‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 18 sur 165 · V. ~ Grands caractères de cette époque de transformation · texte numérisé non relu

V. ~ Grands caractères de cette époque de transformation

33. I-'hîstoire de la Rome chrétienne à cette époque est loin cependant d'être dépourvue de croyants célèbres et admirés, de personnages brillamment doués. Elle offre des speflacles qui attirèrent les regards des païens comme des chrétiens, et bien au delà des limites de la cité.

Pammachius, sénateur, descendant de consuls, l'honneur de l'antique famille de Camille, comme l'appelle S. Jérôme, brillait à Rome avec sa pieuse épouse Pauline par une bienfaisance qui se multipliait sans se lasser jamais et par l'exercice des plus hautes vertus. A la mort de Pauline, il renonça joyeusement, à l'étonnement de ses contemporains, aux honneurs du monde. L'ancien proconsul abandonna ses immenses richesses pour aller, vêtu d'une simple tunique, se faire le serviteur des " Frères du Christ ", des nécessiteux et des indigents. " Les diamants, les perles, les joyaux, dit saint Jérôme, qui avaient servi à l'ornement de son épouse, se changèrent en pain pour les affamés ; les brocarts de soie et d'or dont le palais regorgeait, au lieu de continuer à faire éclater la vanité et la mondanité, se transformaient en une laine grossière pour couvrir ceux qui avaient froid. Tout ce qui avait servi au luxe de ses ancêtres devenait l'instrument de la vertu. Le palais, naguère encore visité par la foule des amis et des flatteurs, n'est plus assiégé que par la misère sous toutes ses formes ; naguère Pammachius allait par la ville accompagné d'une armée de clients; aujourd'hui, dès qu'il parait, ce sont les pauvres reconnaissants qui lui forment un cortège d'honneur. D'autres dispersent l'or et les richesses pour gagner le peuple par des jeux et des plaisirs et arriver à la dignité consulaire; ce Romain n'emploie plus ses trésors qu'à se gagner le ciel " =.

Deux ans environ après la mort de sa femme, Pammachius fonda (398), avec le reste de sa fortune, un hôpital à Portus Romanus, aux bouches du Tibre (fig. 9)3. On y recevait les étrangers sans secours arrivés par mer et d'autres

. In PsaltH. LXXX, § i (Migne, P. t., XXXVI I, col. 1034) : mii hoc lolum vUere quod publiée fluii; est aliquidquod quaerindo inventas. " Ce fut dans \c/ond intime, dans les entrailles mêmes de l'être humain, que l'Église porta le remède... C'est cette lenfe éducation que nous avons vue commencer au IV' siècle avec un succès encore douteux, avec une ardeur déjà aussi ingénieuse qu'infatigable. Elle va se continuer par une série de dofleurs, de saints, de pa.pes qui déploieront pour la mener à lîn, les uns l'effet pressant des exhortations, les autres l'effet menaçant des anathèmes, tous la prédication, plus efficace que loute autre, de leur exemple ". (Duc Albert de Broglie, l'Église et l'Empire romain au IV' siècle, 3' partie, t. JI, Paris, 1866, p. soi). Voir pag, 482 et suiv.

du même ouvrage le tableau des bienfaits moraux du christianisme pour la vie de famille. On trouverait des passages analogues dans Amédée Thierry : Saint JérSme, la société chrétienne à Rome (î° éd. Paris, 1875) et dans d'autres produ^ions d'historiens philosophes qui ont su s'élever au-dessus du niveau des idées superficielles du jour.

' S. Jérôme. Ep. 66. § 5 (Migne, P. Z., XXn.col. 641). Sur Pammachius et son cercle d'amis, v. Tillemont, Hisl. eccL, X, p. 567

' Plan emprunté à de Rossi, ffull. arck.

crist., 1866, p. 103: cf. Heinrich Holtzinger, A/tchnsll.Architekei,r{Sl\iV.g&n,ii'&c,\p.3S. A. Portique à quatre côtés avec fontaine au milieu; B. basilique ou triclinium; C. baptistère (î); le baptistère se trouve à la même

^ bien d'être appelée la Babylone de l'Apocalyse ;

pauvres et malades; ils y trouvaient un abri, des soins, un appui. C'était une joie pour le fondateur de servir en personne les hôtes de son hospice. Il le faisait en imitation de l'humilité mpntrée par le Sauveur. Un tel abaissement ne pouvait manquer de provoquer les plus vives critiques dans les cercles de l'aristocratie. Pourtant un ancien consulaire de Campanie, qui connaissait bien la décadence morale de Rome, écrivait alors les paroles suivantes : " O Rome, tu n'as pas i redouter les jugements de Dieu dont l'on te menace'. Certes tu mérites

lais si tes sénateurs ne donnent pas d'autres spe£lacles que ceux de la bienfaisance et de la charité tu n'es pas perdue " '.

Celui qui s'exprimait ainsi, était l'Aquitain Paulin qui lui-même, après sa conversion au christianisme, avait renoncé aux plus hauts honneurs. A Rome, il avait encourue par son exemple ses frères dans la foi et il vivait maintenant retiré dans le bourg de Noie, dans la paix de la solitude et du travail. Poète, il brillait par la délicatesse de la pensée et la perfection de la forme ; ses vertus, son expérience du monde le désignèrent en 409 pour l'évêché de Noie. Dans ces fonélions il n'eut pas de souci plus cher que le soin des pauvres. Une de ses poésies exprime toute l'ardeur de l'intérêt qu'il prenait à leur soulagement C'est pour lui une occasion de nous faire une peinture vivante et vraie de ces hospices, de ces maisons de secours si fréquentes chez les chrétiens de cette époque. Sur les longues rangées du triclinium nous voyons une foule pauvrement vêtue, mais satisfaite; nous entendons les joyeux ébats des vieillards, les bavardages des femmes qui se promènent en groupes et jusqu'aux chiens Bdèles que le poète n'oublie pas dans sa description".

LJlL^Ll

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Ftg. 9. L'h&pital de Pammacbius ï Poitus romanus.

tl-t .L.J.

place dans la basilique de S. Éiienne sur la voie latine; D. deux espaces à jour, peut-être des cours destinées i. laisser pénétrer la lumière; E. nie antique pavée; F. grandes galeries; G. petites galeries.

' S. Paulin de Noie, Ep. ij ad Painma-

' In nalali 12, poema 2a, v. iiz et suiv.

(Migne, P. L., LXI, col. 555; éd, Hartel.

Corpus script, ecclesiasl. lat., t. XXX, p. 147).

44 LIVRE I. CUAP. II. TRANSFORMATION DE L'EMPIRE D'OCCIDENT. [N0Ï34.3S.

34. Nous invitons ie lefteur à visiter avec nous les ruines d'un de ces hôpitaux chrétiens de l'époque. C'est justement celui de Pammachius à Portus Romanus dont les restes ont été de notre temps retrouvés près du port de Trajan.

Il était extrêmement vaste. Sa cour carrée {quadriportîcus) était entourée de trois côtés de galeries, conduisant à trois salles allongées. Le quatrième côté était fermé par une basilique à trois nefs, soutenue de pilastres, avec une vaste abside ronde, flanquée de pièces sur les côtés. L'état des ruines ne permet pas de se rendre compte si cette basilique commença par avoir une destination civile, ou si, dès le principe, comme cela eut lieu plus tard, elle fut une église. Des fragments d'inscriptions en caraftères analogues à ceux que Furîus Dîonysius Philocalus employa pour les travaux du pape Damase, fixent à la fin du IV« siècle la date des bâtiments. On avait mis comme inscription à la fontaine qui se trouve au milieu de la cour des vers écrits par saint Jérôme pour un monument de ce genre et qui invitent ceux qui ont soif à venir se rafraîchir '.

Selon l'habitude du IV^-V^ siècle, on employa pour la construftion des matériaux pris i d'autres édifices; les colonnes et les chapiteaux retrouvés en sont la preuve; l'un de ces chapiteaux, orné d'une grossière représentation du chandelier à sept branches de Jérusalem, a été emprunté à un ancien bâtiment juif Les ustensiles au contraire retrouvés dans les fouilles portaient des signes chrétiens : plats, cuillers, coupes, verres, bouteilles étaient ornés de la croix latine ou du monogramme du Christ. Une lampe avec ce monogramme avait la forme d'un vaisseau. Un fragment de vase ofl"re une image particulièrement remarquable : on y voit le Sauveur tendant à saint Pierre une table avec l'inscription " La loi du Seigneur ". C'était une scène fort goûtée à Rome au IV= siècle et que l'on trouve répétée sur de nombreux monuments =.

L'hôpital de Portus est le plus ancien hôpital chrétien retrouvé par la science archéologique.

35. Pammachius a fourni à l'archéologie contemporaine une autre conquête encore plus importante. Le sénateur chrétien fut le fondateur i Rome d'une église vénérée, par la transformation en basilique de sa vaste habitation dans la capitale. Les deux martyrs Jean et Paul, dont la passion est peut-être antérieure au rê^ne de Julien, y furent par la suite l'objet d'un culte. L'existence de l'église en l'endroit même où on la voit encore aujourd'hui, nous est attestée dès le début du V= siècles. On l'appelait couramment Utulus Pammachii. Une inscription sur la porte, datant de la fondation, en rapportait l'origine à Pammachius " cultor fidei" , comme il y est dit en termes expressif34.

' Qfis^«c silit venial cupûns kaurire fiuettta. De Rossi, Bull, arekeol. erist., 1866, p. ;j7 et suiv, : 7 monumenti eriillani di Porto; ibid., p. 99 : Zo xenodochio di Paiiimachio lit Parla, avec notes et plans de Lanciani; ibîd., 1868, p. 33 et suiv. : UUnsUicristiani scoperli in Parla.

'}. Fickcr, Dig alUkris/lichen BiUii'erke imchristt. Muséum df s Laleran{\%f^, P- S'- Les fragments ornementaux de la construction sont afluellement dans ce musée. On en trouve la description complète aux pp. 29 et

suiv. de Ficker. De Rossi {BulUU. archeol.

crist., 1868, p. 38) a donné le dessin du fragment de plat de verre qui contient la scène citée dans le texte.

^ Duchesne, Liber panlificalis, 1, ajô; le même dans \f:,^ Mélanges d'archéol. et d'hist... VU (1887), p. 21. L'église s'appela d'abord Utulus Bysanti ou Paminachii, puis tilulus ss. Johannis et Pauli.

* Quis tantas Ckrislo venerandas condidit aedes \ Si çuaeris, cultor Pammachius fidei.

Publié d^^près le Codex Lauresh. Uu Vatican,

C'est en 1887 qu'a commencé sous nos yeux l'intéressante série des découvertes qui y ont été faites. Le palais chrétien, où Pammachius faisait sa demeure,

Basilique dea SS. Jean et Paul, sur le cUtus Scauii

par de Rossi, /ascrifit. (Aris/., II, I, p. 150. 1 de \a. Messe, qui aujourd'hui encore L'expression ailior Jtdti, qui s'oppose aux rappelle que le sacrifice est offert jSro païens de Rome se retrouve dans le Canon I bus Juki culioriéus.

est sorti peu à peu des profondeurs. On l'a reconnu entre les murs extérieurs de l'église. Les découvertes surprenantes qui y ont été faites sont un exemple convaincant de ce que le sol de Rome renferme de monuments précieux pour confirmer ou éclairer les traditions historiques chrétiennes, comme celles qui sf rapportent à Pammachius. L'absence de données claires et sûres laissait planei sur les traditions de cette église un certain doute; l'on ne saurait récuser le témoignage du monument lui-même qui nous est connu aujourd'hui presque jusque dans ses moindres détails. On y peut suivre la transformation opérée par Pammachius d'un palais encore à demi païen en basilique chrétienne.

Le voyageur qui monte au Cœlius par le Clivus Scauri, la voie silencieuse qui longe l'église des saints martyrs, a devant les yeux l'un des speflacles b plus impressionnants de Rome. En approchant de l'entrée de l'église on passf sous des arcades pittoresques jetées au dessus du chemin ; à droite et à gauchi ces arcades reposent sur une muraille de l'époque romaine. Le regard est frappe tout d'abord par la puissante abside de la tribune de l'église, ornée d'arcade^ aveugles à l'époque romane (fig. lo) '. On constate qu'elle a été incorporée dans une muraille romaine plus ancienne en opus reliculatum. On se rend compte de

Fig. II. Conpe de randenne église des SS. Jean et Paul; restitution'.

tout ce travail de construftion. Le flanc de l'église sur le Clivus Scauri ^'■ encore jusqu'à mi-hauteur la muraille romaine du palais antique, à peine modifiée, et possède 13 fenêtres antiques sur deux rangées. Dans la transformation du palais en église, Pammachius fit abattre les étages supérieurs, à l'exception du flanc dont nous venons de parler. Les pièces inférieures furent remplies de décombres et de terre, à l'exception de la chapelle funéraire des saints martyrs: c'est ainsi que l'on put élever l'ancienne église sur les fondations. On a rendu les appartements souterrains accessibles de la nouvelle églises.

' Vue phott^Taphique du comm. Carlo Te- | p. 295 : AB sol de labasîlique afluelle, «ni-

nerani. On peut reconnaître les restes du tiuîte par Pammachius sur les si)US-sol5J'

palais jusqu'à mi-hauteur de l'église, à gau- \ l'antique demeure ; CC restes des appartf

che du chemin de la porte. Les fenêtres su- ■ ments anciens; D partie de l'habitation "M

périeures (photogr. Parker n. 397) appartien- encore explorée ou qui n'a été que réct"''

ncnt à la construiftion de faramachius. Les ment ouverte.

arcades de l'abside sont du moyen âge. ' Les premieis rapports détaillés de I'''*''

' D'après Germano, La Casa celimontana, \ reux et savant explorateur le P. GerniMiîr

36. Ce n'est point le lieu de parler de la destination des diverses parties du palais aujourd'nui déblayées. Partout se montrent les traces d'une riche maison aristocratique jusqu'aux bains complètement découverts en 1S9S, avec leurs baignoires à eau chaude et à eau froide, avec leurs fourneaux et tout l'appareil souterrain de chauffage, jusqu'aux grandes amphores qui ont contenu, ainSi qu'en témoignent des inscriptions, un vin précieux d'Espagne. Le monogramme du Christ, dont on usait tant à cette époque, est prodigué ici de mille façons. Il n'orne pas seulement les amphores à vin; on le trouve aussi à l'une des fenêtres de l'église, contemporaine de Pammachius. Les chambres du palais conservent encore des peintures antérieures à l'époque de la transformation en église et vraisemblablement dues à un pinceau païen; mais il n'y a aucune figure qui rappelle la religion païenne ou le culte des dieux. Au milieu des peintures profanes la vue aime à se reposer sur une autre qui nous rappelle d'une manière vivante l'époque des saints habitants de cette demeure : c'est une noble orante, telle qu'on la trouve dans les catacombes et sur les sarcophages chrétiens. C'est le portrait illuminé d'une âme défunte priant les bras étendus, le regard tourné vers l'espace que l'on regarde aujourd'hui comme le triclinium. Peut-être a-t-on voulu conserver la mémoire d'une parente défunte. Vêtue du costume des nobles dames de l'époque, l'orante est couverte d'une longue tunique garnie des bandes {clavt) habituelles, a le vélum retombant de la tête sur les épaules, un collier de perles autour du cou et des pendants d'or aux oreilles. Le cadre est formé d'ornements gracieux, fleurs ou animaux, auxquels se marient les masques théâtraux, traditionnels dans l'art. Mais ce sont des portraits de philosophes ou de rhéteurs qui occupent la plus grande place dans cette salle. Les murailles possèdent encore leurs peintures décoratives en imitation du marbre exécutées à l'époque païenne.

Le visiteur ne peut manquer de regarder avec encore plus d'intérêt les six tableaux chrétiens exécutés sans doute dès le début du V^ siècle dans un corridor de l'habitation : c'est à l'endroit où, suivant l'usage, s'ouvrait au-dessus du sarcophage des saints la petite fenêtre (fenestella). A droite et à gauche sont représentées la captivité et la mort de martyrs, sous des traits assez différents du récit des aftes des SS. Jean et Paul. Ils ne se présentent pas comme des fonflionnaires de la cour ou des militaires d'un haut rang, mais sous des habits très vulgaires, et ils sont accompagnés d'une femme qui partage leur jugement. Tous les trois, à genoux, les yeux bandés, attendent le coup de la mort. On assiste aussi à leur exaltation. Le mur de derrière nous représente un saint en

passioDiste, ont éxé reproduits dans la Romistkt Quartalschrifi, 1888, p. 137 et suiv., 32Î et suiv-, 404 et suiv. avec plan; 1889, p. 71 et suiv.; 1891, p. 39a et suiv., et dans The American Journal of Archœology, VI {1890), n.3,avecplan; VIIC1891), n. 1-2. Cf.

Gatli, Bull. arch. corn., 1887, p. 151 et suiv.; 1888, p. 321 et suiv.; Hulsen, MiUheil. der archàolag. Instituts, 1S89, p. 261 et suiv., avec plan. Laociani, Ruias and excavations o/ancienl Rome,s, donné plus récemment un autre plan (p. 350). Voir aussi de Kossi dans la conférence du 24 février 1889 {Builell.

arch. crist., 1889, p. 89; 1890, p. 39 et suiv.,

et planche 3. Le P. Gennano a publié en 18B9 (Kome, Cuggiani) La Casa ulimoHtana dei SS. martiri Giovanni e Paolo; il y accorde trop de confiance aux a^es suspens des martyrs Jean et Faul; il en est de mËme du beau travail d'Allard :

La maison dei martyrs, dans les Études d'histoire et d'aichéolo^e 1899, p. ïoa et suiv. Sur les aftes consulter Pio Franchi de' Cavalieri, Nuove note agiologiche, dans les Studi e testi, fasc. 9, p. 56, qui développe et re^ifie les conclusions de Dufourcq, Éludes sur les gesla mattyrum ; 1900, p. 309 et suiv.

forme d'orant qu'honorent un homme et une femme prosternés à ses pieds : ce sont Pammachius et sa femme, les pieux fondateurs. Une autre scène représente deux femmes qui se recommandent à l'intercession des martyrs ; sur une autre encore une figure masculine offre un grand calice. Il semble qu'il y ait une sorte d'allusion à cette façon d'honorer les saints dans un passage du poème sur les saints Jean et Paul de Florus de Lyon (IX= siècle) : " Ils font leur demeure, dit-il, dans le céleste palais, près du Très-Haut, priant pour le peuple fidèle qui leur offre de pieux présents " '.

La généreuse sollicitude de Pammachius avait ainsi doté la ville d'un sanftuaire digne des saints qui allaient y être honorés. " Les autres martyrs, observe la préface du plus ancien sacramentaire romain, ceignent la cité d'une nne glorieuse ; ceux-ci reposent dans son sein même ",

37. Au temps de Pammachius et de Paulin, et dans les années qui suivirent, nombre d'hommes ou de femmes des anciennes familles donnèrent à Rome les plus brillants exemples de morale austère et de bienfaisance généreuse. On y compte les descendants des plus hautes races, les arrière-neveux d'un Paul Emile ou d'un Marcellus, des Julius, des Fabius, des Gracques, des Scipions, des Bassus. C'est à cette dernière famille qu'appartient Junius Bassus, préfet de ta ville, connu par son sarcophage dans la crypte de S. Pierre, l'une des plus belles pièces du genre (fig. 12)".

Un autre sarcophage artistique chrétien, non moins remarquable, est celui de Petronius Probus, consul de l'an 371, qui se trouve dans la basilique Vatican e près de la Pietà de Michel-Ange.

Il n'est pas rare de rencontrer de ces hommes sortis des rangs sénatoriaux, qui avaient exercé les plus hautes charges de l'État et qui tenaient à plus grand honneur d'être appelés chrétiens, et de réaliser en eux par un renoncement volontaire l'idéal de la vie chrétienne, soit en vivant pieusement dans le monde, soit dans la retraite d'une tranquille cellule.

Dans sa demeure princière de l'Aventin vivait sainte Marcelle avec sa mère Albina et sa sœur Aseila. Elle s'absorbait dans les œuvres de la vertu, dans les études sacrées, dans la !e6lure et la méditation des saints livres. Devenue veuve après sept mois d'un mariage heureux, elle avait refusé la main de Cerealis, oncle de l'empereur Gallus. Elle réunit toute une société de dames de l'aristocratie romaine qui avaient les mêmes sentiments et la même élévation de cœur; elle fonda sous la direflion do S. Jérôme la première communauté religieuse de Rome.

Marcelle avait une rivale de générosité et de renoncement dans l'illustre et vertueuse Paule, dont une fille, Pauline, avait été t'épouse de Pammachius.

' Sidereo rcgi sublimi iemper in aula \ 1 ' D'aprÈs la photographie, que j'ai publiée

Aiislantes, ils prient pour les popiili qui avec commentaires, dans la RÔmiscke Quar-

pia vola ftrunl (Carmen 11, v. 45). Pour ; /aIseAri/t,i^fi.Ql.DeWA!i\, DerSarkùfihag

ces peintures voir Dufburcq, Études, pi. 2, | des Junius Bassus, mémoire pour l« congrès

S- La Riimische Quarlalsc/iri/l, 1888, p. 6, | d'archéologie chrétienne de Rome en 1899,

donne aussi une bonne reproduflion en ■ avec une photograpliie plus grande de l'en-

couleurs d'après des épreuves de Mgr Wil- semble et des reprodiifiions détaillées de

pert et de Swoboda. Les autres fresques . diverses scènes. On trouvera au ch. VII de découvertes sous l'église sont plus récen- ce 1. I une autre reproduction de ce sarcotes et n'entrent pas ici en ligne de compte. | phage.

Hbt. de Rome. -

Son autre fille, Blesîlla, qu'une mort prématurée lui ravît, s'était acquis un renom de haute culture intelleÂuelle : elle connaissait le latin, le grec et l'hébreu; elle avait toujours à la main, dit saint Jérôme, les Saintes Écritures, Paule elle-même, attirée par l'attrait puissant et religieux des lieux saints, distribua ses richesses aux pauvres et, fuyant avec sa troisième fille Eustochie les vanités de Rome, alla fonder i Bethléem un monastère pour elle et quelques compagnes.

Des délices de cette solitude, elle écrivait à son amie de Rome, Marcelle : " L'église de Rome, à l'ombre de laquelle vous vivez, est sans doute une sainte église et c'est avec raison que l'on y fête les trophées des apôtres et des martyrs; la vraie foi, prêchée par l'apôtre, vit chez vous et chaque jour voit s'affermir le triomphe du nom chrétien sur les ruines du paganisme... Ici, en Palestine, sur ce champ du Christ, tout est paix et simplicité. Où que l'on porte ses pas, on entend le paysan penché sur sa charrue murmurer les louanges de Dieu ; le moîs.sonneur se repose en chantant les psaumes; le vigneron, qui taille sa vîgne, a les paroles de David sur les lèvres. Ce sont les chants d'amour de ce pays, les mélodies des pâtres, les chansons des paysans". Et elle adresse k ses amies une éloquente invitation, mêlant aux louanges de tout à l'heure des paroles sévères sur l'immoralité de Rome, " Babylone destinée à la destrué);ion ". " Sortez, mon peuple, sortez de cette ville, crïe-t-elle avec l'Apocalypse, pour ne point devenir complice de ses délits et pour n'avoir point part aux plaies qui la frapperont ", Et elle ajoute avec Jérémie, comme par une vision de l'invasion répétée de Rome par les Barbares : " Sortez du milieu de Babylone et mettez vos jours en sûreté ; car voici que la ville succombe, la grande Babylone est anéantie " '.

Nombre de Romains distingués, particulièrement empoignés par l'esprit chrétien, allaient s'établir dans les lieux de Palestine sanélifiés par le Sauveur. Ils préparaient, sans s'en douter, des refuges à une partie plus nombreuse encore de l'aristocratie romaine pour les jours terribles qui allaient bientôt fondre sur Rome. La paisible Jérusalem de l'Orient était destinée à recueillir beaucoup de malheureux échappés au désastre qui menaçait la cité tibérine,

38. Aux dames dont nous avons parlé, il faut ajouter la noble figure de Fabiola, de l'illustre famille des Fabii. La jeune et riche chrétienne fait pénitence à la porte de la basilique de Latran pour la faute qu'elle a commise en abandonnant son époux, un débauché, et en épousant un autre homme, conformément au droit romain. Pleine de repentir et de honte, elle renonce au monde, donne ses biens aux pauvres et se met elle-même au service des miséreux dans un hôpital qu'elle fonde à Rome. Plus tard cette âme héroïque devait aussi chercher dans la Terre sainte l'édification et la solitude.

Ce fut encore pour les Romains de cette époque un idéal admirable que la veuve Léa, aussi riche de qualités que de fortune. Comme Marcelle, elle est, dans la ville, le centre d'un cercle de vierges pieuses. Jadis entourée d'une armée d'esclaves, nous disent les témoins, elle n'était plus au milieu de ses protégées qu'un modèle d'humilité volontaire et joyeuse.

Nous trouvons en relations intelle6\uelles intimes avec S.Jérôme beaucoup de personnages de haut rang. Entre autres correspondants que ce Père de l'Église appelle et traite en fils dans ses lettres, avec Marcellin et Domnion,

'£p. Paulae et Euitochii ad Marcellain, (Migne, i'. L., XXII, col. 490); ApoaUypu, \. J I, dans les lettres de S, Jérôme, n. 46 , XVIII, 4; Jérémie, Ll, 6, S.

No 39,] V. GRANDS CARACTÈRES. SI

nous trouvons le noble Océanus, un laïc semble-t-il. Océanus était plein d'ardeur pour l'étude et partageait la prédilcftion infinie de son maître S.Jérôme pour les Saintes Écritures, Domnion était, de son côté, un prêtre savant et ascète; ses vertus et sa bienfaisance lui valurent plus tard, comme à la plupart de ceux dont nous avons parlé, les honneurs du culte liturgique.

39. Le riche Pinianus épousa en 397 la pieuse Mélanie la jeune, petite-fille de Mélanie l'ancienne, célèbre par sa distin£lion et son influence religieuse. La maison de Pinianus était parmi les premières de la capitale. Les époux marchèrent sur les traces de Mélanie l'ancienne. Ils vécurent sept ans à Rome dans la continence, édifiant les fidèles par leurs exemples et leurs aumônes. Puis ils exécutèrent le projet, longtemps mûri, de se dépouiller d'un coup de leurs immenses richesses pour subvenir aux besoins de leurs frères et pour se livrer sans soucis aux exercices de la perfefïion spirituelle. I^ur vie, récemment retrouvée, a été écrite sans ornements, avec vérité et fidélité, par un de leurs familiers. On n'y lit pas sans émotion combien Pinianus et Mélanie sentirent le poids de leur sacrifice. Leurs âmes reculèrent plus d'une fois devant la grandeur de la résolution. Tout grand renoncement religieux est douloureux pour la nature humaine, et cette douleur les deux époux n'y ont pas plus échappé que les autres caractères héroïques de ce temps. Le biographe a bien fait de laisser paraître ce côté humain dans la vie a6Uve et souffrante des deux saints. Et dans son simple récit, le narrateur nous fait revivre la vie des pieux époux, laissant plonger de leur magnifique villa, sise sur la mer, leurs regards sur les jardins ravissants, les nymphées et les bains de marbre, les vastes campagnes, les forêts giboyeuses, les lacs et les viviers poissonneux. Ils se souviennent des soixante métairies de leur domaine, des quatre cents esclaves aélifs et dévoués qui y sont occupés; on les entend se faire la troublante question : " Abandonner tout cela, tout cela, pour acquérir des biens invisibles " '1

Mélanie compare ce passage si pénible à l'état de pauvreté à l'eflbrt que l'on fait pour passer à travers la fente d'une épaisse muraille; une fois sorti de cette étroite ouverture, on a devant soi les larges espaces d'une atmosphère libre. Us sont heureux du bonheur que le sacrifice de leurs richesses procure aux malheureux et levant le regard vers l'étoile du bien éternel, ils portent la croix du renoncement pour s'unir au Sauveur chargé de la sienne. " Par l'abandon de nos richesses terrestres, dit Mélanie, nous atteignîmes la richesse impérissable, ce qu'aucun œil n'a vu, aucune oreille entendu, aucun cœur senti, ce que Dieu a réservé à ceux qui l'aiment... Les forêts peuvent être détruites et les campagnes dévastées ; les biens contre lesquels nous les avons échangées sont l'éternelle jouissance " '.

Mélanie et Pinianus se retirèrent plus tard dans la solitude de Tagaste, dans l'Afrique du Nord; puis en 416 ou 417 ils passèrent en Terre sainte, portant ainsi pour leur part le tribut d'honneur du monde romain, à la ville élue de Palestine, dont les mystères avaient sauvé le monde.

■ Vilasan^aeMelaitiaeiumoriiauSorecoae- èerentur,eic. (ch. 18), description importante

vû et sanilcu familiari, publiée pour la 1™ fols d'un grand domaine romain de l'époque. &aliii')Ûa.n%\K%Analeéiitàollaiidiana,t.Wl\. ' Cum in principio aireniinliatîOHis 110-

Erat pûssessio nimis pratclara, kabcrts bal- slraeanxiaremur... viditims nos parité r quaù

lUHin iiitra se et natatorium i» ta, ila ut ex in scissura parietis cum magna anxielate

uno laieretnare^ex aiiosUvarumnentora ka- transire volenles,ttc. (ch. 16.)

52 LIVRE I. CHAP. II. TRANSFORMATION DE l'EMPIRE D'OCCIDENT. [N" 40.

40. Pinianus était fils de l'illustre Valerius Severus et avait un frère nommé Sevcrus. Le père fut préfet de la ville en 382. L'antique et influente famille des Valerii continuait ainsi de se distinguer dans les plus hautes fonélions. Leur palais, dont on retrouve l'emplacement sur le Cœlius, était digne par sa magnificence de l'antique renommée de la maison. Il est vraisemblable que Pinianus et Mélanie ont habité ces somptueuses demeures, qui couvraient, sur le flanc oriental de l'église St-Étienne, l'espace qu'occupèrent dès le haut moyen âge l'église et le monastère de St-Erasme. Les commencements de cette fondation ecclésiastique sont liés avec la ruine de la maison des Valerii. Oji a pu établir récemment que le palais a été brûlé et détruit, lors de la prise de Rome par Alaric ',

Sur l'emplacement qu'il avait occupé, l'on retrouva en 1554 et 1561 des tables de bron);c et des socles de statues du IV^ siècle, avec des noms de la famille Valeria. Au xvif siècle, on y découvrit encore la remarquable lampe de bronze chrétienne, aftuellement dans la galerie des Uffizî à Florence, en forme de nef, avec sur le mât l'inscription : " Le Seigneur donne la loi à Valerius Severus. Vive Eutrope ! " (fig. 13). Le Christ est au gouvernail ; à l'avant se trouve un homme dans l'attitude d'un orant. Il est vraisemblable que ce soit le Valerius Severus de l'inscription, sans doute le frère ou le père de Pinianus, La lampe, destinée comme cadeau à Eutrope, était un souvenir du baptême du donateur: c'est au baptême que le croyant recevait cette " loi " du Christ dont parle l'inscription =.

Au IX* siècle encore le nom des Valerii était conservé par un des hôpitaux les plus considérables de Rome dans le voisinage du palais. On le nom- ^,. ^ mnil xertodocfiiuin Va/en' ou a Valeris

et c'était fort vraisemblablement une fondation de la famille. Le monastère de Saint-Erasme s'éleva vers la fin siècle sur les ruines du palais des Valerii',

La Ikinpe de bronze de V&lerius Severus

X au commencement du

' C'eit la ( >V-i Sanfïae AMait/u diicouverlc qui nous a fourni deï indications sur la disparition du palais : Primo eiiim ilûittum quiim in iirbe Roma h<ibebant,i'ettiindare voUnles, icd quia ai{ Uxin inagnuiu et mirabile opiis accedere iiemo amui fuit, relifla est; et poslea, iib hosliiim parte dissipa/a, pro nikiio venundata est quasi inceiisa '' (c. 14).

' Sur les fouilles arcliiologiques cf. de Rossi, // monasiero di S. Eranna netla Msa dei

Valerii, Uojii.i, 1886; sur l'inscription Dominiis legcm, cf, le tiième, Bullell. di arckeol. crisl., i8!J7, p. 26; sur la lampe et les figures qui y sont représentées cf. Garrucci, S/oria deW iirte crist. dei pritnt ollo secoli, pi. ^69. Cf. encore de Rossi, Ilullett. arck. crisl., 1867, p. 28; 1868, p. .-14; Kraus, GesckickU der chrislt. Kunst, I, p. 98 et 487.

3 Ducheine, Libtr poidifiealis 1, 456, 481, sur le xcnodotkium; 1, 346 sur S, Érasme.

No 41.] V. GRANDS CARACTÈRES. 53

Également sur le Cœlius habitait la famille des Anicii, qui fournit aux annales chrétiennes de cette époque une série de noms glorieux. La domus gentis Aniciae s'élevait en face du Palatin, au penchant de la colline entre le Cirque Maxime et le CoHsée, sur l'emplacement aftuel de l'église et du cloître de St-Grégoire-le- Grand. Divers bâtiments chrétiens durent leur origine à cette illustre famille. On déblaya en 1857-1859 une basilique de St-Étienne établie par une certaine Démétriade, de la gens Anicia, dans sa villa de la voie latine, avec une inscription métrique à la fondatrice '.

La famille des Acilii rivalisait avec les Anicii de gloire et de dévouement à l'Eglise. Ils étaient primitivement établis dans les jardins du Pincius, que posséda plus tard Petronius Probus, de la gens Anicia. De Rossi a retrouvé les tombeaux des Anicii dans le cimetière souterrain de Ste-Priscille. Leurs magnifiques sarcophages de marbre .s'y trouvaient dans la crypte de famille et dans les galeries voisines. Ils formaient comme une escorte au tombeau du grand Acilius Glabrio, membre de cette gens. Acilius Glabrio fut une viflime du cruel Domitien, et on peut bien le compter au nombre des martyrs. On a mis au jour les fragments d'une inscription métrique où se trouve une remarquable mention du nom de Priscille, donné justement à cette catacombe ; l'inscription semble se rapporter à Anicius Acilius Glabrio Faustus qui fut en 438 préfet de la ville et consul".

Une autre noble famille de Rome, celle des Uranii, emprunta au IV^ siècle un nouvel éclat à de grandes personnalités chétiennes en étroite parenté avec elle. Le frère de saint Ambroise s'appelait Uranius Satyrus. L'on a récemment reconnu le mausolée des Uranii chrétiens, remarquable rotonde stir la voie appicnnc, près de St-Sébastien ; avec son inscription grecque et latine, c'est un vénérable témoin de la transformation de la Rome païenne en cité chrétienne 3.

41. " Tu vois, s'écrie Prudence, la longue série des sénateurs qui ont préféré le blanc vêtement du baptême à la toge brillante. La curie d'Évandre, poursuit le poète, vient chercher la régénércscence dans la source baptismale du Nazaréen. Les descendants des Annii, les rejetons des Probi, les héritiers des Olybrii déposent les faisceaux des lifteurs devant le tombeau des martyrs. Les Paulini, les Bassi, les Gracques n'hésitent pas à se soumettre à la domination du Sauveur. C'est par centaines que l'on compte les maisons du sang le plus noble et le plus ancien qui ont tourné le dos aux idoles honteuses. Ils sont maintenant l'orgueil de la ville et de son illustre sénat. Détourne le regard des rares obstinés qui se refusent encore à voir la clarté du soleil et vois le peuple presque sans exception courir au Vatican, en passant, sans s'y arrêter, devant la statue méprisée de Jupiter; au Vatican, qui cache sur son versant les cendres du père bien-aimé de la ville (St Pierre). Vois-les se presser dans les palais du Vatican pour recevoir avec le chrême royal le signe sacré (de la confirmation) " +.

■ Sur les Anicii chrétiens et les textes qui 1 p. \OT,tt%\i\\.: Priscillaegli Acilii Glabrioni.

les concernent, cf. Reumont, Geschichlt kcr 1 ^ De Rossi, ibid., 1886, p. 29 et suiv. ; //

.S/iuA^oml,p.gi2,8[3.L'inscriptton de l'église ' mauioleo lUgii Urami erisfiaiii. Le fragment

1 troisième | de la colossale inscription, latine si

mille de la pone latine commence ainsi : Cum

munduiii Unqutns Deinetria! Atiinia virgc.

Cf Duchesne, Liber pOHtificaliiy I,p. 239, 531.

■ De RoHsi, BulUtt. areh. crist., 1888-1889,

grecque sur l'autre, est afluelleinent con serve dans l'église S'-Sébasiien.

* Contra Symmackuin , I, v. 545 et suiv.

Atii Vaticano tumuhtm sub nwnd frequen

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