‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 20 sur 165 · VI. OMBRES DANS LÀ VIE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

VI. OMBRES DANS LÀ VIE CHRÉTIENNE

Dans ces peintures, Ambroise, sans le vouloir, mêle à la raillerie une certaine tristesse. On comprend que les types qu'il peint sont pour lui une figure de l'Empire. Comme tous les esprits profonds, il se laissait envahir par une noble douleur au speâacle des misères de la vie publique.

L'Empire était lui aussi devenu un vieillard décrépit à la fleur de l'âge. De toutes parts les flots des Barbares battaient ses frontières, ils l'ébranlaient jusque dans les moelles; la force de résistance manquait à l'Empire romain et la faute en était surtout à la débauche et au vice dans lesquels s'abtmait une si grande partie de la société.

Le speAacle de cet état moral du monde romain arrache à saint Jérôme, longtemps encore avant la prise et le pillée de Rome par les Wisigoths, cette exclamation demeurée célèbre : " Voici longtemps que nous savons Dieu offensé et que nous ne songeons pas à l'apaiser. Ce sont nos péchés qui ont fait la force des Barbares; ce sont nos crimes qui ont assuré la défaite des armées romaines. Malheureux, qui obligeons la colère de Dieu à se servir des Barbares comme d'un fléau vengeur! Les légions de Rome ont soumis le monde et nos défenseurs succombent aujourd'hui à des troupes sans discipline, dont l'aspefl seul les glace d'efl'roi " '.

" L'esprit frémit, dit le même écrivain, à la vue des ruines de notre époque; Voici plus de vingt ans que dans le vaste pays qui sépare Constantinople des Alpes Juliennes le sang romain coule sans interruption. Les Goths, les Quades et les Sarmates, les Huns, les Vandales et les Marcomans sèment la désolation, le meurtre et le pillage à travers la Scythie, la Thrace, la Macédoine, la Dardanie et la Dacîe; ils promènent la flamme et le fer dans les campagnes de Thessalie, d'Achaïe, d'Épire, de Dalmatie, de Pannonie, Que de nobles Romains sont devenus leur proie, que de matronesi et de vierges ont été les vifïimes de leurs vices! I^s évêques réduits en esclavage, les prêtres et les clercs livrés au glaive, les églises saccagées, les autels du Christ changés en mangeoires à chevaux, les restes des martyrs arrachés de leur sépulture; partout la tristesse, partout les gémissements, partout l'image de la mort " ".

Telles étaient à ce moment les lamentations d'un Père de l'Egliseau fond de la Palestine.

45. Dans sa retraite de Bethléem, S. Jérôme et les amis Romains qui l'entouraient pouvaient se féliciter de s'être éloignés du théâtre de la désolation. Un autre écrivain, qui ressentit l'affliélion de ces années calamiteuses et dont la voix retentit comme celle d'un Jérémie, vit au cœur même des misères que créent les invasions barbares. Salvien de Marseille écrit après la première chute de Rome, au temps où les Wisigoths ont déjà fait irruption dans sa patrie, où les Vandales ont bouleversé l'Espagne et conquis les provinces romaines d'Afrique.

^oise, y ià. 1899, p. 356. — La biographie du saint par Fôrster (1884) donne des extraits qui complètent ceux que nous avons cit^s.

C'est de ces héros romains qu'Ammien dit ; Giaviora gladiis pociila, testa enim bibere iam pudebat (1. XXIII, c. 4).

' Ep. 60 ad Heliedorum % 17 (Migne, P. L.,

XXH, col. 601) : OUm offensum sentimus nec placamus Deum. h'ostris peaatU barbari fartes faéli sunt, etc.

" Ibid. S i6. L'exclamation finale ; Ubigue luélus, ubigue gemitus (paver) et plurima mortis imago " est empruntée à Virgile, Ènéiiie, 1, II, V. 369.

S8 LIVRE I. CHAP. IL TRANSFORMATION DE L'EMPIRE D'OCCIDENT. [No 45.

Le prêtre Salvîen avait entrepris de grands voyages et c'est par sa propre expérience qu'il avait appris à connaître les malheurs publics et l'état des mœurs en Afrique et en Espagne comme dans sa propre patrie. Aussi le tableau du monde qu'il nous a laissé dans son ouvrage apologétique : De gubematione Dei, est-il particulièrement précieux, bien que les sombres couleurs, qu'il emploie dans l'emportement de son zèle, ne puissent échapper au reproche d'exagération '.

C'est en traits de feu qu'il flétrit l'immoralité, triste héritage laissé par le paganisme dans maintes parties du monde romain. " Qii est notre amélioration ? s'écrie-t-il. Quelle partie du monde romain se corrige sous les coups qui la frappent? Je ne parle pas de la cupidité et de la cruauté, partage commun de tous les Romains de nos jours. Je laisse de côté l'ivresse, cette plaie générale du riche comme du pauvre. J'abandonne l'orgueil et le faste, qui semblent aujourd'hui le privilège des grands. Je tais même la domination du mensonge, de la perfidie, du parjure dans le commerce, bien que l'État romain et surtout ses provinces africaines en soient saturés " '.

Déchaînant le torrent de son indignation contre l'immoralité régnante, il se plaint de l'envahissement de l'Empire par les turpitudes et les débordements les plus grossiers. La mollesse promène partout triomphalement l'excès de son raffinement et a banni toute la force des Romains. L'Afrique du Nord se distingue spécialement par une telle extension de l'immoralité que ses conquérants, les Vandales, apparaissent sous le jour le plus favorable en face des anciens maîtres du pays, les Romains.

Carthage, où Salvien dut se trouver en contaft douloureux avec la corruption et dont le tableau emprunte, semble-t-il, chez lui à des griefs personnels des couleurs très défavorables, n'est d'après lui qu'une sentine de vices. " C'est, dit-il, le déversoir de la corruption de toutes les villes. Si riche qu'elle soit en trésors, elle ne l'est pas moins en rapines et en impuretés, en ivrognes titubants, en débauchés couronnés de fleurs, en libertins parfumés " s.

Si aujourd'hui le monde latin a si cruellement à soufi'rir des invasions germaniques, il faut bien le dire, poursuît-il, " c'est l'impureté de notre vie qui nous a fait livrer par Dieu comme proie aux Barbares. Ce sont nos crimes qui ont poussé le maître du ciel à lâcher contre nous des derniers confins de la terre ces peuples sauvages, à livrer à leurs verges vengeresses chaque province, chaque ville, à lancer les Barbares jusque par delà les mers pour que les Africains n'échappent pas non plus à leur visite " 4.

Et dans un autre éclat d'indignation: "Quelle misère, s'écrie-t-il, quelle abje£lion peut égaler la nôtre? Et néanmoins le monde romain continue, au milieu de ses calamités, à s'abandonner à la volupté. Réduits à la mendicité les

' Dt gubematione Dei, en 8 livres, rédigé vers le milieu du v* siècle; ii y a deux éditions nouvelles de cette œuvre remarquable, bien qu'un peu prolixe, l'une de Halm dans les MoniimenlaGerm.hist.(Auél.antiguiss., 1) en 1877, l'autre de l'auly en 1883 dans le Corp. Script, ecclesiast. de l'Académie de Vienne (i. VllI).

'Liv. Vn,ci2, éd. Halm, p. 92:t/^/«;iKrf tw! emendatio aut guite Pars romani orbis, guainvii afflilîa, corrigilurt îbid., c. 1 5, p.95 :

Nulla unquain kis maiis romana civitas ca-

^ Ibid., c. 16, p. 96 : Video enim quasi scafurientein vitiis civilatemj c. 17, p. 97 : Quae Juit pars civilatis non plena sordibus; quae intra urbem plalea aut semita non lupanar? Les vices reprochés aux païens par S. Paul dans son Ëpîlre aux Romains, I, z3, s'étaient généralisés dans l'Afrique du Nord.

' Ibid., c. 5, 12 (p. 88, 93).

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