué du Vatican. " Voir un aperçu des plus anciens cycles d'images bibliques dans C. M.
K&aîtaAaDyHaïuibuchderehrisil.ArcAàologie (i905)> P- 3ï6 et sv. V. Schultie, Die Quedlinburger Mtniatartn ( 1898J, place sous le rapport de l'âge ces feuilles fragmentaires à la tête de toutes les peintures analogues.
' Sur le l^odex Amiatinus, v. de Rossi, De origiiu.,ac., bibliotkecae sedis afiast., p. LXXn- LXXviii et La Bibbia offerta da Ceol/rido, etc. dans le recueil Al sommoponiefice Leone XIII omaggio délia bibliot. Vaticana^ 1888. Ceolfrid avait fait copier le texte de la Bible de S. Jérôme et l'avait fait orner de figures originales. Il avait aussi acquis à Rome un exemplaire de la tradudlion antéhiéronymienne, exemplaire du texte revu par Cassiodore et orné de belles figures. Cette Bible venue de Rome contribua à développer en Angleterre l'art de la miniature. Cf l'article de Coissen sur la Bible de Cassiodore et le Codex Amiatinus dans \^i Jahrbûcher fiir prolest. Théologie, 1883, p. 619 et suiv, et celui de E. Ranke dans la The/tlog. LiUraturzeitung de Leipiig, 18S7. p. 268 et suiv. Ranke (p. 175) est porté à mettre l'illustiation du manuscrit de ( siodore, que Bède put encore voir et util sur le même rang que celle du Codex ro nensis. N'y faudrait-il pas voir la trace d' bible illustrée romaine? Dans ce domaine points d'interrogation se multiplient sous