II. — Les fouilles
10$. Les fouilles du dernier siècle nous ont appris à connaître chaque jour davantage les degrés historiques par lesquels a passé la topographie de Rome. Les fouilles des trente dernières années surtout ont tellement augmenté nos connaissances sur la ville antique et ses monuments que l'on peut dire : " Le livre jusqu'ici plein de secrets est en grande partie déchiffré. " Aujourd'hui, pour une vaste partie du moins du sol de l'ancienne Rome, la science topographîque n'a que faire de recourir à des textes plus ou moins obscurs, à des découvertes limitées, à des conjei5lures et à des hypothèses; c'est, pour ainsi dire, le mètre en main que l'on mesure les monuments jadis contestés, et l'antique pavé rendu visible nous renseigne de lui-même sur les routes de l'antiquité. Les études menées avec tant de soin par les siècles passés sur les textes et les manuscrits ont servi à préparer l'ère afluellc, celle de la connaissance direfte de la Rome impériale, dans laquelle nous sommes entrés depuis quelques années en faisant marcher d'accord l'étude des textes et les fouilles les plus fécondes.
Déjà sous la domination napoléonienne, on avait commencé, à Rome, à dégager les monuments antiques. Les fouilles du forum romain furent le point de départ Le terrain qui s'était singulièrement exhaussé dans la suite des temps offrait à ce travail des difficultés prodigieuses. Pour ne prendre qu'un exemple, il ne fallut pas enlever moins de dix mètres de terre et de décombres sous le Tabularium du Capitole pour dégager et rendre visibles jusqu'aux bases les trois magnifiques colonnes angulaires du temple de Vespasien, telles qu'on les voit aujourd'hui. De i8oç à i!J14 on s'occupa de dégager le Colisée, la basilique de Constantin, le temple de Vénus et de Rome, la maison dorée de Néron sous les thermes de Trajan. On exécutait en même temps les travaux du Forum boarium : ils débarrassèrent des décombres l'arc de Janus Quadrifons, le temple de Mater Matuta (appelé vulgairement temple de Vesta), et en partie le temple de la Fortune virile. On mit également la première main aux fouilles rémunératrices du Forum de Trajan et de la basilique ulpienne'. Pie VII, à peine de retour à Rome, poursuivit aftivement l'œuvre inaugurée par la France, particulièrement au Forum de Trajan. Les papes qui lui succèdent marchent sur ses traces, dans la mesure de leurs moyens et autant que le permet le respeftde la propriété privée.
L'œuvre des fouilles de la Rome antique ne subit point de temps de pause sous le pontificat agité de Pie IX. Le Palatin notamment, avec l'ancienne demeure impériale, attira la sollicitude tant du gouvernement pontifical que des plénipotentiaires de Napoléon III. En même temps avaient lieu les travaux les plus sérieux pour l'exploration des catacombes chrétiennes hors les murs et pour le dégagement des tombeaux païens de la voie Appienne.
io6. On n'ignore pas que l'histoire de la découverte de l'ancienne Rome entre dans une nouvelle période par l'occupation de la résidence des papes par le gouvernement italien en 1S70. La nouvelle capitale du royaume d'Italie vit le regrettable bouleversement spirituel qui s'opérait accompagné d'un certain bou-
■ Sur les services rendus alors par le gou- 1 du Cte de Tournon : Études statistiques s vernement français, cf. l'intéressant ouvrage | Home et les biais romains (Paris, 1831).
leversement topographique, qui menace de défigurer, en îui imposant une empreinte toute moderne, le caractère vénérable de la capitale de la chrétienté. Mais nous n'avons pas plus à parler de ce côté du bouleversement extérieur de Rome que du triste bouleversement intérieur. Il n'est question ici que du grand et inattendu profit qu'en tira l'archéologie, dont habituellement on ne tient pas assez compte.
Pendant les années 1872 à 1889, époque de ta constru6lion de nouvelles rues, les parties de la cité qui s'étendaient entre des ruines et des vignobles, particulièrement sur les collines, furent le théâtre d'une extraordinaire aflivité de ta part des entrepreneurs de tout genre et le sol fouillé en tous sens livra pour ainsi dire jour par jour les plus précieux résultats aux chercheurs. L'auteur qui eut maintes fois l'avantage pendant ces années de séjourner à Rome dans le cercle animé des archéologues italiens et étrangers, aime à se souvenir du sentiment qui régnait alors : il semblait que ce fût le sol désiré de la terre promise que les fouilles faisaient atteindre. Assurément l'on ne peut que regretter que, dans la fièvre des travaux, l'on ait fait disparaître tant de restes de l'ancienne Rome, de la Rome médiévale surtout; mais c'est un fait reconnu que, en général, tous les érudits, aussi bien allemands, français et anglais que romains et italiens, pouvaient en toute liberté et avec tout profit — et ils y mettaient une certaine émulation nationale et scientifique, — poursuivre les découvertes que réservait à chaque pas presque le sot de Rome; et que presque tous les résultats en sont mis en lieu sûr pour la science de l'avenir.
De son côté le gouvernement croyait devoir à son nom de prendre en main systématiquement la dircftion d'autres fouilles importantes, même quand la construftion de maisons modernes n'y invitait pas. On mettait une certaine ostentation à protéger les ruines retrouvées et des revues officielles étaient fondées pour publier et discuter les résultats acquis '.
Bref, il n'est pas exagéré d'affirmer, que l'on en a plus appris dans ces quelques dizaines d'années qu'on ne faisait en un siècle de considérations pénibles et de labeurs purement philologiques.
Sans doute, cette fièvre de construflions dut subir le contrecoup que l'on sait. La crise financière de 1889 n'eut pas seulement pour effet de paralyser de plus en plus la rage de bâtir, mais elle ramena aux plus minces proportions les fouilles scientifiques du gouvernement. Les archéologues n'en poursuivirent pas moins leurs études, et ils curent l'avantage de pouvoir désormais travailler plus à loisir sur les immenses matériaux que les récentes découvertes avaient accumulés. Par exemple, la grandiose Forma urbis Romae, que publie le Romain Rodolfo Lanciani, un des savants qui se sont le plus distingués dans les fouilles, et les mémoires de Christian Hulsen et d'autres membres de l'Institut archéologique de Rome, qui se succèdent en apportant toujours beaucoup de nouveau, coordonnent les résultats des découvertes. La Forma urbis, avec sa vaste échelle, est comme une réédition du plan de marbre de Sévère sur le Forum de
' C'est en 1873 que commença de paraître la revue archéologique du municipe romain, l'excellent BulUltino dtlla commissîone archeolo^ca comunale lii Roma. Les Nofisic degli siaiii, du gouvernement italien, qui s'occupent aussi des découvertes romaines, paraissent depuis 1876. Parmi les revues alle-
mandes, il feut surtout citer les Afiftheilungen dts kaiurlichtn dtutstken archiiologischen Inslitutes, romiscke Abtheilung (jusqu'en 1886, BulUtHm dtlV InslUulo), le^ Antikt Denkmàler (autrefois Monummti) et \Kjakrbuch (autrefois Annali) du même institut.