‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 19 sur 165 · VI. — Ombres dans la vie chrétienne · texte numérisé non relu

VI. — Ombres dans la vie chrétienne

42. Tandis que le christianisme prenait dans la ville un si brillant essor, tandis que tant de grands donnaient l'exemple de vertus héroïques, il ne manquait pas d'autre part de chrétiens indignes ou relâchés; on en trouvait jusque dans les rangs du clergé; ce sont des ombres que l'historien ne peut refuser de voir.

Saint Jérôme apprît avec amertume à connaître de semblables membres du clei^ë. Le zèle ascétique de l'ardent Dalmate et sa parole indépendante entrèrent en un conflit violent avec la mondanité de prêtres et de diacres distingués. St Jérôme en a laissé dans ses écrits un portrait vivant

"J'ai des collègues, dit-il dans ses instru£tions à la vierge Eustochie, qui ne reçoivent la consécration sacerdotale ou diaconale que pour avoir plus facilement accès auprès des femmes. Ils ne se soucient que de leurs vêtements; il les leur faut parfumés de bonnes odeurs ; il leur faut des chaussures souples et luisantes. Leurs cheveux sont frisés au fer; des anneaux brillent à leurs doigts et ce n'est que sur la pointe des pieds que ces messieurs traversent les rues pour éviter que la boue laisse aucune marque à leurs chaussures. Quand on les voit venir on les prendrait pour des galants plutôt que pour des clercs. Beaucoup ne mettent leur science qu'à connaître les noms, les demeures et les habitudes de toutes les matrones. Je veux vous dépeindre l'un de ces héros; au maître vous connaîtrez les disciples ".

Et il nous trace le portrait d'un ecclésiastique qui dut être très connu à Rome; il nous montre le personnage en route dès le grand matin pour aller faire sa cour à ses proteéleurs et protectrices. On l'a surnommé le cocher de la ville (vtredarius urbis). On le voit partout avec son regard effronté, sa bouche toujours ouverte à l'insolence ; 11 ne se lasse point d'acheter de nouveaux chevaux, l'un plus blanc et plus fringant que l'autre ; on le prendrait pour le frère du roi de Thrace. Il a deux ennemis qu'il exècre : la continence et l'abstinence. Dans ses visites il est si habile à louer et à admirer tel ou tel objet qui décore les pièces, qu'on finît par lui en faire cadeau. On craint de le blesser parce qu'on connaît l'acuité de sa langue '.

/a/, I Quo cinis ilU latet geniloris amabilis obses; \ Cottibus aul magni Laierani ctirrit ad atdts \ Unde sacrum riferal regali ckrtsmate signunt (v. 583 et suiv.). Et un peu auparavant (v. ;66 et suiv.) : Sexcentas nuintrart damos dt sanguine prisco \ Nobilium licel ait Christi signacuia vtrtas \ Turpis ab idolii vasio eitursisse profundo. D'après Gregorovius {Gesckickie der Sladt Rom im Mittelalter, ^o éd.,Vlll, p. 142) Prudence se serait abusé sur le christianisme de ces Romains au milieu desquels il vécut si longtemps; car ce n'étaient pas foncièrement des chrétiens. "La nature corrompue des Romains demeura ce qu'elle était, car le baptême ne les changea point et la société chrétienne était avec la païenne en communion d'idées, de goûts et de besoins. La masse ne

saisit à aucun moment l'enseignement du Chiisl." CeUe conception est le thème auquel revient sans cesse l'écrivain, et il lui demeure

fidèle dans tout le cours de son ouvrage.

Qu'on n'oublie pas que Gregorovius n'a jamais reconnu le caractère d'institution divine à l'Éghse chrétienne; elle n'est pour lui qu'" une des formes de l'évolution de l'humanité " (4' éd., Vlll, p. 263). " L'humanité, abîmée dans l'ignorance et la grossièreté, se courba devant le .Sacerdoce de l'Église, dans lequel il vénéra la seule puissance divine ici-bas" (4' éd., I!, p. 335). Pour se conformer à la pensée du Christ, l'Ëglise aurait dû, h son sens, devenir " un empire immatériel de lumière, de vertu et d'amour" (4- éd.. IV, p. 3.7).

' Ep. 33 ad F.usiockimn de cusiodia virginiUUis, l 28 (Migne, P. /„, XXII, col. 414).

No 43-] VI. OMBRES DANS LA VIE CHRÉTIENNE. SS

S. Jérôme, qui savait aussi aiguiser sa plume, nous a laissé maint portrait analogue. Malheureusement la capitale du monde ne contribuait que trop à inoculer à beaucoup, même dans les plus hauts emplois de l'Eglise, ce que le paganisme lui avait laissé de mondain dans le caraflère et dans les penchants. Et ce n'était pas seulement dans leur extérieur que nombre de clercs prenaient le ton païen, les vices même de Rome ne trouvaient chez eux que trop d'accès. Les exemples d'une vie indigne se multipliaient chez des êtres sans vocation, qui n'entraient dans le sanctuaire que poussés par des motifs humains. La vigilance des pasteurs et la rigueur des lois ecclésiastiques n'agissaient point sur eux. Les moines eux-mêmes ne donnaient pas toujours les meilleurs exemples; les cloîtres et les ascétères renfermaient des modèles d'un orgueil repoussant '.

43. C'est aux laïques de haute condition, qui se laissaient encore moins guider par l'esprit de la religion, que s'adressent ces vives paroles de S. Jérôme : " Pourquoi donc cette noble dame met-elle tant d'ostentation et de solennité dans ses bonnes œuvres? A-t-elle bien besoin de se faire traîner à Saint-Pierre dans une litière ouverte et dorée pour y faire ses aumônes? Voyez donc comme elle prend soin de distribuer elle-même ses dons, entourée de ses serviteurs dans la foule des pauvres. Naturellement tout Rome contemplera le speifiacle de son abaissement et de sa générosité. Qu'at-elle besoin d'un héraut pour préparer ses agapes chrétiennes? Pourquoi cette procession d'eunuques qui lui fait cortège quand elle s'approche des saints mystères " »?

Antérieurs à peine de quelques années sont les tableaux que le païen Ammien Marcellin nous trace de l'état moral des basses classes sociales, tableaux que l'on croirait exagérés s'ils n'émanaient pas d'un païen vivant à Rome. Il ne s'agit pas là exclusivement de païens et ce sont des tableaux qu'il faut tirer de l'ombre parce qu'ils nous font bien voir ce qu'étaient les masses que devait pénétrer le ferment chrétien; ils nous laissent soupçonner que longtemps encore dans la suite l'Église fut contrainte de porter avec elle dans cette populace des rues bien des éléments impurs, en dépit du nom chrétien de la ville.

D'après Ammien Marcellîn, cette plèbe ne connaîtrait d'autre idéal que les festins, le jeu de dés, le cirque et les repaires du vice. Habituée à être nourrie par l'Etat, elle mourrait de faim sans les distributions publiques de pain et de vin, d'huile et de lard. Elle coule ses jours dans le farniente ou dans les plus basses passions et se plaint néanmoins de ses pénibles travaux. Rien ne l'excitait, ne lui donnait d'ardeur que les émotions que lui procuraient les écuyers ou les lutteurs du cirque. Du coup tout se rajeunit : la viftoire dans la course de tel ou tel cheval, de telle ou telle couleur a bien plus d'importance que la résistance des légions aux barbares. Les jeux et les plaisirs publics sont devenus une frénésie. Le drame, les mimes sont tombés, à en croire notre auteur, dans

' Sur les faux moines de l'époque, cf. S. Je- j utsipraicomm addideris, putes incedere firaerôme, Ep. ISJ ad Rusticum moaaehum,c. 16 \ ftduratn, etc. Il ne faudrait cependant pas (Migne, A Z,.,XXII, col. loSi). Vidi ego quoi- \ conclure de tous ces faits que le chrislia

dont gui postqiiam renuntiavere saeeulo, stimentis dumiaxaf et vocii professione, non rébus, nihii de prislina conversalione rnutarunt. Et l'éloquent dofteur commence l'une de ses mordantes peintures ; Subialis in altum Aumeris... lumtntia verba triiiinanlur,

l'était terriblement mondanisé. Voir dans !a Tkeologiscke Revue, 1902, p. 1 18, l'article de Rauschen contre les assertions de Grutimacher, Hieronymus, 1901.

' Ep. 32, % 32 (Migne, P. L., XXII, col.

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une dépravation sans fin, que nous pouvons à peine imaginer. Quand on redoutait une famine, on chassait en bloc les étrangers de la ville ; mais les aéleurs, non ; on était obligé, pour satisfaire aux plaisirs des masses, de conserver des troupes de mimes immoraux et de ceux même qui se faisaient passer pour tels. Trois mille danseuses, sans compter le personnel qui leur était attaché ni la foule des maîtres de danse ou de musique, restaient à Rome sans être inquiétés. Jadis, dit-i! en forme de conclusion, Rome était le séjour de toutes les vertus, aujourd'hui elle n'a d'honneurs que pour le vice '.

Qu'on fasse dans ces descriptions la part de l'exagération mécontente du stoïcien et de la tendance à l'hyperbole, les nombreux faits relevés par Ammien n'en gardent pas moins leur triste valeur".

44. Une comparaison s'impose avec les tableaux que d'autres contemporains nous ont laissés des mceurs de l'Empire romain à l'époque.

Saint Ambroise, à qui l'exercice des fon£ïions publiques avait donné la connaissance du monde, nous dépeint avec une ironique fidélité les vauriens qu'il avait observés dans les grandes villes de l'Italie. Les voilà étendus à la mode orientale sur leurs tapis au lieu que, après avoir roulé de cabaret en cabaret, ils ont jugé propre à être le théâtre de leurs exploits. La fumée du vîn est pour le plébéien le coup de baguette de Circé qui le transforme en un riche et puissant seigneur. Il gagne soudain dans le vin puissance, liberté, honneur, et jusqu'au rang royal; mais souvent il s'en retourne la tète en sang de la taverne qui lui a procuré de si douces illusions. Les vrais riches, dit Ambroise, les maîtres de la société élégante, sont à table couronnés de fleurs et la tête artîstement frisée. Des essaims de femmes dissolues les entourent et leur tendent la coupe. lis titubent comme des vaisseaux qui ont perdu leur ancre. Ils font sucséder les banquets aux banquets pour échapper à l'ennui qui pèse sur leur vie inoccupée. Dès le matin cuisiniers et maîtres d'hôtel font la ronde par les marchés, se disputant à grands cris les denrées du sensualisme, la conquête des poissons les plus rares, des foies gras les plus recherchés 3.

Que l'on mette à côté de ce tableau sarcastique, celui que S. Ambroise nous fait des soldats de l'armée romaine. On voit ces guerriers, avec leurs baudriers de soie, leurs colliers d'or, leurs ceinturons et fourreaux dorés, se faire remplir des coupes précieuses par de jeunes esclaves. Leurs défis héroïques ne sont point aux combats, mais à la boisson. Leur cri de guerre est : Ivresse — pour le bien de l'Empereur! Qui ne vide pas la coupe jusqu'au fond e.st ennemi de l'Empereur! "Voilà les descendants de Curius Dentatus! dit-il. Voilà des héros redoutables pour l'ennemi! Ce sont des paquets qu'on emporte du festin. Dans cet état ils font grand bruit de combats et de vîfloires. Qu'en pense le serviteur quand son maître, dans les fumées du vin, lui tombe entre les bras, ou quand il lui faut hisser avec peine sur son cheval ce prétendu triomphateur? Le matin, ce sont des foudres de guerre; ils soufflent la fureur; le soir, ils ne sont plus que la risée des enfant.s. A la fleur de l'âge ce sont des vieillards décrépits"'*.

■ Hisl., XIV, c. 5-6. I Us pohmes de Prudence lyRev, des guest. hisl.,

' Cf. les passnges de Prudence sur le luxe XXXVI, 1884, p. g et suiv., 14 et suiv.)

de Rome à son époque, sur l'immoralité | ' Zfe/V/««/o, c. .XII, g 41 et suiv.; e, XII,

scandaleuse du lliéiire, sur la cruauté dcî | S 45 (M'g"ei P- L., XIV, col. 711, 71»).

jeuK du cirque. Allard y a puisé les traits de j ^ làid.c. XVII, S 62 (col. 719); c. XIII, g 50

son tableau dans Rome nu IV siècle d'après \ (col. 715). Cf. Uaunard, Histoire de S. Am-

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