N° 45-] VI. OMBRES DANS LA VIE CHRÉTIENNE
Romains s'amusent Demain c'est pour eux la dure captivité et ils ne songent qu'au cirque, Sous l'angoisse oppressante de la mort, on ne s'occupe que de rire. La prison ou la mort nous talonnent et nous nous gaudissons dans les jeux publics, La mort nous environne et nous rions! On croirait que tout le peuple romain s'est rassasié d'herbe sardonique. Il meurt et il rit " '!
Salvien compare les rudes Germains aux Latins dégénérés ; îl y emploie encore de vives couleurs : " Chez quels peuples barbares rencontre-t-on tous ces crimes d'immoralité, qui sont acclimatés chez nous? les Vandales laisseraîent-ils impunis de semblables abus? Non, ils voient avec horreur ces vices pratiqués en Afrique par des Romains qui se disent chrétiens"'.
"Les Goths sont perfides mais chastes; les Alains sont impurs, mais du moins ils n'ont point cette perfidie; les Francs sont menteurs mais hospitaliers; les Saxons sont cruels mais non esclaves de l'immoralité. Tous ces Barbares ont des vices, mais ils ont aussi du bon dans leur caraflère " 3.
Il revient souvent en termes louangeurs sur la pureté des mœurs des Goths 4,
Il sait même que dans les contrées où tes Barbares se sont mêlés à l'ancienne population et oii le calme a pu renaître, l'exemple de la chasteté des barbares et la sévérité de leurs lois ont souvent amélioré les mœurs des cités romaines5,
Salvien paraît avoir eu surtout le vif sentiment que les nouveaux peuples étaient destinés à infuser une nouvelle sève plus pure au corps de l'ancien monde en décomposition. Il pressent que la fusion de leur sang et de leur esprit avec celui des Latins est capable de créer un nouvel ordre de choses, une civilisation chrétienne.
Cette pensée aurait pu fournir matière à de grandes considérations historicophilosophiques. Mais il se laisse emporter par le torrent de ses plaintes : " Puisséje faire retentir le monde entier de mes avertissements! Peuples romains, que vos aftions vous remplissent de honte! Vous ne pourriez guère citer de villes à l'abri de l'immoralité que celles où règne la domination barbare. Et nous nous étonnons de notre malheur, plongés que nous sommes dans le bourbier.' Nous nous étonnons que des adversaires, si supérieurs à nous par la pudeur et la vertu, le soient aussi par les armes? Nous nousétonnonsde voir nos biens tomber aux mains de guerriers qui abominent nos vices.' Ce qui les rend vainqueurs, croyez-le bien, ce n'est pas la supériorité de leurs forces; et ce qui cause notre ruine, ce n'est pas l'absence de forces défensives ou de chefs... Que personne n'ait une autre convî6lion, une autre croyance que celle-ci: la seule cause de notre défaite, c'est la corruption de nos mœurs "^l
Qnid potisi nobis esse vel aijeûius vei rem gotkum; soliinier eoSjpraejudicionaiioiUM. VI, c. 18). Totus roma- nis ac noininU, permiltuntur impuri esse nus orbù et miser est et luxuriosus. .. Mo- Romani. El quae nobis, rogo, spes ante Oeum ritur II ridet. (Liv. Vil, c. i, éd. Halm, est? Impudicitiam nos diligimus, Gothi exep. 83, 85.) craniur, etc. (Liv. VU, c. 6. p. 88),
' Liv. VII, c. aï; cf. c- i?- 'Liv. VU, c. ai, 22; c. 23, p. 103 : Castos
3 Gotkomm gens perfida, sed pudica est çi.c. eliam Romanos ficerunt.
(Liv. Vil, c. 15, p. 9S)^ * Liv. VII, c. 23 ; Nemo sibi aliud persua-
* Offendunlur barbari ipsi impurilaiibus deat, nemo aliud arbitrelur; sota nos morum
nastris. Esse inttr Gothas non licet scortato- nostroruin vitia v '
6o LIVRE I. CHAP. II. TRANSFORMATION DE L'EMPIRE D'OCCIDENT. [N» 46.
46, C'est un des fafïeurs les plus importants de la chute de la société romaine que Salvîen nous fait connaître dans ces dernières paroles'.
Mais bien que de divers côtés, surtout à notre époque, l'on ait voulu rendre la religion chrétienne responsable de ce désastre, sous prétexte qu'elle aurait tué l'esprit politique, afTaiblî le pouvoir civil, énervé le peuple et l'armée, Salvien n'est pas le seul à penser autrement, il a avec lui les meilleurs écrivains de l'époque, un saint Augustin notamment et un saint Ambroise, pour réfuter brillamment ce reproche fait à l'Église =.
Contrairement aux accusations haineuses des païens de leur temps, ils montrent avec une souveraine clarté que la foi et les mœurs chrétiennes, loin de nuire à l'Empire, ont donné à l'État un ferment régénérateur. Ils ont écrit avec raison que l'Eglise favorise et développe toutes les vertus civiles. Ils ont expressément insisté sur ce point que le concours effeflif prêté par la religion, avec un parfait dévouement, à la chose commune, a été si loin que dans maintes cités, il n'y avait plus que les évêques à porter le souci de la conservation et de ia garde des murailles et des habitants, tandis que les fonctionnaires civils se retiraient par impuissance ou par lâcheté devant les Barbares. Le pn^rammc conservateur
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' A la suite d'autres écrivains, Gaston Boissier, dans son important ouvrage sur La Fin du pagcaiisme, t. M (Paris, 1891), p. 221 et suiv., s'est efforcé de diminuer la décadence morale du paganisme dans sa dernière période, cause principale de la chute de l'Empire romain. On reconnaîtra volontiers (ei c'est ce que nous avons fait dans notre exposé) qu'il y a desamplificationsde rhétorique dans les généralités des auteurs tant paiens que chrétiens; mais les détails auxquels s'arrêtent les " moralistes", comme dit Boissier (t. II, suffisamment probants ; tandis > favorables que Boissier em- X écrits du païen Symr caraflériser la vie publique de '. sont guère significatifs.
etenit les observations de Boissier contre l'aflînTiation que le christianisme aurait affaibli l'esprit militaire et paralysé la résistance aux invasions barbares. Il se réfïre à des textes qui mettent en lumière le loyalisme politique de l'Église et ses sentiments favorables à l'armée. Cf. aussi A. de Broglic, L'Église et l'Empire romain au IV' siècle (3' partie, t. 1 1, 4° éd., i88z, p. 478). Boissier montre qu'avant le triomphe du christianisme un fatal relâchement existait déjSt. '* Il n'est pas possible de dire exaflement ce que le christianisme a pu ajouter à un mal qui était plus ancien que lui et qui provient d'autres causes" (t. 11, p. 433). Il repousse avec raison le point de vue anticritique de Gibbon (p. 391), dont Greyorovius s'est approprié les reproches contre l'Église. Le christianisme s'accommodait d'après Boissier àtoutcsles institutions publique; de l'Empire et était fort éloigné d'y introduire des
éléments dissolvants. " Il n'y eut plus aucun moyen de prétendre qu'un chrétien ne pouvait être qu'un ennemi de Rome" (p. 401).
Qu'il n'ait pu arrêter une décadence produite par d'autres causes, il ne faut pas lui en faire un grief: " Le christianisme a eu le malheur d'hériter d'une situation fort comprtïmise. Au moment où il prit la direélion des affaires, les finances publiques étaient ruinées par deux siècles de désordres. ..Par une sorte de pente naturelle, les choses sont allées à l'extrême, mais leur religion (celle des Empereurs chrétiens) n'y est pour rien" (p. 415). "Ainsi l'Empire a péri de maladies, qui remontaient plus haut que le christianisme; on peut donc affirmer qu'il n'est pas la cause direfle de sa mine.
Mais ce qui n'est pas moins sûr c'est qu'il a été impuissant à l'arrêter. L'a-t-il retardée ou rendue plus rapide, c'est une question qu'on peut débattre " (p. 443). Boissier fait une vive et Juste critique, sans nommer l'auteur, de l'exposé hostile fait par Duruy (Hisioiri lies Romains), surtout dans le dernier volume qui va jusqu'à Théodose. Cf. Allard, Un livfi sur le ni* siicle (Boissier) dans ses Éludes d'histoire et d'archéologie (Paris, 1899), p. 105-118; Grupp, Kuliurgeschichle der fOmischen Kaiserseit, 1 1 (Miiochen, 1904); Seeck, Geschichte des Unlergattges der aniiken Wdt, I (î= éd.) (Berlin, 1897), p. 191- 428, sur la décadence militaire, politique et sociale de l'Empire (1. Les Germains; i. L'armée romaine; 3. La destruftion du bien; 4. Esclaves et clients; 5. La dépopulation de l'Empire, 6. Les Barbares dans l'EmpiieV Le chapitre sur la religion et la morahié au t. Il (1901), p. 339-456 est incomplet.