N" 195.] I. SUPRÉMATIE DE L'ÉGLISE DE ROME
évêques romains eux-mêmes faisaient dépendre leur aftion et leur intervention des circonstances au milieu desquelles ils se trouvaient, de la nécessité de protéger l'unité de l'Église, ou de maintenir fermes la tradition de la foi ou la règle des mœurs.
On s'explique dès lors que la puissance souveraine des papes ait été moindre dans les premiers temps que plus tard. Cette marche des choses ne peut guère étonner, puisqu'au contraire elle est entièrement conforme à la direction surnaturelle de l'Lglise prise par le divin fondateur. En faisant cette promesse : " Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles ", sa volonté était de poser dès le principe les lignes fondamentales de l'organisation du royaume de Dieu sur la terre, et de laisser à l'avenir l'œuvre de construélion, l'apparition et le genre d'afïivité de chacun des pleins pouvoirs; et sa promesse garantissait que ce développement à venir des institutions ecclésiastiques s'accomplirait sans que sur aucun point essentiel il y eût écart de la règle générale posée par lui.
Il est donc certain qu'il y a eu une évolution de la hiérarchie et de la souveraineté; mais cette évolution, comme celle du dogme, provient d'une force interne ; de même que le chêne sort d'une insignifiante racine et une fois arrivé à pleine croissance défie les tempêtes et l'aélion du temps.
C'est cet état de développement et de maturité que nous voyons atteint par la primatie spirituelle au moins dès le quatrième siècle, à l'époque de la grande lutte arienne. On y voit alors des évêques d'une haute intelligence, comme Jules et Damase, exposés aux regards de tout l'Empire, puissants défenseurs de l'unité vis-à-vis de l'Orient aussi bien que de l'Occident.
Ils combattent l'hérésie par leurs exhortations, leurs remontrances, leurs commandements, par la doftrine et par le châtiment, protègent les membres fidèles de l'Eglise et s'opposent, selon les besoins, avec énergie ou douceur, aux empiétements des puissances politiques. Voici donc déjà, avec tous ses caractères essentiels, !e pouvoir des papes tel qu'il sera dans le moyen ige; Il ne lui manque que la puissance terrestre et cette influence temporelle parmi les nations qui furent les résultats d'une évolution postérieure. Avant d'aller plus loin, occuponsnous de ce développement de la primatie au quatrième siècle. Et tout d'abord considérons-en l'apparition dans les temps antérieurs.
Ce serait une grave erreur de croire que l'aflion de la primatie universelle n'eut pas lieu de s'exercer avant le temps de l'arianisme, c'est-à-dire dans les trois premiers siècles; au contraire, on ne peut douter historiquement que, dans ces trois premiers siècles, les évêques de Rome ne fussent fermement con. vaincus de leur pouvoir spirituel suprême et que ce pouvoir ne fût reconnu par l'Église et les principaux de ses évêques. Un rapide coup d'œïl purement historique sur le développement successif de la suprématie spirituelle de Rome en fournira la preuve.
195. Déjà au premier siècle, dès la première génération qui suit la venue du Sauveur, nous rencontrons la préséance de l'église romaine.
Lorsqu'aux environs de l'année 94 la connaissance vint à Rome que l'église de Corinthe était déchirée par des schismes intérieurs, cette église reçut de l'évéque romain Clément, en vue du rétablissement de la paix, la magnifique epître que nous possédons encore. Irénée de Lyon appelle cette épître une puis-
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santé parole qui a rétabli le calme parmi les fidèles. L'auteur de l'épître n'a pas seulement le langage de l'exhortation et de l'enseignement, mais du commandement, de la menace, dans la pleine conscience de sa juridiftion. II rappelle à ceux qui s'étaient révoltés contre leurs supérieurs spirituels que cette hiérarchie a été instituée par Dieu dans les communautés. I! rappelle l'ancienne alliance et dit que la hiérarchie en a été établie dans l'Église conformément à la tradition; c'est pourquoi dans la nouvelle alliance, on trouve dans la communauté les grands-prêtres, les prêtres et les lévites (c'est-à-dire les évéques, les prêtres et les diacres) parmi lesquels le grand-prêtre seul, d'après lui, est à proprement parler l'administrateur. Il exige impérieusement la soumission des rebelles à sa direftion. Les apôtres, d'après lui, confiaient déjà les premiers des prosélytes "aux évèqueset aux diacres des futurs croyants". " Ils ont, dit-il, donné l'ordre que, quand ces (évêques et diacres) viendraient à mourir, d'autres hommes éprouvés leur succéderaient dans leurs charges". C'est là un témoignage de la constitution de l'épiscopat dans l'Église et de l'organisation de la hiérarchie, témoignage lumineux qui s'ajoute à celui des écrits canoniques du Nouveau Testament '.
Ignace d'Antioche, disciple des apôtres, honorait l'église romaine, dans une lettre qu'il lui adressait, du titre de " présidente de l'union de charité ", c'est-àdire tête de tous les fidèles de l'univers réunis entre eux par un lien de charité =.
Un autre disciple des apôtres, Polycarpe de Smyrne, vint à Rome et fit connaître à Anïcet, évêque de cette ville, que les églises de l'Asie-Mîneure, dans ta fixation de la fête de Pâques, s'écartaient de la coutume établie à Rome par les princes des apôtres3, — Par rapport à cette question de la célébration de la fête de Pâques, l'évéque Viétor. vers la fin du deuxième siècle, ordonna que l'on tînt partout des synodes; ils se réunirent donc dans l'Eglise entière, depuis les Gaules jusqu'au Pont et à l'Osroène. Puis Viélor ordonna aux évêques de l' Asie-Mineure d'adopter l'usage de l'Église de Rome, sous peine d'excommunication. Irénée de Lyon reconnut la toute-puissance du pape en cette occurrence, bien qu'il trouvât la menace trop sévère. Finalement l'usage de Rome prévalut en Orient 4.
■ S. Clément, Ep. ad. Corinth. c. 40, 42 sur la hiérarchie. La fin de la lettre, publiée pour la première fois en l'année 1875 par le métropolite Bryennios, a complété le témoignage relatif à la primatie. Cf. Bickell dans la Zeitsckriji fiir kaiholischi Théologie, t. I (1877), p. 309 et suiv. Adolf Harnack a remarqué, à propos du nouveau texte de S. Clément, dans son édition de l'épitrc faite en collaboration avec O. Gebhardt (1876) :
" Haec -vox gravis neque opinata; ecclesia Hoinana nequaguam a Corinihiis advocata [?] iiiriiiiic/ionem quandamsibi arrogat". Et plus loin : " Ecee quanta auclorilaie hic Roiiia loaiia sit". Sur la lettre cf. Saint Irénée, Aiiv. kaer., I. III, c. 3; Kar Atni\t\icT, Fat lologie ('89s), p. 42 et suiv.; A. Harnack, Chronologie der aliehrisllichen Uteralur, 1. 1, p- 2SS> qui place la rédaélion de la lettre entre les années 93 et 95.
'f^.arf^o/KUMW.à l'adresse: ipoxaeiiiiî'vii -iiîiY^'^l'-f*"'''''^^"^*'"^'"'""'^^ PÈres, explique ces paroles par cette juste périphrase : Quae praesidet université ecclesiae idqtte Romae ubi habitat. Sur la fonélion spirituelle dans la première Église et sur ses rapports avec les ministres ambulants et les inspirés sédentaires ou ambulants, cf. Bruders. Die Verfassung der Kirche von dm ersten Jahrsehnien bis 175 {Forschungen 3ur altchristlichen Litiratur-und Dogmengeschichte, IV, i-z, Mainz, 1904). Il indique avec raison l'an [75 comme le terme généralement accepté même par les énidils catholiques de l'existence sûrement établie de la fonction
3 Eusèbe, H. c, 1. IV, c, 14; V. c. 24.
' làid., I. V, c. 23-25 Cl Vita ConstanHni, 1. 111, c. s, 18 et suiv. D'après Schwegler, {Nachapostolisehes Zeitalter, t. II, p. 214).