I. LA LUTTE DÉCISIVE EN
6. Théodose mourut à Milan, dès le commencement de l'année suivante, 395. Ce fut le dernier Empereur qui ait uni tout l'Empire romain sous un seul sceptre : ses qualités personnelles, sa perspicacité politique, son génie militaire, ses sentiments religieux et la sage faveur dont il entoura le christianisme, dans lequel il sut reconnaître l'avenir du monde, rendent ce grand prince digne de la situation qu'il occupa à la tète de l'Empire. Sa pensée directrice fut celle que l'évéque de Milan Ambroise a exprimée en ces termes : "Le bien public ne peut trouver une assiette durable que dans une société où tous honorent en vérité le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens, qui gouverne le monde " '.
Quand Honorius, le fils cadet de Théodose, prit le gouvernement de la partie occidentale de l'Empire, sous la tutelle du puissant général Stîlicon et de S. Ambroise, déjà dans Rome et dans l'Italie le paganisme avait à tout jamais perdu sa situation officielle; déjà avait reçu sa pleine exécution la loi mémorable de 391 par laquelle Théodose avait interdit tous les sacrifices païens, même accomplis à titre privé, et édicté des pénalités contre ta visite des temples des dieux ".
C'est le moment de jeter un rapide coup d'œil sur la situation du paganisme à Rome dans le cours du IV^ siècle.
7, Les premières lois contre le culte païen, promulguées à l'époque constantinîenne,- ne furent guère observées dans la capitale de l'Empire d'Occident. C'est ce dont témoigne toute une série d'inscriptions, en partie nouvellement mises à jour. Les faits y parlent une langue beaucoup plus nette que dans les écrivains. Les inscriptions font mention d'érections d'autels ou de statues aux dieux, de fêtes, d'offrandes, de témoignages d'honneur au sens païen comme de pratiques usuelles et légales. Jusque vers 391 l'épigraphîe nous a conservé beaucoup de noms de propagateurs déclarés du paganisme. On y rencontre avant tout des nobles romains, des sénateurs, Clodius Hermogenianus Caesarius, Coelius Hilarianus, Quintus Clodius Flavianus, Lucîus Ragonius Venustus, Ulpius Egnatius Faventinus, Petronius Apollodorus, Sextilius Agesilaus Edesius, Nonius Victor Olympius, Aurelius Victor Augentius, et d'autres î/ïW clarissinii 3.
On ne peut signaler avec certitude aucune loi de Constantin même, qui ait menacé le culte païen. Son fils Constant, dans sa loi de 341, avait expressément déclaré que la superstition devait cesser et que la folie des sacrifices aux dieux était passible d'un chatiment4;et Constance, en 353, avait ordonné la fermeture des temples dans tout l'Empire et était même allé jusqu'à menacer de mort les sacrifices païens s.
' Epis/., I, 17, ad VahntiniaHum imperalorem n [. (Mignc, P. L., XVt, col, 961.) Cf. Rauschen, Jahrbùcker der christlichen KircheutUer Theodgsius dem Grossen, 1897; Allard, Le cktistianiime et l'Empire romain, 1897,
' Cad. Tkeod., 1. XVI, lit. 10, n. io;Nemo se kostiis polluât, ftemo insortlem victimam caedat, nemo delubra adeat etc. (éd. Godefroy,
VI, 306; éd. Mommsen et Meyer, 1905, p. 899). Cf. Schultie, 1, p. 276-
' Lanciani, dans les Notifie degli scavi, 1883, p. 48'-
* Cod. Tkeod., I. XVI, tit. 10, n. 2, édiL Codefroy, p. 289; éd. Mommsen et Meyer, p. 897.
s Ibid. n. 4, éd. Godefroy, p. 294; éd. Mommsen et Meyer, p. 898.
Mais il y a loin de la promulgation de semblables lois à leur exécution ; des mesures si précoces et si sévères dépassaient le but qu'elles voulaient atteindre, A Rome en particulier, avant de pouvoir espérer un succès général, il fallait faire agir des puissances plus fortes, parce que plus intimes. La considération de l'État risquait de s'amoindrir par l'insuccès. On le vit par exemple quand Constant eut fait enlever de Vaula du sénat l'autel et la colonne de la Victoire et que peu après ils y furent ramenés en triomphe.
Puis vinrent les sombres jours de Julien l'Apostat qui firent perdre toute leur force à ces lois. C'est alors que Vettius Agorius Praetextatus trouva l'occasion désirée de se signaler dans Rome avec son parti, par la restauration du culte des dieux en pleine décadence. Le nom de Prétextât, autant que celui du sénateur Symmaque, l'habile rhéteur, demeure attaché à ces efforts désespérés du pi^anisme. Après le court règne de Julien l'Apostat, qui no dura que deux ans à peine, Valentinien I"^"" ne fit rien contre cette floraison extérieure et factice du paganisme. Ce n'est que sous Gratien que des mesures énergiques furent prises.
L'obstacle à la rapidité des prt^rès du christianisme vint bien moins de cette tolérance jusqu'alors accordée au culte mourant, que de la réforme du paganisme entreprise par quelques hommes remarquables. Beaucoup se laissèrent tromper par une rénovation spirituelle des anciens rites. La pénétration dans les mythes de la philosophie néoplatonicienne, les couleurs brillantes dont elle revêtit les fables du paganisme, la propagation des mystères sédufleurs de l'Orient, qui offraient une pSture à la sensualité et au vice, tout cela forma les liens qui retinrent tant d'esprits attachés aux superstitions païennes.
La loi promulguée en 382 environ par Gratien est un pas décisif dans la législation : elle frappait d'une manière effective les soutiens matériels de l'ancienne religion en privant les prêtres païens de leurs privilèges et eri affectant à d'autres services publics les revenus des temples. C'était préparer la suppression de toute participation de l'État aux sacrifices. Sans doute l'ancienne religion put continuer de s'exercer aux frais des particuliers non seulement en paix, mais publiquement; les inscriptions de cette époque en présentent maints témoignages : dédicaces, cérémonies, etc. Des chefs du mouvement païen tinrent à honneur de témoigner par des offrandes et des fondations qu'ils déclaraient pompeusement perpétuelles que la religion païenne n'avait pas besoin pour se soutenir des secours officiels refusés désormais par l'État Dans le Sénat même une forte opposition ne manqua aucune occasion de faire échec à la loi de Gratien ',
L'autel de la Viftoire à Rome était notoirement devenu le point de ralliement de toutes les troupes de l'opposition. Ce n'est pas ici le lieu de raconter la controverse au sujet de la ViÉloire entre Symmaque et le saint dofteur Ambroîse. Le seul point qu'il nous importe de retenir, pour nous faire une idée plus nette de ta situation du paganisme à Rome, c'est que ce qui était en jeu pour Symmaque et les sénateurs de son parti, ce n'était pas seulement le maintien dans la salle du Sénat de la statue de la Viftoire, mais bien plus encore leur prétention de sacrifier aux dieux au nom de l'État Et pour bien marquer cette attitude de l'État vis-à-vis du paganisme, le parti païen
■ Sur la conduite de Gralîen, voir Zosime, 1 Router, 1902, p. 86 et suiv. 'Handbuck <ier IV, 36. Cf. Wissowa, Religion undKuUus der \ klaii. Alterlhumiii/iss.\ixs%.vA.M^a\\tr,\,^.)