IX. CONDITION DOMESTIQUE DE LA PAPAUTÉ
i la sefte des Lucîférîens. Il y eut à cette occasion de sanglantes émeutes populaires qui souillèrent jusqu'aux églises et qui jetèrent une ombre de tristesse sur le gouvernement du pontife régulièrement élu Damase, Le même Ursin fit de nouveau cabale avec son parti lors de l'éleftion de Sirice. Dans les deux cas le pouvoir impérial protégea le vrai chef de l'Église '.
Plus tard, quand Boniface l" fut élu, il vit l'ambition et l'esprit de parti s'attaquer à lui et lui susciter de profonds embarras. Selon l'usage d'alors le clei^é romain avait fait l'éleftion avec l'approbation du peuple et des grands de la ville. Soixante-dix prêtres environ souscrivirent l'afle de l'éleélion. Boniface fut consacré en présence de neuf évêquos de diverses provinces présents 4 Rome. Cependant son concurrent, l'archevêque Eulalius, avait commencé ses afles de violence pendant les cérémonies mêmes faites pour l'âme du défunt pontife. Eulalius sut amener, peut-être par des menaces, l'évéque d'Ostie à lui donner la consécration et une sorte d'intronisation papale. Possesseur du plus grand diocèse voisin de Rome, l'évéque d'Ostie avait déjà le privilège de donner la consécration à l'évéque de Rome; seul il imposait au nouveau pape le pallium. En règle les évoques d'Albano et de Porto prenaient part avec lui à la consécration. Mais en dépit des cérémonies accomplies par l'évéque d'Ostie, Eulalius ne put se faire reconnaître. 11 était considéré comme un intrus. L'empereur Honorius se prononça contre lui et le fit poursuivre pour infraélions répétées aux lois».
Dès lors et pendant tout le cinquième siècle, rien ne vient plus troubler les élections pontificales. Ce n'est qu'à la fin du siècle que les souverains germaniques sont causes de nouveaux désordres en venant, sous l'impulsion d'influences ariennes ou byzantines, s'immiscer dans les élevions.
227. L'éclat d'ailleurs qui de bonne heure entoura l'évéque de Rome, était un sujet de tentation pour les membres du haut clergé animés de sentiments mondains et excitait leur ambition. Il était dans le cours naturel des affaires humaines que des mobiles impurs tissent parfois briguer la plus haute des dignités ecclésiastiques.
A la dignité spirituelle correspondait une situation temporelle chaque jour plus importante qui en était comme le corollaire indispensable.
L'évéque de Rome se voyait mêlé à mille affaires civiles et politiques de cette ville et de l'Italie. La législation séculière non seulement autorisait, mais réclamait cette influence en imposant aux évêques du royaume une rigoureuse participation aux affaires civiles. On leur laissait la protcflion des malheureux et des abandonnés; ils avaient en outre juridiflion sur le clergé et tranchaient les litiges entre clercs et laïques, puis entre toutes les parties qui recouraient librement à eux, même en matières civiles. Le bras séculier se tenait à leur disposition pour l'exécution de leurs sentences, mais ils s'abstenaient de toute part aux jugements entraînant la peine capitale. La loi leur accordait dans une certaine mesure la haute surveillance de l'administration politique et de la justice, et le contrôle de la gestion des finances municipales.
' Valentinien I eut l'éleaion de Sirice (*£>. ad Pim'attam) : Quoniam religiosum Siricium antistitem sanSitalis praeesse sacerdolio sic volueruni, ut l/riinum in^rotntm acclama-
tionibus •niotarent, nostro cum gauiUo raliii episcopus ipse permantal.
' Voir ses édits dans Baronius, nn "■ 30. 33-
3l6 LIVRE I. CH. VI. ÉVÈQUES ROMAINS JUSQU'A LA FIN DE L'EMPIRE. (N" 227-
A cette époque de décadence les organes dirigeants de l'État se rendaient bien compte du peu de fond qu'ils devaient faire sur leurs propres fonélionnaîres. La conséquence en fut un accroissement de droits et d'autorité pour l'épiscopat dans tout l'empire et surtout dans l'Italie, plus éloignée du centre administratif.
Il devait notamment en advenir ainsi pour les évêques de Rome.
Nous en avon.s comme une image dans l'évêché de la résidence impériale de Milan. On nous montre S, Ambroise dans l'audience quotidienne qu'il accordait à l'instar de tous les évêques, assiégé de gens de tous états, qui lui présentaient les requêtes les plus variées, même sur des objets purement temporels, lui soumettaient leurs demandes et leurs litiges. Le sentiment de justice intègre et pleinement désintéressé qui l'animait, sa longue expérience des affaires faisaient que tous voulaient avoir recours à lui. On peut se figurer quelque chose d'analogue pour l'évêque de Rome, surtout quand il possédait quelque autorité personnelle, qu'il sortait d'une famille sénatoriale ou avait rempli quelque fonftton civile avant d'entrer au service de l'Eglise.
Le chef spirituel de Rome bénéficiait également du charme exercé par le nom de la ville. Le seul fait d'y remplir des fondions publiques vous donnait naturellement un crédit décisif dans toute l'Italie. L 'éloigne ment de la résidence impériale et l'absence de la cour curent pour effet de faire du pape le point vers lequel se tournaient tous les yeiix, à la ville et dans la campagne. Nous avons déjà vu des papes s'employer dans d'importantes affaires politiques, dans des ambassades pour le bien de Rome et même de l'Italie.
En outre de riches donations territoriales vinrent constituer un fonds matériel à l'épiscopat romain; peu à peu s'augmentèrent ces groupes de "patrimoines" dont les papes appliquaient en grande partie les revenus aux ceuvres de bienfaisance. Peu à peu c'est l'Église qui prit à Rome la charge des pauvres et des nécessiteux. l'uis une évolution naturelle la fit charger de tout le système de l'aumône, qui naguère incombait à l'État; et, comme nous le verrons, dès le Vl^ siècle, les lieux et places de l'antique frumentaiio devinrent les lieux réguliers et officiels des distributions d'aumônes par le pape.
Que l'on ajoute à la considération qu'attiraient aux évêques de Rome toutes ces occupations séculières, la richesse et la noblesse avec lesquelles étaient décorées les églises, surtout le Latran et Saint-Pierre, la grandeur et la majesté des cérémonies liturgiques et des solennités qui s'y accomplissaient, les honneurs que rendaient au pape, souverain prêtre, les pèlerins fidèles, parmi lesquels on comptait des princes, tout heureux de se prosterner devant le tombeau de S. Pierre et de déposer leurs présents somptueux sur les autels de l'apôtre et l'on comprendra que la dignité pontificale se soit présentée comme la fonflion la plus honorifique, même aupoint de vue purement extérieur. Les papes avaient la préséance même sur les plus hauts fonftionnaircs de l'empereur. En public, les empereurs eux-mêmes cédaient le pas aux évêques, comme à une plus haute dignité. Dans les processions, l'empereur Marcien allait à pied, tandis que l'évêque de Constantinople Anatole était porté dans une litière. Dans des solennités analogues les empereurs Léon I" et Justinien donnèrent place dans leur carrosse aux patriarches, tandis qu'eux-mêmes suivaient à pied.
Le peuple romain poussait si loin ie goût de la pompe extérieure, qu'il est compréhensible que les papes, pour assurer S'influence de l'Église sur une société païenne, habituée aux dehors, n'aient pas dédaigné de donner à leurs démarches une certaine pompe qui pouvait contribuer au développement de leur autorité.
No 228.] IX. CONDITION DOMESTIQUE DE LA PAPAUTÉ. 317
" L'on ne saurait biftmer les évéques de Rome, dit un adversaire déterminé de la papauté, d'avoir donné quelque éclat extérieur à leur dignité " '.
Deux mots de païens Romains expriment à leur manière cette grandeur extérieure de la papauté. L'un est de l'homme d'Etat Prétextât. S. Jérôme rapporte que ce païen qui s'éleva jusqu'à la dignité de consul désigné disait en riant à l'ëvêquc Damase qu'il se ferait chrétien si on voulait l'élire évêque de Rome. L'autre mot est de Zosime. Cet historien païen, dans le récit des luttes entre Ursin et Damase, s'efforce d'employer les couleurs les plus tranchantes et les plus âpres de sa palette pour [teindre la dignité d'évêque de Rome comme l'objet des plus hautes ambitions et des plus ardentes luttes de partis. D'ailleurs, dit-il, tout à Rome est si plein d'éclat et de pompe, que ceux qui aspirent à cette fonélion ne sauraient mettre trop d'ardeur dans leurs efforts et leurs combats. S'ils obtiennent ce qu'ils souhaitent, ils sont sûrs que les dons des matrones viendront les enrichir. Vêtus d'habits magnifiques, ils peuvent se faire tramer en carrosse dans les rues de la ville; ils peuvent donner des festins plus splendides que ceux des rois. Et cependant, poursuit-il dans un accès de stoïcisme, ils auraient ie vrai bonheur, s'ils voulaient mépriser la grandeur de la ville et se régler sur l'exemple de plus d'un évêque de province, qui se rendent recommandables à la divinité éternelle et à ses vrais adorateurs par la modération dans le boire et le manger, par la simplicité dans le vêtement, par l'humilité de leur regard toujours fixé à terre, par tous les caraiïlères d'une vie pure et modeste. Tel est le langage de ce païen ».
228. C'est en général avec éloge et reconnaissance que les contemporains chrétiens, même des moralistes sévères comme S. Jérôme, parlent du caraflère personnel des papes avec lesquels ils se sont trouvés en relations. S. Jérôme parle d'Anastasc I" et d'Innocent ï" avec une chaleur pleine d'admiration respeélueuse
Le même père appelle Damase " homme excellemment instruit des Saintes Écritures, doc5leur vierge de l'Église vierge "3. Tandis que le parti d'Ursin représente cet adversaire comme un persécuteur sans scrupule et le calomnie de toute manière, Damase apparaît plus exaflement dans Rufin-», Socrate s et Sozomène^ comme l'innocent persécuté. Théodoret exalte en lui un peisonnage " orné de nombreuses vertus " ?:
Libère, son prédécesseur, est honoré par Ambroise du titre de "bienheureux "; il en parie comme étant par ses vertus l'objet de la vénération générale^; et les Grecs Épiphane et Basile l'appellent " le bienheureux ", " le très saint "9.
• Rade, Dniiuiius, p. 49. | 'L. Il, e. 17 (Migne, P. Gr., l. LXXXll,
" l-rtteîttat, dans S. Jérôme, Contra loann. col. 1052) : Tta^îtdXXoi; 31 àp«i( xMjiQÙuEvw: "
/i^j..n.8.(Migne,/'.i.,t.XXIlI,col.355). 1 «'*"'•'■ Cf. Zeitsehrift Jûr kath. ThfoL,
Amm. Marc, 1. XXVIl. c. 3. '- VIII (1884), p. 192, sar le jugement ccn-
^Ep. 48, n. 17, I "f " ^^ ^=«*'-
'Hnt. .CCI., I II, c. .0. {Mignc. P. L., | ^^TSairellu cuhe rendu à tibè.e.
t. XXI, col. 521.) I ^f jç jjjjj^j^ Buliett. archeol. crisl., 1883,
'L. IV, c. 39 (Migne, P. G., t. LXVII, p. 56elsuiv.; ei d'aptes lui Kalholik, 18S4,
"'■ S4i)- I t. I, p. 16; cf. aussi mon atticlesur Libèteau
' L VI, c. î3 (/*frf., coL 1348 et suiv.). | t. VII, a- éd., du Kirehenlexikon, col. 195a
3l8 LIVRE l.CH. VI. ÉVÈQUES ROMAINS jusqu'à LA F[N DE L'EMPIRE. [N" 229.
En remontant ta série des papes nous en trouvons trois du IV" siècle dont les noms étaient dès 354 inscrits au calendrier romain : Jules I", Marc et Silvestre. Ils jouissaient donc à Rome d'un culte religieux à une époque où leur souvenir personne] devait encore être très vivant '.
Mais l'église de Rome se crut aussi autorisée k rendre un culte à leurs successeurs, à l'exception du seul Zosime. Tous les autres, que nous avons vus ci-dessus, jusqu'en 422, furent de bonne heure mis au nombre des saints; car leur nom se trouve dans la plus sûre des sources martyrologiques de ce temps qui nous soient parvenues, dans ie martyrologe dit Hiéronymien, bien qu'il ait pour auteur non S. Jérôme, mais un inconnu contemporain de Sixte III. Comme, pour l'Italie, il ne va pas au-delà des années qui suivent immédiatement Célestin I^, la dernière année dont il y soit fait mention se rapporte à Boniface I", prédécesseur de Célestin. Pour ce Boniface, pour Innocent et pour Libère, il fait encore mémoire du jour commémoratif de leur consécration ».
L'église d'Orient donna également place dans la liturgie à la fête de plusieurs de ces papes à une époque oit le schisme n'avait pas encore rompu la paix et troublé les jugements. Le ménologc de Basile accompagne leurs noms de longs éloges à la mode grecque. Il est notable que l'office grec appelle le pape Silvestre : " une nuée qui couvrit de son ombre les iîdèles, les délivra de l'erreur (arienne) d'Egypte et les conduisit à la clarté divine par d'infaillibles enseignements " 3.
C'est ainsi que la reconnaissance de l'Eglise gardait la mémoire des pasteurs qui l'avaient gouvernée, des peines et des soucis qu'avait acceptés leur zèle pour la maison du Seigneur.
En effet c'était une fonction de .souci et de peine plus encore que d'éclat
229. Il suffit de parcourir les fr<^ments subsistants de la vaste correspondance des papes, dans les recueils que nous en ont donnés les Constant, les Thiel, les Jaffé et d'autres — fragments bien maigres en comparaison de l'énorme masse de lettres qu'ils envoyaient du Latran par tout l'univera — pour se faire une idée de la lourde tâche à laquelle eux, leurs conseillers et leurs auxiliaires se livraient sans repos dans l'intérêt de l'Eglise universelle. Ce n'est pas à tort qu'eux-mêmes en soupirant appellent leur fonction un "service" lourd et gros de responsabilités. Partout dans leurs lettres résonne le sentiment qu'ils ont du devoir qui pèse sur eux; partout l'expression saisissante de la crainte de ne pouvoir satisfaire par leurs propres forces à une tâche si haute : mais bientôt après aussi s'élève à nos oreilles la voix de la confiance dans le guide divin qui dans tous les périls assiste son Église et ses iîdèles serviteurs. Par contre dans le monument véridique et sans prétention que dans cette correspondance s'est élevée la papauté primitive, nulle trace d'un esprit orgueilleux, nulle ostentation d'une prééminence au sens profane.
On sera d'ailleurs bien vite désappointé si l'on ouvre ce recueil sous t'influence d'un préjugé étrange, qui a fait son temps dans la science, dans la pensée d'y saisir l'ambition des évéques romains, avides de puissance et
' Duchesne, Liier fiant., t. I, p. 10 : ûtposifio tfiiteopomm de 354.
* Éd. de Rossi et Duchesne au t. II de novembre des Aûa sanéloriim.
> Nilles, Kalendarium matiuaU utriusqmt KcUsiai orientalis et ocniUmtalU (2* éd., 1896), t. I, p. 51 : ii^tXi) 9Ki3ÉÏ?uaa... i:^â; Btfx*iÛ7J)v
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