‹ Historie des CroisadesChapitre 3 sur 9 · TROISIÈME CROISA.DE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CROISA.DE

Grégoire VIII, en montant sur le trône pontifical, prêcha lui-même la nouvelle croisade, et ses éloquentes paroles persuadèrent les chrétiens de marcher en armes contre les infidèles. A sa voix les Génois et les Pisans oublièrent leur% querelles et résolurent de prendre la croix; mais Grégoire ne devait pas mettre à fin son entreprise. La mort le frappait au milieu de ces soins, et il laissait la croisade aux mains de son successeur.

Guillaume, archevêque de Tyr, était venu solliciter les secours des enfants de l'Occident. Clément III lui confia la sainte mission de prêcher la croisade. Guillaume essaya en Italie le pouvoir de son éloquence; le récit des malheurs qu'il avait vus et éprouvés, enflamma les Italiens d'une sainte colère. Sûr désormais de leur concours, l'archevêque de Tyr passa en France, où le roi d'Angleterre Henri II et Philippe-Auguste se disputaient la province du Vexin ; son arrivée fit conclure une trêve entre les deux monarques qui ne son-

15'l HISTOIRE DES CROISADES.

gèrent plus qu'aux désastres de Jérusalem. Une assemblée eut lieu à Gisors, et le saint prélat y fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang et à son mérite. Une lecture qu'il fit de la prise de Jérusalem arracha des larmes à tous les nobles auditeurs. Sa brûlante parole émut tous les cœurs; il reprocha aux chrétiens de se battre entre eux pour un coin de terre, tandis qu'ils abandonnaient les vaillants défenseurs du berceau de leur religion; il peignit les chrétiens d'Orient erranl dans les déserts de la Syrie, mourant de faim, de misère et de désespoir. Philippe-Auguste etHniri II furent les premiers à se croiser; un grand nombre de seigneurs français, parmi lesquels on remarquait le duc de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Champagne, de Perche, de Bar, de Vendôme, de Soissons, de Blois, imitèrent l'exemple de leur roi. A leur suite la France entière se leva, demandant à aller combattre les infidèles vainqueurs.

On leva des subsides pour subvenir aux frais immenses de l'armement d'une armée, et des statuts décidèrent que tous ceux qui ne partiraient pas pour la croisade paieraient un impôt du dixième de leur bien. On lui donna le nom de dime saladine ; cela ne suffisait point encore. Philippe-Auguste frappa d'une contribution exorbitante tous les Juifs du rovaume, et

obtint ainsi plus de dix mille marcs d'argent.

Pendant ces préparatifs, Richard, fils du roi d'Angleterre, se révolta contre son père, malgré la trêve de Dieu qui avait été prononcée à l'assemblée de Gisors. Richard fut excommunié; bientôt Henri II mourut, et Richard monta sur le trône. Accusé par tous, s'accusant peut-être lui-même de la mort de son

père, il songea à faire le saint pèlerinage, et la croisade fut prèchée dans tout le royaume, par l'archevêque de Cantorbéry. Les Anglais se croisèrent en foule, et commencèrent les hostilités contre les infidèles en massacrant les Juifs de Londres. Richard sut profiler de ces fureurs populaires pour s'enrichir des dépouilles des fils d'Israël. La dime saladine fut imposée à tous ceux que l'intérêt ou la prudence retenaient en Angleterre. Ne trouvant pas son trésor assez £arni, Richard vendit les biens royaux et toutes les places et dignités du royaume, puis il vint en France où une assemblée avait été convoquée à Nonancourt. Là, on remédia, par de sages règlements, à toutes les causes de désordre de la première guerre sainte, et pour anéantir ces funestes passions, les jeux de hasard furent défendus, Le luxe de la table et des vêtements fut sévèrement réprimé ; il n'y eut plus de femmes à la suite des armées. Apres avoir assuré la discipline, les deux rois se mirent en chemin. Philippe-Auguste monta, avec son armée, sur une flotte fournie par la ville de Gènes, après avoir confié la régence à sa mère Adèle et à son oncle Guillaume de Blois, cardinal de Champagne.

Cependant l'archevêque de Tyr continuait sa pieuse mission ; arrivé en Allemagne, il convoqua une diète à Maycnce, et l'influence de sa parole gagna encore l'empereur Frédéric Barberousse et ses plus braves chevaliers à la cause de Jésus-Christ. Frédéric, illustré par cent victoires, se croisa pour aller cueillir les plu» nobles palmes, celles du conquérant ou du martyr. Les préparatifs de la guerre sainte furent bientôt faits, et l'armée allemande partit de Ratisbonne au mois de juin de l'année 1187.

Frédéric envoya, au moment de son départ, un ambassadeur au sultan du Caire : Henri, comte de Hollande, devait déclarer la guerre à Saladin, de la part de son maître, malgré les relations qui avaient uni les deux princes, lors du premier séjour de Frédéric en Orient, s'il ne rendait pas aux chrétiens la ville de Jérusalem et le signe de la rédemption, la sainte croix. Saladin répondit qu'il acceptait la guerre; Frédéric alors traversa la Hongrie, la Bulgarie et arriva sur le territoire grec bien avant le départ de Philippe et de Richard. Il apprit, en arrivant devant Philippopolis, que ses députés à l'empereur étaient captifs à By zance : oubliant alors les sentiments de modération qu'il avait jurés au départ, Frédéric mit tout à feu et à sang dans le pays qu'il parcourait. Isaac Lange, successeur d'Andronic, lit mettre en liberté les ambassadeurs, et ceuxci, de retour au milieu de l'armée, animèrent encore les Allemands contre les Grecs, en les accusant de s'être alliés à Saladin.

Plusieurs villes grecques, Andrinople, Dydimotique, furent prises par les Teutons, d'autres situées au bord de l'Hellcspont, telles que Gallipoli et Selvyrée, ouvraient le chemin de Gonstantinople ; le siège en fut résolu et poussé avec vigueur. Déjà toute l'armée s'avançaiteontre la capitale du Bas-Empire, lorsqu'Isaac, effrayé de cet orage près de fondre sur sa tête, livra le passage à l'armée de Frédéric. Quinze cents vaisseaux ou galères la transportèrent au-delà du Bosphore et sur la cùte de Syrie ; l'empereur d'Allemagne montait le dernier vaisseau, entouré des plus fidèles chevaliers, des ducs d'Autriche, de Moravie, et des évêques d'Osnabruk et de Passaw. Frédéric, parti de Lampsaque,

suivit la même route qu'Alexandre et passa le Granique aux mêmes lieux que lui.

Les croisés signalèrent léur entrée en Asie par des victoires. Le sultan d'Iconium, qui avait sollicité l'alliance des chrétiens, les trahit ouvertement à Laodicée. L'armée teutone trouva les troupes du sultan prêtes au combat, et dans une position avantageuse pour écraser les chrétiens dans les délilés où ils devaient passer. Frédéric n'hésita pas à les attaquer, et, faisant de rapides dispositions de combat, il lança sur eux ses bataillons. Les musulmans ne purent résister à ce choc impétueux, et prirent la fuite : toute l'infanterie turque fut taillée en pièces et écrasée sous la pesante cavalerie allemande.

Cependant l'hiver approchait, traînant après lui la disette, les maladies, la misère ; dans ces pays montueux, rendus d'un accès plus difficile encore par les pluies et les neiges de la saison , les vainqueurs auraient tous péri, si Frédéric n'avait pas résolu de prendre d'assaut Iconium. A la première attaque, les remparts furent escaladés; après de merveilleux exploits de la part des croisés, la ville fut prise et livrée au pillage; la joie et l'abondance revinrent dans le camp. Au printemps, l'armée continua sa marche vers la Palestine : les misères recommencèrent; au passage du Taurus, elle éprouva mille obstacles. La patience, le courage des croisés furent admirables : des chevaliers , des princes de la croisade gravissaient les rochers en s'aidant des pieds et des mains, empêchés par leurs lourdes armures dont le poids les entraînait dans les précipices. Mais aucun ennemi ne vint inquiéter cette marche de l'armée à travers les abîmes et les monts

r>N HISTOIRE DES CROISADES.

inaccessibles. Enfin, le chemin devint plus facile et l'armée s'avança on toute sûreté à travers les Vallées <le l'isaurie. Frédéric voulut se baigner dans la rivière du Selef (1), dont les eaux limpides et les charmants ombrages de la rive semblaient l'attirer; mais, affaibli parles fatigues et par l'âge, il ne put résister à la force du courant, et bientôt il disparut sous les eaux : on le retira mourant. Quelques heures après, il expira, en regrettant de n'avoir pas vu cette Jérusalem, l'espoir et l'amour des chrétiens. Cette mort jeta l'effroi et la consternation dans l'armée croisée : quelques soldats se percèrent de leurs épées; d'autres, doutant de la Providence, embrassèrent la religion de Mahomet. Frédéric Barberousse fut enterré à Tyr, par les soins de Guillaume, archevêque de la ville, laissant l'empire à Henri, son tils aîné, qui avait été nommé régent, et la conduite de l'armée à son second fils, le duc de BouabOi Mais, divisées en plusieurs corps, les troupes allemandes lurent décimées par les maladies et par le glaive des infidèles; d'autres tombèrent au pouvoir du sultan d'Àlep. De cent mille croisés partis de Ratisbonne, cinq nulle à peine arrivèrent en Palestine, aus 'les chrétiens de l'Occident qui faisaient le siège <le Ptolémaïs (2).

Guy de Lusignan que, selon les conventions, Saladin avait rendu à la liberté, avait tenté vainement de ressaisir le pouvoir suprême. Les chrétiens et les chefs échappés au massacre de Tibériade ou au sac de Jérusalem, ne voulaient pas reconnaître pour roi un

(1) Aujourd'hui Guieuk-Sou.

(2) Voir Tagennn et Ausbort pour la relation de la croisade de Frédéric Uarbcroussc.

chevalier qui avait si mal défendu le royaume dont la garde et le salut lui étaient confiés. Alors, à la tête de dix mille homme à peine, ce prince alla mettre le siège devant Ptolémaîs, après s'être fait relever par les évêques de son serment de ne jamais combattre les musulmans. Saladin , qui assiégeait vainement Tyr, une des trois villes restées au pouvoir des chrétiens/apprit les dangers des habitants de Ptolémaîs ; il envoya une armée à leur secours, et resta devant Tyr qu'il avait juré de soumettre à ses armes. Cette ville était défendue par Conrad, fils du marquis de Montferrat et gendre de l'empereur grec Isaac Lange, dont il avait sauvé la vie en le protégeant contre une sédition de ses sujets. Conrad arriva au secours de la ville au moment où ses habitants songeaient à capituler : ses paroles ranimèrent tous les cœurs; il se mit à la tête de la garnison, fit relever les Fortifications à moitié détruites, et bientôt Saladin fut forcé d'abandonner un siège entrepris depuis six mois. Le marquis de Montferrat, père de Conrad, que le désir de voir la ville sainte, avait attiré en Orient, avait été fait prisonnier à Tibériade. Saladin promit ;i Corrrad la liberté de son père, s'il lui livrait Tyr. menaçant d'exposer son prisonnier aux flèches chrétiennes, en le faisant marcher en avant de ses soldats dans un assaut , s'il se refusait à sa demande. Conrad répondit fièrement qu'il ne livrerait pas une pierre de la ville ; que le salut de tant de chrétiens et le triomphe de la sainte religion remportaient dans son cœur sur la vie de son père; et que, si Saladin exécutait sa cruelle menace, il lancerait lui-même la pre mière flèche, en se faisant gloire d'être le flls d'un

martyr (1). Le marquis de Montferrat exhorta lui-même son fils à ne pas craindre d'exposer une existence vouée à Dieu et déjà si près du tombeau. Les combats recommencèrent, mais Saladin, jugeant Tyr imprenable avec un pareil chef, alla assiéger Tripoli, défendue par Bohémond, prince d'Antioche, à qui cette ville était échue à la mort de Raymond. La résistance fut héroïque, et Saladin dut en abandonner le siège pour voler au secours de Ptolémaïs.

Déjà plusieurs assauts avaient été livrés à la ville par Guy de Lusignan, une flotte de vaisseaux pisans et génois avait fermé le port à toutes les communications ; lorsque deux cents galères, portant vingt mille guerriers Frisons, Danois, Anglais et Flamands, sous la conduite de l'archevêque de Gantorbéry et le brave Jacques d'Avesne, vinrent augmenter la terreur des Sarrasins, en doublant les forces des soldats de la Croix. C'est à ce moment que le sultan du Caire survint et planta ses tentes sur les collines qui font face à Ptolémaïs, du côté de l'Occident. Bientôt il livra plusieurs combats qui n'eurent rien de décisif ; enfin Saladin tenta, par un effort désespéré, de pénétrer dans la ville : dans une grande bataille il s'ouvrit un chemin à travers les bataillons croisés, renversant tout ce qui s'opposait à son passage et se jeta dans la ville avec ses meilleures troupes : puis, profitant de la nuit, il regagna son camp, laissant à Ptolémaïs une garnison nombreuse et deux de ses plus vaillants généraux. Une nouvelle armée arrivait en même temps de l'Italie et des bords du Rhin, et bientôt le roi de Palestine

(1) Sicardi et Gauthier Visinauf.

se vit à la tête de prés de cent raille soldats, avec lesquels il résolut de combattre les musulmans. Le 4 octobre 1189, l'armée chrétienne, sortit du camp et fut divisée en quatre corps d'armée : Guy de Lusignan conduisait les Français et les chevaliers du Temple ; Conrad, venu de Tyr avec six mille soldats, s'était mis à la tète des Vénitiens et des Lombards : ce corps d'armée formait la première bataille. Les Allemands et les Anglais, commandés par le landgrave de Thuringe, formaient la seconde. Les Hospitaliers avec les soldats de la Flandre occupaient le centre et présentaient un corps de réserve qui devait porter secours à tous ceux qui faibliraient. quatrième bataille, sous les ordres de Jacques d'Avesne et du frère du roi, gardait le camp qui, par ses hautes murailles, ses fossés profonds, ses quartiers où chaque peuple avait sa place, présentait l'aspect d'une ville.

Le premier choc fut terrible, mais les Sarrasins ne purent résister à l'impétuosité des chrétiens. L'aile droite de l'armée de Saiadin, commandée par son neveu Tekieddin-Omar, est* enfoncée et prend la fuite ; les croisés envahissent le camp de Saiadin ; et, jetant là leurs armes, se mettent à piller. Saiadin cependant parvient à rallier sa cavalerie en désordre et la ramène au combat. Les Arabes fondent sur les chrétiens dispersés et mettent à leur tour le désordre dans cette armée victorieuse. Le grafid-maitre des Hospitaliers s'Avance avec son corps de réserve, pour arrêter les fuyards qu'une terreur panique a frappés. Mais il rencontre la cavalerie sarrasine qui, comme un torrent dévastateur, entraîne ou renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Alors le désordre devient général, et

les chefs chrétiens ne doivent la vie qu'à leur bravoure et à la vitesse de leurs chevaux. Conrad est fait prisonnier, les musulmans l'entrainent. Guy de Lusignan fond sur eux à la tète de quelques chevaliers fidèles et le délivre. Le grand-maitre des chevaliers de l'Hôpital fut fait prisonnier et décapité dans la tente de Saladin, en bravant les émirs qui lui reprochaient d'avoir pris les armes contre le sultan duquel il avait obtenu grâce à Tibériade.

Cependant, après cette défaite, le siège de Ptolémaïs ne s'en continua pas moins avec ardeur. L'hiver était venu, et Saladin s'était retiré avec ses troupes sur les montagnes de Sarron. Les croisés en profilèrent pour étendre leur camp et l'entourer de murailles ; plusieurs tours roulantes et d'une hauteur égale aux remparts de la ville assiégée, avaient été construites pendant l'hiver ; mais lorsque le printemps revint et que l'armée musulmane redescendit dans la plaine, elles furent bientôt incendiées à l'aide du feu grégeois, cette invention du Grec Callinique, que ne connaissaient pas encore les enfants de l'Occident. Les chrétiens, dans leur ignorance, virent la flamme s'attacher comme un serpent de feu aux flancs de leurs machines

et les consumer, sans pouvoir arrêter les progrès de l'incendie. Le feu grégeois ne pouvait être éteint qu'à l'aide d'un mélange de sable et de vinaigre. Cette destruction des machines sur lesquelles les chrétiens comptaient pour soumettre Ptolémaïs, jeta le découragement parmi eux : plusieurs chevaliers, désespérant alors de la cause des chrétiens, retournèrent en Occident. Cependant le siège se poursuivit; les combats se renouvelaient chaque jour sur terre et sur mer. Des vaisseaux d'Europe, apportant des approvisionnements et des soldats, livraient bataille à la flotte turque, tandis que les deux armées se disputaient la victoire au pied des remparts.

Parmi fl&s Sarrasins on voyait, dit un chroniqueur d'Italie, des hommes qui ne ressemblaient en rien aux autres musulmans ; ils étaient gigantesques et marchaient presque nus au combat. Leur tête, au lieu d être protégée par un casque , n'était couverte que d'une étoile écarlate roulée autour du front ; ils étaient armés de massues de fer auxquelles ni capotsque, ni bouclier, ni cuirasse ne pouvaient résister. Pour étendard, ils portaient au bout d'une pique l'image de Mahomet. Ces Éthiopiens jetaient l'épouvante dans les rangs chrétiens et retenaient les chefs sous leurs tentes. Alors le peuple demandait le combat, accusant les princes de lâcheté, murmurant d'une si funeste inaction. Le patriarche menaça vainement des foudres de l'anathème ceux qui sortiraient du camp : sa voix fut méconnue, et le jour de Saint- Jacques, les chrétiens n'écoutant ni promesses, ni menaces, sortirent en désordre des retranchements, et allèrent, presque sans chefs, se ranger en bataille dans la

plaine. Bientôt ils se précipitèrent dans le camp ennemi. Les musulmans cédèrent à cette invasion inattendue ; mais bientôt, ralliés par le péril, ils revinrent au combat, plus terribles, plus acharnés. La victoire, près de leur échapper, passa dans leurs rangs. Les chrétiens, occupés à piller, oubliant les dangers qui les menaçaient , sortaient des tentes chargés de butin et étaient massacrés, sans pouvoir se défendre ; ils tombaient, dit un historien arabe (1), sous le fer musulman, comme tombent les feuilles sous le souffle du vent de l'automne. Pendant ce temps la garnison de Plolémaïs- tenta une sortie, pénétra dans le camp sans défense et pilla à son tour les tentes des chefs chrétiens. Les femmes, les enfants furent faits prisonniers et emmenés dans la ville assiégée : les chrétiens perdirent six mille guerriers dans cette journée funeste.

Le désespoir, le repentir furent profonds parmi les chrétiens; tous songeaient, même les chefs, à abandonner le siège, lorsqu'une flotte Vint leur rendre V espérance en apportant un renfort de troupes commandé par Henri de Champagne. Ce jeune guerrier fit construire de ses deniers une tour cerclée en fer et en airain, et des béliers monstrueux pour battre inces- ' samment les murailles de la ville. Mais les assiégés, dans plusieurs sorties, purent approcher des machines et les incendier une fois encore.

Cependant la famine affaiblissait les forces de la garnison et des habitants de Ptolémaïs, et abattait leur courage ; déjà ils avaient été forcés de renvoyer les

(1) Boha-Eddtn.

prisonniers chrétiens, et de se nourrir d'animaux immondes et défendus par le prophète, lorsque Saladin parvint à ravitailler la ville pour quelque temps. Plusieurs vaisseaux profitant des ténèbres, purent franchir la ligne de blocus formée par la flotte et se jetèrent dans le port. Les chrétiens résolurent alors de s'emparer d'une citadelle qui dominait la rade, mais la garnison se défendit vaillamment et incendia le vaisseau qui l'assiégeait : le duc d'Autriche qui commandait l'expédition put à peine se sauver à la nage et regagner le camp chrétien.

Ce fut alors à l'armée croisée à ressentir les approches de la famine. On diminua les rations de vivres, espérant toujours que quélquç convoi viendrait faire cesser cet état funeste. Mais rien n'arriva, et aux approches de l'hiver de 1 190, la disette sévit avec tant de force que l'on fut obligé de tuer les chevaux et les bêtes de somme. Les chefs se nourrissaient encore en payant au poids de l'or des objets immondes : les intestins des chevaux se payaient dix sous d'or ; mais les soldats sans argent, sans moyen d'en avoir, ne pouvaient vivre qu'en parcourant la campagne et en arrachant à la terre les plantes, les racines que le hasard jetait sous leurs pas. Ces tristes mets ne pouvaient suffire à assouvir la faim de tant de personnes, et plus de dèux ou trois cents soldats ou pèlerins mouraient chaque jQur. Les cadavres abandonnés dans les tentes ou dans les campagnes, répandaient une odeur pestilentielle et bientôt la contagion se mit dans le camp. Plusieurs chefs en moururent et parmi eux le duc de Souabe, qui était venu rejoindre l'armée de Lusignan devant Ptolémaïs avec les débris des troupes de Barberousse.

16b HISTOIRE DES CROISADES.

Au milieu de toutes ces calamités, un fléau plus terrible encore, la discorde agitait son funeste flambeau. La mort de Sybflle-ct de ses deux enfants avait soulevé les prétentions de trois compétiteurs au trône de Jérusalem : Guy de Lusignan qui avait pour lui d'être en possession de la couronne et du titre de roi de la Palestine ; Honfroy de Thoron, marié à Isabelle, deuxième fille du roi Amaury ; enfin Conrad de Montfcrrat, qui ne pouvait alléguer aucuns droits et qui cependant aspirait au trône. Pour les légitimer il fit casser par un conseil de prêtres le mariage de Honfroy et d'Isabelle, dont il avait su se faire aimer, et bien qu'il fût déjà marié à la fille de l'empereur du Bas-Empire, il épousa la fille d' Amaury. Ce mariage mit fin aux prétentions de Honfroy de Thoron, le camp se partagea entre les deux prétendants. Lusignan eut pour lui quelques amis fidèles; mais la défaite de Tibériade était encore trop récente pour qu*il pût espéreT des partisans dans le camp chrétien , les amis de Conrad au contraire étaient nombreux : sa bravoure indomptable, ses victoires attiraient dans son parti tous ceux qui voulaient pour roi de la Palestine ma guerrier et non un politique, pour défendre le pays contre les envahissements des Sarrasins. Les soldats eux-mêmes s'étaient rangés sous la bannière de l'un des deux compétiteurs, et souvent le sang faillit couler dans le camp, pour une vaine chimère. Les évèques persuadèrent aux deux ennemis de s'en remettre au jugement des monarques qui venaient au secours des chrétiens.

Philippe et Richard s'étaient promis de se réunir en Sicile ; à Messine une guerre de succession avait mis le pays tout en feu. Les deux princes assistèrent au triste

spectacle de ces dissensions. Guillaume II venait de mourir, laissant pour héritière au trône sa fille Constance, épouse de Henri" VI, roi des Romains. Mais Tancrède, fils de Guillaume, avait soulevé le peuple et la noblesse en sa faveur et s'était fait proclamer roi. L'arrivée des deux princes chrétiens l'effrayait; il essaya par des flatteries de gagner l'amitié de Philippe- Auguste' et il y parvint sans peine. Richard, à son arrivée en Sicile, apprit que la veuve du feu roi, Jeanne, sa tante, était retenue en prison par Tancrède ; il réclama sa dot et sa liberté. Bientôt, n'obtenant pas satisfaction, il s'empara de deux forts qui dominaient la capitale et son étendard flotta sur le créneau; mais Philippe fit jeter bas le drapeau de Richard, qui offensait sa dignité de suzerain. La discorde s'apaisa, pour se renouveler plus violente par le refus que fit Richard d'épouser la sœur du roi de 'France, la princesse Alix, première cause de sa révolte contre Henri II, son père. Bérengère, fille de don Sanche de Navarre, amenée en Sicile par Eléonore de Guyenne, l'ennemie la plus implacable des Français, depuis que Louis-le- Jeune l'avait répudiée, avait captivé le roi d'Angleterre. Les deux princes, cependant, firent encore la paix et jurèrent une noavelle alliance, que leur commandaient les circonstances politiques.

Philippe partit pour la Palestine au commencement du printemps de l'année 1191. Il arriva bientôt devant Ptolémaïs, et sa présence ranima les courages éteints dans les horreurs de la disette et de la contagion. Le roi de France dressa ses tentes au-devant de celles des Sarrasins, et ses troupes demandèrent à grands cris un assaut; mais Philippe refusa pour attendre Ri-

chard : cette générosité chevaleresque permit aux assiégés de réparer leurs pertes et de recevoir des renforts. Si la famine avait décimé l'armée chrétienne, celle de Saladin était fort affaiblie par les fatigues et les maladies. Aussi, à la nouvelle de l'arrivée du roi de France, le sultan envoya une missive à tous les émirs de l'Orient, en sollicitant des secours contre les ennemis de Mahomet ; les ulémas, les docteurs de la loi encouragèrent par leurs prédications les Sarrasins à voler aux armes, et bientôt Saladin se vit à la tête de forces imposantes.

Richard, si impatiemmeut attendu, n'arrivait pas. En quittant la Sicile, ce prince avait pris d'assaut l'île de Chypre dont les habitants avaient capturé trois vaisseaux anglais jetés sur leurs côtes par la tempête. Ce fut dans ce nouveau royaume soumis à ses armes, que le roi d'Apgletcrre épousa Bérengère, pour la conduire ensuite avec lui au siège de Ptolémaïs : à son arrivée, qui fut célébrée par des feux de joie, les deux prétendants au trône de Jérusalem soumirent le débat à la décision des deux princes. Philippe-Auguste prit parti pour Conrad : Richard, que le titre de vassal irritait, et qui cherchait toutes les occasions de se mettre en hostilité avec son suzerain, défendit Guy de Lusignan. Ces discussions empêchaient la prise de Ptolémaïs : en effet, les deux rois ne combattaient jamais ensemble, et quand l'un montait à l'assaut, l'autre restaitavec ses troupes paisible spectateur des exploits de son rival. Les assiégés profitaient de ces discordes pour réparer les brèches de leurs remparts et recevoir des secours en provisions et en soldats ; plusieurs convois avaient été introduits dans la place et y avaient

ramené un bien-être momentané. Philippe et Richard tombèrent malades : Saladin leiir envoya ses plus célèbres médecins, ses plus délicieux rafraîchissements. (1) Cette générosité, cette courtoisie du prince des Sarrasins a été pour tous les historiens de l'époque un grand sujet d'étonnement. Mais la jalousie et la discorde devaient encore jeter sur la conduite de Saladin ses odieuses suppositions; chaque parti accusait le chef du parti opposé d'entretenir des relations avec le sultan.

Cependant, une fois encore la voix de la religion fut écoutée, et les évêques opérèrent une réconciliation. On décida qu'après la prise d'Acre, ott Ptolémaïs, les villes de Tyr, Sidon, Joppé, Ascalon appartiendraient à Conrad ; que la moitié d'Acre appartiendrait à Guy de Lusignan, ainsi que tout le royaume qu'on devait reconquérir sur les musulmans : mais que tant que tous deux vivraient, ni l'un ni l'autre ne porterait la couronne. L* paix bien cimentée par cet accord, les assauts recommencèrent; mais la ville avait été ravitaillée et la défense fut désespérée. Tous les moyens pour triompher de la résistance des assiégés furent mis en usage : tantôt on creusait des conduits souterrains pour pénétrer dans la ville par dessous les rempart*; tantôt les soldats portant de la terre, comblaient les fossés; tous alors s'employaient à ces travaux, les femmes, les enfants, les pèlerins. Une femme fut blessée d'un coup de flèche en aidant aux travaux; bientôt elle mourut en demandant que son corps fut jeté dans le fossé, pour être utile encore

(i) Relation de Bromton.

aux Français après sa mort. Les chrétiens redoublaient d'ardeur et de courage ; tout annonçait la prochaine reddition delà ville. Une tour, sans cesse assiégée et battue par les catapultes, était sur le point de crouler et d'ouvrir une brèche aux soldats croisés : la faim, les maladies avaient affaibli la garnison, sa défense devenait impossible ; l'émir qui commandait dans Ptolémaïs, Meschtoub, vint offrir au roi de France de capituler : il rendait la ville à la condition que les habitants, la garnison pourraient se retirer la vie sauve et sans rachat. Philippe refusa, en demandant la reddition de toutes les villes de Palestine prises aux chrétiens ; l'émir se refîra et les habitants résolurent de se défendre jusqu'à la mort. Cette résistance opiniâtre surprit les croisés qui furent repoussés dans deux assauts; mais c'était un suprême effort, et la ville devait Succomber. Les émirs revinrent au camp, offrant de rendre la ville, la vraie croix, seize cents prisonniers et de payer un tii£ut de deux cent mille écus d'or : cette capitulation fut acceptée; le peuple devait rester en otage jusqu'à l'exécution entière du traité. Saladin apprit cette fatale nouvelle et résolut de ne rien ratifier de ces conventions. Il assembla son conseil, tous les émirs furent du même avis; mais il était trop tard, et l'étendard de la Croix flottait déjà sur la forteresse de Ptolémaïs.

Le siège avait duré trois ans : les chrétiens entrèrent dans la ville au mois de septembre do l'année 1191. Les chefs se partagèrent la conquête; Lusignan seul n'obtint rien dans ce partage. Philippe-Auguste donna la liberté sans rançon à tous les prisonniers qui lui étaient échus pour sa part.ou que ses soldats avaient

faits dans les combats : sa générosité, sa modération lui gagnèrent tous les cœurs. Richard, au contraire, se montra dur et cruel. Les habitants de Ptolémaïs n'exécutaient pas les clauses du traité et Saladin ne venait pas à leur aide : le roi d'Angleterre irrité de ce manque de foi fit décapiter cinq cents prisonniers musulmans. Cette barbarie causa dans l'armée chrétienne une douleur générale et fit connaître ce qu'on avait a redouter de ce caractère violent et cruel. Bientôt Richard voulut être le seul maître de la cité vaincue ; l'étendard de Léopold d'Autriche fut par ses ordres arraché du créneau ( 1 ) : le duc dût arrêter l'effusion du sang, en modérant la fureur de ses troupes, qui voulaient venger l'outrage fait à leur drapeau. Il ressentait viven^ent l'offense ; mais il attendait le jour des représailles. Le roi de France était donc le seul obstacle que Richard rencontrât devant lui pour arriver à la domination ; il essaya de corrompre par des promesses les soldats français. Philippe-Auguste dédaigna de punir de si lâches attentats à sa souveraineté, et résolut de quitter la Palestine pour revenir en France. Alors il fit entrer dans les ordres des Templiers et des Hospitaliers cinq cents chevaliers français, qu'il avait à sa solde, et laissant dix mille fantassins sous les ordres du duc de Bourgogne, il alla s'embarquer à Tyr, où Conrad s'était déjà , retiré (2). Au moment du départ, il reçut de Saladin une ambassade composée des plus puissants émirs, qui vinrent lui offrirent des présents

(1) Voir Gauthier dUhemingfbrd.

(3) Au départ de Philippe, ses cheraliers lui Grent leurs adieux, 1» larmes aux yeux : les soldais l'accablaient d'injures, lui reprochant de déserter la cause du Christ. (Voir Bromton.)

magnifiques et lui donner le titre de premier roi de l'Occident; puis il aborda en Italie où Clément III et les peuples le reçurent comme un triomphateur. Cette gloire, ces triomphes devaient l'accompagner jusque dans son royaume» qu'il retrouva tranquille et florissant.

L'atfmée chrétienne, composée de plus de cent mille soldats, quitta Ptolémaïs deux mois après la prise de cette ville. On s'était reposé des fatigues de la guerre, au milieu de l'abondance et des plaisirs. Les vins des îles de l'Archipel, les approvisionnements les plus exquis de l'Occident, le beau ciel du printemps, leur firent bien vite oublier les souffrances et les misères de l'hiver. Enfin Richard donna le signal du départ et l'armée se dirigea sur Césarée à travers des routes impraticables et hérissées de périls. Les chrétiens sans cesse attaqués, sans cesse obligés de se tenir sur la défensive, ne pouvaient avancer dans ces chemins étroits, entre des rochers à pic ou des montagnes inaccessibles. Les douze lieues qui séparent Ptolémaïs de Césarée ne furent franchies qu'après six jours de fatigues et de combats; bien des morts jalonnaient la route où avait passé Farinée chrétienne.

Elle se dirigea ensuite sur Arsur, en traversant des plaines arides, ravagées par l'ennemi, coupées de torrents, de ravins, de marais, de rochers : les musulmans attendaient les croisés et défendaient le passage de tous les défilés ; puis, après la victoire, les chrétiens continuaient leur marche.

Mais dans la plaine d' Arsur était rangée en bataille l'armée de Saladin ; ce prince avait choisi une position avantageuse, en s'adossant à une colline couverte de bois, que les chroniqueurs ont appelée la forêt de Sarron, ayant à sa droito une rivière torrentueuse qui se jette à la mer non loin de là.

L'avant-garde de l'armée chrétienne, commandée par Jacques d'Avesne et composée des Flamands, des Danois et des Frisons, s'arrêta pour se préparer au combat. Pendant ce temps l'infanterie se forma en bataillons triangulaires et impénétrable les premiers rangs, la lance en avant à la hauteur des chevaux, devaient les empêcher de pénétrer au milieu d'eux, tandis que les seconds rangs accableraient les cavaliers de flèches et de viretons. Richard commandait ces divers bataillons ; l'arrière-garde se plaça à la gauche du centre ; eflfe se composait des Français et des Autrichiens, commandés par les ducs de Bourgogne et d'Autriche. Au premier signal du combat donné par les trompettes et les cymbales de l'infanterie de Saladin, la cavalerie sarrasine se précipita sur les derrières de l'armée française avec des cris affreux ; les Hospitaliers supportèrent ce choc impétueux sans être entamés : par quatre fois l'attaque fut renouvelée sans plus de succès. L'armée marchait toujours en avant, serrant ses rangs et attendant le signal que devaient donner

du centre les hérauts de Richard ; mais Jacques d'Avesne ne put retenir l'ardeur de ses chevaliers, qui se ruèrent sur l'ennemi. D'autres bataillons imitèrent leur exemple et le combat devint général. Les Sarrasins plièrent sous ce premier choc : Jacques d'Avesne eut la jambe droite tranchée d'un coup de cimeterre ; cependant il combattait encore, lorsqu'il eut le bras emporté (1). L'infanterie était arrivée, conduite par Richard ; ce prince recommanda à ses soldats de ne pas se désunir, en leur disant que s'ils restaient ensemble les Sarrasins ne pourraient rien contre eux; la cavalerie musulmane se précipita, et dans cette étroite plaine ce fut bientôt un mélange indicible. On ne pouvait combattre ni avec l'arc, ni avec l'arbalète, mais avec la masse d'armes ou le glaive ; les soldats étaient tellement serrés qu'ils luttaient corps à corps, comme dans u% tournoi. Quoique les Sarrasins fussent vingt fois plus nombreux, le combat se maintenait ; le premier en avant, au milieu des plus faibles, partout où l'appelle le danger, le roi Richard accourt armé d'une longue épée dont il frappe les Sarrasins sans relâche. Les chevaliers chrétiens firent des prodiges de valeur, et, quand vint le soir, (le combat durait depuis le lever du soleil), les musnlnwns fuyaient de toutes parts et se réfugiaient dans la iorèt, d'où les Français, dans la crainte de quelque embûche, n'osèrent les débusquer. Deux corps nombreux de Sarrasins, l'un descendu des montagnes, l'autre sorti de la ville, tentèrent vainement de rétablir le combat; ils lançaient sur l'infanterie anglaise une

(i) Il s'écria en mourant : 0 Richard venge ma mort. Il lui enterré le lendemain dant l'église de la vierge à Àwur.

telle quantité de flèches, que le ciel en était obscurci, mais les viretons tombaient sur les boucliers et les cuirasses et s'émoussaient en cliquetant, comme la grêle sur les toits. Richard dirigea sur eux quelques bataillons de sa cavalerie, et cette foule s'enfuit tumultueusement, poursuivie, l'épée aux reins, par las chevaliers chrétiens.

La victoire fut complète alors: les musulmans laissèrent huit mille guerriers sur le champ de bataille, et les plus vaillants de leurs émirs ; la cavalerie arabe ne put, dans cette plaine étroite, entourée de collines,manœuvrer avec cette hardiesse, cette précision qui la rendait si supérieure à celle des croisés ; elle se heurta contre les bataillons des hommes de pied sans pouvoir les entamer. C'est à l'infanterie que l'on doit l'honneur de la journée d'Arsur, célèbre dans les annales delà victoire. Richard y fut blessé légèrement. Ce prince ne sut pas profiter de la défaite des Sarrasins, pour marcher sur la Syrie et reconquérir la Palestine ; il se dirigea sur Jaffa, qu* les musulmans avaient à peu près démolie. Le duc de Bourgogne voulait marcher sur Jérusalem, Richard voulait relever les murailles des villes conquises, son avis l'emporta. Alors il s'entoura d'une cour brillante qu'embellissaient encore Bérengère et les dames de sa suite ; les plaisirs, les fêtes remplacèrent les combats, et firent oublier le but sacré de la croisade. L'automne se passa dans les tournois.dans les joutes, au milieu des jardins dorés de Jaffa, et sous le beau climat de l'Orient. Ces jeux guerriers et la chasse aux bétes féroces, entretenaient l'ardeur des croisés. Richard, dans une partie de chasse, courut un grand danger : tk était descendu de cheval au milieu d'un

bois et s'était endormi sous l'ombre d'un cèdre, lorsqu'il fut réveillé par le bruit d'un combat : ses compagnons étaient attaqués par un gros de Sarrasins. Le pi remonte à cheval et se précipite dans la mêlée : il va succomber, lorsqu'un, chevalier, du nom de Guillaame^ourcelet s'écrie en langage arabe : « Je suis le roi, sauvez ma vie. » Dès lore, tous les efforts des Sarrasins se réunirent sur lui seul. Ce brave chevalier fut fait prisonnier et emmené à Saladin.

Au mois de novembre, l'armée chrétienne marcha sur Ascalon. Saladin, malgré les larmes et les prières de ses habitants, la livra aux flammes et fit renverser ses remparts. Les chrétiens en arrivant, ne trouvèrent que les ruines de cette ville si forte autrefois, et qui semblait une sentinelle avancée entre l'Égypte et la Syrie. Richard résolut delà relever, et l'on vit les soldats de l'Occident occupés à rebâtir des bastions, au lieu de voler à la conquête de la cité de Dieu. Bientôt les murmures, les dissensions de l'armée forcèrent Richard à abandonner ce projet et à marcher en avant. Pendant ce temps, le roi d'Angleterre négociait la paix avec Saladin, à la condition de rendre Jérusalem et le bois de la vraie croix, mais ces propositions échouèrent ainsi que celle qu'il avait faite à Malek-Adel, de l'unir à Jeanne, veuve de Guillaume de Sicile. Les évêques firent abandonner ce projet honteux. L'armée murmurait ; Richard marcha sur Jérusalem que Saladin fit mettre en état de défense, en élargissant les fossés et en faisant relever les murailles par d'habiles ouvriers venus d'Egypte, aidés de pauvres prisonniers chrétiens.

Les croisés s'avancèrent jusqu'à ZamM, située àquel-

ques lieues à peine de Jérusalem. L'enthousiasme redoublait et triomphait de toutes les fatigues, de toutes les attaques de la cavalerie musulmane qui harcelait sans cesse les flancs ou les derrières de l'armée. Mais cette ardeur n'était pas partagée par les chefs de la croisade qui prévoyaient tout ce qu'ils auraient à souffrir, lorsque sans communications possibles avec la mer, ils ne pourraient recevoir ni secours ni approvisionnements. L'hiver commençait, les maladies sévissaient déjà dans l'armée, et malgré le désir ardent qu'avaient les chrétiens de voir la ville sainte et d'accomplir leurs vœux, Richard les ramena dans les plaines d'Ascalon. Cette retraite fit murmurer les soldats de la Croix qui ne comprenaient pas les puissants motifs qui avaient dicté cette sage conduite à leur chef : l'abondance revint dans le camp. Cependant la question de ta royauté de Jérusalem était encore pendante : Richard rappela le marquis de Montferrat qui avait réuni plus de suffrages que Guy de Lusignan, et le proclama roi de la Terre-Sainte. Mais le lendemain, le jeune prince fut frappé par deux assassins qui lui dirent en lui donnant le coup mortel : « Tu ne seras plus marquis ni roi (1). » Les deux meurtriers furent arrêtés et condamnés à mort ; l'un fut brûlé vif, et n'avoua rien, l'autre fut écorché et dénonça le Vieux de la montagne, comme l'instigateur de cet assassinat. Cependant on en accusa Richard, qui prit à tâche d'assumer sur sa tête tous ces soupçons, en s'emparant de Tyr, qui appartenait à Conrad. Après des exploits merveilleux où il lit bril-

(1) Voir relation de Sicardi.

f-78 HISTOIRE DES CROISADES.

1er une valeur sans pareille, Richard, profitant de la terreur qu'il avait su inspirer, marcha de nouveau contre Jérusalem, défendue par Saladin et par l'élite de ses troupes qui avaient juré de défendre la ville des prophètes jusqu'à la mort.

La discorde se mit encore dans l'armée latine : Léopold, duc d'Autriche, et le duc de Bourgogne, refusèrent de marcher sous les ordres de Richard. De son côté, le roi d'Angleterre, qui voyait avec peine cette conquête, qu'il faudrait partager avec ces deux seigneurs, émettait toujours un avis contraire au leur. Les opinions étaient partagées dans l'assemblée des chefs, pour la conquête de Jérusalem ; on convint de s'en rapporter à la volonté de vingt-quatre chevaliers qui, après une longue délibération, furent d'avis de la retraite. Le signal du départ fut donné, et l'armée, murmurant contre cette honteuse politique, se remit en marche. Le bruit courut de bouche en bouche, que Saladin avait acheté à prix d'or cette trahison, et Richard en fut accusé ; alors il perdit l'estime et la confiance des croisés, malgré d'admirables prouesses, entreprises pour effacer la gloire du roi de France et pour augmenter sa propre renommée.

Le duc de Bourgogne se retira à Ptolémaïs, avec les Français ; Léopold retourna en Autriche avec ses soldats ; Richard resta seul avec ses troupes. Il envoya un ambassadeur faire de nouvelles propositions de paix à Saladin ; une trêve de trois ans huit mois fut conclue. Une des clauses de ce traité portait que Jérusalem devait être ouverte à la piété des fidèles, et que toutes les villes maritimes, qui appartenaient aux chrétiens, leur resteraient : Ascalon seule fut dé-

molie. Tous les chefs de la croisade jurèrent sur l'Évangile de maintenir le traité. Les chefs sarrasins jurèrent sur l'alcoran ; les deux rois se contentèrent de se donner leur parole. Guy de Lusignan, qu'on avait tout-à-fait oublié, ne fut pas même appelé à prendre part à ce traité ; il se retira dans l'île de Chypre, dont Richard lui avait fait don. Henri de Champagne devint roi de la Palestine.

Cette trêve fut célébrée par des fêtes, que s'offrirent Richard et Saladiu, et dans lesquelles brillèrent, d'un côté, tout le luxe de l'Orient ; de l'autre, les grâces et la prud'homie des chevaliers francs.

Cependant, des messagers venus d'Angleterre, apportaient à Richard des nouvelles inquiétantes de l'Occident. Jean, son frère, ligué avec le roi Philippe de France, aspirait au trône, tandis que Philippe convoitait la Normandie. Le prince Jean préludait alors à l'usurpation qu'il devait commettre plus tard, à la mort de Richard, au préjudice d'Arthur de Bretagne fils de Geoffroy Plantagenet, son frère aîné. Richard résolut de retourner en Angleterre défendre son royaume menacé. 11 s'embarqua à Ptolémaïs, et, chose étrange, ce prince qui, par sa légèreté, par ses fautes, s était aliéné le cœur de tous les chrétiens, vit couler des larmes à son départ. Les croisés se voyaient désormais privés de leur plus ferme appui. En effet celuiquU latéte de trois cents guerriers, avait vaincu' 7,000 musulmans, celui qui, bravant le péril se précipitait seul au milieu des annemis, et revenait triomphant, tellement hérissé de flèches, qu'il ressemblait, dit un chroniqueur (i), à une pelotte garnie d'aiguilles,

(0 Gauthier Visînani.

celui enfin que sa valeur et sa cruauté avaient fait surnommer Cœur-de-Lion, devait être regretté des soldats enthousiastes du merveilleux. Au moment où le vaisseau qui l'emportait sortit du port, il tourna vers le rivage ses yeux remplis de larmes, et s'écria : « 0 Terre- Sainte, je recommande ton peuple à Dieu, fasse le ciel que je vienne encore te visiter et te secourir ! »

Telle est Fissue de cette croisade : cent mille soldats périrent, les plus vaillants chefs de l'Occident tombèrent victimes de leur dévouement à la cause de Dieu, sans conquérir d'avantages décisifs. Deux noms ont survécu dans cette guerre, et ont acquis une gloire immortelle, tous deux avec des caractères différents. Richard, brave jusqu'à l'audace, fougueux et indomptable : Saladin, prudent à l'excès, et habile à résister à ses passions. D'une témérité sans pareille, d'une présomption à causer la ruine d'une armée, Richard rachetait ces défauts par son invincible valeur. Saladin, plus modéré, plus habile àia guerre, l'égala presque par son austère vertu et la simplicité de ses mœurs. Tels sont les deux hommes qui, pendant un siècle, ont excité tour à tour l'enthousiasme et la terreur des chrétiens et des musulmans.

Richard partit ; la tempête battit son navire, et le jeta tout désemparé sur les côtes de l'Italie. Alors il traversa la France, l'Allemagne, sous les habits d'un pauvre pèlerin. Mais sa générosité le trahit; il fut arrêté par les soldats de Léopold, et le duc d'Autriche, qui avait à venger les outrages de la Terre-Sainte, le fit jeter dans un cachot. On ignora, pendant plusieurs années, le sort du roi-pèlerin. Un fidèle écuyer, du nom de Blondiau, qui avait voué sa vie à la découverte

de son maître, le retrouva d'une manière presque miraculeuse en Allemagne, après plus cFun an de vaines recherches. Blondiau, sous les habits d'un ménestrel, s'arrêta devant un chàteau-fort, et s'enquit, de son hôtesse, à qui appartenait ce manoir. La pauvre femme lui répondit qu'on y gardait soigneusement un personnage qu'on croyait gentilhomme et grand sire. Blondiau offrit ses services au châtelain, comme baladin et ménestrel, et passa l'hiver au château, sans savoir qui était le prisonnier mystérieux. Mais le roi Richard l'aperçut un jour, et le reconnaissant, il se mit à chanter un virelai composé par lui en Palestine. Blondiau l'entendit, 'et courut solliciter l'appui de l'empereur d'Allemagne, le duc d'Autriche livra son prisonnier : le roi Richard comparut alors devant la diète de Worms, où on l'accusa de nombreux crimes ; il se justifia dans un disconrs qui fit verser des larmes à tous les assistants. Mais cette justification ne fit pas tomber ses fers, et malgré les supplications de la reine Éléonore, sa mère, malgré les menaces d'excommunication de la part du pape Célestin il resta en prison un année encore et dut payer une riche rançon. Ce prince fut reçu avec enthousiasme par son peuple, ses malheurs excitèrent la pitié, ses cruautés furent effacées par le souvenir de ses exploits.

Saladin mourut un an après la trêve conclue avec Richard; sa mort ressembla à sa vie, elle fut pleine de grandeur et de majesté. 11 fit distribuer d'abondantes aumônes aux chrétiens et aux musulmans. Au moment de rendre son âme à Dieu, il fit porter dans les rues de Damas son drap mortuaire, tandis qu'un uléma disait à haute voix :

« Voilà ce que Saladin, vainqueur de l'Orient, emporte de ses conquêtes! » (1)

(1) Relation de l'historien Beha-Eddia témoin oculaire de la mort de Saladin.

Page 1