‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 151 sur 165 · LIVRE I. CH. VU. l'art ET LA CIVILISATION ROMAINE. [N" z · texte numérisé non relu

LIVRE I. CH. VU. l'art ET LA CIVILISATION ROMAINE. [N" z

les mosaïques des basiliques contemporaines. Ce parallélisme même du Nouveau et de l'Ancien Testament que nous y rencontrons est une transition au moyen âge. Pour mieux déterminer au point de vue technique leur valeur artistique, reportons -nous d'abord à notre fig. ^^, d'une scrupuleuse fidélité photographique. A l'arrière-plan apparaît un sanfluaire symbolique sous forme d'oratoire chrétien. La scène se développe avec clarté et netteté, la perspeélive est relativement bonne. Les figures lourdes et ramassées des nobles et du commun rassemblés en avant ou plutôt autour du temple trahissent la main d'un artiste romain, déjà étranger aux meilleures traditions. Il cherche visiblement à donner un mouvement de vie à ses figures, mais on ne peut dire qu'il ait réussi à donner ni la vie nî le mouvement à ces formes massives. Plus épaisses encore sont les trois figures du petit tableau supérieur qui représente l'apparition du Sauveur ressuscité aux deux saintes femmes dans le jardin. Combien plus de goût au contraire et de légèreté dans le double cadre qui là comme partout entoure les tableaux! Le caraflère classique s'affirme dans l'ornementation '.

Nous rappellerons en second lieu le célèbre relief où nous voyons une image de l'Église sur la terre et dans le ciel (fig. 76), et dont l'exécution est bien différente. C'est peut-être la meilleure pièce de l'ensemble et quoiqu'cxécutée vers la même époque au V« siècle, elle pourrait bien être l'œuvre d'un autre artiste que la précédente. La scène était vraisemblablement autrefois la scène finale de la porte. Au-dessus du firmament, figuré par le soleil, la lune et les étoiles, le Christ, jeune, dans une vaste couronne triomphale, accosté d'un A et d'un Û qui le désignent comme le commencement et la fin de toutes choses tient à la main un rouleau ouvert. La tête est presque copiée des statues antiques d'Apollon, l'attitude et la draperie ont autant de légèreté que de dignité Les symboles des évangélistes, témoins de la divinité du Christ, entourent aux angles la couronne ; l'aigle et le lion notamment ont un caraiflère tout classique. Au-dessous, sur la terre, l'Eglise, sous forme d'une matrone, regarde le Sauveur dans une attitude de prière et d'espérance. A côté d'elle, S. Pierre et S. Pau], bien reconnaissablcs à leur type habituel, sont là comme les représentants de la puissance ecclésiastique et de l'église enseignante. Ils tiennent ensemble au-dessus de la tête de la femme un cercle inscrit d'une croix, dont le bras supérieur, fait caraéléristique, lance en haut un petit rayon ; c'est là, semble-t il, l'expression des aspirations célestes, des tendances de la foi et de l'espérance de l'Église sur la terre; c'est un lien entre les deux images et qui leur donne une certaine unité'.

Portons maintenant notre regard sur un champ plus vaste et fécond pour les études sur la civilisation de cette époque

X. — Les sa'cophages au service de la doctrine et de l'art chrétiens.

286. Les riches chrétiens prirent à la noblesse païenne l'usage de déposer leurs morts dans des sarcophages de marbre artistement sculptés. Les atriums

' Fig. dans Berthier, p, 54; Gamicci, pi. 500, fig. 6. La première bonne reproduclion photographique de la scène du crucifiement a ixi. donnée dans mon travail cite à la note précédente; Kraus l'a reproduite, t. I, p. 174; et Schultie, Arckdologie, p. 33; et suiv.

' Reproduction photographique dam Rio»

travail déjà cité, La composition a un surprenant rapport avec la scène de l'.Ascension dans le manuscrit syriaque de Rabula à Florence (Garnicci, planche ijç); mais notre scène ne peut ici figurer l'Ai-

des grandes basiliques extraurbaines notamment se remplirent de ces sépulcres de pierre, fermés de lourds couvercles décorés. Beaucoup reposent sur des socles élevés ; d'autres ont un toit soutenu par des colonnettes ; d'autres sont entourés d'une sorte de chancel; d'autres, plus -simples, sont dépourvus de toutes ces additions. Quelques-uns ont un décor polychrome ou doré. Tous portent des inscriptions au nom du défunt, souvent avec mention de sa dignité, du rang de sa famille, de ses charges publiques.

Mais ces %'irt illustres ou clarissimi, ces consuls ou consulaires, ces préfets et sénateurs n'étalent plus sur leurs sarcophages des scènes de la mythologie païenne ou des noms de dieux; ce sont choses mortes qu'ils laissent à leurs ancêtres des mausolées de la voie appîenne ou des autres voies consulaires en dehors des murailles. Ils ont fait orner leur cercueil de marbre, comme il convient si proche du sanfluaîrc, de représentations empruntées à la symbolique chrétienne, à l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, champ nouveau ouvert aux artistes chrétiens et qui leur donne occasion de se faire les maîtres du peuple chrétien.

On ne Ht plus sur les épitaphes les invocations et les souhaits aux morts de l'ancienne superstition; le Dits manibus même (D. M.) qui était devenu formule d'un usage constant n'apparaît plus que rarement et peut-être par suite d'une simple distraflion, A .sa place la langue des sarcophages emploie le " En paix ", expression tout ensemble du dogme consolant de la religion chrétienne et de ses espérances, et qui forme comme une devise et un mot de ralliement. Ce profond IN PAGE a un double sens : au regard d'ici bas, il annonce que le mort est parti dans la paix et dans l'union de l'Église catholique; au regard de l'au-delà, il proclame que le même mort attend des bienfaits du salut la paix de l'éternel repos. Aujourd'hui encore ces mots in pace sont la seule marque que nous ayons du christianisme d'un mort couché dans un sarcophage dont les sculptures pourraient aussi bien appartenir au paganisme.

Il est fort commun en effet de rencontrer sur les sarcophages de pierre des figures employées concurremment par les païens et par les chrétiens.

Parmi les motifs de décoration les plus courants à l'époque figurent les Viôoîres qui soutiennent l'inscription ou le buste en médaillon du défunt; les Génies aux torches éteintes; les néréides, tritons et dauphins qui s'ébattent dans la mer. Les Dioscures, les petits Amours, les masques, les griffons mythiques^ voilà encore des modèles qu'on rencontrait dans tout atelier, avec les scènes de la vie des champs : troupeaux p&turants, vendanges, travaux des diverses saisons; les combats d'animaux avec des lions ou des tigres; la chasse au sanglier, et autres sujets analogues.

Parfois aussi on retrouve sur les .sarcophages chrétiens le célèbre mythe païen d'Amour et Psyché, simple symbole de l'amour des morts; les personnifications du soleil et de la lune sur un char, d'Uranus qui porte le ciel, de la mer, des vents, des fleuves ou autres objets naturels. Ces figures n'éveillaient aucunement l'idée d'un culte aux divinités représentées ou à la nature même. L'art vivait simplement avec les usages de l'époque, sans voir rien de blâmable dans un symbolisme indifférent.

On rencontre aussi sur les sarcophages chrétiens Orphée charmant de sa

cension reproduite sur un autre lableau 1 la représentation de l'Église un typ« de de la porte. On a simplement utilisé pour | l'Ascension.

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lyre les bêtes sauvages (fig, 130). Il symbolise aux yeux du fidèle le Christ avec sa doflrine qui dompte et adoucit tons les êtres '. Ulysse avec les sirènes représente le voyage de la vie dont tous les dangers et toutes les difficultés sont vaincues par la grâce du Christ (fig. 131)'.

On a rencontré un sarcophage chrétien — c'est le seul de l'espèce — qui représente une scène du culte idoJâtrique : le sujet est emprunté au culte de Bacchus. Au reste dans les catacombes ce sarcophage était disposé de façon que le relief tourné contre le mur ne fût pas visible; l'on ne pouvait voir que le nom du défunt gravé sur la pierre. D'autres fois des scènes purement païennes ont été recouvertes d'une couche de chaux ou défigurées à coups de marteau. L'emploi de sarcophages de ce genre ne pouvait pas être toujours évité. il faut se représenter que la situation des chrétiens jusque dans le quatrième siècle assez avancé les obligeait souvent d'avoir recours à des ateliers païens, le nombre des artistes chrétiens étant naturellement assez limité dans les commencements 3.

Fie lîo. Frurment ^^^ cercueils de pierre que l'on trouvait tout prêls

de sarcophftffe chrétien dans les magasins, offraient des espaces vides pour le «TM Orphée. nom du défunt D'autres offraient des images à peine

dégrossies, de simples esquisses dont on pouvait se servir pour graver le portrait du mort sous forme à'imngo dype.ita. On voit au musée du Latran un sarcophage décoré de magnifiques scènes religieuses, où l'on a laissé inachevés les bustes des défunts, un homme et une femme (fig. 132). As.sez près on en trouve un autre, dans lequel au contraire Vimago clypeala offre une réelle individualité. Chez les chrétiens l'on n'aimait guère à représenter les personnes sur les tombeaux, tandis que l'antiquité païenne se plaisait à mettre leur image de grandeur naturelle sur le cercueil, dans l'attitude du repos; bien qu'on ait de nombreux sarcophages chrétiens de Rome, il n'y a pas un seul exemple de cet usage ; on évitait de repré^ienter les personnes.

Par contre les défunts chrétiens sont souvent figurés sous la forme d'oranis, mode de représentation spirituelle et symbolique, dont l'emploi est caraftéristiquc, comme on sait, dans les peintures des catacombes. L'âme du défunt, les bras étendus, prie pour les être aimés qu'elle a laissés sur terre; et quand ils viennent rendre visite à son tombeau elle leur dit qu'elle ne les oublie pas devant Dieu ; — touchante image des liens indissolubles qui rattachent les membres de la famille et tous les fidèles, idée sublime qui n'a été enseignée que par le christianisme 4.

' De Roïsi, fiiiUeltino di archtologia cri- 1 p. 5^1; de Rossi, Roma lotttrr., i. I, p. ,10.

sliana, 1887, p. 30. | Kraus remarque que l'origine chrétienne du

• Kraus, Rama sotlerr., ï* éd., p. 351. Les ' fragnienl n'esl pas in cou les table et qu'on y

Philosoph ou mènes l.VIl, c 1, enseignent aux voil le monogramme du nom TyraDius, id^"-

croyants à se boucher les oreilles, à l'exemple | tique à celui de la ville de Tyr sur les mon-

d'Ulysse, en face des fausses do<^rines et à 1 naiea de Dëmélrius Nicalor (145 av. J.-C.)-

s'attacher à la croix du Christ pour ne se point | 'Kraus, Gesch. dtr chris/i. Ktinst, L 1,

laisserprendreparelles.Cf.Maximedc Turin, j p. 226, 241 ; Péralé, dans X'HisMrt de tari

Hoiit.yidi passione ci auce DominU\ (Migre, I de A. Michel, t. I, p 59 et suiv.

PiUr. /a/., t. LVI I, p. 339). — Pour la fig. \oir ; ' Wilpen, Ein Cyilus ckristohgisclur Gt-

Kraus, tf^. f//., p. %i(i\ Realencyklopàdie^x. II, màUU in der Kaiakombt du hll. Pttrmi'i'i

No 287.] X. LES SARCOPHAGES CHRÉTIENS. 437

Le symbole chrétien le plus fréquent sur les sarcophages est le bon pasteur. Lorsque les persécutions cessèrent il sortit des catacombes avec TEglise et se montra dans les sculptures des basiliques funéraires et des cimetières à ciel ouvert '. Le sentiment chrétien comprenait combien ce symbole était à sa place dans les tombeaux en face de la mort. La brebis que le pasteur porte sur ses épaules avec tant d'amour et de condescendance, paraissait merveilleusement appropriée pour désigner l'âme fidèle qui s'abandonne en toute confiance à son Sauveur dans les angoisses de la mort.

Le paganisme avait souffert d'une peur sinistre de la mort et de l'incertitude de ce qui la suit. C'est cette terreur qui le conduisit inconsciemment à orner les tombeaux de ces scènes fameuses et étranges où s'étale la gaîté d'une vie de jouissances, à y multiplier les images joyeuses d'une noce ou les exercices violents d'une chasse. Les vrais enfants de la Rome païenne voulaient avoir toujours, partout, même sur les sépultures, le souvenir présent des joies de la terre, pour que rien ne les obligeât d'interrompre l'ivresse de l'existence.

La société chrétienne prit devant la mort une tout autre attitude. La mort apportant au croyant l'accomplissement de ses espérances, l'au-delà était pour lui un lieu chéri de repos, de paix, de lumière, dont le Sauveur lui ouvrait l'entrée.

Fig. 131. FrKEinent de sarcophage chrétien «*«c UlTate.

L'image du Bon pasteur sur les tombeaux marquait aussi d'une manière éloquente le contraste entre la mort du païen et celle du chrétien. Les sarcophages païens ont parfois l'image d'un pâtre qui porte une brebis sur ses épaules; ce n'est là qu'une figure de décoration sans aucun sens, qu'un fragment d'une scène de la vie de campagne qui ne dit rien. Sur les tombeaux de ses coreligionnaires l'œil du chrétien découvrait à la même scène un sens beaucoup plus élevé.

287. Sans nous attarder à tous les symboles que le visiteur des atria des basiliques extraurbaines voyait sur les sarcophages, nous jetterons un regard sur les scènes bibliques ou symboliques les plus amplement traitées que nous offrent un grand nombre de ces œuvres remarquables de l'art chrétien.

L'art chrétien primitif de Rome ne nous a point laissé de monuments qui permettent de mieux apprécier les débuts de la plastique chrétienne et ce qui distingue l'art religieux à cette époque. Au IV* et au V^ siècle, c'est presque le seul champ d'aftion de la statuaire chrétienne; les autres œuvres du ciseau chrétien que nous possédons encore sont d'une extrême rareté. Dans les

MarcelUnus (1891), p. 30-49 : Die Betkuluiig | ' Kraus, GecskUkte der christ!. Kunst, t. I, der Orantm. I p- 226, 244 ; Péralé, Histoire de l'art, fig. 35.

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figures de sarcophages, par son originalité, son habileté, la profondeur de la conception, la beauté de la forme, la technique, elle s'élève à une hauteur qui lui permet de soutenir la comparaison avec les produits les plus parfaits de l'art profane à cette époque. Dès la fin du V« et le commencement du VI" siècle, commence une décadence si prompte et si forte sous l'influence des causes que nous indiquerons ci-dessous, que nous sentons davantage le besoin de reposer notre vue sur ce mouvement artistique magnifique et éphémère.

Régulièrement, la sculpture ne décore que la face antérieure du sarcophage, dont la face postérieure, les flancs et le couvercle sont traités plus simplement Souvent même sur la face antérieure, il n'y a que la partie centrale qui porte une figure; le reste de la surface est alors orné de ces lignes ondulées de haut en bas que l'on nomme striae ou strigiks (fig. 64). Le relief central, s'il ne représente pas le Bon Pasteur, offre le plus souvent une ima^e du Sauveur, sous l'apparence juvénile qu'on se plaisait alors à lui donner, soit avec un rouleau de législateur à la main, soit accosté des saints Pierre et Paul ou d'autres saints. On voit encore souvent le Rédempteur, sans parler d'autres représentations, tenant de sa main la croix triomphale, ou enseignant assis sur un trône, les pieds sur le lion et sur le serpent comme indice de sa souveraineté. Il n'est pas rare que la scène centrale nous montre le défunt introduit dans le paradis par des saints; le palais céleste est symbolisé par les tentures qui en ornent l'entrée. Jonas, rejeté par la baleine, est un symbole de la résurreftion fort goûté ; le monogramme du Christ entouré d'une couronne symbolise le triomphe de la foi.

Si ces simples sarcophages offrent plus d'un écho des peintures des catacombes, les ressemblances se multiplient dans la décoration des riches cercueils dont la face extérieure est couverte d'un cycle entier de représentations. Les scènes historiques ou les images symboliques y sont parfois si nombreuses qu'elles débordent et se continuent sur les côtés.

Ce n'est pas seulement à Rome, mais dans divers autres lieux du monde chrétien, à Ravenne notamment et dans la cité française d'Arles, que l'on peut admirer ces œuvres importantes de l'art chrétien antique réunies en grand nombre. Cependant nul endroit n'est aussi approprié que les galeries du musée chrétien du Lalran à vous faire bien comprendre la rare floraison et la puissance créatrice de l'art chrétien dans ce domaine; d'autant plus qu'on se trouve là dans un milieu où les souvenirs historiques de la vieille résidence des papes viennent se joindre à la jouissance que procurent les œuvres d'art. Au musée du Latran, un archéolc^ue, le P. Giuseppe Marchi, s'est occupé depuis 1854, sur l'ordre de Pie IX, de réunir et d'exposer avec intelligence les plus beaux sarcophages de marbre de Rome Son souvenir vît dans ces salles avec celui des savants Giovanni Battista de Rossi et Raffaele Garrucci, auxquels ces monuments de l'art chrétien dans sa première jeunesse et vigueur ont fourni d'inappréciables moyens de formation archéologique et des instruments essentiels pour le développement de leurs connaissances .scientifiques '.

'Joh. Ficker, Die alUhristlichen Bild- j topkages chrétiens (Paris, 1885), dans la

werkt im christUchtii Muséum der Laterans ! Bibliothèque des écoles françaises d'Atkhies

(1890), p. I et suiv. ; O. Marucchi, Guida ' cl de Koine, fasc. 42, a donne un aperçu del museo cristiano lateranenie (l8q8). — des sarcophages chréliens de Rome hor« R. Uroussel, Élude sur l'histoire des sur- du Latran.

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