‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 42 sur 165 · LIVRE I. CH. IV. ROME ET LES DÉBUTS DU MOYEN AGE. [N · texte numérisé non relu

LIVRE I. CH. IV. ROME ET LES DÉBUTS DU MOYEN AGE. [N

avaient traversé la République et l'Empire '. Tous les poètes de l'époque, dans leur découragement, revêtent à leur façon le sentiment général, en disant que le temps des douze vautours dont, selon la légende, Romulus aurait eu la vision, est maintenant accompli. Chez le païen Claudien, de même que chez le chrétien Sidoine ApoUinaiTe, on trouve la même application douloureuse de cette légende à l'époque aéiuelle. Sans doute, d'après l'augure Vettius dont parle Varron, l'empire fondé par Romulus devait durer douze siècles, après lesquels surviendraient d'autres maîtres. Les conquérants germaniques des provinces devaient planer devant le poète chrétien Sidoine lorsque, dans son panégyrique de l'empereur Avitus, il lui adresse ces paroles : " Nous entendons déjà le battement d'ailes du douzième vautour; Rome, ton destin s'accomplît ; tu connais tes souffrances" '

82. Nul monument littéraire de ce temps n'est plus propre à nous faire saisir les idées de l'époque sur Rome, sur la grande crise que traversait sa civilisation, et sur la destinée des peuples germaniques, que les écrits de Sidoine C'est bien un représentant de la civilisation romaine; mais qui vit et travaille au milieu des hôtes nouvellement domiciliés dans l'empire et qui se débattent encore dans la barbarie.

' Caetani Lovatelli, / Ludi secol<^ (Nuova anlologia, 15 déc. 1899),

' Carmen 7, Panegyricus in Avilum aug., V. 357 et suiv. (Aligne, P. /„, t. LVUI, col. 68S; éd. Luetjohann, p. 212) : lam prope faia lui tî! setias tiulluris alas \ CompUbanij sets namqui luos, scis^ Roma, labores. Cf. Claudien, Di btlk' paUeniino sive gotkico, v. 165, édil. Birt (.l/oi- Cerm. hist., Auf}. antiç., t. X), p. 269, qui dii que les Romains avaient déjà redouté l'accomplissemeni de cet augure à l'approche d'Alaric. — Censorinus, De die luitali, c. 17 (éd. Lidenborg, p. 97) d'après les sentences de l'augure Vettius dans le 18° livre de Varron : Queiiiam (cntum viginti annos ineolumis praelerissei popiilus romanus, ad mille et ducenla pervcnturum.

N» 82.] n. BOME ET LES BARBARES. 95

Sidoine, le poète gaulois qui fut plus tard évêque d'Arvernae (Clermont), fait, dans son panégyrique d'Avttus, tenir une solennelle assemblée des dieux. Le récit est plein de réminiscences classiques. C'est un modèle de cette érudition de mauvais goût, alors en faveur dans les écoles de rhétorique. Jupiter, le " père des habitants célestes", s'assied sur son trdne au milieu de sa cour. Dans un discours circonstancié, il déclare à Rome, qui comparait devant lui, que le cours des douze siècles prophétisé à Romulus, est achevé; que cependant, il veut rajeunir Rome, la rendre plus brillante et plus magnifique encore qu'autrefois, grâce à l'admirable gouvernement de l'empereur Avitus. Sur ce, la pauvre Rome recueille naturellement les applaudissements de tout l'Olympe.

Dans l'œuvre du poète, ce qui intéresse plus particulièrement notre objet c'est la figure de Rome malheureuse et humiliée. Ici, à la vue des tristesses de son temps, le poète trouve un langage plus plein de vérité et de sentiment. Il nous représente la déesse Rome s'approchant de Jupiter, avec un maintien abattu et une démarche traînante. Sa tête n'est plus coiffée du heaume ; sa chevelure poussiéreuse tombe en désordre sur ses épaules; le bouclier qu'elle tient encore l'accable de son poids de plomb. Elle sait bien elle-même que l'antique lance que porte son bra.s ne peut plus répandre la terreur. C'est dans les sanglots qu'elle commence à se plaindre de succomber sous la toutepuissance du destin ; le toit s'effondre sous lequel jadis elle a réuni tous les peuples de la terre '.

Sidoine était, comme gallo-romain et comme haut fonélionnaîre de l'empire, vivement pénétré du patriotisme romain. Dans ses écrits, il se complaît volontiers au speélacle de Rome dominatrice. II décrit, dans deux passages, tous les détails de son aspeft et de ses significatifs emblèmes =.

Sa description rappelle parfaitement la forme artistique traditionnelle sous laquelle la sculpture romaine représentait Rome comme symbole de ta puissance du monde, comme la déesse que les temps païens honoraient dans les temples, comme la puissance personnifiée de l'État. Cependant, si l'on peut employer ici le critère arche olf^i que, la figure de Sidoine ne ressemble à aucun type bien déterminé parmi les représentations de Rome dans l'art antique (fig. 2i)3. On conserve encore plusieurs de ces types, et la science les a classés dans leur développement historique et suivant les différences qu'ils offrent 4.

Sidoine prend la liberté de mêler au type de la Rome du temps d'Hadrien quelques traits plus anciens, ou tels autres qui sont d'un emploi moins fréquent

■ Rome parle ainsi aa pater superiim, ibid., vers 51 et suiv. (Migne, loc. cit., col. 679; Luetjohann, p. 304) : Tester, sanéle parens, inquU, te, numen et illuit \ Quicquid Roma fui : summo satis obrulafato, \ Invideo aiieilis, pondus non suUinet ampli \ Culminis arta domus, etc.

' Carmen 5, Panegyrîeus in Maiorianuin aug,, V. 13 et auiv. (Migne, loe. cit., coL 659; Lueijohann, p. j88); Carmen 2, Panegyricus in Antkemium. aug. bis consulem, v. 384 et suiv. (Migne, coL 653; Lueijohann, p. 183).

' Ces figures sont empnintées à Clarac, Musée des statues, pi. 768 et 332. La statue à la lance est au Musée Capitolin à Rome ;

l'autre au Louvre à Paris. Cf. Reinach, AVperloire de la statuaire. T. I. Clarac de poche (Paris, 1897), p. 450, n. 1904 et t68, n. 1903.

* Parisotti, E'voluzione del tipo di Roma, dans VArchiv. rem. di sioria patria, i. XI (p. 1B88), pp. 59-148, qui se réfère au travail de Friedrich Kenner, Die Romatypen, dans les SitKungsberichte de l'Académie de Vienne, phitolog. histor. Klasse, 1857- Cf. Baumeister, Denkmàler, p. 1535 et suiv. et la fig. 623 (Rome en Amaione), et le mémoire de G. Korte dans VArckaeologische Zeitung, 1885, p. 23, pi. 4, qui reproduit l'importante figure du palais Barberini.

96 LIVRE I. CH. IV. ROME ET LES DÉBUTS DU MOYEN AGE. [X= il

à l'époque impériale. Il est remarquable, au contraire, que son christianisme rc l'empêche pas de dépouiller la parure de Rome du symbole de l'empire de^'eni chrétien, le monogramme du Christ, bien que, dès l'époque même quisuivii immédiatement Constantin, l'on eût pris l'habitude de joindre ce signe à !; personni6cation de la ville, sur les monnaies par exemple '.

La Rome de Sidoine est essentiellement dans son extérieur la Roc païenne; et si insignifiant que semble ce trait, il est très caraftéristique des iOxet des habitudes littéraires des (écrivains romains chrétiens. Ce n'est pas sort: de notre sujet que de la décrire et de jeter ce regard sur l'antiquité c\isàt\r. Le poète dépeint la Rome dominatrice du monde et encore toute-puissan:.

Fîg. 11. Typet de Rome païenne dans U acnlptiire.

avec une tunique courte, dans le costume de l'amazone guerrière. La tuniqw ^ attachée seulement sur une épaule. Le casque s'élève sur la couronne mura et sur le diadème frontal formé de lauriers. Sa chevelure tombe luxuriante =t son dos et ses épaules; de la plante du pied s'enroulent jusqu'au genou les»ï' roies et les chaînettes du cothurne. L'épée se balance à un ceinturon garni -■ bulles pendantes. Sa main tient menaçante une lance d'ivoire à la p^''^ d'airain. Le puissant bouclier placé à sa gauche est orné de figures dem^-' fondu, représentant Romuluset Rémus allaités par la louve; puis Mars et Kt' Silvia dont ils descendent; enfin l'Amour et le Tibre. Rome est assise sur^t trône formé de rochers. A côté d'elle, se voit le tronc d'un chêne puissant 1:1^ la déesse de la guerre, Bellone, achargé des trophées conquis par Rome sur t*^ les peuples de la terre. " La pudeur, dit enfin le poète en parlant de sa créa!' '• ajoute à l'impression de crainte qu'elle produit, et l'on est peut-être moi '

' Les exemples en abondent dans Pari- j ressants sont ceux des diptyques mbs"'*'^ aotti, p. 141 et suiv. ParticuliëremeDC inté- 1 chrétiens.

Nt» 83. 84.] II. ROME ET LES BARBARES. 97

encore subjugué par sa beauté pleine de grâce que par sa Torce et sa valeur guerrière " '.

83. Galus Sollius Apollinarîs Modestus Sidonius, tels étaient ses noms, était né à Lugdunum et son aïeul était un préfet impérial du prétoire pour la Gaule. Ses poésies et plus encore ses lettres sont une mine pour l'histoire. Parfait représentant de l'ancienne culture latine de son époque, les créations de sa plume, toutes riches de pensées vraiment chrétiennes, débordent de formes païennes. Le style pour lui est tout. Le mauvais goût et le raffinement de la décadence le dominent à un tel point qu'il n'a plus conscience du vide de ses enveloppes mythologiques, de ses jeux de mots et de ses affcélations poétiques. Il imite particulièrement les poètes païens Stace et Claudien. Son attachement à la façon de penser et d'écrire de l'ancien paganisme, a éveillé chez plusieurs ie soupçon qu'il n'était pas profondément pénétré de la foi chrétienne. Maïs il. n'y a là qu'une question de forme; Sidoine est un chrétien croyant.

Lorsqu'après la vie mouvementée d'un laïque, il eut été élu évêque, il rompit librement avec la poésie mondaine. II veut se consacrer sérieusement au bien du peuple à demi barbare qui lui est confié, et ne pas .s'exposer au reproche de légèreté, en employant à des futilités un temps que réclament les st'vères devoirs de sa fonftîon. Il ne voudrait pas non plus, ainsi qu'il l'écrit à présent, profaner " l'austérité sacerdotale " par la " gloire poétique ". Il veut tout au plus honorer poétiquement les martyrs "eux qui ont acquis au prix de leur sang la récompense de la vie éternelle"; et "célébrer les célestes intercesseurs dont lui-même a expérimenté le secours dans plus d'un cas difficile ". Il détruirait volontiers aujourd'hui plusieurs de ses poésies passées''.

84. Les produAions poétiques de ce Gallo-Romain attardé ne peuvent soutenir la comparaison avec celles du chantre chrétien Prudence, qui lui ne marche pas sur la fausse route de la décadence que nous avons décrite. Dans les œuvres de ce noble Espagnol, coule un flot de sentiments profonds et d'enthousiasme vrai.

Bien que les lettres de Sidoine soient plus substantielles et plus importantes que ses poésies, on constate une semblable différence, lorsqu'on les compare avec la correspondance de quelques anciens écrivains chrétion.s. Elles sont incomparablement inférieures à celles d'un saint Jérôme, par exemple. Notre rhéteur gallo-romain est bien loin de la force et de la gravité de ce l'ère de l'Église qui cependant n'était pas étranger aux beautés du style classique. On doit déplorer que ce soit sous cette forme alambiquée que l'ancienne culture classique soit entrée en contaft avec les peuples nouveaux, car, pour ces fils de la nature, elle ne pouvait guère être attrayante sous une pareille enveloppe.

Dans les écoles du sud de la Gaule, la tradition littéraire romaine en décadence des grammairiens et des rhéteurs se maintint avec une ténacité toute spéciale. Sidoine en était sorti, et dans la suite, ses propres poésies furent prises

' /n Maiorianum, loc. cit. ■■ LaeHtiam cen- \ accommodari si me occupasset Uvitas Ter-

sura manei, Urrnrque piidort \ Crescit, tt in- \ suum, quem respicere coiperal ^avilas aÛio-

■vita sufierat Tiirlule venuslas. Sur la déesse I ««/«(Migne, P. L., X, LVIII, col. 6ï9; Luet-

Roma de l'antiquilé, cfr. Wissowa, Religion \ Johann, p. 162); contre la gloire poétique et

und Kultus der Romer (1902), p. 281 et suiv. ' sur ses bons propos : Ep. IX, 16 ad Firmi-

" Ep. IX, 12 ad Ortsiunt : Facilitati posset 1 num (Migne, col. 638; Luetjohann, p. i -jo,.

HUt de Rome. — 7

Page 1