N° 107.] II. LES FOUILLES
la Paix. Lanciani y a joint aux résultats nouveaux ceux de toutes les fouilles et recherches du passé. Les monuments chrétiens, même du moyen âge, ont trouvé une place suffisante dans son recueil. Les plans de Rome, dont on se servait jusqu'ici, particulièrement celui de Canina (1848), ont pu être d'une extrême utilité à l'époque. Aujourd'hui, ils sont complètement vieillis ; et s'appuyer sur eux, comme l'a fait Gregorovius dans toutes les éditions de son Histoire de Rome, était s'exposer à de perpétuelles erreurs, comme on s'en convainc par un simple coup d'œil sur la Forma urbis de Lanciani '.
Au reste les progrès de nos connaissances, par exemple en ce qui concerne le Forum rotnanum, appellent un remaniement de l'ouvrage même de Lanciani. Le vaillant auteur en prépare les matériaux, tout en publiant d'après les notices publiées et inédites des fouilles une Storia degli scavi di Roma\
107. Des régions de l'ancienne Rome, la mieux connue aujourd'hui est la 5*^ ou Esquiline : elle a eu la part du lion dans les dernières fouilles; elle est presque complètement venue à la lumière. Puis vient la 10^ région, ta Palatine, qui doit aux travaux anciens comme à ceux de l'époque contemporaine sa rcsurreflion presque totale. On a beaucoup poussé les recherches sur les construisions de la 6'^ région, AUa semita, de la 8^ Forum romain, et de l'onzième. Cirque Maxique. L'on a exploré au moins sur nombre de points importants deux autres régions : ia 12^, Piscina publica, et la 14=, l'Aventin. Quant aux autres régions on peut du moins y signaler assez de découvertes vieilles ou neuves, pour permettre d'en rétablir sur la carte une partie essentielle.
Tout en réservant les autres données pour la suite de notre récit, il nous plaît d'emprunter à Lanciani la liste numérique sommaire des objets d'art que pendant quinze années seulement (1872-1887) le sol de Rome a fourni aux colleflions du Capitole. Ce sera la preuve de la surprenante richesse de ce coin de terre en restes de l'âge classique et en même temps une indication de tout ce qu'a gagné la topographie. On n'a pas recueilli moins de 1864 inscriptions sur marbre ou sur pierre, yy colonnes de marbre précieux, 313 fragments de colonnes, 157 chapiteaux de marbre, 118 bases, 192 statues bien conservées, 2 1 statues d'animaux, 266 bustes et têtes, 705 amphores, dont beaucoup à inscriptions, 2360 lampes de formes diverses et parfois artistiques, 590 autres objets de terre cuite, 405 bronzes, 711 gemmes et camées, 18 sarcophages de marbre, 152 basreliefs de marbre, 54 mosaïques multicolores, 47 objets d'or, 39 d'argent, et 36679 monnaies d'or, d'argent ou de cuivre, sans compter la masse innombrable des fragments d'objets en terre cuite, en ivoire, en verre, en corne, en émail, en stuc, etc.; et tout cela pris uniquement sur les hauteurs et non dans la plaine de Rome 3.
' Lanciani, Forma urbis Romae (i :'iooo) | forme de carte murale, dans sa Romae veteris
eriita condtio acad. Lynca^orutn, Mediolani, { tabula in usum schotarum descripta. Berlin,
Hoepli, 1893 et sniv., 46 pi. — Canina, Edifia | 1901, 4 feuilles.
di Roma anticit, )8j8-i8s6; le plan de Rome ' Rome, r<)02 et suiv. En 1905 il y a deux
se trouve au 1. II, pi. 1-15. Hiilsen a donné volumes de parus,
un excellent plan de Rome antique, sous I 'Lanciani, yJ/urtV»/ ^i'Df;» (18S8), p. x.
124 LIVRE I. CHAP. V. TRANSFORMATION EXTÉRIEURE DE ROME. [Nos (o8. 109,
ni. — Situation de la ville. Les ponts et les coltines.
ro8. A l'époque impériale, on habitait moins les vastes plaines qui longent le Tibre et qui au moyen âge et jusqu'à notre époque ont embrassé la Rome proprement dite et ses rues les plus animées, que les collines qui font comme une couronne au Champ de Mars. I.a plaine était par excellence le théâtre des construftions monumentales. Elle empruntait son animation aux vastes portiques qui servaient aux promenades, aux divertissements et aux arts.
Les sept fameuses collines sur la gauche du fleuve forment à peu près le centre de ta vaste plaine côtière à laquelle servent de ceinture à l'est les Apennins et k l'ouest la mer. L'ensemble qu'elles présentent est comme créé à plaisir pour y établir une cité, un puissant centre de vie. Leurs formations volcaniques ne se dressent guère qu'à 25 kilomètres de la mer; elles sont entourées par la campagne, cette plaine pittoresquement ondulée, coupée de vertes collines, qui court du nord au sud des monts Ciminîens et du Tolfa jusqu'aux escarpements de la chaîne des Volsques près de Terracine, sur une longueur d'environ 150 kilomètres. A l'est, la campagne atteint la ligne des roches calcaires de l'Apennin, à environ 25 kilomètres de Rome, c'est-à-dire presque à la même distance que cette ville se trouve de la mer.
Le fleuve qui traverse cette campagne historique était aussi utile à la salubrité qu'à la défense de la cité sise sur les collines. C'était l'artère qui faisait affluer à Rome les richesses des contrées fécondes de l'Italie centrale. Kn reliant la ville à la mer et de là aux régions transmarines le fleuve était un instrument de la grandeur de Rome et de son rôle dans l'histoire du monde.
Le Tibre se grossit de l'Anio (Teverone), qu'il reçoit à environ 7 kilomètres en amont de Rome. Il baigne dans son cours méridional la dépression du Champ de Mars, au pied des sept collines; il passe en faisant deux grandes courbes: la première fois ses flots sont détournés par l'élévation insensible du Champ de Mars près du Mausolée d'Auguste (à proximité du port de Ripetta), et cependant l'élévation du terrain est si faible que de ce côté le Champ de Mars était constamment exposé, en temps de crue, aux inondations; il suffit de rappeler les 23 inondations dont l'antiquité nous a conservé la mémoire. La seconde courbure commence à l'endroit où le fleuve poussant plus à l'est qu'auparavant, entoure l'ancienne île d'Esculape et vient se heurter au pied de la colline du Capitole. Après avoir quitté la ville, il reçoit, sans compter les ruisseaux insignifiants que lui envoie la camp^ne occidentale, la petite rivière de l'Almo, (Maranna dell' Acquataccio) qui descend des hauteurs de Marino et vient le grossir entre le mur aurétien et la basilique de Saint-Paul.
109. A l'époque impériale, plusieurs ponts reliaient la ville de la rive gauche à la rive droite, moins habitée'.
Le plus septentrional était le /ions Aelius (fig. 28)=, aéluellement pont Saint-Ange; on a reconnu dans ces derniers temps qu'il était faux qu'il y eût eu
' Voir le catalogue de Constantin dans 1 née 1893, p. 321, des MUtheilungen des (f- Richter, Topographie, p. 375. Cf. p. lîB, n. 2, 1 ckliologiscken ImUluts. ' D'après le mémoire de Hulsen dans l'an- |
N" lia] m. LES PONTS ET LES COLLINES. 12$
au delà un autre pont, dit pont triomphal. C'est Hadrien qui établit le pont Aetius pour unir à la ville son magnifique mausolée (château Saint-Ange). A la sortie du pont, sur la rive droite du fleuve, comme l'ont établi les derniers travaux, une avenue conduisait en droite ligne au mausolée (A). A gauche une rampe nnontait dans la direftion du Vatican (vers Saint- Pierre); une seconde, à droite, menait aux jardins de Domitia (Prati di Castello). Le pont Aelius est le plus beau pont antique de Rome et le mieux conservé. En plus des trois arches d'égale grandeur jetées sur le Tibre, il comporte une arche plus petite, encore visible du côté de la ville; mais en outre les travaux exécutés en i8g2 aux bei^s du fleuve ont mis au jour deux autres petites arches (C, D). En déblayant les murs du fleuve construits postérieurement, on fit l'intéressante constatation que le pont s'élevait en pente douce de la plaine de la ville. Sur l'autre bord. Il y avait aussi une arche accessoire déjà connue (E), et une autre d'un rayon moindre (F), et qui faisait en tout huit arches. La différence de hauteur des arches accessoires était proportionnée au changement d'altitude du niveau des eaux. Sous le pavage moderne et sous celui du moyen âge plus profondément situé, on a retrouvé le pavi^e antique, formé de grands polygones '.
Fig aS Pont A«bna, on Pcnit Staat Ange, recotutitution d après les fouilles nouvelles.
Plus en aval, mais non loin du premier pont, est le second, dit pont triomphal ou de Néron. Il fut établi par cet empereur pour conduire au domaine du Vatican et au cirquede Néron. Il disparut dès l'antiquité, à une époque inconnue, mais d'assez bonne heure, détruit peut-être à dessein. Quand les eaux sont basses, on distingue les restes du pont au milieu du fleuve, devant l'hôpital du Saint-Esprit.
Plus bas. un troisième pont, dit d'Agrippa, se trouvait dans la région des jardins Farnèse aéluels. Ce n'est qu'en 1887 que l'existence en fut révélée par les débris qui en demeurent et par une inscription. Ce pont dut être détruit dès le début du III^ siècle».
1 10. C'est à la même époque que fut élevé le 4* pont, le ^ofts Aurelius, qui, après des modifications essentielles, est devenu le ponle Sistû. Sa situation en faisait au moyen âge le pont le plus important et le plus animé de Rome. Une antique rue re6liligne, qui venait du portique et du théâtre de Pompée et dont la dernière partie a pris le nom de Via dei Pettinari, empruntait ce pont pour rejoindre la Via Aurélia Vêtus qui montait à la forteresse du Janicule et à la porte Aurélienne. La proximité du Janicule avait fait aussi donner à ce pont le
■ Des rapports et des études sur les fouilles | lions of atuitut Rome, p. 23, avec la fig. 11,
du pont ont été donnés par Lanciani dans le 1 qui donne le pavage romain, et )e parapet
Bulltlt. arek*ol. com., 1893, p. 16 et pi. 1, et , primitif.
par Bonxr\AaxisïtsNoiUiedegliscirvi, 1892, ' Bora&r'x, BulMt.arcÂeûl. com., iHS, p. 93;
p. 231, 412. Cf. Lanciani, Jtuittt andexcava- I Lanciani, Ruins, p. 21, avec plan.
nom à& pons Janiaiîensis; son ancien nom populaire était ^i'«J Antonini,à.\i nom d'Antonin Caracalla, son fondateur. L'empereur Valentinien I" a restauré et embelli ce pont et lui a laissé son nom : pons Valeniiniani. Son état de délabrement lui fit donner au moyen âge le nom de ponte rotlo. Il semble que, dès le temps d'Hadrien l" (772-779J, il fut emporté par une grande inondation ou du moins tellement endommagé qu'on dut peu à peu renoncer à en faire usage. Sixte IV le reconstruisit dans la ftirme afluelle, en se servant des anciennes fondations, quand le jubilé de 1475 lui fournit l'occasion de doter Rome de nombreuses restaurations '.
Mais le Tibre conserva ensevelis les débris du pont monumental de Valentinien pour les restituer consciencieusement de nos jours. Les travaux de curage et d'endiguement du fleuve entrepris depuis 1878 amenèrent la découverte de fragments, même plastiques, si nombreux qu'ils suffirent presque à reconstituer le pont dans l'état où il était sous Valentinien, avec ses piliers, son parapet de pierre, ses inscriptions en l'honneur du prince et de son co-césar, avec son échelle de marbre dont les chiffres marquaient la hauteur des eaux. On constata que le pont s'ouvrait du côté de la ville par un arc de triomphe sur lequel devaient se trouver les statues en bronze doré de Valentinien et de Valens. Une aile de bronze doré, recueillie dans le Tibre et aftuellement au musée national, appartenait à une statue de la Vifloire qui décorait cet arc ou le pont lui-même; une inscription, également retrouvée, déclare que c'est Lucius Aurelius Avianus Symmachus, préfet de la ville en 364, qui dédia ce monument aux deux empereurs. Ce préfet était le père de Quintus Aurelius Symmachus, le célèbre adversaire de S. Ambroise, le défenseur de la statue de la Vifloire au Sénat La découverte semble autoriser cette intéressante conclusion que les Symmaques honoraient la Viftoire d'un culte tout particulier. Et c'est ainsi que les fouilles archéologiques nous permettent de lire entre les lignes dans le livre de l'antique cité quelques traits importants de l'histoire de la civilisation. Ces détails, si minimes qu'ils paraissent, ne sauraient être négligés dans l'histoire de Rome".
II 1. Le cinquième et le sixième pont nous amènent à l'île du Tibre, jadis dédiée à Esculape, close de murs comme un vaisseau, et formant un pilier naturel. On y accédait de la ville par le pons Fabricius qui conserve encore aujourd'hui à ses deux extrémités le nom de son fondateur. Le voisinage du quartier juif le fit appeler au moyen kgç pons hidaeorum; plus tard on lui donna le nom de Ponte dei qualtro capi à cause des deux Hermès à quatre têtes qui se trouvaient murés à chaque extrémité. Les récents travaux exécutés sur les rives ont amené l'ensablement complet du bras du fleuve qui pa.ssait sous ce pont et pour la première fois dans l'histoire le construfteur Fabricius a couru le danger de voir son œuvre devenir une ironie^.
1 Sur l'inondation, cf. Libtr pontifie. Hadrian. \ 356. Pasior signale la restauration de Sixte IV, Geschkhte der Pàpsle sett detn Ausgang des Miltelaters, t. Il, p. 453; trad. franc, de Furcy Kaynaud, t. IV (Paris, 1892),
' Sur les nouvelles fouilles relatives au pont de Valentinien, voir les communications et les éclaircissements partiels de Lanciani, ftulietl.
arckeol. cota., 1878, p. 245 et suiv.; Gatli. ibid., 1892, p. 73; Marchetti, ibid., 1892, p. 138. Cf. aussi les Noiisie degli scavi^ 1S91, p. 28;; 1892, p. 50 et 251.
3 Le texte de l'inscription de Fabricius est au Corpus iitscript. lat., l I, n, 600.
Sur le pont Fabricius, voir M. Besnier, l'Ile Tibirine dans l'tmttquiti (Paris, 1891), P- 93-ioS-