‹ Historie de Rome et des papes au moyen ageChapitre 82 sur 165 · IV. — L'évoque de Rome patriarche et métropolitain · texte numérisé non relu

IV. — L'évoque de Rome patriarche et métropolitain

207. Dans le décret su.s-indiqué, Damase ne nomme avec lui que deux patriarches. Il ne connaît pas encore celui de Constantinople, et cette ville n'est qu'un simple évêché à ses yeux. Ce siège épiscopal qui ne pouvait guère se réclamer d'un lien historique étroit avec S. Pierre ou quelque autre apôtre, n'avait avant le transfert à Byzance de la résidence impériale, qu'une existence obscure et presque inconnue.

Damase ne connaissait pas davantage l'autre patriarcat cité plus tard, celui de Jérusalem. Sans doute Jérusalem ou Aelia Capitolina était déjà le siège d'un évêché célèbre; elle jouissait en Palestine, et le concile de Nicée le reconnut", de la " succession d'honneur"; mais ce ne fut que dans la première moitié du V« siècle qu'elle se constitua en patriarcat, et le concile œcuménique de Chalcédoine fut le premier à lui concéder le gouvernement des trois provinces de Palestine".

Au contraire le concile de Nicée de 325 cite, comme Damase, les deux patriarcats d'Alexandrie et d'Antioche, dans cet ordre, et leur reconnaît de vastes diocèses. Celui de l'évêque d'Alexandrie comprenait le diocèse politique d'Egypte, c'est-à-dire l'Egypte au sens étroit, la Libye, la Pentapole ou Cyrénalque et la Thébalde. La juridiélion patriarcale de l'évêque d'Antioche s'étendait sur le diocèse politique d'Orient avec ses provinces groupées en Syrie ou autour de cette contrée. Dans le même canon, le concile de Nicée nomme

' Can. 7 : i/itio ixoXoubiav i^; Ti(if,« if, 1 composition entre Antioche et Jérusalem. )ji,r,Tpo7idXt'. auîa(iiEv>>u Toû d'uctiou â;iui|ia':o^ Cf. Hefele, t. Il, p. 477 (trad. fr., t llli

' Sess. 7. On ciablii à Chalcédoîne une { p. 70).

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encore, du moins en termes généraux, les autres " éparchfes " ou grands diocèses d'Orient, dans lesquels, dit-il, les églises conserveront les privilèges dont elles jouissent à l'époque'.

C'est un point de grande importance que le concile œcuménique de Nicée désigne aussi le siège de Rome dans son décret II ne s'exprime point formellement sur la primauté et c'est une erreur de croire que cette primauté ait été confirmée on constatée k Nicée. Le concile n'avait point pour s'en occuper les mêmes raisons qui s'offraient pour les patriarcats. Le canon du concile relatif aux patriarcats d'Alexandrie et d'Antioche ne mentionne l'existence du patriarcat d'Occident qu'à titre de comparaison, quand il dit : " L'évêque d'Alexandrie (et par conséquent celui d'Antioche) aura pouvoir sur ses provinces, comme il arrive pour l'évêque de Rome "; c'est-à-dire, visiblement : les droits patriarcaux exercés par l'évêque de Rome le seront désormais aussi par ces deux évêques. Il y eut donc ainsi reconnaissance indirefte de la situation particulière de

Fig. 7S. Damue « értque > aur une inacriptioii de U caUcombe de Prétextât

l'évêque de Rome vis-à-vis de l'Occident; mais les Pères du concile de Nicée ne s'occupèrent point de la primauté de l'église de S. Pierre sur l'Orient et sur l'Occident.

En effet l'évêque de Rome est aussi patriarche et son diocèse patriarcal embrasse tout l'Occident, puisque dans ce vaste domaine il n'y a point d'autre dignité patriarcale; outre la primauté qu'il possède sur toute l'Église, il exerce donc vis-à-vis des évêques des provinces occidentales un pouvoir de direflion plus étroit, analogue à celui que les patriarches d'Orient exercent dans leurs provinces. -

Il y a quelque chose d'analogue pour l'évêché de Rome et les droits métropolitains en Italie. Toiit en étant primat de l'Église universelle, le pape n'en exerce pas moins les droits d'évêque sur la seule ville de Rome; de même il n'administre comme métropolitain ou archevêque que certains diocèses d'Italie,

' Canon 6 : xal i* tiïc àX).ai( titap/.i'au xà I t. I, p. 389 et suiv. (trad. fr., t. 1, p. 378 TtpEa^iii (KÛÏeaOïi ti'< (x/î.rislai;. Cf. Hefele, I el suiv.).

28o LIVRE I. CH. VI. ÉVÊQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. [N" ^ù^.

et les autres provinces ecclésiastiques qui confinent à celles de Rorae sont sous la juridiflion d'archevêques particuliers.

Le pape est ainsi, dans un ordre ascendant, évéque de Rome, métropolitain en Italie, patriarche d'Occident et primat de l'Ëgltse universelle'.

Quant au terme habituel par lequel les papes se désignent eux-mêmes c'est " évéque ". C'est l'usage dans leurs plus anciennes inscriptions et c'est en particulier avec cette épithète à'episcofius que nous rencontrons le nom de Damase sur les marbres des catacombes, qui rappellent les embellissements qu'il y a faits (fig. 78»X

Ces dignités diverses, qui se distinguent par le cercle où s'exerce leur aftion, se maintiennent en quelque manière pendant toute l'antiquité chrétienne. La dignité patriarcale de Rome surtout était si connue qu'elle servit de terme de comparaison au concile de Nicée pour affermir les patriarcats orientaux. Mais ces quatre dignités sont si étroitement liées qu'il est bien r^re qu'on en parle séparément On ne peut les considérer comme fondées chacune sur des titres juridiques distin6ls, leur seul titre commun est la succession de Pierre.

Aussi dans leurs décisions et décrets, toutes les fois qu'ils veulent faire valoir leur pleine autorité, c'est exclusivement du prince des apôtres, Pierre, que se réclament les papes et de la prééminence que le Christ lui a donnée, qu'ils exercent cette autorité à Rome, dans leur province ecclésiastique d'Italie, dans l'Occident, en Orient, hors des limites de leur propre patriarcat. Les lettres mêmes qu'ils nous ont laissées semblent à peine faire la distin6lion entre ces quatre degrés de leur autorité, du moins quand il s'agit d'en justi6er ta source. Dans la bouche des papes comme dans celle de leurs contemporains, c'est S. Pierre seul qui leur transmet toute leur puissance. Les évéques de Rome font pour ainsi dire corps avec S. Pierre. Mais leurs mesures se distinguent naturellement suivant les circonstances, selon qu'elles se limitent à Rome ou à la métropole, qu'elles s'étendent au patriarcat ou à l'Orient en même temps qu'à l'Occident C'est ainsi que nous avons des encycliques disciplinaires des anciens papes qui ne .s'appliquent qu'au clergé et au peuple de Rome, de simples lettres pastorales que l'on a trop souvent le tort de vouloir tranformer en lois générales de l'Église. Il y a d'autres encycliques et des décisions de synodes romains qui s'appliquent à tout le territoire métropolitain et à lui seul. Il y a aussi, en assez petit nombre, des publications et des a6les administratifs qui s'étendent à tout le patriarcat, et ce qui en explique la rareté, c'est que lorsqu'il se présente des affaires assez importantes pour intéresser dans son ensemble le vaste patriarcat d'Occident, les papes jugent habituellement préférable de s'adresser en même temps à l'Église entière.

Ces derniers décrets, applicables à l'Orient et à l'Occident, dont la lutte contre l'hérésie a rendu nécessaire la multiplication, forment la quatrième espèce, et la plus haute, des aéles du gouvernement papal. Dans tous ces décrets, quel qu'en soit le nom, les décisions doftrînales sont toujours sur le même

' Cf. Philipps, Kirckenreckt, t V, p. 709- 715; Hinschius, Kinhenrtcht, t. I, p. 111-

' La lîgure est empruntée \ une pbotogr.

de Parker. Les fragmenis oni été rassemblés

de cette façon sur le tombeau de Janvier, dans U catacombe de Prétextât. C£ Kraus, Roma sotierranea, %' éd., p. 9a. Pour l'accolement de l'épithèie episcopus au nom des pipes, cf. fig. 7'i 7*1 81.

[NozoS. IV. l'ÉVÊQUE de ROME PATRIARCHE ET MÉTROPOLITAIN. 281

rang que les autres mesures de gouvernement, et quand ils parlent des objets de la foi ou des mœurs, les papes ne le font pas, comme un maître ordinaire, d'une façon purement théorique, mais ils prétendent assujettir par leur autorité les fidèles à les accepter '.

208. Voici quelle était l'étendue territoriale du patriarcat de Rome, après la division de l'Empire au I V* siècle : il embrassait les trois préfectures d'Italie, des deux Gaules et de l'Illyric Orientale. La première comprenait les trois diocèses politiques d'Italie, d'Iilyrie occidentale, et d'Afrique; — la 2« les diocèses d'Espagne, des Sepiem Provinciae (Gaule proprement dite, Belgique, |ie et 2« Germanie, etc.) et de Bretagne; — la troisième que Théodosc I" avait attribué sous ce nom à'Iilyncum Orientale à l'Empire d'Orient, les diocèses de Macédoine et de Dacie =*.

Depuis Théodose I^, cet lUyricum oriental devînt pour le pape, à cause de la suprématie religieuse qu'il y exerçait, un objet d'attention particulière. La conséquence de l'attribution à l'Empire d'Orient de ces provinces fut que l'église grecque menaça d'attirer à soi la surveillance et le gouvernement des évéques qui s'y trouvaient Aussi pour protéger l'état de droit existant, Damase ou peutêtre son successeur Sîrice fut-tl amené à instituer le vicariat apostolique de Thessalonique. L'archevêque du lieu devenait le délégué du pape pour surveiller les grandes provinces d'IIiyricum oriental, situées dans le patriarcat d'Occident, et exercer la juridiélion pontificales.

Les successeurs de Sirice jusqu'au VII* siècle continuèrent de nommer des vicaires du Saint-Siège à Thessalonique. Ces vicaires contribuèrent puissamment, malgré l'affaiblissement croissant de leur autorité, à faciliter dans ces lointaines contrées la tâche du gouvernement suprême de l'Église et à y régler la vie ecclésiastique. Les différends et les complications ne manquèrent assurément pas, résultat nécessaire du voisinage; ce vicariat d'IIiyricum oriental formait notamment un obstacle au désir d'agrandissement du diocèse de Constantinople 4.

' Duchesne, Hber pont., t. I, p. cxxvu et suir. : Les décrets diseipUnaires et liturgiques. Sur les a^es du gouvernement, spéciaux au patriarcat, cf. Hefele, t. 1, p. 401 (trad. fr., t. I,p. 386eisuiv.).

' Le diocèie politique d'Italie, avec ses dixsept provinces, fut subdivisé au IV* siècle en deux parties : i. dioicesis suburbicaria, comprenant la Sicile, la Sardai^jne et la Corse; z. dioecitis annonaria ou d'Italie au sens étroit, comprenant la péninsule jusqu'aux pays de Pise et de Revenue. Chaque partie Hvait à sa t£te un vicaire : l'un résidait à Rome et s'appelait viearius in urbeoM urbis; l'autre résidait à Milan et s'appelait viearius Italiae. Rome avait en outre son praefeflus tirbi, dont les pouvoirs s'exerçaient sur la ville et sur la contrée enviromiantejusqu'au centième mille.

Cf. Marquardt, Romische StaaisverwaltuKg < 1873), t- '• P- Si ^( >"■*• ^^- Hefele. 1. 1, p. 400, 397 « suiv. {trad. fr., 1. 1, p. 387 et s.), sur l'ex-

pression fort discutée et mal choisie de Rufin, d'après laquelle le concile de Nicée aurait reconnu les eeclesiae suburbicariae comme étant sous la juridiflion de l'évêque de Rome. ^ Ep. Innocenta I ad Anysium Thessal.; et mi Rufum Thessal. c. i (Jaffë-Kaltenbrun-

< Les documents relatifs à la dépendance vis-à-vis de Rome de i'Illyricum oriental, se trouvent dans un procès concernant un évËque de ce pays, Etienne, qui se déroula en 531 à Rome (cod. vatic. 5751, X' s., provenant de Bobbio). En 1891 et 1892 Friedrich, de Munich (dans les Sitsungsbtrichtt de l'Académie de Bavière, phil. hist. Ktasse, 1S91, p. 771-887), et Mommsen (dans le Neues Archiv, t. XVIfl, p. 357-.158), ont prétendu voir un faux dans ce procès, Duchesne les a vi^rieusement réfutés : " L'histoire de l'organisation ecclésiastique dans I'Illyricum oriental restera, dit-il avec raison.

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Une trentaine d'années après la mort de Damase, un autre vicariat apostolique fut créé dans le Sud de la Gaule et l'archevêque d'Arles investi d'une délégation papale. L'institution subit bien des vicissitudes et ne fut assise positivement en droit que sous le pape Hilaire; sans donner d'ailleurs les résultats que les papes en avaient attendus, elle servit du moins à marquer plus nettement, plus fermement l'union avec Rome de ces provinces ecclésiastiques et à prévenir les dangers d'une séparation '.

En dehors de ces deux vicariats, l'Occident ne posséda jusqu'au Vit* siècle qu'un siège épiscopal auquel fussent soumises plusieurs provinces ecclésiastiques : Carthage. Nous trouvons dès le HI^ siècle Carthage élevée en dignité cl en puissance au-des.sus des provinces ecclé.si as tiques de l'Afrique septentrionale avec ses multiples évéchés et l'évêque de Carthage est en un sens le primat de l'Afrique du Nord, Mais l'autorité de l'église romaine y est trop prépondérante pour qu'il y puisse être question d'une institution analc^ue aux patriarcats de l'Orient. Rome au contraire n'avait cessé de diriger tout particulièrement ces régions dont la surveillance lui était facilitée par la proximité. C'est d'ailleurs de Rome que l'Afrique .septentrionale avait été conquise au christianisme, et si Carthage avait pu développer son autorité spirituelle sur toute l'Afrique romaine, elle le devait à sa situation qui en faisait le point de départ naturel pour la prédication de l'Évangile dans le pays ",

Sur bien d'autres points de l'Occident c'étaient encore les émissaires directs de Rome qui avaient fondé les églises et les avaient rattachées à la tête. Les missionnaires romains s'attaquaient d'abord aux grandes villes et commençaient leurs travaux aux sièges des administrations provinciales romaines. C'est par ces centres politiques que commençait régulièrement la conversion des contrées; et ce procédé facilitait l'ércflion de ces villes en métropoles pour les évêchés. C'est en effet la règle générale que les sièges archiépiscopaux se trouvent au même endroit que l'administration civile, que les provinces civiles et ecclésiastiques se couvrent ; mais c'est un étrange malentendu que de prétendre, comme on l'a fait quelquefoi.s, que c'est l'Etat qui a créé la puissance ecclésiastique et en a institué les détenteurs en son nom.

209. Jetons maintenant un regard sur les métropoles ecclésiastiques d'Italie et considérons la situation des papes comme métropolitains : la province ecclésiastique de Rome fut pendant longtemps la seule pour toute l'Italie; elle embrassait primitivement tous les évêchés du pays. Milan fut, après Rome, la première province ecclésiastique qui se constitua. Tandis qu'en Gaule et en Espagne on ne trouve trace du système métropolitain qu'à la fin du IV* ou au commencement du V« .siècle, la métropole de Milan est en pleine prospérité dès

is'.|u'à présent ".

(UItlyricuin cccUsiaslique , au t. I (1892), P- S3'>-SS° "ï* '3 ByxantiiUscke Zeitsckrifl; reproduit aux pp. 129-280 des Églises séparées Aa même auteur).

■ Grisar, Anaieâa h'omamt, t. I, diss. VIII, Rama t la ehiesa dei Franchi, n. 1 : I fiapi prima tkl secolo seslo, p, 333 et suiv. ; Gundlach, JVfiiis Arehiv, t. XIV (1889). p. 251 et 5uiv.; XV ',i8yo), p. 9 et suiv., 233 et auiv.;

Duchesne, Faslts épiscpaux, t. I (1893^.

ch. 2; W. Schiniii, Oer Vicariat von Arits, au t. -XII {1891) de \' Hisiorischts Jahrbucli, p. 1 et suiv., 245 et suiv.

' Uuchesne, Origirus du cullt ckrititn,^.\, les circonscriplians ecelésiastigues, p. 16 et sv. Cf. l'article Afrique de dom H. Leclercq dans le DiUionnairi d'archéologie chrétienne, de dom Cabrol, c. I, 9 3; fasc. III ((903) et l'oi"vr^e du même auteur sur l'Afrique déjà cilê.

No 209.] IV. L'ÉVÈQUE DE ROME PATRIARCHE ET MÉTROPOLITAIN.

le IV= siècle. Avec ses grands évèchés sufTragants, la ville forme comme une seconde Rome au temps de S. Ambroîse, à l'époque où elle sert de résidence aux empereurs d'Occident. L'étendue de la province de Milan concordait avec le vaste diocèse politique A'Ilalia annonaria; c'est dire qu'elle comprenait la partie supérieure de la péninsule, avec, au V" siècle, la Rhétîe première".

Au commencement du V* siècle, la province de Milan se disloqua et donna naissance à la métropole d'Aquilée pour les évêchés du nord-est de l'Italie, et peu après à celle de Ravenne pour les évêchés formant le sud-est de cette trop vaste province. Dans l'Illyricum occidental Salona (Spalato en Dalmatle) devint le siège d'un autre archevêché, fort important ".

Rome conservait tout le reste de l'Italie et les îles; ce n'est que pour la Sardaigne que s'établit avec le temps un siège métropolitain à Caralis (Cagliari); du moins Grégoire le Grand donne à l'évêque de Caralis le titre de metropolita et parle de droits anciens attachés à ce titre 3,

Les évêchés suffragants de Rome étaient nombreux, surtout dans l'Italie du Sud et chaque diocèse était en général assez peu étendu comme dans l'Afrique du Nord. Ils se distinguaient par là des évêchés de l'Italie septentrionale et surtout du reste de l'Empire d'Occident, où des raisons particulières avaient conduit dès le commencement à instituer des diocèses peu nombreux, mais vastes. C'est à ces petits diocèses de l'Italie centrale et méridionale, par exemple, qu'appartenaient la plupart des 60 évêques que le pape Corneille en 251 réunit à Rome en concile 4.

On connaît surtout deux droits essentiels au métropolitain : il donnait la consécration à tous les évêques de sa province et il pouvait les convoquer à des conciles réguliers ou extraordinaires; c'est pour cela qu'on désigne souvent l'ensemble des suffragants de Milan, de Ravenne, de Rome même sous le nom d'épiscopat de l'ordination {ordinatio) de l'évêque de Milan, de Ravenne, de Rome, ou sous celui de " concile " ou " synode " de tel métropolitain ; ils s'appellent " ses " évêques.

A Rome le pape consacrait personnellement "ses "évêques tel ou tel dimanche de l'année s. Pour les conciles provinciaux ordinaires, on suivait primitivement à Rome la règle observée ailleurs, de les tenir à dates fixes deux fois dans l'année ^; mais dans la pratique la règle souffrait des modifications, exigées surtout par le nombre de cas extraordinaires qui rendaient nécessaires à Rome les réunions d'évêques.

Il ne faut pas perdre de vue que celte double fonfiioii du métropolitain, — consécration des évêques, et convocation à des conciles — n'était guère

' Sur Vllalia annonaria, voir p. 181, n. 2; sur Milan, Duchesne, Origines, p. 30 et suiv. he siège principal de la Rkaetia prima était Coire.

'Au VI* s. on trouve rattachés au siège d'Aquilée la Rbaetia secunda (Aug-sbourg), le Noriciim (Tiburnia), la Savia (Emona), la l'annonia prima (Scarbantia). On ne trouve pas trace du système métropolitain dans ces provinces et dans la Rhétie première, avant la séparation de ces contrées d'avec l'Einpire romain; et c'est aussi le cas pour la Bretagne. En Gaule et en Espagne il fut introduit

à la tin du IV* s. ou au commencement du V° (Duchesne, ibid., p. 31).

^ Refflitr., 1. IX, n. 201 aux évêques de Sardaigne; JafTé-Ëwald, n. 1729. 11 est vraisemblable que l'évêque de Caralis n'av<»it pas la plénitude des droits métro-

'Eusèbe, /fijAccr/., 1. VI, c. 43.

5 Duchesne, Liber ponlif., t. I, p. CLV.

' Concil. Nkaen., c. 5 ; Canon apcsl., 38 (36); Hefelc, I. I, p. 38; (irad. fr., 1. I, P- 377) i Candi. Chaictd. c. 19; Concil. Aga- Iktnte (506), c. 71; Concil. Auril. (533), c. a.

a84 LIVRE 1. CH. VI. ÉVÊQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. [No 2!a

séparée par le pape des fonélions analogues qu'il exerçait comme chef de l'Occident chrétien et même de toute l'Église. C'est ainsi qu'on voyait souvent prendre part sans distinflion aux consécrations des évêques étrangers, non italiens, venus exprès à Rome, soit qu'ils fussent destinés i des si^es déjà existants, soit qu'on se proposât de les envoyer comme missionnaires dans des régions encore païennes. Presque toujours ce sont des évêques de ce genre auxquels fait allusion la formule ordinaire employée par le Liber pontifictUis en parlant des consécrations épiscopales faites à Rome ; " Le pape consacra pour différents lieux {^w diversa locà) tels et tels évêques ".

II arrive aussi souvent que dans les synodes provinciaux de Rome s'exerce la primatte du pape sur l'église universelle; c'est le cas quand on voit à ces simples synodes quelques évêques italiens prendre des décisions sur les affaires de contrées éloignées. Les décrets les plus graves, d'une importance universelle, même sur des questions dogmatiques, sont souvent rendus dans ces pauvres petits conciles provinciaux. En règle d'ailleurs, les évêques étrangers présents à Rome étaient appelés à prendre part à ces conciles romains ; et il n'est pas rare de rencontrer dans les souscriptions des moins importantes même parmi ces assemblées des noms à l'allure étrangère, qui révèlent la présence d'hôtes lointains. Leur présence même donne plus d'importance à l'assemblée; car ils expriment cecaraflère d'universalité qui revêt les moindres aftions épiscopales des papes, par suite de la dignité de 3. Pierre et du nom de la première métropole religieuse',

?I0. Souvent aussi nous trouvons dans les souscriptions des conciles provinciaux de Rome les noms des métropolitains italiens : Milan, Aquilée, Salonc, Ravenne, Caralis. De ces cinq archevêques, celui de Ravcnne était le seul qui fût assujetti, semble-t-il, d'une façon régulière à prendre part au synode convoqué par le métropolitain de Rome; il avait avec le pape des relations particulièrement étroites. Simple siiffragant d'abord de la province ecclésiastique de Rome, il avait été élevé au rang de métropolitain ; sa proximité de la ville était cause qu'il avait conservé beaucoup de son ancienne dépendance. C'était à Rome qu'il recevait la consécration, après examen des aftes de l'éleflion.

Peut être le métropolitain de Caralis était il d'abord dans les mêmes conditions pour sa consécration et son assistance au concile. Au contraire les archevêques de Miian, d'Aquilée et de Salone n'étaient habituellement pas consacrés par le pape même. I! suffisait que leuréleélion, faite régulièrement, fût approuvée à Rome ; après quoi les évêques de chaque province pouvaient procéder sans délai à la consécration de leur nouveau chef.

Les métropolitains d'Occident, dont les provinces étaient plus éloignées, étaient dans un autre rapport de dépendance et de subordination au pape. Aussitôt l'élection et la consécration faites, ils notifiaient au pape leur introni. sation et en recevaient des lettres où s'exprimait et s'affirmait la communion religieuse. Les évêques enfin, qui n'étaient point réunis en province, reconnaissaient simplement, si l'on veut, le pape comme métropolitain ou supérieur immédiat; dans un cas de ce genre Grégoire le Grand dit : Tel évêque est

'A Constaatinople, les synodes auxquels i fvjnt^cù'i' (Hefde, t. 1, p. 4; trad. fr., t. 1, panicipaient les év£quei occasionnellement p. 6). A Rome nous trouvons le nom analoptésents dans la ville, s'appelaient oùvoSoi 1 gue de " synodes domestiques ".

No 211.] IV. L'ÉVÊQUE DE ROME PATRIARCHE ET MÉTROPOLITAIN. 285

SOUS le siège de Rome : car " le siège apostolique est la tète de toutes les églises " ».

Si l'épîscopat d'Occident était régulièrement rattaché à Rome par l'intermédiaire de ses métropolitains, l'Orient avait comme témoignage régulier et durable de son union avec Rome le commerce épistolairc, que les patriarches échangeaient avec le pape dès leur exaltation. Ils lui adressaient leur " synodica ", c'est-à-dire la lettre écrite à leur premier synode, en notification de leur éleélicm et en témoignage de communion et d'amitié. Pour le reste, leurs rapports avec Rome n'étaient qu'accidentels ; l'Orient chrétien réclamait l'aide du pape, quand il en était besoin pour les intérêts de l'unité. Mais sans attendre qu'on Ht appel à lui, le pape intervenait en cas de nécessité, s'adressant non seulement aux patriarches, mais direfïement aux métropolitains et aux évéqucs. Les papes avaient coutume, aussitôt après leur intronisation, d'envoyer aux patriarches leur "synodique". En réalité, il suffisait en soi et pour soi de cette simple lettre et de la réponse des patriarches pour assurer l'union de la tête de l'Église avec les membres éloignés de l'Orient.

Par suite de la subordination aux patriarches des métropolitains et k ceux-ci des simples évéques, cette communication entre le pape et les patriarches faisait pénétrer dans tout le corps de l'Eglise orientale l'artère vitale du lien ecclésiastique avec te siège du prince des apôtres.

211. Ce serait folie aujourd'hui que de vouloir admettre avec quelques théolt^ens de jadis, qu'en ces âges antiques le gouvernement de l'église romaine présentait la force de centralisation qui est devenue la caraéléristique de temps postérieurs. Il en fut tout autrement et il fallut une lente et séculaire évolution dans la vie des nations et dans les conditions de l'Eglise pour que les choses en vinssent au point que l'autorité suprême de l'évêque de Rome, dans son exercice régulier et ordinaire, se fit sentir plus souvent aux évêques et pour que le rôle des intermédiaires entre la papauté et les membres de l'épiscopat devînt plus limité. Il est des cas cependant, aux jours de grand danger pour l'Église universelle, où, dans l'exercice extraordinaire de leur autorité, les papes, même dans ces temps reculés, tiennent les rênes du gouvernement avec une fermeté qui ne permet guère de distinguer entre les époques.

S'il y avait exagération de la part des érudïts anciens, plus théologiens qu'historiens, et dont la bonne foi s'abandonnait à des documents faux, à vouloir reconnaître chez les premiers évêques de Rome le plein développement de la primauté dans l'exercice habituel des fonctions, ce n'est pas une conception moins fausse en sens inverse qui a trouvé de nos jours assez de faveur et à laquelle Gregorovius a donné son expression dans les phrases suivantes, inspirées non par la vérité historique mais par la polémique et qu'il faut juger à la lumière de nos explications antérieures sur le rôle des papes dans la question arienne, sur l'énei^ie et sur la libre autorité qu'ils déployaient au temps de Damase.

" L'évêque de Rome était (c'est du commencement du V« siècle que parle Gregorovius) un homme que sa situation mettait en vue, mais qui demeurait un simple prêtre, institué par l'Empereur, et son humble sujet. On ne connaissait pas encore la distinflion de l'Église et de l'Empire, de la puissance temporelle

'A letU apostelica, quat omnium eccUsia- 1 Registr.,\. XIII, n. %o: loanni defensori tutili ruiit capul esl, corna. ,. dirimenda futral. \ Sfiatua, p. 416 {éd. S. Maur, I. XIII, n. 4;)-

286 LIVRE 1. CH. VI. ÉVÉQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. [N^ZII.

et de la puissance spirituelle". "Ces prêtres romains, dont les aflions, jusqu'à un moment assez avancé du IV= siècle, restent couvertes d'un voile obscur, vivaient et agissaient cachés et sans éclat à l'ombre de l'Empire; et jusqu'HU V= siècle, jusqu'à Léon h', le siège de Pierre ne fut pas occupé par un seul évêque ayant quelque importance ou quelque grandeur historique", " Les successeurs de Pierre " {" légendaire fondateur de la communauté romaine ") " s'efforcèrent, avec une ténacité bien romaine, à conquérir au siège épîscopal qu'ils occupaient au Latran la prééminence du siège apostolique et à leur église la primatie sur toutes celles de la chrétienté ". Il est regrettable que Gregorovius ait fait de ces phrases, dans son Histoire de Rome, le point de départ de son exposition '.

Le dernier historien protestant qui se soit occupé de Damase trouve l'origine d'une papauté dotée d'autorité sur les églises dans la nomination par Valentînien I"" de Damase comme "juge suprême des ëvêques". Mais cette "nomination" impériale n'implique pas à ses yeux une autorité qui s'étende sur l'Eglise entière. Elle eut pour effet de faire de Damase simplement " le chef du plus haut tribunal ecclésiastique de l'Empire (d'Occident) ", d'accomplir eu Occident la " séparation entre la juridiélion ecclésiastique et la juridiflion civile" et d'ouvrir ainsi les voies à une future primatie. C'est faire étrangement abstraélion de tous les travaux sur les temps primitifs, de tous les documents historiques anciens sur la papauté et l'Église".

Au XVI« siècle les centuriateurs de Magdebourg ont décrit plus radicalement encore l'opération qui aurait fait sortir de la puissance temporelle des empereurs la puissance spirituelle de Rome.

Cette œuvre célèbre, écrite sous la direflion de Flacius I llyricus, pour servir d'apologie historique au luthéranisme, ne présente ni Damase au IV= siècle, ni même, suivant l'usage commun, Léon le Grand au V", mais seulement Boniface III au VU* siècle comme te premier que la grâce impériale ait invesri de la primatie. Phocas, ce prince vicieux et cruel, aurait poussé l'iniquité jusqu'à déclarer évêque œcuménique l'évêque de Rome, Boniface III, un monstre comme lui. Il aurait fallu "de violents efforts" pour faire atteindre le but à Boniface. Et c'est ainsi que " l'antcchrist " aurait été établi " dans la maison du Seigneur".

Empruntant la langue de Luther, les centuriateurs distinguent l'antcchrist qui s'insinue en secret et celui qui règne ouvertement. Le premier a laissé "dès le premier siècle après le Christ " des traces sinistres de son cxistenca Ce n'est pas à proprement parler une personne, c'est tout un royaume qui peu à peu, à la sourdine, s'installe dans la grande ville de Rome par l'opération et les mensonges du diable. Il fallut qu'il vint un scélérat comme Phocas pour réaliser l'idée de l'antechrist dans la personne des papes. Quand depuis Phocas l'antechrist eut commencé son règne visible dans l'Église, Il y eut en dehors d'elle un autre antechrist : c'est Mahomet, disent les centuriateurs, qui six ans seule* ment plus tard parut en Arabie. Il y a pour eux un parallèle qui s'impose entre le paj>e de Rome et le prophète Mahomet.

■ Gestkichtf der StadI Rom, 4" éd..

' M Rade, Damasus, Bisckof von Rom, ',in Beitrag tur GesckickU der Anfange des

romiscktn Primates (Freiburg i, B., 1881), p. 29, 161. Cf. mon compte-rendu au 1. VIII (1884) de la Zeitsckriftjûr katholischt Thtelogie, p. 190 et suiv.

No 212.] V. EMPIkE ET PAPAUTÉ, L'ÉTAT ET L'ÉGLIKE. 2S7

Enfin pour faire impression sur beaucoup de lefteurs, les mêmes écrivains racontaient qu'à l'époque où, sous Phocas, Boiiifacc III conquit la primauté, " il parut au ciel une comète visible partout par son éclat ardent; brillante invitation, poursuivent- ils, à contempler des yeux et de l'esprit la vérité de la parole divine et à connaître que seul le Christ qui règne au ciel est la tête de l'Église et le détenteur de la primauté"; et ils font remarquer le profond mystère de la mort misérable et lamentable qui frappa les deux compères, Boniface de Rome, détenteur de la puissance papale, et Phocas de Constantinople, qui en fut l'impérial fondateur'.

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