I. LA LOTTE DÉCISIVE EN
Ainsi s'évanouit comme une ombre lugubre cette apparition courte mais dangereuse de l'antimonarchie. Événement considérable que cette bataille qui décida en un jour pour la suite des temps la destinée religieuse de l'Italie et de Rome!
4, Théodose • dut prendre le chemin de Rome aussitôt après ce surprenant succès. Quand il parut dans l'antique cité du Tibre, la reconnaissance des chrétiens ne pouvait manquer de l'accueillir avec enthousiasme et par des cris de j'oie. Le seul détail dont il nous soit resté un témoignage, c'est que Théodose rassembla le Sénat et l'exhorta à prendre unanimement la religion chrétienne. La parole du prince aurait été reçue, dît-on, par les acclamations de la majorité; l'assemblée aurait reconnu le christianisme comme religion d'État; une minorité opiniâtre de sénateurs aurait seule refusé son vote».
Le poète chrétien Prudence, contemporain des événements, nous donne l'expression poétique du discours tenu par l'Empereur au Sénat et à Rome : " Tout ce qu'embrasse le monde, 6 Rome, t'est soumis ; c'est Dieu qui l'a voulu, qui t'a établie la souveraine et dominatrice du globe terrestre, et qui t'a fait fouler aux pieds tous les êtres mortels. II messied à ta dignité de reine d'abaisser tes regards à la contemplation d'une terre caduque et à placer la majesté dans des objets humbles et inférieurs à toi. Je ne souffrirai pas que sous ma conduite tu t'attaches à d'antiques folies, que tu adores ces dieux monstrueux et vermoulus... Tu as instruit tous les peuples et tu leur as donné des lois et tu te mettrais au niveau des barbares par le culte avilissant des faux dieux! Reconnais sur mes armes ie signe glorieux de la croix qui jadis aussi a valu à Constantin la victoire. Soumets-toi à la puissance de Dieu qui s'est manifestée; abandonne toutes les superstitions ridicules et les puérilités du service des dieux; laisse enfin vides ces sanctuaires indignes du grand nom de l'Empire "3,
Et Prudence continue à célébrer en paroles enthousiastes la rénovation de Rome accomplie presque sous ses yeux : " Dans sa vieillesse, dit-il, Rome apprend à rougir de son passé, elle a honte des siècles écoulés, elle déteste les années qu'elle a vécues dans les souillures de la superstition. Le souvenir du sang innocent des martyrs répandu dans toute la campagne qui avoisine ses murailles, la vue des milliers de tombeaux qui l'entourent augmentent ses regrets et sa douleur de ce sinistre jugement... On embrasse la foi du Christ avec toute la ferveur de l'amour ". Non, s'écrie-t-îl, le triomphe de Marins après sa victoire sur Jugurtha n'a rien de comparable à celui de Théodose! Celui-ci a conduit la vtlle sur le chemin de la domination sans fin4, une
don des foudres dans le Dt civifale Dei,
' Nous reproduisons (tig. i) It* statue colossale de brome à Barleita, d'après Baumeisier, Denkmdler des klassUcken Altertkums, III, ■ 763, fig. 1846; la monnaie de l'Empereur reproduite ibid., fig. 1845, a. servi à compléter le bas du corps et à ajouter le labariim.
" Prudence, Contra Symmachum, I, v. 410 et s., ;93;éd. Dressel, p. 235 et 244; Zosîme, Hisi., I. IV, c. 59; éd. I. Bekker (Corpus
script, hist. àysant.), p. 245; Théodoret, Uist. tccUs.,\. V, c. 23. Cf. de Rossi, BuUttHno di arckeot. cristiiuia, 1868, p. 70; V. Schuitze, GesckichU des Untergangs des griech. r'ôm.
HeidenthuiHs (Jena, 1887), I, p. 294-29S.
= Prudence, ibid.. v. 427, 455, 465. h°°- ' Dans ce passage, Prudence (v. 542, éd.
Dressel, p. 241) reproduit presque texiiiellement les célèbres paroles de Virgile (Enéide, c I, V, 279) ; His ego nec mêlas remm, ncc tempora pono. \ Imperium sine fine i/d^ii'i.
8 LIVRE I. CHAR I. LES DERNIERS FEUX DU PAGANISME A ROME. [No S-
domination qui ne verra jamais vieillir mais rajeunir sans cesse les forces de Rome^. Jetez un coup d'œil dans la salle du Sénat, poursuit-îl. Il n'y reste plus que bien peu de partisans des ténèbres dans ces jours où le soleil de la foi est déjà haut dans le ciel! Regardez le peuple! Combien sont rares ceux qui ne se détournent pas avec horreur de l'autel souillé de Jupiter!
5. Il ne semble pas que cette révolution politique ait été accompagnée de tumultes dans la ville. Théodose avait pris des mesures propres à dominer le mouvement. Il avait réuni entre les mains de Fabius Pasiiîlus les doubles pouvoirs de préfet provisoire du prétoire et de préfet de la ville. Quelque provocante qu'eût été l'attitude du paganisme dans les rues de Rome, la victoire des armes chrétiennes ne fut suivie d'autre mesure de vengeance que du déboulonnement de la statue de Flavien; encore ce fut moins là un acte du parti chrétien que de l'opposition politique, mécontente de l'administration de l'ancien préfet et jalouse de la trop grande influence qu'il avait exercée La statue fut plus tard (431) rétablie par les petits fils de Théodose sur le forum de Trajan ; c'est là qu'on en a exhumé le socle en 1849 devant la basilique Ulpienne. On y lit le texte d'une lettre adressée au Sénat par Valentinien III et Théodose II à l'occasion du rétablissement du monument réclamé par un parti. Ils y témoignent que Théodose avait déjà exprimé aux Sénateurs ses regrets de la brusque fin du préfet '.
Théodose était en eflfet tout disposé à lui accorder le pardon, comme il accorda une amnistie générale aux meneurs, sur les conseils du grand Ambroîse. L'empereur et les évêques firent tout pour gagner par la mansuétude les païens récalcitrants. Et cette douceur mit en plein jour la supériorité intime du parti victorieux de la Croix. Cette douceur trouve aussi son expression dans divers jugements des contemporains sur le préfet Flavien : l'écrivain ecclésiastique Rufin en parle comme d'un homme égaré, mais bien doué et qui ne mérite que la compassions.
Une autre voix se fait entendre dans une sanglante satire sur ce restaurateur du paganisme et sur sa fin misérable. Elle est de l'anonyme qui nous a déjà fourni des traits pour le tableau des événements à Rome. Son poème, écrit dans un latin barbare et au mépris de toute métrique, a été ajouté par un ancien scribe au célèbre manuscrit parisien du poème de Prudence contre le païen Symmaque ; honneur qu'il n'a pas dû à son mérite, mais à la ressemblance des sujets traités. C'est en tout cas un vivant témoignage du mouvement révolutionnaire de Rome 4.
■ TuHC primum senio docilh sua stcula Routa I ErubuU. Pudet exacli iam Umporis, odit I Praeterilos fimih cuin rdligionibus annos. I Mox ubi continuas fossts muralibus agros 1 Sanguine iustorum innocuo maduisse recordans \ Invidiosa vidcl lumulerum milia circtim ] Trisits iudicH mage paenitet tXc. Ibid., V. su ei ss., 541. S7S, 580-
^ Corpus iiiscr. l.il., VI, n. 1783. la reslilutio honoris i Fl.ivicn. Cf. le
^ Hist.eccL, 1. n,c.33.
' Voir ci-dessus p. 4 n. i. L'auteur raille, entre autres choses, Flavien du culte qu'il rendait à Isis, la tcte rasée (v. 98 et s. de l'édition Bahrens) : Quis le plangenlem non risit, caluus ad aras \ Sistriferam Fariam supplex cum forle rogares? Et auparavant (V. 95 et s ), il dcrit au sujet des invocations par lui faites aux tils d'Osiris et d'isis et à d'autres divinités : Quid tibi sacrato filacint taire, avec figure, de Rossi sur l'inscription, j hilralor Amibisf \ Quid miseranda Ceres Antiali deir istHulû arclu-ol., 1849, p. 28s ' maler, Proscrpina subter» \ Quid tibi Vulet s., pi. L. ' canus claudus, pede debilis uno?
No 6. 7.]