V. — Empire et papauté, l'État et l'Église
212. Les sources historiques éclairent pleinement les relations des empereurs chrétiens et de la papauté depuis le IV" siècle.
Dès Constantin les empereurs reconnurent la distinflion fondamentale entre l'aftion spirituelle de l'Église et la puissance civile de l'Etat. Toute l'époque était pénétrée de cette idée et des centaines de voix proclament que l'Église, uniquement fondée pour le salut des âmes, poursuit un tout autre objet que l'État, n'emploie pas les mêmes moyens à la conservation de son existence et compte sur des forces différentes et plus hautes pour exercer son aftion propre sur le cœur et l'esprit des fidèles.
Dans l'espace, c'est naturellement à l'intérieur de l'État que se développa l'Église. L'Empire romain avec ses divisions, son administration, son droit fut comme l'échafaudage dans lequel se dressa la nouvelle institution, d'origine céleste. Echafaudage et constru^ion ne sont point la même chose : celle-ci repose sur ses fondements propres et indépendants et ne se sert de l'autre que comme d'un étai pour se dresser dans l'air. Ainsi de l'Église : société parfaite, elle s'éleva indépendante. L'Empire devenu chrétien reconnut, — et ses lois expriment cette pensée, une dignité plus haute à l'Église qu'à lui-même, à cause de son origine divine et de son divin objet; le spirituel, disait-on, a préséance d'honneur sur le matériel, l'éternel sur le temporel, le ciel sur la terre. Aussi le monogramme du Christ et le signe de la croix prennent une place d'honneur sur les monnaies impériales (fig. 79»).
Des soldats armés protègent le monogramme devenu l'ornement du labarum, ou bien une Victoire le montre triomphalement sur son bouclier. La croix plane au-dessus du vainqueur, surmonte le globe terrestre, est présentée aux peuples chrétiens par la Vifloire chrétienne sous l'aspefl d'un ange ou brille sur la couronne du souverain.
Au temps de Damase un édit impérial, sur lequel nous devons insister, proclama en termes exprès le droit de l'Eglise à la liberté de son administration.
■ Centuria VII, p. îi, 2î8, ,179 sur Phocas et Boniface 111; cent. I, p. 3,435 et sv. suri' Antechristi Vil, p. zi sur Mahomet. L'histoire de la comète devint un sujet de prédileiflion. Cf., par ex., Joannes Wolfius, LtHiones
riateurs relativemeni à l'ancienne papauté, cf. Niemôller, Mathias Fiadus vnd der fiadanische Geist der ailern protestantischeH Kirchenhtslori^y au t. Xll (1888), p. 75-115 de !a Zeilsckrift Jtir kai/i. Théologie.
morabilti {%' éd., Fiancof. ad Moen., 1671). 1 ' Kraus, Gesch. dtr ehristl. Kunst., t. 1,
t. 1, cent VII, p. 143 : Ezarsit comtta in I p. 491, fig. 370-372; Reaieneyelopàdte dtr
coelo... iubens veriialein verbi divini ocuiis 1 ckrisll. AUerthiimtr. t. 11, pag. 445, fig.
et mtnte intueri, etc. Sur les idées des centu- I 177-281.
288 LIVRE I. CH. VI. ÉVÊQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. [N» 212.
Un grand concile en Illyrie avait condamné la doftrine de Macedonius contre la divinité du Saint-Esprit et décrété des lois sur l'établissement des dignitaires ecclésiastiques.
C'est cette décision dont l'édit impérial enjoint l'observation aux évêques d'Asie. Il rappelle la parole du Christ, proclamation solennelle de la séparation des deux pouvoirs : " Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu". Aussi Valentinien désignc-t-il les détenteurs de la puissance ecclésiastique sous le nom de " fonflionnaircs du grand Roi ". C'est eux seuls qu'il faut écouter dans les " honneurs à rendre au grand Roi ". " On ne doit pas dire, ajoute-t-ii : Nous honorons celui qui gouverne cette terre". Allusion évidente au coempercur arien Valens et à son parti "Pourquoi, dit-il à ces hérétiques,
F^. 79. Monogrumne dn Cbrist et Croix mir des a
9 de l'empire r
Monnaie de Canitantin.
Monmie de Gnti«o.
Monnaie de Valenti
Monnaie d'Aelîa FladIU.
Monnaie de Licinia EiidoiiL
abusez-vous de l'autorité impériale pour persécuter l'Église et les évêques fidèles? " Les membres de l'Église doivent être libres. " En même temps qu'ils observent les lois de l'État, ils mettent leur zèle à servir le Roi du ciel. Ils ne se révoltent pas contre les ordonnances impériales; ils paient exaflement les impôts; leurs prières nous conservent la paix à nos frontières et empêchent à l'intérieur le malin ennemi de pouvoir nous nuire". Enfin il déclare communiquer les décisions du concile à tous les évêques pour qu'ils y obéissent '.
Tel est le langage de l'Empire chrétien. Le Christ que les monuments de l'art représentent comme seigneur et juge souverain') est reconnu comme légis-
'Thiodoret, //iit. mcI , 1. IV , c. 7;Migne, P. Gr. , t. LXXXn,col. 1 134 et i. Les membres du clergé sont appelés SioixiiTxi toG ^t-jiï.r.'i
Pxaalw. Sur le concile, cf Hefele, 1. 1, p. 741 (irad. fr.,t. II, p. 123)- * Voir par ex. un sarcophage chrétien du
No 212.] V. EMPIRE ET PAPAUTÉ. L'ÉTAT ET L'ÉGLISE. 289
lateur dans la vie publique. On n'entend s'élever là-contre de con traditions que lorsque des troubles et des malentendus passagers détruisent la paix entreles deux pouvoirs ou lorsque la passion mal conseillée d'empereurs, d'un Valens ou d'un Constance, vient au secours de l'hérésie.
Une parole épiscopale, celle de S. Ambroise de Milan, marque excellemment pour les temps qui suivent la véritable situation de droit Elle se trouve dans la lettre, écrite par lui au nom du synode d'Aquîlée aux empereurs Gratien, Valentinîen H et Théodose.
Les empereurs, dit-il, ont prêté leur concours à la tenue du synode. Dans la plénitude de leur puissance, les princes de l'Eglise y ont rendu leur jugement contre les évéques hérétiques. " Honorez, leur dit-il, la dignité de ces princes de l'Église, honorez le divin auteur de votre propre dignité impériale, en refusant désormais de reconnaître les évêques déposés et en ne leur permettant pas le retour dans leurs églises. Commandez le respeél envers l'Église; vous commandez en même temps le respeft envers vos propres lois " '.
Dès la mort de Valens (378), l'empereur Gratien avait rendu une loi remarquable sur l'attribution des églises aux orthodoxes. Devenu seul mattre de l'Empire, il voulait, dit Théodoret, en rétablissant la paix de l'Église "offrir au Seigneur les prémices de son règne". Il ordonna le rétablissement de tous les évêques catholiques chassés par les ariens. Un autre décret, comme celui d'Aurélien que nous connaissons déjà, déclarait que " les bâtiments du culte devaient être livrés à ceux qui se trouvaient dans la communion de l'évêque de Rome Damasc " ".
Gratien confia à de hauts fonélionnaircs l'exécution de ces ordonnances sur les monuments. Nous avons des renseignements fort caractéristiques sur ce qui se passa dans cette occasion à Antioche. Deux évêques s'y présentèrent devant le duc Sapor, envoyé de l'empereur, affirmant l'un et l'autre être de la communion de Damase. Mais quand on leur fit subir un examen doélrinal, les deux candidats à l'évêché se trouvèrent fort embarrassés, du moins au dire de Théodoret, pour prouver leur accord avec le siège romain, et ce fut le motif de leur exclusions.
Quand Gratien se fut adjoint Théodose pour le gouvernement de l'Orient, celui-ci promulgua son fameux décret portant reconnaissance de l'indépendance et de la dignité des chaînes ecclésiastiques. Il y exprime le souhait d'une renonciation de tous à l'arianisme pour embrasser la foi transmise aux Romains par l'apôtre Pierre et défendue par Damase de Rome et Pierre d'Alexandrie. On sait qu'à ce moment Pierre d'Alexandrie se faisait le champion des décisions de Damase; Damase avait sauvé son siège d'Alexandrie, le premier de l'Orient, et au temps de son exil l'avait accueilli à Rome, raffermi et consolé 4.
IV' siècle dans de Ross! i.BulL arch. crist., 1871, p. la?, pi. 6; Kraus, Gtsch. der ekrisU. KuHst, t. I, p. ijS. L'explic&tion qui veut y voir le Qiri(t ^ douze ans au milieu des douleur* du temple, est in^idmissible à nos yeux. Les deux scènes du haut sont empruntées à l'histoire de Jonas; à l'une est ajouté l'épisode de Noé et de la colombe dans l'arche. Dans les figures d'angle, de Rossi voit non le portrait des défunts, mais d'un côté
l'apôire Pierre, de l'autre un évéque de Pé> rouse, soit Brice, soit Hercule, que la tradition rattache tous deux à S. Pierre.
'MansJ, Coll. Concil., t. III, p. 6i5etsuiv.
' Ltge lata, gua iubebal, tum eieSos in exsilium pasiores redirt grtgibusque suis rtstitui^ lum sacrai aedes Us Iradi qui Damasi communionem ampUnerentur. (Théodoret, 1. V, c. 2.)
^Jbid, c. 3-
* Cod. Tktod., l. XVI, lit. 1, c. I, a.
Histoire de Rome -
290 LIVRE I. CH. VI. ÈVÊQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. [N" 213.
Un autre édit impérial du temps de Damase, le dernier à signaler dans son histoire, exprime la conception impériale de l'indépendance des tribunaux ecclésiastiques. II émane de Gratien et de Valentînien II colleflivement
On y renouvelle solennellement la reconnaissance faite par Constantin le Grand de l'autonomie des évêques dans leurs décisions judiciaires concernant le clergé; déclaration provoquée par les intrigues du pseudo-évêque Ursîn et de son parti contre Damase à Rome. Pour mettre un terme à l'ingérence illégitime des fonftionn aires impériaux en faveur d'Ursîn, on confirme l'antique règlement qui attribue exclusivement " au chef de la religion et à ses collègues " la décision en matière religieuse; "qu'on ne fasse pas au sacerdoce l'injustice de laisser un juge laïque s'arroger, comme il arrive facilement, le droit de juger leurs litiges " ; il faut accepter la condamnation (ecclésiastique) prononcée contre Ursin et sa seéle, séparer de lui au besoin par la force ses adhérents, prêtres ou évêques, et " laisser à l'évêque de Rome le jugement des évêques des autres églises "'.
Un synode tenu à Rome sous Damase (380) enregistre avec joie ce décret et déclare qu'il " remplit dans l'esprit divin le précepte des saints apôtres " et que c'est de la part des souverains un " hommage rendu à l'Eglise fondée par Dieu". Les empereurs firent une bienveillante réponse à la lettre du synode, répétant de la façon la plus expresse, que le motif qui leur a inspiré ce décret est la vénération qu'ils doivent et rendent i la religion».
Et c'est à cela que se réduit le décret dans lequel le biographe de Damase prétend trouver la fondation de la primatie romaine.
Il en va de même de toutes les autres ordonnances de la puissance civile en faveur de l'autorité de l'Église ou même de la primatie; elles ne sont jamais que la reconnaissance d'un droit antérieur de l'Église, bien loin d'être la transmission, la délégation à l'Église d'un nouveau droit. Souvent on y lit textuellement que le pouvoir spirituel, la prééminence des papes doit son établissement à une main plus haute, à celle de Dieu, et que le droit sur lequel ils reposent échappe ainsi à l'influence du pouvoir temporel.
213. L'importance fondamentale de ce point pour toute la suite des temps que nous avons à étudier nous justifiera d'alléguer encore ici deux édîts impériaux de dates quelque peu postérieures.
Une constitution célèbre, promulguée en Gaule le 6 juin 445 par Valentinien III pour appuyer les décisions de Léon le Grand contre Hilaire d'Arles, commence par une allusion formelle à l'indépendance du pouvoir suprême de l'évéque de Rome, pouvoir fondé, déclare-t-il, sur le choix fait par Dieu de S. Pierre, et accepté avec joie par l'universalité des fidèles. Toute attaque contre l'autorité du siège de Rome est une aftion déclarée illicite par la loi de l'Empire.
sacerdales de iouidotibus voluit iudicart.
* four la lettre du synode, voir la note précédente : l'empereur a rendu un décret quoi divino minisUrio plurimum déférât.
Réponses de Valentinien et de Gratien :
Mansi, t. III, p. 634; ils ont été guidés par comprenait autrement que Rade; il dit : 1 \^ religio quant nos iure veturamur.
' Lettre du concile de Rome (380) à Gratien (Mansi, t. III, p. 634) ; Saiiaorum apostolomm... servantes... praeceptum statuisiis... til de reliquis ecctesiarum sacerdotibui episcopiis romanus Aaieret examen. Ce sont les termes du décret dans lesquels Rade " voit l'était '' de la primatie. S. Ambioise le