‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 8 sur 165 · III. — La destinée des temples à Rome · texte numérisé non relu

III. — La destinée des temples à Rome

1 1. L'on a bien souvent fait un tableau inexact du sort des temples et des monuments païens à cette époque de profonde transformation pour Rome. Il est tout à fait faux que les temples aient alors été détruits ou adaptés au culte chrétien et que les statues des dieux aient été anéanties. Demander à cette époque la destruction des temples eût été vouloir réduire la ville en un amas de décombres, tant en était grand le nombre, si vaste l'emplacement que couvraient beaucoup d'entre eux. Quant à les donner aux chrétiens, ceux-ci eussent été bien embarrassés du cadeau; ils avaient leurs basiliques qui répondaient bien mieux aux besoins de la nouvelle religion que n'auraient pu le faire \es temples artistiques de style grec ou romain avec leurs vastes portiques et leur étroit sanctuaire. Et qui donc enfin aurait accepté la charge énorme d'entretenir ces somptueuses bâtisses P

Jusqu'en l'année 526 il n'est pas fait la moindre mention de la transformation d'un temple de Rome en une église chrétienne, et encore moins d'une des truction violente. Et même lorsqu'en 526 on fit du templum sacrae urbis et de la rotonde de Romulus sur le Forum romain l'église des SS, Côme et Damieii,ce ne fut pas à proprement parler la transformation d'un édifice du culte païen en édifice du culte chrétien : car ces deux monuments avaient bien plutôt un caractère profane que religieux et n'étaient pas de véritables temples.

En Orient on procéda bien plus vite à la transformation des monuments païens en églises chrétiennes ; il ne fut pas rare non plus d'y voir des chrétiens, surtout des moines, se laisser entraîner par un excès de zèle à détruire les lieux du cuite idolâtrique. Les lois des empereurs chrétiens contre le paganisme s'y montrèrent plus sévères, surtout en ce qui touche les temples du plat pays et les édifices privés du culte; et l'on mit souvent à leur exécution toute la rigueur orientale. Mais, nous le répétons, c'est une erreur de supposer qu'il en soit allé de même à Rome; les seuls textes qui y mentionnent de pareilles destruction^ sont les fausses inscriptions de Pyrrhus Ligorius dont le caractère apocryphe est aujourd'hui démontré'.

Les fouilles et les œuvres des historiens nous ont apporté une foule de témoignages qui nous éclairent sur le véritable sort des temples et des statues à Rome et qui sont unanimes à prouver qu'ils ont été épargnés. Ils s*accordent

riani dans les Noiixie degli scavi, l. c.\ Hiilsen, Forum, n. XX.XII!: Prudence, Perislephanon,kymn. 11, v. 311, 529, éd. Dressel, p. 328, 329. Les dernières fouilles ont fait retrouver devant cette base une statue décapiti5e, qui a donné l'occasion à M. Marucchi de développer, dans le Nuovo bulUltino di arckeoiegia crisl., 1899, p. 199 et suiv., l'hy-

pothèse émise par lui dans sa Casa dtlU Vtstali. Il a cru pouvoir retrouver dans '' nom gratté, dont il ne subsiste qu'un £.

CLAVDIAE, qui correspond en effet asseï bien à l'espace gratté.

' //«/., V, c. 38, éd. I. Bekker {Cor^' script, hist. byzaiiiinae), p. 301

' Henzen, Corpus tmcript. lai., VI, p. L'-

No 12.] in. LA DESTINÉE DES TEMPLES A ROME. 19

d'ailleurs avec les lois impériales justement interprétées. Cette tolérance avait son fondement dans les idées du temps et dans la formation classique qui dominait à Rome même chez les chrétiens.

Les contemporains, les gouvernants comme les gouvernés, ne voyaient dans les temples que des monuments. Il semblait tout naturel que l'on ne pût priver la capitale du monde romain de tous ces chefs-d'œuvre de l'art, de tous ces témoins des actions du peuple. Une fois débarrassés d'un culte superstitieux et des objets illicites qui les souillaient — res inlicitas, c'est le terme même que ta loi emploie pour désigner les objets du culte païen, — les temples pouvaient subsister comme ornement de la ville. Ils étaient fermés, mais jouissaient de la protection de l'autorité qui s'étendait sur eux comme sur des biens domaniaux.

12. 11 faut distinguer les temples en deux classes. Les uns, et c'était le plus grand nombre, avaient été directement voués aux dieux ; les autres avaient eu avant tout une destination profane ou du moins neutre et avaient servi à divers usages civils. Les premiers furent livrés à l'abandon pendant tout le V« et le VI^ siècle; les chrétiens fuyaient avec horreur ces lieux maudits, et leurs autels, jadis assiégés par la foule implorante, n'avaient d'hôtes que les araignées qui y filaient leurs toiles. Ils attendaient la destruction de la Rome antique au moyen âge pour contribuer par leur propre chute à l'immense ruine de la capitale du monde, à moins que plus tard ils aient pu célébrer leur rénovation, leur résurrection sous forme d'église chrétienne.

La deuxième espèce de temples devait à sa destination plutôt civile de pouvoir se prêter aux services publics de la ville et de l'État On les conserva, avec le budget y afférent, comme monuments d'honneur érigés à de hauts personnages, comme salles de réunion, comme lieux de garde pour des actes solennels, etc. Aussi le gouvernement chrétien n'hésîta-t-ii pas à leur accorder ses soin.':.

C'est ce qui advînt par exemple du célèbre Temple de Saturne sous le Capitole, dont les grandioses substructions et les huit majestueuses colonnes de granit font aujourd'hui le plus bel ornement du Forum romain. Cette aedes Saturni avait été bien moins affectée à la demeure du dieu et à son culte qu'à la garde du trésor public, h'aerarium Saturni était sous la dépendance de questeurs propres et de praefecti aerarii particuliers. Sous les empereurs chrétiens le monument perdit son nom païen et son affectation cultuelle, mais le trésor continua d'y être gardé. C'est ce qui valut au temple dans le cours du IV* siècle, vers l'époque de Gratien, le bienfait d'une restauration et presque d'une reconstruction; c'est à ce nouveau bâtiment qu'appartiennent les ruines grandioses qui subsistent aujourd'hui et qui montrent la décadence de l'art architectural et le caractère hfttif des bâtisses à la fin de l'Empire : les bases des colonnes sont d'inégale grandeur, et trois des fûtssont composés de pièces superposées sans ordre ni proportion. L'on prenait alors des licences avec l'art et avec le goût'.

C'est aussi dans la deuxième classe de temples qu'il faut faire rentrer le " temple de la sainte ville de Rome" dont il a déjà été question, aujourd'hui S. Côme et S. Damien : ce bâtiment rectangulaire bien conservé avait

■ Richler, Topographie der Siadi Rom {ï' éA. 1901), P-8o; A- Nibby.^wna n/rfifa, t.II,p. loS et suivantes.

servi de dépôt aux registres du cadastre et des impôts ; et c'est ce qu'Indiquait le vaste plan de la ville gravé sur marbre qui en décorait le mur vis à vis du forum pacis^.

Le temple de Romulus, Bis de Maxence, cette rotonde qui depuis 526 constitue le porche de S. Côme et S. Damien, était un monument érigé sous Constantin le Grand à la gloire de sa maison, comme ceux qu'il fit construire pour honorer la gens Flavia. C'étaient des monuments neutres, sans caractère religieux'. C'est ainsi que le temple de Romulus et celui de la Ville Sainte purent être transformés en église des SS. Côme et Damien, sans qu'il y eût là transformation d'un monument du culte païen à proprement parler.

L'on peut encore faire rentrer dans cette classe de bâtiments neutres divers temples véritables musées, par le nombre et la richesse des objets d'art qui y étaient conservés. Ils n'eurent pas de peine à perdre par la suite le peu de caractère religieux qu'ils avaient et subsistèrent à titre de monuments publics 3.

Nous connaissons cependant plusieurs lois d'empereurs chrétiens, qui prescrivent expressément, notamment à Rome, la conservation de temples. A ce titre la courte ordonnance d'Honorius, édictée presque aussitôt après la mort de Théodose, est particulièrement remarquable. "En même temps que nous interdisons les sacrifices, dit-elle, nous voulons que les monuments publics soient conservés à titre d'ornement ". En 408 Honorius renouvela la prescription, à Rome, de traiter dans les villes et dans leurs banlieues les temples comme propriété de l'Etat, mais d'abattre partout les autels 4,

Dans la campagne les temples ne rencontrèrent pas la même protection. Cependant pour soustraire à la destruction les magnifiques temples de la campagne romaine, l'empereur Constant avait pris des mesures de protection. Le motif qu'il en apporte est remarquable, parce qu'il nous montre une autre face de la neutralité dont nous n'avons point parié ci-dessus. " Beaucoup de ces sanctuaires, dit-il, doivent leur origine aux jeux publics, aux Circensia ou aux Agonalia, et il ne convient pas d'anéantir des monuments auxquels se rattachent les antiques plaisirs du peuple romain s.

■ Richter, ibid., p. 3, 113; Lanciani, Degli anfichi eHifici componenti la china liei SS. Cosma c Damiano, au t. X (1S82) du BulUlt. archtol. corn., p. 29 e( ss. ; De Rossi, Dilrt antickiedifici, dans le Buitett. archeol. eris/., 1867, p. ûi et ss.

' Cf. les auteurs cités ^ la note précédente. Le sens qu'il faut donner au\ dédicaces de temples en l'honneur de Constantin et de sa famille, ressort notamment du rescrit impérial concernant le temple de Spello : Atdem Flaviae, hue est nostrae gentis, ut lUsideratis, magiiifico opère perjùi voiumus, ea ohervatione pascripta, ne aedis nosiro nomini dedicata cuiusguam contagiose superstitionis fraudibus poltuatut. Le rescrit est contenu dans une inscription trouvée en I733dans l'amphithéâtre romain de Spello et dont l'authenticité, malgré les .ittaques de Muratori et d'Orelli, a été établie par Momm-

sen, Henzen, de Rossi et autres. Cf. Orelli- Henzen, Inscripl. lat., III (r8s6), p. iiSi n. 5S8o; Corpus imcr. lat., t. XI, p. Il, n. 5265; de Rossi, Hullett. archeol. crist., 1867, p. 69.

' Quand Théodose voulut conserver à litre de musée un temple riche en statues (sans doute à Edesse), il lit valoir comme raison : siinulacra... arlis pretio non divinitate meiienda. Cod. Thcod., XVI, 10, 8.

* Cod. Theod., XVI, 10, 15 : Stcut sacrificia prohibemus, ita volumui publicorum operum ornauienta servari, etc. (Loi d'Honorius de 399). En 408 : Aedificia lemplerum... ad usum pubUeum vindiceiitur, etc. {Ibid., XVI, 10, 19, loi promulguée en même temps par Arcadius et Théodose II.) Cf. ibid, la 18° loi d'Honorius : Atdes inlicitis rébus va<:uas...ne quis conetur cvertere. Les inlicitae rei sont les autels et les statues honorés d'un culte.

■■Cod. TheaU., XVI, X, 3.

Nos 13. 14,] rn. LA DESTINÉE DES TEMPLES A ROME. 21

13. La Rome chrétienne de la première époque témoigne d'un attachement tenace à beaucoup des anciens jeux. C'est un point caractéristique dans l'histoire de la transformation de la ville et il donne la clef et l'intelligence de plus d'un trait dans l'histoire de la civilisation. Il faut encore ici faire une distinction entre les usages proprement païens et ceux qui étaient purement civils. C'est justement le côté civil des antiques coutumes et non le sens païen qui s'y attachait que l'on conserva. 1! fut impossible de déraciner des fêtes implantées dans la vie du peuple et dans celle de l'Etat. Mais ■ l'autorité ecclésiastique exerçait sa vigilance pour empêcher l'infiltration de tout élément religieux païen ; il faut avouer que sa tâche fut parfois assez rude. Constantin le Grand avait laissé nommer sous le titre de sacerdotes pour la direction des jeux dans ses temples d'honneur des directeurs purement laïques'; beaucoup de dénominations analogues subsistèrent avec un sens simplement administratif. C'est ce dont témoignent les almanachs officiels que nous avons encore, le philocalien, par exemple, au milieu du IV* siècle, et celui de Polemius Silvius au milieu du siècle suivant. L'on ne peut trop s'étonner de voir en plein V^ siècle le peuple romain fêter à Ostie les ludi Castorum avec la participation effective du préfet chrétien de la ville : si personne ne se souciait plus de rendre un culte à Castor et à Pollux, on ne pouvait se priver des brillants spectacles auxquels ils avaient donné leur nom, dans l'île sainte du Tibre".

On voit par ce qui précède combien peu justifiées sont les accusations que la littérature contemporaine se plaît à répéter contre le christianisme. Ces détails nous fournissent en même temps un élément du jugement à porter sur toute cette période de la tranformation de Rome.

L'importance des matériaux nous autorise à retracer dans le détail les destinées d'un sanctuaire extraromain, fort vénéré, que l'on peut rapprocher du temple de Vesta. C'est le fameux sanctuaire des Arvales, sis sur la voie campanienne. Avec ses bâtiments en partie encore intacts, ce monument demeure comme la pierre sépulcrale de la religion païenne.

14. Le lieu saint des Arvales se trouvait au 5" mille de la Via Campana, qui se détache de la Via Portuensis, pour parcourir le pays ondulé qui longe le Tibre; c'est là que se dressaient les monuments du culte de la Dea Dia, auquel la tradition des anciens donnait pour fondateur Romulus lui-même. Aux temps de sa splendeur ce culte comptait parmi ses prêtres, qui formaient le Collège des frères Arvales, les membres des plus hautes familles de l'aristocratie, voire de la maison impériale. Aussi, dans la verte campagne, se dressait à côté du sanctuaire de la Dea Dia, un temple appelé Caesareum où les Arvales rendaient leurs hommages aux empereurs divinisés; un cirque y attenant voyait se dérouler des jeux et un bois sacré entourait tous ces lieux réservés au culte des Arvales.

En conséquence de la loi de Gratien sur les biens des temples, on saisit le bois sacré, mais on ne mit pas la main sur les temples; le bois dut être donné aussitôt à l'Eglise, car les fouilles nous ont appris que dès le IV'-' siècle

■ Aurelius Victor, De Caetaribiis, c. 40; 1 ' Les Ludi Castorum sont mentionnés au De Rossi, Bulkit. arcktol. crist., 1867, J 17 janvier dans le calendrier de Silvius, Corp. 69. \ pus inscr. lat, I, p. 335.

le pape Damase y érigea, presque sur sa limite, un oratoire chrétien; on y a retrouvé une inscription dédicatoire à sainte Béatrice et à ses frères martyrs, dont les restes, pendant la persécution de Dioctétien, avaient été déposés dans le cimetière chrétien dit de Generosa, situé près du bois. La présence même au temps de Dioclétien d'une catacombe chrétienne dans un lieu témoin des cérémonies païennes est un fait significatif, et l'on peut en conclure que dès cette époque les fonctions du culte païen en cet endroit avaient singulièrement déchu.

Les temples continuèrent de demeurer en toute sûreté sous la protection des lois impériales. Les chrétiens qui s'établirent partout aux alentours, n'y touchèrent point; et c'est ainsi qu'a été conservé jusqu'à nos jours le riche trésor d'inscriptions antiques dont l'un des temples était entièrement couvert; il n'y a pas dans toute l'épigraphie romaine une collection qui approche de celle-là pour l'importance et la valeur des inscriptions. Elles nous font connaître les cérémonies annuelles de mai, les sacrifices par lesquels on fêtait l'anniversaire des empereurs et de leur famille ou les événements importants de leur règne, les réceptions de nouveaux prêtres, le tout avec des dates assez précises et les noms des plus illustres familles, tout un ensemble de renseignements historiques importants. Le bois sacré a fourni également des inscriptions mais la non inviolabilité du bois les a exposées aux hasards de la destruction; les fragments en ont été retrouvés épars de ci de là, dans Rome ou aux environs. Cela même rend plus précieuse encore à nos yeux cette merveilleuse galerie épigraphique que forment les inscriptions du temple. Au moyen âge encore intactes, elles ont dû tomber des murs qui les portaient, car c'est dans les environs immédiats que l'on a retrouvé peu à peu les éléments de cette collection et l'on a des espérances bien fondées d'en retrouver encore dans les fouilles ultérieures.

Les recherches -pratiquées dans la catacombe de Generosa n'ont fait retrouver aucune de ces inscriptions, bien que le marbre dont elles sont faîtes eût offert d'excellents matériaux; c'est la preuve du respect que les chrétiens de Rome au IV* et au V^ siècle ont témoigné au temple des Arvales. Et ce lieu remarquable, où la religion nouvelle coudoyait l'ancienne, fournit un éclatant témoignage des égards de l'Église envers les monuments du paganisme '.

15. Au reste, au temps de Damase (mort en 384), nous trouvons une confirmation publique et solennelle du soin des chrétiens à épargner les monuments païens. Le rhéteur Symmaque, l'un des champions du paganisme, fut accusé d'avoir, comme préfet de la ville, injustement puni des chrétiens sous le faux soupçon d'avoir endommagé des monuments du culte païen ; dans cette occasion

■ De Rossi, Vicenile degli utti dei fralelli 1 1865 ; C. ïliilsen, Addilamenla ad aeta fra-

ArvalijAaiaX^s Annali deir Islituto archeol., 1858, p. 54 et 53. ; le même, Bullitt. archeol. crist., 1866, p. 55 et ss. et Roma soUerranea, III, p. 64S et ss. ; Northcote-Kraus, Roma sûtterratua, a' éd., p. 526 et ss. ; Northcote- AWaxà, Rome fotiterraine, 2* éd. (1874), p. 136 et ss. Cf. Pellegrini, GH tdijiei dcl colUgio dci

trum Ai-vaiium, dans VEpkemeris epigraphica, 1892, p. 316 et ss., particulièrement p. 341. L'ouvrage classique de Marini, Fasti frairum Arvalium, n'offre sur la. matière que peu de renseignements. 11 y a des pages charmantes dans l'article des Varia de Caeiani Lovatelli (Rome, 1905, p. 12^-14^)

fratelli Arvali net luco délia dea Dia, Roma, | intitulé r IfratelU Arvalt eilioio saniuario.

No is.]

m. LA DESTINÉE DES TEMPLES A ROME.

Damase vint apporter le secours de son témoignage au préfet, il déclara devant le tribunal, qu'aucun chrétien n'avait subi de la part de Symmaque cet injuste traitement ; et le préfet de son côté put affirmer qu'aucun chrétien n'avait comparu sous une telle inculpation devant son tribunal'.

L'historien Zosime, malgré toute son amertume de païen, ne peut donner, pour le temps de Théodose, aucun exemple de destruction d'un temple à Rome ou dans ses environs. Il se contente d'exhaler des plaintes élégiaques contre ce prince pour avoir, après sa victoire sur Eugène, excité à Rome tous les esprits contre le culte païen, chassé des temples les prêtres et les prêtresses, laissé tomber dans le mépris les autels, privés de l'honneur des sacrifices. II raconte bien l'acte de Séréna, dépouillant la déesse Rhéa de ses parures; il a peine à dissimuler sa colère, en narrant que, pendant le siège de la ville par Alaric, on fondit des bijoOx qui servaient de parures aux statues des dieux; mais il nous fournit par là même la preuve que jusqu'alors nombre de divinités soit dans les temples qu'elles habitaient, soit au dehors, n'avaient pas été troublées dans la jouissance de leurs précieuses parures. A plus forte raison, ne saurait-on accuser les chrétiens d'avoir porté leur rage contre les temples eux-mêmes'.

Rome donc, qui fait l'objet de notre étude, ne fut pas le théâtre de ces scènes de violences exercées contre les temples, comme il y en eut en Orient. Certes il a pu se produire dans la cité tibérine, surtout après la tentative de restauration du paganisme, des actes isolés de violence, de violation, de spoliation et de dégradation des sanctuaires. Il s'en est conservé un témoignage graphique fort rare, dans un hypc^éc chrétien de la fia Salara veius où une image d'un dessin malhabile et grossier représente le déboulonnement d'une statue de divinité paTenne3.

Une autre différence de Rome avec l'Orient, c'est que le paganisme n'y prit pas la même attitude provocatrice. En Orient, les mouvements des peuples chrétiens et les explosions de colère des moines contre les monuments de la religion païenne curent souvent pour cause les provocations des prêtres païens et de leurs adhérents. C'est à des mouvements de ce genre, au temps du fanatique patriarche Théophile, que le magnifique Sérapeum d'Alexandrie succomba en 391, mouvements qui ne furent qu'une réponse à l'agitation tumultueuse des païens. L'édit de Théodose qui ordonne la destruction du Sérapeum et d'autres sanctuaires d'Egypte ou d'Orient non moins immoraux, indique expressément comme la cause de ce sévère procédé les actes de farouche hostilité commis par les païens*.

Les renseignements que nous venons de donner sur les temples de Rome paraissent en contradiction flagrante avec certains passages des Pères de l'Eglise. Mais au fond, la seule chose oui ressorte de ces passages, c'est la grande satisfaction que les meilleurs dans l'Église éprouvent de l'écrasement total du paganisme. L'expression de leur enthousiasme aflTecte une forme oratoire et non pas historique ; " A Rome, toutes les idoles sont renversées ", s'écrie saint

■ Aurel. Symm., Rtlaiiones, 21 (éd. Meyer, Lipsiae, 1872, p. 28 et ss.; éd. Seeck dans les Mon, Germ. hist,, auel. antiq., VI, part, i, p. 259). Cf. Seeck dans les Prolégomènes de son édition, p. 56; Northcote-Kraus, p. 529.

' Zosime, Hist., V, c. 38, 41, p. 301 et 306.

3 Figure et commentaire dans Rossî, Bullett. archeol. erisi., 1865, p. 3-4.

' Sozomène, Hisl., VII, ig; Socraie, Hhl., V, 16; Godefroy, Cod. Theod., XVI, 10, 11.

Augustin dans un sermon au peuple'. Et saint Jérôme, dans ce style plein de vie dont il a le secret, s'exprime ainsi : " Le temple de Jupiter et les rites païens sont tombés, " " Le Capîtole doré est dans le délabrement de l'abandon ; la poussière et les toiles d'araignées recouvrent tous les temples de Rome ; la cité sort de chez elle et !a foule débordante du peuple ne fait que passer devant les sanctuaires à demi ruinés pour courir aux tombeaux des martyrs. Qui n'est pas entraîné à la foi par la sagesse, qu'il le soit du moins par la honte* ! "

A de telles exclamations il suffit d'opposer le célèbre passage du poète Claudîen qui flotte, lui, entre le christianisme et le paganisme. En 403, l'année même où saint Jérôme se laissait emporter à ce langage hyperbolique, il en fait l'exacte contrepartie, avec non moins, avec plus même d'emphase poétique. Il nous montre les temples païens se dressant majestueux à Rome, il ënumère les magnifiques constructions religieuses du Foritm et la longue file des statues d'airain des dieux et des héross, Jl faut donc entendre les passages cités ci-dessus et autres analogues des Pères de l'Eglise dans le sens non d'une destruction matérielle des temples, mais de la décadence morale du paganisme. Au reste, saint Jérôme lui-mi;me, avec toute sa connaissance de l'histoire, ne peut citer aucun exemple précis de destructions à Rome que l'expédition violente dirigée par le préfet de la ville Gracchus en 377 contre l'antre de Mithra dans la 7^ région urbaine. Nous en avons déjà parlé; ajoutons ici que Gracchus s'en tenait dans cette opération au texte de la loi ; ce n'était pas pur arbitraire, mats application des lois que jusqu'alors on avait n^Iigé à Rome d'exécuter 4.

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