‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 43 sur 165 · LIVRE I. CM. IV. ROME ET LES DÉBUTS DU MOYEN AGE. [N · texte numérisé non relu

LIVRE I. CM. IV. ROME ET LES DÉBUTS DU MOYEN AGE. [N

pour modèles par une certaine école chrétienne de poésie savante; et il est comme un intermédiaire qui sert aux écrivains des nouvelles nations médiévales, et particulièrement aux poètes, d'initiateur à la formation littéraire de l'antiq^uité.

85. D'ailleurs si les lettres de Sidoine déploient à nos yeux un riche tableau de la civilisation du monde romain en décadence, sa vie et ses avions nous représentent dans une certaine mesure l'état Intellefluel et moral de la Rome d'alors '.

Personne n'était plus habile à écrire le panégyrique des empereurs qui se succédaient si vite; personne ne changeait plus facilement de pensée. Peu lui importait que les empereurs lui eussent été naguère hostiles ou non ; ses louanges emphatiques lui rapportaient des honneurs, et c'était assez pour lui. Lorsqu'en l'année 456, il eut chanté le consulat de son beau-père Avitus devenu empereur et qu'il eut décrit l'assemblée des dieux et Rome que devait rajeunir Avitus, il en fut récompensé par l'éreflion d'une statue sur le forum de Trajan. Il se complut à donner à son ami Fîrmin, un récit en vers saphiques du grand événement; il dit que Nerva Trajan a daigné abaisser ses regards sur la statue portant le nom de Sidoine, lorsqu'elle fut placée sur le Forum parmi celles des écrivains des deux bibliothèques qui s'y trouvaient'; à un autre, Valérîen, il tourne en hexamètres l'historique du moment mémorable où la " porticus Ulpia" resplendît de l'airain de Sidoine3.

Le poète sut aussi s'acquérir la faveur de l'empereur suivant Majorien par un panégyrique sur son deuxième consulat, dans lequel il fait intervenir l'Afrique vandale implorant le secours de la déesse Rome; l'Afrique reçoit la réponse que le secours viendra de l'invincible empereur. Quand plus tard Anthémius fut devenu empereur, il le loue dans une poésie où reparaît sur la scène l'inévitable Rome qui court en Orient chercher le Grec Anthémius pour le ramener en sauveur à l'Italiel

Cette dernière poésie que Sidoine lut, ainsi qu'il l'avait fait pour les autres, devant le prince qu'il fêtait, en l'assemblée publique, lui valut sa nomination comme préfet de la ville de Rome; ainsi, comme il le dit lui-même " le peuple de Quirinu.s et le sénat vêtu de pourpre ornèrent sa tête d'une double couronne" : l'une est la statue du Forum de Trajan et l'autre la préfeélures.

86. Notre aflif Gallo-Romaîn mérita une autre couronne plus estimable par son administration comme évêque de Clcrmont depuis 470. 11 ne lui fut pas seulement donné d'exercer sur la population une influence religieuse et moralisatrice; mais encore de la défendre contre les périls des guerres et des révolu-

' Amédée Thierry, dans ses attrayants Ri- ' ^ dirmeii 8 ad Priscum VaUrianum, ^ S

cits de i'hiitûire romaine au V^ siicle, a lar- i {Migne, P. L., t. LVIII, col. 694; Lueljohann.

gement utilisé Sidoine et il a bien fait. Cfr. p. 2 18) : Ulpia qtiod rutilai porticus oc-re mto.

(Gibbon, Hislary pf thc décline... of the ' ' Le potme débute ainsi (Migne, col. 639;

Roman Empire (éi. W. Smith, 1872), l, \V. \ Lueljohann, p. i?3) : Cum iuvcitem super

p. 263. ; aslra lovem naiura locarei \ Susciperelqui

' Ep. IX, i6 ad Firminum, v. 25 (Ltiet- no-vus ri'i^na veiusta deus.

Johann, p. 171) : Cum mets poni statuam pe- \ ^ Ep, I.\, \b ad Firminum, Le panégyrique

rcnnan \ Nova Traianus titulis ■vident \ j d'Anthëmius et l'élévation de Sidoine i la

Inter auûores utriusqui fixain \ Bibiiothe:,ae. \ prdfeilure sont de l'an 468.

No 87.] III. LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE ROME. 99

lions par de vigoureuses mesures. Sa prévoyance et son activité surent longtemps maintenir sa cité contre les agressions des Wisigoth-s.

Sidoine nous otfre l'Image de l'aéïivité des Romains chrétiens et instruits au milieu des nouveaux btats, aussi bien sous le rapport politique que sous le rapport social. Les évêques étaient tous choisis dans les anciennes familles romaines des pays conquis. Ils se servaient de la supériorité qu'ils devaient à leur formation intelleéluelle et A leur situation religieuse pour protéger le peuple dans les vicissitudes du temps. Ils organisaient la défense et entreprenaient des ambassades. Mais leur rôle le plus important était, comme le fit Sidoine devenu un austère pasteur des âmes, d'adoucir la rudesse des caractères par la puissance de la religion ; de donner aux ignorants le pain de la foi ; d'enseigner aux affligés à marcher vers l'étemel but du ciel, à travers les chagrins de la vie. C'est dans l'éducation religieuse que se trouvait le centre de gravité de leur a6livité civilisatrice; et non pas dans les discours et les poésies, la littérature et l'art, ou dans la communication de tout ce qui constitue la civilisation du monde.

III. — La conservation des monuments de Rome. Leur soi-disant destruction par les Barbares.

87. 11 est une opinion singulière à laquelle se sont habitués les siècles passés et que l'on trouve encore aujourd'hui accréditée dans une foule ignorante, c'est que les monuments de l'antique Rome doivent leur destruflion aux Barbares, aux Goths, aux Vandales et aux autres nouveaux peuples. La tradition populaire qui subsiste à Rome depuis des siècles ne cesse pas de l'aflirmer. On s'irrite contre la haine, l'envie et la rage dcstru6lrice des conquérants du Nord. Cette opinion enfantine s'est établie sans contrôle à la fin seulement du moyen âge. C'est une invention de l'imagination et les premiers qui aient écrit sur les monuments de Rome, les antiquarii du quinzième et du seizième siècle, l'ont accueillie sans critique dans leurs livres. Ainsi le Romain Andréa Fulvio, dans son traité "des antiquités de la ville" en date de l'année 1527, raconte avec indignation comment les Barbares ont par envie détruit l'un après l'autre les beaux monuments d'art et d'archite6lurc. Ils ont même enlevé le marbre ou l'ont réduit à l'état de chaux; ils ont arraché et détruit les inscriptions afin que la postérité ne pût rien savoir des monuments et de leur sort; ou bien si les constructions étaient trop considérables pour qu'ils pussent y satisfaire leur joie sauvage de destruftion, ils leur ont du moins fait subir toutes sortes d'avaries par jalousie de la beauté de Rome '.

Le grand Raphaël partageait lui-même cette croyance de son temps. Dans une lettre à Léon X, il accuse les " Goths et les Vandales " de cette injure aux monuments de la "reine du monde"; mais 11 est assez juste pour rejeter une

' Anliquiiatei urbis (Komae, 1527)1 dans 1 une couche de chaux qui devait porter des

)a préface h Clément Vil. Le temple rond de peintures quand le temple est devenu l'église

Mater Matuta (dit temple de Vesia), devant | S. Etienne. Il y a encore des restes de cré-

S. Maria in Cosmedin, montre au portique, pissure. J'ai été très intéressé d'entendre en

sur la paroi extérieure en marbre de la cella, 1890 le gardien du temple m'aasurer que les

des stries et des creux tracés irrégulièrement stries étaient l'œuvre des Barbares germains,

et d'une main grossière. Elles sont l'œuvre du qui n'avaient pas voulu laisser ioladl aux Ro-

moyen âge et avaient pour objet de retenir mains un si beau temple.

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partie de la faute sur le moyen âge roman et pour blâmer le peu de respefl de son propre temps vis-à-vis des monuments anciens'.

Si nous nous arrêtons un moment sur cette fable, ce n'est pas pour démontrer que c'est un lourd anachronisme de parler d'une Rome détruite au cinquième ou même au sixième siècle. L'antique Rome ne fut détruite que par le lent travail des siècles postérieurs, depuis environ le commencement du septième siècle jusques et non exclue l'époque dite de la Renaissance. Les Barbares, Alaric, les Vandales, plus tard les Ostrogoths, n'ont nullement détruit la ville; ils se sont contentés de la piller. Leurs yeux s'arrêtèrent sur les trésors d'art et d'argent et autres pièces précieuses, sur les magnifiques statues et tous les autres objets d'art faciles à emporter. Sans doute, nous avons vu que, sous Alaric, un grand nombre de monuments furent détruits ou du moins endommagés par le feu. Mais du travail barbare des pillards, même si dans leur fureur ils ont parfois saisi la torche incendiaire, il y a loin à l'entière ou partielle destruflion des palais de marbre d'une immense capitale. Il est vraimeni comique de .se représenter ces troupes avides de butin, comme les montre la légende, oubliant tout d'un coup toute idée de s'enrichir pour se mettre, par le simple plaisir de mal faire, à détruire les murailles et les pierres des plus hauts édifices et accomplissant dans un temps si court la dcstruftion de monuments dont la construftion avait exigé le long travail de tant de milliers d'hommes On aurait dû réfléchir que ces " Goths " et ces " Vandales " avaient à se livrer dans la riche cité à une occupation beaucoup plus pressante et beaucoup mains fatigante.

Dès le seizième siècle, Pierre-Ange Bargaeus s'étonne de l'erreur traditionnelle. Un examen sommaire lui suffit justement pour absoudre les Barbares. Il fait valoir entre autres choses que Grégoire le Grand, lui-même un Romain, parlant de la malheureuse disparition des monuments, en rend responsables non pas les Barbares, mais beaucoup plutôt les éléments'.

Outre les éléments et l'inévitable dent du temps, la plus grande responsabilité dans ta destruflion des monuments romains incombe à la coutume, qui se perpétua à travers les siècles, de tirer des palais, théâtres, temples et autres édifices, les matériaux nécessaires à de nouvelles construflions tant civîte que religieuses; puis vinrent aussi les combats du moyen âge dans la ville autour des châteaux qui furent érigés principalement dans les grands monuments; puis aussi la cupidité qui entreprit des fouilles sans ménagements occasionnant de désolantes déprédations. 11 y eut enfin un autre concours de causes particulières qui opérèrent ensemble et qu'il est inutile de rappeler ici 3.

' Letiera lulle antickilà di Routa scriitada 1 le Grand, Dial. II, 15 {Roma a gfnlibus non

Raffaeilod'Urbino a papa Leone Xcdinuovo exterminatiiur, prophétie de S. Benoît) et w

posta in luce da P. E. Visconli, nouv. éd., Enech. Il, ham. 18.

Ronia, 1840. Cf. Passavant, Leben Raphatîs, * Carlo Fea, Oùsertaziom sulle rdnnc ili

l. III, p. 43 {éà. franc., Raphaël d'Vrbin et Roma, au t. lII de sa traduaiondc Winckel-

son pire, Paris, 1860, i. 11, p. 509); Eug. inann, ^toria délie arli del disegito {V.om»,

Miinti, Raphaël arcliiologue et hisl. d'art 1783-1784), p. 267etsuiv. P. 376: / éaràari

(Tiré à part de la Gasetle des beaux-arts, 1 non hanno fruciale, atferrate, rovinate it

otfl. et nov. 1880. Paris, 1880). | fabbriche {di Roma). Il dit au contraire du

" Feiri Angeli Bargaei De privatotum pu- X" siècle et du haut moyen âge, p, 406 : —

bliconimque aedificioruni urbis Romae ever- \ gtiei secoli di miseria universaU e di batbarii

soribus epislola (Florence. 1589), p- 41 : j itt ogni génère, dî arti,di lettere e di eoslusu,

Absolutis Goihis ac Vandalis; p. 43 sur Grég. ! in cui la cilla ad altro non pensava cke <i

m. LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE ROME.

88. Au sixième siècle, le Grec Procope célèbre le souci des Romains pour l'entretien de leurs magnifiques monuments. " Je ne connais aucune ville, dit-il, qui ait autant de soin que Rome pour conserver son antique parure. Quoiqu'elle ait tant dû souffrir des Barbares, elle a cependant sauvé et maintenu ses édifices; elle montre des quantités de ces chefs-d'œuvre, si solidement construits, que ni la vétusté ni le manque de soins ne peuvent les endommager. On trouve encore dans la ville des monuments témoins des premières origines " '.

Les soins à prendre pour l'entretien des monuments de Rome furent r^lés par une série d'édîts impériaux. L'exécution en était confiée au préfet de la ville comme étant le représentant ordinaire de l'administration et de la justice nommé par l'empereur; i l'époque dont nous parlons, il était aussi à la tête du Sénat le plus haut fonctionnaire résidant r^ulièrement à Rome", Au-dessous de lui, se tenaient par rapport à l'administration des monuments, si l'on s'en rapporte à la liste officielle du bas Empire, ia notilia dignitatum : un curator operum maximorum et un curator operum publicorum; un curator statuaritm, un cornes formarum pour le service des eaux; un cornes riparum et alvei Tiberis et cloacarum pour le fleuve et les canaux; puis venaient un consutaris aquarum, et pour les ports et le commerce y attenant, un cornes portus et un centenarius portus; puis pour les magasins du Tibre, un curator korreorum Galbanorum, etc., sans oublier non plus le tribunus rerum nitentium, chef de police pour la propretés.

Dans cette législation qui réglait tout, il ne manquait donc pas de personnel pour l'entretien de la ville et de sa splendeur. Il est vrai pourtant que l'arbitraire se permit de bonne heure bien des choses. Souvent les monuments vieillissants durent fournir sous main leurs pierres ou leurs ornements pour d'autres construftions et des réparations. L'exemple en avait été donné par des époques antérieures. Les constructions de Dioclétien et de Constantin abon-

e divorar se stessa. Dans les mémoires cités ci-dessus (p. 20, n. i, 22, n. 1), M. de Rossi montre, contre Beugfnot (Histoire de la destruûion du paganisme en Occident), que ce n'est qu'au VI' siècle, après la période ostrogothîque, que commença la destruflion de Rome et de ses monuments.

Cf. Bullett. arckeol. crisL {1865), p. 8. — Lanciani. Suite vicende edilitie Ji Roma (part. I de la Monografia delta citià di Roma, Roma, 1881), p, 41 : Kgli i ornai dimostrato ehe i Romani hanno cagiona/o pià ravine che fton i barbtai mile îorg ripetute invasioni . . . J guasti da loro {barbari) cagionati erano di pocoentità... Tali distuiri sono di gran lunga superaii da quelli di cui si rese eolpevole r imperaiore CoUanle II l' anno 663. Cf.

Lanciani, Ancien! Rome (1889), p, 276, où il établit que )e XVI" siècle si vanté a plus fait pour la destruflion des monuments de Rome que les dix siècles précédents réunis. [I désigne p. 154 les années t540-iS49 comme une période de terreur pour le forum romain. — Xhomas Henry Dyer, dans son History 0/ the City ofRome (London, 1865), sefl. VIII,

c. 17, p. 399 et suiv., dit en quelques mots, courts mais excellents : The process of spoliation, conversion and desiruélion was pursued by the emperors and the papes, ami even by privait individuals... The Romans ■were by very far the principal destroyers of Rome. Déjà le Pogge faisait au commencement du XV' siècle, sur le Colisée, la remarque suivante qui ne manque pas d'exagération et que lui dictait sa jalousie de Florentin contre Rome : Ob stuUitiam Romornorum majori ex parte ad calcem deletum {De vanilate fnrtunae urbis Romae, dans Sallengre, No-vus thésaurus, I, p. 506). Cf.

Gregorovius, t. I, 4* éd., p. 153 et 310.

' De bello gothico, 1. IV, c. 22.

' Mommsen, 5/aa/J-rfcA/, t. Il ( 1887), p. 1069.

' Notitia dignitatum, éd. Seeck, p. 113 et suiv. La description régionale de Constantin cite pour chacune des 14 régions 4S vicomagistri el 1 curatores. Les grands monuments avaient naturellement leur administration particulière : ainsi le palais impérial était sous la surveillance d'un fomflionnaire spécial, le curapalatii.

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