‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 44 sur 165 · LIVRE I. CH. IV. ROME ET LES DÉBUTS DU MOYEN AGE. [N · texte numérisé non relu

LIVRE I. CH. IV. ROME ET LES DÉBUTS DU MOYEN AGE. [N

daient en antiques pièces d'architeélure, qu'on avait employées par économie ou par hâte'.

Dans le code de Théodose et dans celui de Justinien nous trouvons sous les titres -.De operièus publias et. De operièus privatù,\A défense réitérée d'embellir ainsi les nouveaux monuments avec ce qui provenait des antiques constructions publiques".

Une loi des empereurs Valens, Gratïen et Valentinien de l'année 376, prescrit : " Que celui qui veut élever dans la ville un nouveau monument, se procure ses matériaux; qu'on ne cherche pas à prendre ce qu'on a sous la main; que l'on ne creuse pas les fondations de monuments remarquables; qu'on ne fasse pas revivre tes pierres empruntées aux bâtiments de l'État; qu'on ne s'approprie pas des marbres en détériorant des monuments publics 3, "

Et la môme loi ajoute une autre défense pratique, celle d'élever en général aucun nouveau monument public sans nécessité ou sans cause. En effet, il s'était produit à Rome une véritable pléthore de monuments publics, surtout depuis le transfert de la résidence impériale à Constantinople; et ce grand nombre avait rendu l'entretien encore plus difficile et les dépenses plus considérables. " Que nul préfet " dît la loi " et nul autre des plus hauts fonélionnaires n'élève aucun nouveau monument dans l'illustre ville de Rome {Roma indyUi), que l'on apporte plutôt tous ses soins à la restauration des anciens. " Conformément à cette loi, les sommes d'argent annuellement consacrées aux constructions durent être appliquées exclusivement à l'entretien des anciens monuments.

L'empereur Honorius promulgua une autre loi protectrice pour la conservation des temples païens. Cependant cette loi laissa la porte ouverte à un abus. Elle permit que, du moins, les monuments profanes ou sacrés qui étaient sur le point de tomber complètement en ruines, ou ceux qui ne servaient ni à l'embellissement de la ville, ni à l'utilité des citoyens, fussent livrés aux acquéreurs. L'on fit bientôt l'expérience de l'extension que l'on donnait à cette idée du délabrement, de l'inutilité ou du manque de beauté des monuments.

89. Un des derniers empereurs s'est acquis la gloire, non seulement d'avoir mis fin aux abus introduits par la rédaflion de cette loi d'Honorius, en abolissant la permission qu'elle donnait; mais encore d'avoir assuré la conservation

' En 1874 on trouva près de l'église des SS. Pierre et Marcellin, des bains établis sous Dioctétien, comme le montrent les marques des briques, dans les fondations desquelles on découvrit en peu de temps g; statues, bustes, fragments de colonnes, vases et sculptures (Lanciani, Vicende edilizie, p. 40). La précipitation de Constantin à ériger ses grandes basiliques causa de graves dommages à de nombreux bâtiments dont on emprunta les matériaux. Sur l'arc de triomphe de Constantin on n'a pas de peine fi distinguer, des travaux pleins de lourdeur exécutés sous cet empereur, les excellentes sculptures que l'on emprunta, au moment de la construit lion, ù un arc de Trajun. Quand Clément XII, pour réparer l'arc de Constantin, fit prendre les

marbres nécessaires à la majestueuse basi lique d'Antonin le Pieux sur la Piaua di Pietra, il ne lit qu'ajouter un nouveau chapitre à l'histoire de la niartyrisation des monuments, que nous représente l'arc de Constantin. Dans les fondations des thermes de Constantin les fouilles des années 1870 ci suiv. amenèrent la découverte d'un toit de marbre avec tuiles et rigoles, appartenant à un monument inconnu, des statues entières ou mutilées, des bustes et reliefs, des fûts de colonnes et des marbres polychromes (Lanciani, tbid.).

'Cod. Theodas.,XW . l;Cod. Iiistin^Wn.

' Cod. Theaiios., XV, 1 vis de publico siixis, el

nrtdi

N" 90.] m. LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE ROME. IO3

de la ville par des mesures très sévères, en un temps où l'autorité semblait peu à peu avoir oublié les lois' précédentes. C'est le noble empereur Majoricn '.

Son édit montre où prit naissance la véritable destruftion de Rome, dont on accusa plus tard les Barbares. De la volonté ou de l'assentiment de l'autorité, dit-il, et il le remarque avec horreur, des monuments publics furent détruits i;à et là. On porte la main sur le magnifique héritage de l'antiquité, sous prétexte qu'il faut des pierres pour les réparations, et c'est aux dépens du grand qu'on répare le petit; déjà l'on commence, et, à la vérité, avec la permission de l'administration urbaine, à élever même des maisons privées en faisant main-basse sur les matériaux des édifices publics. C'est pourquoi il ordonne, par une loi générale, que chacun se garde de porter une main sacrilège sur les temples ou autres monuments. Quiconque parmi les plus hauts fonflionnaires en donnera la permission, sera puni d'une amende de cinquante livres d'or; que si un employé subalterne [apparitores et numerarit) coopère à cette œuvre, il sera flagellé et aura les mains coupées, ces mains dont il s'est servi pour outrager l'héritage de l'antiquité. Ce châtiment d'une sévérité anormale, pour n'avoir été que rarement appliqué, ne nous en montre pas moins de quelle façon sérieuse Majorîen exerça son rôle. C'est une preuve en même temps de la condition humiliante des fonftionnaires. La législation romaine avec son implacable rigueur offre maints exemples de pareilles punitions corporelles *,

Quant aux monuments, poursuit l'empereur, que les particuliers ont su jusqu'ici s'approprier, rien ne peut en être distrait; que tous fassent retour à l'État; et toute permission d'aliéner les monuments publics à l'avenir est révoquée. Si un monument doit être démoli parce que la restauration en est impossible, ou parce que s'est imposée, à la place qu'il occupait, l'éreftion d'autres édifices, que ce cas soit alors porté à la connaissance du Sénat qui de son côté fera un rapport à l'empereur; et c'est celui-cî qui déterminera ce qu'il sera à propos de faire et donnera des înstruétions concernant l'emploi du monument susdit pour l'embellissement d'un autre.

L'empereur Majorien établit cette loi de 458 poussé, entre autres, par le vif sentiment du respect que mérite la grandeur et la beauté de la ville ; il ne faut pas que le magnifique aspefl en soit défiguré, l'éclat dont elle brille doit la rendre digne de l'amour de tous les citoyens.

90. Dans le siècle suivant, le capitaine Bélisaire parle encore de la splendeur de Rome au milieu des horreurs de la guerre des Goths. Ses paroles sont propres à modifier l'opinion d'après laquelle Rome, dès la fin de l'empire d'Occident, n'aurait offert que le triste speélacle de la destruflion de ses monuments classiques. Bélisaire écrit au roi des Goths Totila pour l'exhorter àépai^erles édifices de la ville. " Bien des siècles "■ dit-il " ont contribué à l'état de

■ Legum HoveU:irum divi Maiorianiaugu- \ cueil d'Einsïedeln une inscription du Janicule

sli liber IV Je aeMJkiis puàlicis, til. 6 (Go- | avec un édit du préfet de la ville Claudius

defroy, Cad. Tkeod., à la fin du 6'' vol. p. 1 54. 1 Julius Eccleaîus Dynamius, de l'an 488 envi-

Cf. n. /, p. 1 5S-) ! ron, qui s'adresse aux meuniers et prescrit

' Le décret est une preuve de la part prise 1 contrelestransgresseursle/a.rftrariwwj-"^/»-

iiuparavant par l'administration urbaine h ! dum (Corpus inicript. /a/.,l. VI, n. 171 J; De

l'ii'uvrc de destruflion. Il déclare que loul le Rossi, /nscr. tirais fioittnc, 1. 1 1, I, p. 28). Une

mal s'est accompli per gratiata judicuin in ' autre loi ancienne prescrit de couper les mains

iirbe positorum et urbani offUii suggestionc. 1 des transfuges de l'armée romaine (Valère

Au sujet de la peine, nous avons dans le re- [ Maxime, 1. II, c. vu, g 1 1).

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beauté dans lequel tu la vois resplendir à présent; beaucoup d'empereurs et les meilleurs archite£les et artistes du monde ont consacré bien du temps aux œuvres qu'elle renferme. Rome demeure ainsi un monument de toute l'habileté et de tout le génie de l'antiquité'. "

De fait, au sixième siècle, Rome était encore très bien conservée et pouvait se moquer des quelques dommages qu'elle avait soufferts, au milieu de la richesse et de la magnificence des monuments encore subsistants; c'est ce que proclame la description enthousiaste esquissée par Cassiodore au commencement du siècle. Le gouverneur du royaume ostrogoth qui fut en même temps le dernier homme d'Etat romain, écrit au nom de son maître, dans un mémoire rédigea Rome et adressé au préfet de la ville à l'occasion de la nomination d'un architeSlus pubUcorum : " Les Anciens ont compté sept merveilles du monde; mais elles sont surpassées par les œuvres étonnantes qu'offre cette seule vîlle. On peut dire en vérité que Rome tout entière est une merveille". "

Cassiodore recommande à l'architefte de soigner avec sollicitude cette " merveilleuse forêt de monuments ", comme il s'exprime, " Les murs trts élevés ", dit-il, reposent sur de sveltes colonnes qui semblent fondues de cire molle; si belle est leur symétrie, si délicates sont les cannelures qui les ornenl. Les pierres des murs reposent aussi solidement unies l'une à l'autre que si leur masse se fût élevée d'elle-même. Kn outre les temps passés ont comme recouvert le sol de cette ville d'un peuple entier de statues. " La vie dont sont animées ces images de pierre et de bronze les ferait prendre pour des hommes réels ". Et il termine par cette remarque poétique : " Tu vois les coursiers des statues tout resplendissants de vie, les naseaux dilatés, hennissants et prêts à se lancer au galop. "

Dans un décret postérieur, l'homme d'État, érudit et rfiéteur, parle des " nombreuses troupes de coursiers de pierre ou de bronze " qui, à son époque, subsistaient encore à Rome, Il s'exclame ; " Il ne devrait pas y avoir besoin de gardes pour protéger la beauté de Rome, le respeél et l'admiration devraient suffire!" 3

Ailleurs il décrit avec une extraordinaire précision la vaste étendue des aqueducs qui, semblables à des fleuves bouillonnants conduisent l'eau à la cité sur des arcs gigantesques aussi hauts que des collines. Il nous montre les fontaines publiques encore inta6les qui servent en même temps à répandre U fraîcheur et à égayer le coup d'œil de la ville; il nous montre les naumachies qui forment des mers à l'intérieur des murs; puis les thermes décorés avec luxe; le cirque Maxime, ses deux hauts obélisques et les édifices variés qui le décorent; enfin la magnifique voie sacrée qui monte au forum et dont les

' Procope, De bcllo gothico, 1. III, c. 22. 1 et soiv. (éd. Birt, Mon.Gertn.hist.,Âua.aAt.. 'Cassiodore, Variaruml. VII, 15 (Migne I 1. X, p. II, p. 225): Qua nihilin territ comt. LX IX, col. 719; éd. iAommscn, Mon.Gertn. \ plellUur aitiui aelher \ Cuius necipatiumvi

■si., Auû. nnfiq., t. XII, p. 213) ; Nunc , tetn poitst esse veridUum, si universa Roma dicatur esse miraeulum. La grandeur et la beauté de Rome avaient inspiré ces vers i },Ux\:\a\{Epij;r.,\.KU,n.»,v. r, éd. (lilberl, 18S6, p. 284): Terntram dea genliumque Rom.i, I CuiparesinihUetnikUse(uniiuin.Z\3Mdien, le dernier pointe paien de Rome, dit au 3" livre de son Ue consttlatu HenorU, v. 131

■ corda decorem \ Ntc laudum vox ulli capitj quae îuce metalli \ Aemula vicinisfusti^a conscrit astris.

^ Variarum I. VII, n. 13 (Migne, coL 717; Mommsen, p. 310), sur l'établissement de ta comitii'a romaïui pour une magistrature chargée de la protedlion de la cité : Quidam poputus copiosissiinus stainarum, f^eges ttiam abundiintissimi egucrum.

Nos gi, g2.] IV. CONTINUATION DE LA VIE ANTIQUE A ROME.

antiques éléphants de bronze, déjà sur le point de tomber en i son attention'.

91. Peu de temps après Cassiodore, le Grec Procope de Césarée parle de quelques statues et monuments célèbres. II confirme par ses paroles que Rome, dans son ensemble, se montrait alors telle qu'elle était dans le passé. Il vit encore au Foriim de la paix la célèbre statue représentant une vache et attribuée à Myron; et la non moins précieuse statue du bceuf d'aîrain ornant une fontaine, qu'il tient pour une œuvre de Phidias ou de Lysippe. Il dit qu'il existe encore des œuvres des deux maîtres et qu'au-dessous d'une statue le nom de Phidias peut se lire en toutes lettres '.

Procope s'émerveillait encore du légendaire vaisseau d'Énée, cet emblème commémoratif des origines de la ville qui était conservé sur une place voisine du Tibre (^Navale) 3. Il affirme que la statue de bronze, haute environ de cinq coudées, de Janus à deux visages, se voyait encore au Forum romain dans le temple de ce dieu, couvert de bronze et conservé intaél; et il dit, qu'à son époque, pendant une guerre, des Romains restés inconnus eurent l'idée, suivant l'usage païen, d'ouvrir les portes d'airain de ce temple; mais qu'ils durent les fraélurer, ce à quoi ils ne réussirent qu'imparfaitement*. Rome ressentait donc toujours, au milieu de ses monuments classiques, quelques accès de paganisme.

La liste des monuments dont i'exîstence à cette époque nous donne la preuve de la conservation de la ville et de ses embellissements, pourrait être considérablement augmentée, rien qu'en tenant compte des ruines parvenues jusqu'à nous et dont le nombre s'accroît constamment par les fouilles; et des témoignages de l'histoire, des pièces notamment des archives romaines, concernant les nombreux monuments de l'antiquité encore existants aux quinzième et seizième siècles. Qu'une remarquable trouvaille, que l'on fit sous le pontificat de Sixte-Quint, serve ici d'exemple. Lorsqu'au bout du cirque Maxime, non Join de Santa Maria în Cosmedin, on découvrit Vara niaxima, le principal sanfluaire d'Hercule, on trouva ce temple conservé parfaitement intail dans sa partie inférieure. La statue du dieu en bronze doré était encore là. Toutes les inscriptions commémoratives des sacrifices annuels offerts par les préteurs urbains s'y trouvaient également. Non seulement les Barbares germains avaient épargné la construflion, mais elle avait pu continuer son existence à travers le moyen âge tout entier 5.

IV. — Continuation de la vie antique à Rome après la chute de l'Empire.

92. Au moment où l'on passe du cinquième siècle au sixième, c'est-à-dîre à l'époque qui nous occupe actuellement, bien des détails témoignent que les habitudes de vie de l'antiquité classique persistaient encore dans la ville. Seul le culte des dieux et tout ce qui y était intimement lié avait disparu. Dans le

1 Aqueducs etc. ; Vartarum l. VII, n. 6 (Migne,col. 712); cirque Maxime; I. Ill, n. 51 (Migne.col. 605); fontaines :1. III,n. 53 (Migne, col, 609); éléphants: I, X, n. 30 (M igné, col. 818). Cf. Sidoine, 1. I, ép. 5 (Migne, t. LVIII, col. 454; Luetjohann, p. 8).

'■Debello gotkico, 1. IV, c. 21.

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