LIVRE I. CH. VU. L'ART ET LA CIVILISATION ROMAINE. [N
L'épitaphe de Probus est un témoignage de la foi et des espérances de cette époque. Dans un passage on relève un accord surprenant avec les formules aftuclles de prières pour les trépassés. Ce sont les mots : " Que la lumière étemelle luise pour lui " qui se retrouvent là-bas sous cette forme : " Jouis d'une nouvelle lumière ; le Christ est pour toi la lumière " ',
On peut encore admirera Saint-Pierre même ce sarcophage. Il a eu bien des aventures sans cependant avoir le sort commun à tant de sarcoph^es précieux de Rome, transformés en fontaines d'usage. Il a servi à la décoration du baptistère de Saint-Pierre jusqu'en 1694; puis après avoir continué son existence dans un coin de la basilique, près de la chapelle du Crucifix, il n'en fut tiré que de nos jours pour être exposé sur un socle digne de lui, dans la chapelle de la Pieti, vis-i-vis de la colonne sainte =■.
La face antérieure en est divisée en cinq arcades par des colonnettes de marbre en spirale. Dans le compartiment central, un Christ juvénile, sur une colline d'où découlent les quatre fleuves symboliques, tient dans la main droite une croix ornée de pierreries et dans la gauche le rouleau de la loi. Pierre et Paul lui font cortège. Dans chacune des autres arcades se trouve un apôtre, reconnaissable à son rouleau, avec un compagnon. La série des apôtres se continue sur les faces latérales, dont chacune a trois arcades.
Le couple défunt est au centre de la face postérieure traitée plus simplement; Probus, vêtu de la tunique et du pallium, tient en main le rouleau de ses nominations aux dignités de l'État; Proba, qui porte la stola à longues manches des matrones, a la tète voilée d'un manteau qui lui tombe sur le dos.
La belle époque, qui produisait de telles œuvres, ne devait pas durer longtemps.
292. L'on a déjà observé que le cinquième siècle amena un arrêt surprenant dans l'art des sarcophages à Rome.
Non seulement à la richesse et à la beauté des sculptures succède la pauvreté et la gaucherie, mais on en vient à ne plus guère produire de sarcophages de pierre même simplement décorés. Les sarcophages, si nombreux au IVesièclc et dans la première moitié du V'' qu'aujourd'hui encore, après plusieurs siècles de pillage et de destruftion, l'on ne cesse pas de trouver des fragments de ces œuvres magnifiques dans le sol des cimetières de Caiixte, de Prétextât, de Domitille, de Cyriaque, etc., les sarcophages se font de plus en plus rares depuis le milieu du V= siècle. Et enfin, au VI" siècle, s'introduit généralement un autre mode d'inhumation, beaucoup plus simple, celui des tombeaux ordinaires. Ce peut être un effet du recul que subit Rome depuis son occupation par Alaric La décadence politique qui commença dès lors, le peu de sûreté qu'offraient les lieux de sépulture hors des murailles de Rome, ont contribué à la chute de l'art des sarcophages et les malheurs du temps trouvent là comme une expression élégiaque3.
Quelques siècles plus tard on rencontre çà et là à Rome l'usage d'utiliser des sarcophages païens, historiés de scènes d'un caraftère indubitablement idolàtrique, pour y déposer des cadavres chrétiens; depuis que s'était effacée
' Luce nova frueris, lux tiU Ckristus mitsi.
'Garrucci, pi, 315; A. Busirî Vici, La so-
iontta santa ed il sarcofago di Prabo Anicio
dans la société toute trace du paganisme l'horreur qu'inspirait primitivement un tel usage n'était plus guère de mise. Personne ne songeait plus alors au danger d'une résurreftion du paganisme et les chrétiens n'avaient plus guère de raison de faire front contre ses œuvres. L'on commençait au contraire à considérer les œuvres païennes comme un butin qui devait servir à manifester au monde le triomphe du christianisme sur le monde païen. Et puis l'on avait perdu en partie l'intelligence des représentations idolAtriques. Ce qui déterminait le plus souvent l'emploi de ces sarcophages païens, c'étaient le besoin et le désir de procurer à un illustre mort un sarcophage bien décoré et l'impuissance prosaïque de produire aucune œuvre qui approchât même de loin d'une telle perfe£lion. Ainsi viennent les temps où l'on n'hésite pas à cacher les ossements de saints vénérés dans des sarcophages antiques, derrière des reliefs qui représentent la chasse calédonienne ou le triomphe de Bacchusou telle autre scène de l'Olympe grec ou romain.
Tandis que l'art des sarcophages s'effondrait à Rome dès le milieu du V" siècle avec une étonnante rapidité, il se réfugiait à Ravenne. Dans cette nouvelle Rome il connut une espèce de renouveau. Même sous le roi goth Théodoric et sous ses successeurs il y fut cultivé et c'est des Goths en quelque sorte que le reçurent les Byzantins lorsqu'ils établirent dans Ravenne leur domination après la chute de la monarchie gothique i.
Fig. 136. Sarco[diage de l'archevêque Théodore h RaTetme (677-691)
d'après une photi^raphie d'Alinari.
Aujourd'hui encore, dans ses antiques et vénérables églises, Ravenne possède un nombre considérable de sarcophages chrétiens. Ils conservent en somme dans leur manière artistique un reflet de la tradition antique et témoignent de la transplantation dans la capitale de l'Italie gothique des formes de l'art romano-chrétien. Ils offrent cependant des déviations caradtéristiques des types antérieurs. C'est tout d'abord la diminution des scènes historiques ; puis l'emploi de croix sculptées de grandes dimensions et à longs bras, de monogrammes
■ De Kossi, /. c, t. III, p. 453; Kraus, Gesckichli; lier chrisil. Kunst, t. I, p, 251 Schuitze, ArcMologie, p. 258,