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CINQUIÈME CROISADE

Innocent III venait de monter sur le trône de saint Pierre. Espérant vaincre l'indiflérence des chrétiens de l'Occident, et ranimer en faveur des Croisades l'enthousiasme qui s'éteignait de jour en jour, il envoya dans tous les pays de l'Europe, pour prêcher la guerre sainte, des légats et des évéques porteurs d'une bulle r qui promettait la rémission de leurs péchés à tous ceux qui prendraient les armes contre les Sarrasins, ou qui équiperaient, à leurs frais des soldats pour envoyer en Palestine. Des troncs, destinés à recevoir les offrandes des fidèles, furent, pour la première fois, placés dans les églises. Cependant, les lettres pressantes d'Innocent m, les indulgences qu'il accordait n'eurent aucun résultat (1). Il avait frappé d'anathème deux grands royaumes, qui restaient sourds à sa voix : la France, à cause du divorce de Philippe-Auguste avec

(!) Ces lettres sont citées par Mathieu Paris et Ro^rr de lloveilen.

Ingeburge, et sa nouvelle union avec Agnès de Méranie ; l'Allemagne, qui élevait Philippe de Souabe au trône impérial, contre le vœu du saint-père, qui avait pris Othon sous sa suprême protection. Restait Richard, qui portait toujours sur la poitrine les insignes de la croisade, et qui avait juré de retourner combattre les infidèles ; mais ce prince mourut, sans mettre à exécution des promesses tant de fois renouvelées.

Le pape alors jeta les yeux sur un curé de Neuillysur-Marne, qui, dans ses prédications, exaltait la piété des fidèles. Son éloquence était si grande, qu'il savait faire passer, dans l'âme de ses auditeurs, les sentiments qui animaient la sienne. Ce fut lui qu'Innocent choisit pour prêcher la croisade en France , tandis qu'un autre prêtre, moine de Citeaux, du nom de Martin Litz, devait parcourir la Suisse, et Herloin, moine de Saint-Denis, traverser la mer, afin de réveiller en Angleterre l'enthousiasme pour la guerre sainte. Ils partirent, Foulques, le curé de Neuilly, eut bientôt fait de nombreux prosélytes à la cause du Christ. Dans toutes les villes, ceux qui pouvaient prendre les armes coururent, après l'avoir entendu, s'enrôler sous les saintes bannières (1). Un tournoi eut lieu à Ecry-sur- Aisne, toute la noblesse de France et d'Allemagne s'y était donné rendez-vous. Foulques vint au milieu d'eux, rappeler les malheurs des frères de l'Orient, et la captivité de Jérusalem. Sa parole éloquente fit des miracles. Tous les chevaliers venus au tournoi pour

(1) Le moine Gauthier donne des détails sur ces prédications et sur leur résultat, mais il est plus croyable que les peuples étaient poussés à la croisade plutôt par l'état des esprits en Europe que par l'entraînement

dr^ er. teurs.

disputer le prix de l'adresse et de la valeur, se croisèrent ; et parmi eux, se placent au premier rang, Thibaut IV, comte de Champagne, l'un des plus riches et des plus puissants seigneurs de la France ; Gauthier et Jean de Brienne ; Louis, comte de Blois ; Mathieu de Montmorency ; Simon de Montfort, celui-là même qui avait signé la trêve avec les musulmans ; Villehardouin le chroniqueur, et une foule de chevaliers et de prélats. Leur exemple entraîna leurs vassaux et les chevaliers delà Flandre. Baudouin prit la croix, et son épouse, enceinte de quelques mois, voulut le suivre en Orient. Presque tous les seigneurs du Hainaut jurèrent de marcher contre les Sarrasins.

Une première assemblée des chefs de la croisade eut lieu à Soissons ; mais rien n'y fut terminé. (1) Ce ne fut que que dans une seconde réunion à Compiègne qu'on nomma Thibaut de Champagne, chef général de l'armée, et qu'on décida la route à suivre. Ce fut par mer qu'on résolut de se rendre en Orient. Geoffroy de Villehardouin, Milès de Brabant, nommés par Thibaut de Champagne, Conon de Bethune, et A lard de Maqueriaux, choisis par Baudouin de Flandre; enfin, Jean de Friaise et Gauthier de Goudonville, représentant Louis, comte de Blois, partirent en ambassade à Venise, solliciter du doge et delà république, une flotte pour les porter en Orient. Villehardouin nous a laissé un récit fort animé de cette députation, et du succès qu'elle obtint. Les ambassadeurs furent reçus avec enthousiasme par le peuple vénitien et par le doge Dandolo. Le conseil de la république décida

i) Villehardouio.

ensuite que Venise fournirait des vaisseaux pour toute l'armée chrétienne, et des approvisionnements pour neuf mois, au prix de quatre-vingt mille marcs d'argent du poids de Cologne. Les Vénitiens devaient armer cinquante galères pour accompagner les croisés à la guerre sainte, à la condition de partager avec eux les conquêtes qu'ils feraient en Palestine et en Égypte. Les bases de ce traité une fois arrêtées, il fallut le soumettre au peuple. On fit une solennelle assemblée dans l'église Saint-Marc, et, après la messe, les ambassadeurs s'avancèrent au pied de l'estrade qui leur avait été destinée, et Villehardouin prononça un discours qu'il nous a conservé dans les chroniques de cette coisade.

« Les seigneurs et barons, disait-il, nous ont en- » voyés pour vous prier de prendre en pitié Jérusalem, » qui est en servage des Turcs; ils nous ont recom- » mandé de nous jeter à vos pieds, et d'y rester jus- • qu'à ce que vous nous ayez octroyé notre demande. » En disant ces mots, Villehardouin se précipita à genoux, les autres députés l'imitèrent, et les Vénitiens émus jusqu'aux larmes, s'écrièrent tous ensemble : « Oui, oui, nous le voulons î » (1)

Le lendemain les ambassadeurs jurèrent au sénat de remplir les promesses contenues dans le traité; puis ils partirent, emportant en France la nouvelle de l'accord fait avec les Vénitiens. Thibaut, comte de Champagne, éprouva une joie si vive à la vue de ce traité, qu'il voulut monter à cheval malgré la grave maladie qui le tenait alité depuis longtemps; mais il

(1) Une remarque a faire en lisant Villehardouin c'est qu'il (ail souvent fleurer ses héros (mainlclarme plorée,) moult plorant.

augmenta son mal, et bientôt il mourut en regrettant de ne pouvoir partager les périls et les triomphes des soldats de la Croix (1).

Il fallait choisir un autre chef à la croisade: le choix tomba sur Boni face marquis de Montferrat, qui déjà avait fait la guerre en Orient, avec Conrad son frère. Ce fut à Soissons qu'il reçut l'investiture de son titre de général de l'armée chrétienne, et la croix elle-même des mains du curé de Neuilly.

Au printemps de l'année 120?, les croisés quittèrent leur patrie : le rendez-vous général était à Venise, mais beaucoup s'embarquèrent sur l'Océan. Le comte de Flandre, sa femme et ses enfants, furent de ce nombre, d'autres montèrent sur des vaisseaux génois, d'autres partirent de Marseille ; il ne vint pas à Venise la moitié de ceux qu'on attendait. Le marquis de Montferrat arriva avec son corps d'armée ; le comte de Blois, le maréchal de Champagne, Villehardouin l'y avaient précédé : leur venue fut célébrée par des fêtes magnifiques, qui furent bientôt interrompues par l'impossibilité où se trouvèrent les croisés, d'acquitter la dette énorme contractée vis-à-vis des Vénitiens : à peine s'ils avaient pu en réunir le tiers, même en vendant leurs bijoux, leur vaisselle, leurs pierreries. Le doge assembla le peuple et lui proposa de demander aux croisés, pour acquitter leur dette, le secours de leurs armes contre une ville vassale qui s'était livrée au roi de Hongrie. Les croisés acceptèrent avec joie cette occasion de signaler leur valeur en payant une dette sacrée, mais il y eut des chevaliers

(1) La maladie se renforça tellement qu'il fit sa devise el son lare et plus ne chevaucha (Villehardoin.)

qui refusèrent de prendre part à l'entreprise, en prétextant que leur vœu les appelait à combattre les infidèles. (1) Alors le doge Dandolo jura de prendre la croix, ainsi qu'un grand nombre de seigneurs vénitiens, si les soldats de France l'aidaient à dompter cette rébellion. On vit un vieillard de quatre-vingt-dix ans prendre les armes, et commander à dix mille soldats. Les chrétiens jurèrent de marcher contre Zara révoltée. On allait partir, lorsque Isaac, empereur de Constantinople, détrôné par son frère Alexis, envoya solliciter le secours et l'appui des Vénitiens contre l'usurpateur. Le sénat promit le concours de Venise contre Alexis, qui avait dédaigné leur alliance pour celle de Pisc et de Gênes, mais il remit cette entreprise après le siège de Zara. La flotte qui sortit des ports de la reine de l'Adriatique, se composait de plus de quatre cent quatre-vingts vaisseaux ou galères, portant plus de quarante mille hommes. Les croisés arrivèrent dans Zara le 1 1 novembre 1 202 ; deux semaines après, la ville se rendait à discrétion, les habitants obtenaient la liberté et la vie, mais la cité était livrée au pillage, et le butin était partagé entre les Vénitiens et les Français. Bientôt un bref du pape (2) vint refuser son approbation à une entreprise qu'il appelait sacrilège : les Vénitiens dédaignèrent les menaces du pontife, mais les Français, habitués à une aveugle soumission aux ordres de la cour de Rome, envoyèrent des députés solliciter leur pardon. Innocent III l'accorda en excommuniant les Vénitiens,

(1) Villehardottin dit que cette ouverture fut moult contredite par le» barons.

(î) Apporté par le cardinal de Capoue.

mais en permettant néanmoins aux Français de se rendre en Palestine sur leurs vaisseaux, à cause de la nécessité; arrivés en Syrie, il leur enjoignait de se séparer de ces excommuniés, les autorisant à prendre des vivres où ils en trouveraient, si l'Occident ne leur en envoyait pas : c'était en quelque sorte légitimer le pillage.

Sur ces entrefaites, arriva une ambassade du duc de Souabe, pour solliciter l'appui des chrétiens pour la cause d'Alexis et de son père, contre l'usurpateur Alexis, frère d'Isaac : le jeune prince promettait aux croisés deux cent mille marcs d'argent et des vivres pour un an. On délibéra longtemps dans le conseil des chevaliers et des barons; ceux qui s'étaient opposés à l'entreprise contre Zara, renouvelèrent leur refus ; la cause de Dieu était plus sainte que la cause d'un empereur chassé de son trône, et d'ailleurs les croisés avaient fait vœu de combattre les Sarrasins, et non de chasser un usurpateur. Cependant la majorité fut d'avis de marcher contre Byzance ; les Vénitiens se rendirent avec joie à cette opinion. Il fut donc résolu qu'on accepterait les offres du fils de l'empereur détrôné, et qu'on partirait au commencement de Tannée 1203. Innocent lança les foudres de son anathème contre cette nouvelle expédition qui détournait les chrétiens du but sacré qui les avait poussés vers l'Orient. Cependant les croisés n'en persistèrent pas moins dans leur résolution, espérant de leur conduite et de la valeur de leurs armées, le pardon du souverain pontife.

Alexis arriva lui-même, au moment du départ des croisés, renouveler les promesses faites par les am-

206 HISTOIRE DES CBOISADES.

bassadcurs de son beau-frère, le duc de Souabe(i). On partit dans les derniers jours du mois d'avril 1203, et la flotte aborda à Corfou pour proclamer Alexis empereur du Bas-Empire. Cette nouvelle d'une armée qui s'avançait vers la capitale ne put tirer l'usurpateur de sa mollesse, ni lui donner le courage de résister à cette invasion : de nouvelles dissensions éclatèrent à Corfou, entre les pèlerins, mais elles s'apaisèrent à la voix des chevaliers. Les croisés quittèrent Corfou le 20 mai, gagnèrent l'Hellespont, pillèrent en passant la Calcédoine, et, après un mois de navigation favorable, ils vinrent débarquer à Scutari, sur la rive gauche du Bosphore, presque en face de Constantinoplc. L'usurpateur alors sembla se réveiller de sa torpeur, et envoya un ambassadeur demander ce que voulaient ces nouveaux venus, et dans quel but ils avaient envahi avec une armée une des villes du territoire de son empire.

Conon de Béthune répondit à l'envoyé, Nicolas Rossi, Italien d'origine :

« Allez dire à celui qui vous envoie que cette terre est à l'empereur Isaac et à son fils ; si votre maître veut réparer ses torts, nous implorerons pour lui la clémence d'Alexis, mais s'il s'y refuse, ne revenez pas ici. »

L'ambassadeur se retira, et les chefs de la croisade , réunis en conseil , décidèrent que toutes les forces chrétiennes seraient portées sur la rive droite du Bosphore, et établiraient leur camp sur la colline de Péra, presque aux portes de Constantinople. Dés

(1) Ce prince avait éponse Irène, fille de l'empereur Isaac et sœur des deux Alexis.

lors on ût tous les préparatifs du départ, qui fut fixé aux premiers jours du mois suivant.

Le G juillet 1203, Tannée s'embarqua au son retentissant des trompettes françaises. Les étendards flottaient dans les airs et présentaient un aspect imposant. Les vaisseaux vénitiens avaient arboré leur pavillon de pourpre, les matelots et les soldats faisaient retentir le rivage de leurs cris joyeux. On leva l'ancre, et bientôt on aborde à Galata, où l'armée grecque, commandée par l'empereur lui-même, attendait les ennemis, mais il n'osa affronter la valeur des chrétiens, et il rentra dans la ville, laissant ses tentes à l'ennemi, la forteresse de Galata fut prise d'assaut et l'étendard de la Croix flotta sur une tour byzantine : la guerre était commencée.

Cependant les Vénitiens s'avançaient vers le port avec leurs gros vaisseaux : une chaîne de fer tendue d'une tour à l'autre et vingt galères armées et rangées en bataille en défendaient l'entrée. Un combat acharné s'engagea. Enfin un vaisseau énorme (1) se précipita contre la chaîne, la rompit et pénétra dans le port,

(1) Ce iau*eau se nommait Aquila.

suivi de toute la flotte, les galères grecques tombèrent en leur pouvoir ou furent coulées à fond. Après ce premier triomphe, tous les vaisseaux vénitiens entrèrent triomphalement dans le port. Les Grecs devaient dés lors se regarder comme vaincus ; cependant ils ne voulaient pas se rendre, et dans de fréquentes sorties, leurs troupes attaquèrent les croisés jusqu'au milieu do leur camp. Leurs essaims nombreux couvraient la campagne, et harcelaient sans relâche l'armée chrétienne, épuisée par les fatigues du siège et par la disette qui commençait à exercer ses ravages. Cependant les travaux se continuaient ; les catapultes lançaient dans la ville des pierres d'une grosseur telle que plusieurs palai3 en furent ruinés, au dire de Nicétas, historien qui nous a laissé une relation de cette guerre. Les béliers battaient la muraille et ouvraient la brèche aux assaillants. Le 17 juillet, l'écroulement d'une tour fit tenter aux croisés un assaut général ; mais la bravoure des soldats francs ne put tenir contre la multitude innombrable des Grecs qui défendaient la brèche et les remparts, tandis que d'autres faisaient pleuvoir sur les chrétiens la poix fondue et le feu grégeois. Quinze chevaliers seulement purent atteindre le créneau et se maintenir quelques instants sur la plate-forme, mais accablés par le nombre, ils moururent en vendant chèrement leur vie.

Le doge de Venise, de son côté, attaquait Gonstantinople avec sa flotte : les gros vaisseaux portant des tours énormes s'avançaient jusqu'aux pieds des murailles, et, à l'aide de ponts-levis abaissés sur le rempart, lançaient dans la ville les chevaliers vénitiens.

Dandolo, malgré son grand âge, s'était fait porter à terre et combattait au milieu de ses soldats. La bataille fut acharnée ; mais après quelques heures d'une défense héroïque, les Grecs plièrent, et, combattant toujours, se retirèrent dans l'intérieur de la ville. L'étendard de Saint-Marc flotta sur les tours ; les Vénitiens poursuivaient l'ennemi de rue en rue, incendiant les maisons sur leur passage, et portant partout le désordre et la mort. Le doge, cependant, apprend le péril des Français qui combattent aux portes de la ville, et la sortie de l'empereur à la tète de ses meilleurs soldats : il réunit ses Vénitiens et court à l'aide de ses alliés. Il arrive, sa présence ranime le courage des croisés, augmente leur nombre et porte la . terreur dans l'àme d'Alexis qui refuse le combat, malgré les efforts et les supplications de son gendre Lascaris, qui veut marcher contre les chrétiens. L'armée rentre alors en murmurant dans Byzance, et en accusant l'usurpateur de lâcheté (i). La nuit vint : Alexis, profitant des ténèbres, abandonna son empire, son armée, fuyant sans combattre, pour sauver sa vie qu'il ne croyait plus en sûreté au milieu d'un peuple outré de tant de pusillanimité. Une barque sortit en secret du port avant le jour : elle emportait Alexis et ses trésors ; quelques amis fidèles l'accompagnaient dans sa fuite. Les Grecs apprirent bientôt ce honteux abandon : la fureur de se voir délaissés par leur empereur, la terreur du nom chrétien causèrent une indicible agitation : quelques soldats plus hardis coururent à la prison d'Isaac, brisèrent ses fers et le rame- Ci) Alexis rebroussa chemin en arrière, dit Villefiardoniu.

nèront en triomphe au palais des Blaquernes. Là, revêtu de la pourpre des empereurs romains, il se présente au peuple qui, voyant en lui son libérateur, le salue de ses cris de joie. Une révolution s'opère en sa faveur, on pleure sur les maux qu'il a soufferts, on exalte ses vertus, et bientôt le vieil empereur trouve dans ses ennemis autant de défenseurs. La nouvelle de la fuite d'Alexis et du retour d'Isaac est portée au camp des croisés, qui peuvent à peine croire à cette défection. Les chefs se rassemblent en conseil, et envoient quatre ambassadeurs pour vérifier un fait qu'ils regardent comme un miracle; mais, toujours en défiance contre la perfidie bien connue des Grecs, ils se préparent au combat.

Les députés français et vénitiens furent reçus par Isaac avec toutes sortes d'honneurs. 11 était assis sur un trône d'or et couvert des plus magnifiques habite, entouré d'une cour nombreuse et brillante, comme aux plus beaux jours de l'empire. Les députés demandèrent la ratification du traité fait avec son fils Alexis; et le vieil empereur, confirmant cette alliance, et les promesses contenues dans les articles de l'accord, remercia les Francs des services que leurs armes lui avaient rendus, et les renvoya comblés de splendides présents. Les députés rapportèrent au camp les patentes impériales : alors le doge et les chefs de la croisade entrèrent dans Constantinople , ayant au milieu d'eux le jeune Alexis, qui fut salué par les Grecs des plus vives acclamations. C'était un magnifique spectacle que celui de l'arrivée de ce prince dans sa capitale, au milieu du cortège des guerriers francs, et des clergés grecs et chrétiens : les cloches

sonnaient en joyeuses volées, tandis que de tous côtés le peuple faisait retentir les airs de ses chants d'allégresse. Ce fut aussi un moment solennel, celui où un père aveugle et captif depuis six ans, serra sur son cœur un fils auquel il devait sa liberté et son empire : les témoins de cette touchante entrevue versèrent des larmes d'attendrissement.

Après les fêtes qui célébrèrent la délivrance d'Isaac, les croisés se retirèrent dans un faubourg de Byzance, cédant aux prières de l'empereur, qui craignait de voir se renouveler la discorde entre les Grecs et les Latins. Là, ils oublièrent dans le repos et l'abondance les fatigues du siège; Alexis avait payé une partie des sommes promises; tout semblait présager une paix durable, mais il n'en devait pas être ainsi : les chrétiens qui avaient annoncé leur départ pour la Palestine, furent sollicités par Isaac et Alexis de rester, afin d'affermir leur puissance encore mal assise et de leur aider à faire payer l'impôt levé sur les Grecs, pour acquitter les sommes promises dans le traité; l'empereur demandait en outre un délai pour rassembler une armée et marcher avec les croisés à la conquête de Jérusalem. Les chefs chrétiens délibérèrent : les uns consentaient à attendre encore pour gagner à leur cause de nouveaux auxiliaires; les autres, ceux-là qui avaient blâmé l'expédition contre Zara et contre Constantinople, s'opposèrent à ce nouveau retard. Mais le doge l'emporta, et l'on décida que le départ pour la croisade resterait fixé à Pâques de l'année 1204.

Alors pour payer ce qui restait dû des deux cent mille marcs d'argent, Isaac fit fondre les vases sacrés et les statues des saints ; mais comme cela ne suffisait

point encore, on leva sur le peuple d'énormes impôts. Des murmures, des clameurs témoignèrent de son mécontentement : Alexis avait en outre promis de détruire le schisme qui séparait l'église grecque de l'église latine, et de ramener tout l'empire à la religion romaine. Les Grecs en clïet étaient séparés des chrétiens de l'Occident par trois points principaux : les Grecs se refusaient à croire que le Saint-Esprit procède du Père, ils refusaient de reconnaître la suprématie du pape et la possibilité de consacrer dans l'Eucharistie avec le pain azyme. Le patriarche Gérularius, qui aspirait à devenir le chef de l'église universelle, avait continué le schisme introduit par Photius. Le clergé grec n'osa pas résister à la puissance des chrétiens : le patriarche abjurant les erreurs de la religion grecque, reconnut Innocent III pour chef et pour successeur de saint Pierre. Sainte-Sophie, où fut faite cette abjuration, retentit des cris séditieux du peuple, qui refusait de participer à un si grand sacrilège, et les haines s'envenimèrent encore davantage entre les Grecs et les chrétiens.

Un nouveau malheur augmenta l'animosité : quelques soldats s'étaient pris de querelle avec des Juifs dans une synagogue ; les Grecs défendirent leurs concitoyens et bientôt un combat s'engagea dans la rue. Pendant la rixe, le feu prit à une maison et bientôt la moitié de la cité fut embrasée ; un vent du midi poussait les llammes sur les quartiers les plus éloignés et propageait l'incendie : dans une étendue de plus d'une lieue, le fléau réduisit en cendres tout ce qui se trouvait sur son passage. Les Grecs ne manquèrent pas d'en accuser les chrétiens qui, cependant, au dire du

chroniqueur Villehardouin en furent moult dolents. (1) Les Francs prodiguèrent leurs secours et leurs aumônes à une foule de victimes qui erraient à travers les décombres fumants encore, cherchant un père, une mère, un ami, ou implorant la pitié et demandant un asile ; ces soins touchants ne pouvaient désarmer Tanimosité des Grecs; des Français qui étaient restés dans la ville furent maltraités par le peuple en fureur. Ces traitements barbares contre des innocents allumèrent la colère des croisés, qui jurèrent de ne pas les laisser impunis. Alexis, cependant, revint d'une expédition contre % l'usurpateur qui avait intéressé à sa cause les Thraces et les Bulgares : vainqueur dans plusieurs combats, le jeune prince espérait que les acclamations du peuple le récompenseraient de ses fatigues; mais il fut accueilli par ses sujets au milieu des murmures, et nul n'applaudit à ses victoires. Le peuple ne voyait pas sans colère l'alliance du prince avec ses ennemis, et bientôt il passa des murmures à la révolte, lorsqu'il vit les croisés ravager les campagnes de Byzance, et piller les villages et les couvents. Sa fureur ne connut plus de bornes, alors que les richesses des églises, les ornements des autels furent employés à payer les plaisirs des chrétiens; et, bientôt, commandé par un prince du nom d'Alexis, et surnommé Mursufle, (1) parce que ses sourcils rapprochés formaient comme une trace noire au-dessus de ses yeux, le peuple se porta en armes au palais d'Isaac et l'accabla d'injures, en lui reprochant d'oublier Dieu

(1) Nicétas en accuse formellement les Flamands. (1) Le continuateur de Guillaume de Tyr, lui donne le nom de Marotte.

et la patrie. Mursufle, plein d'ardeur et de courage, devait au milieu d'une foule pusillanime, paraître appelé à la suprême domination : ses promesses de sauver l'empire, de le rendre à la liberté et de relever la religion, le firent regarder par les Grecs comme un libérateur; il sut gagner la confiance d'Alexis et l'affection du peuple, tout en travaillant à ses projets qui devaient l'amener au pouvoir : (1) il sut par d'adroites suggestions persuader au jeune prince de se séparer de la cause des croisés et de régner seul, sans obéir à des alliés ambitieux. La guerre fut déclarée aux guerriers francs, et Mursufle, à la tête de l'armée, marcha contre eux , espérant les surprendre sous leurs tentes et les vaincre facilement; mais les Grecs refusèrent de combattre et abandonnèrent leur général qui revint seul à Gonstantinople, à travers mille périls. Cette témérité augmenta sa renommée et sa puissance, mais elle provoqua une guerre où devait succomber le Bas-Empire.

Une députation fut envoyée à Alexis, pour lui demander une dernière fois s'il voulait la paix ou la guerre : les croisés l'avaient replacé sur le trône, et cependant il avait menti à toutes les promesses jurées par lui et son père sur le saint Évangile. Les ambas-. sadeurs français le menacèrent de renverser cette puissance dont ils étaient les auteurs, si Alexis persistait à payer leurs services par la perfidie et l'ingratitude la plus noire. De tels discours enflammèrent la fureur et l'indignation du jeune empereur à tel point, qu'il

(1) Lebcau dit que Mursuflle avait été employé a crever les yeui d'Isnoc, comment comprendre en ce cas l'affection d'Alexis pour le bourreau de son père.

résolut de faire arrêter et mettre à mort les envoyés assez hardis pour le menacer dans sod palais, au milieu de la foule nombreuse de ses courtisans et de ses gardes, mais ceux-ci se retirèrent en toute hâte, et purent regagner leur camp. Les hostilités commencèrent du côté des Grecs : ils tentèrent d'incendier la flotte vénitienne ; des brûlots remplis de feu grégeois furent lancés contre les vaisseaux croisés, mais les matelots parvinrent à détourner deleursgalèrescefléau destructeur , montés sur des barques, ils couraient armés de leurs rames contre les brûlots et les éloignaient de leur flotte, tandis que les soldats empêchaient les Grecs de manœuvrer en les accablant de flèches. Les habitants de Byzance accourus sur le rempart battaient des mains en signe de victoire ; cependant les vaisseaux incendiaires furent emportés par le courant dans la pleine mer, et brûlés sans avoir causé la moindre avarie à la flotte vénitienne.

Les chrétiens ne pouvaient croire à tant de perfidie et jurèrent d'en tirer vengeance. Alexis cependant se soumit de nouveau, demandant grâce pour lui et accusant un peuple révolté que nulle autorité ne pouvait contenir. Il implora même contre la fureur des Grecs le secours des chrétiens, offrant de donner son palais pour garantie de sa foi. Mursufle fit alors courir le bruit que Alexis allait livrer Gonstantinoplc aux croisés. A cette nouvelle sinistre le peuple se révolte, pousse des cris de mort contre l'empereur, le menace et l'oblige à se renfermer dans son palais desBlaquernes: de toutes parts la multitude se précipite dans Sainte-Sophie et sur la place pour proclamer un nouvel empereur, qui la défende contre le péril imminent où l'a

jeté Alexis. Plusieurs patriccs à qui la pourpre est offerte refusent de s'asseoir sur le trône chancelant ; enfin on couronne un ambitieux, nommé Canabus, que Mursufle a mis en avant. Alexis alors implore la pitié et la protection des croisés contre la fureur du peuple et les menaces du nouvel empereur. Le marquis de Montferrat, à la tète de ses chevalier, entre dans Byzance à la faveur des ténèbres, pour protéger la vie d'Alexis; mais Mursufle a su glisser dans ce faible esprit des doutes sur la fidélité des chrétiens, et les portes du palais leur sont fermées : les Français retournent au camp, et leur retraite ranime la fureur de la populace que leur arrivée avait glacée de terreur. Le palais où s'est réfugié le prince est entouré d'une foule armée. Les uns veulent en faire le siège, les autres veulent l'incendier et écraser sous ses ruines le perfide Alexis. Des cris de fureur, des menaces, des imprécations s'élèvent dans les airs et vont jeter l'effroi dans l'ame pusillanime de l'empereur : Mursufle l'aborde; sous les apparences du dévouement, il lui offre sa protection, l'entraîne loin du tumulte, et bientôt le fait jeter dans un cachot et charger de fers. Puis il se présente à la multitude toujours réunie aux portes du palais, et s'écrie qu'il a sauvé l'empire, en précipitant le tyran dans une sombre prison. Le peuple le porte en triomphe à Sainte- Sophie, et le nomme par acclamations empereur du Bas-Empire. Redoutant les revirements de la multitude en faveur d'Alexis, craignant l'inconstance de la fortune, Mursufle essaie de fixer, par un nouveau crime, son pouvoir chancelant. Il court au cachot d'Alexis, lui fait avaler du poison qui ne donne pas

assez tôt la mort au gré de son ambition, et, pour la hâter il étrangle l'empereur de sa main. Isaac, en apprenant le trépas de son fils, se voyant seul, abandonné de ses amis, de ses alliés qu'il a trompés, meurt de douleur et d'effroi (1 ).

Cependant l'usurpateur voulait affermir sa puissance encore mal assurée, et pour y parvenir, il appela de nouveau à son aide le meurtre et la trahison. Une fois lancé dans cette voie fatale du crime, il devait la suivre sans remords et sans crainte. Mursufle résolut de faire périr tous les chefs de l'armée chrétienne en les attirant dans un piège il envoya, dans ce but, de la part d'Alexis, dont les croisés ignoraient la mort, une députation aux chefs de la croisade, pour les inviter à venir dans le palais des Blaquernes recevoir les sommes promises. Mais Dandolo, que les historiens ont surnommé le prudent des prudents (2), arrêta les chefs prêts à se rendre à cette invitation, en éveillant leur défiance. Le bruit de la mort fatale d'Alexis et de

(1) Voir Nicétas et Villehardouin. Le pauvre vieil Isaac voyant son (ils empoisonné et ce traître et desloyal couronné eut tant de peur et laschérie qu'il en prit une maladie dont il desceda tôt Liv. IV.

(2) Nicétas

son père parvint bientôt au camp, justifia les prévisions du doge et ralluma la fureur des croisés : dés lors la guerre fut décidée. Mais les chrétiens la voulurent implacable, terrible contre une race de traîtres et de lâches. Mursufle, résolut de se défendre, tenta de ranimer le courage du peuple et des grands. Aux uns il promit l'affranchissement de l'empire et la défaite des chrétiens; aux autres il ollrit des places, des d'gnités. Il réussit à discipliner cette multitude armée et à exalter en eux le patriotisme et le sentiment de la liberté. Confiant dans sa valeur et dans celle de ses troupes, Mursufle marcha contre un convoi que Henri de Hainaut ramenait de Philé dont il s'était rendu maître ; mais les Français se rangèrent en bataille et bientôt la victoire se déclara pour eux. La cavalerie flamande jeta le désordre dans cette foule de soldats sans discipline et sans courage : le nouvel empereur fut entraîné dans la fuite, laissant son épée, son bouclier sur le champ de bataille, ainsi que l'étendard de la sainte Vierge, patronne de Constantinople, que les empereurs emmenaient avec eux dans les grand dangers (1). Les Grecs consternés se renfermèrent dans leurs remparts.

Alors les chrétiens résolurent d'attaquer Bysance par mer. Le 8 ami 1*204, la flotte traversa le golfe et s'avança jusque sous les murs de la ville. Le signal de l'assaut fut donné par les trompettes du vaisseau amiral que montait le vieux doge et répété par tous les clairons de l'armée. Les Français se précipitèrent avec fureur contre les redoutables barrières que leur op-

(1) Les Barons firent présent à Tordre de citeaux du gonfanon impérial.

posaient les Grecs: les échelles furent dressées et se couvrirent bientôt de guerriers : mais les Grecs se défendaient avec la fureur du désespoir; et les croisés accablés par le nombre, ne pouvaient se frayer un passage à travers les masses épaisses des assiégés. Un guerrier français parvint à se maintenir sur le rempart pendant quelques instants, frappant à coups terrible» de sa hache d'armes tous ceux qui l'approchaient, mais atteint de plusieurs blessures mortelles, on le vit chanceler, étendre les bras et tomber à la mer qui lui servit de tombeau. Le désordre se mit bientôt dans l'armée chrétienne, et les chefs, pour ne pas perdre en efforts inutiles, de si braves troupes, firent sonner"" la retraite vers la troisième heure du jour ( 1 ).

Les chefs chrétiens se réunirent en conseil, et bien que cet échec eut jeté quelqu'effroi dans l'armée, il fut résolu qu'un nouvel assaut aurait lieu sur le même point, mais que des mesures seraient prises pour assurer la victoire aux chrétiens. Le 12 avril 1204, les trompettes sonnèrent dés l'aube, et la flotte s'avança dans un ordre imposant, jusque sous les remparts. Ce retour subit, après la défaite des jours précédents,, effraya les Grecs debout et en armes sur les murailles de Constantinople. Cependant le combat s'engagea bientôt sur toute la ligne. Les vaisseaux unis deux à deux s'avançaient portant les tours toutes hérissées de guerriers francs. Les ponts-levis s'abaissent , les échelles se dressent et chaque échelon porte un soldat. Les chrétiens s'élancent à l'assaut sous une grêle de traits, de pierres et de sable brûlant. Des poutres

(1) De ticloria tantœ muUitudinis obtinendà sine eipuf natione urtn». nulla eis spes polerat arridere. (Relation de Gauthier.)

11ISTOIKE DES CROISADES.

énormes balancées du haut des remparts, oscillent quelques instants dans les airs et retombent sur les échelles qu'elles brisent et sur les chevaliers qu'elles écrasent : le feu grégeois, la poix bouillante coulent à longs flots du haut des remparts, sans arrêter l'ardeur des chrétiens. Deux chevaliers s'élancent de la tour que portent les vaisseaux des évêques de Troyeset de Soissons, et parviennent à arborer l'étendard de la Croix sur le crénau, où ils se maintiennent en faisant des prodiges de valeur; bientôt une troupe nombreuse de croisés lésa rejoints (1). Les Grecs sont massacrés sur les remparts, d'autres prennent la fuite et sont poursuivis jusque dans les rues de Bysance. Toute l'armée chrétienne aperçoit son drapeau qui flotte sur deux tours, et cette vue enflamme le courage de ceux qui n'ont pas encore pris part au combat. Les Français se jettent à terre et pénètrent dans la ville par trois portes qui ont cédé aux coups réitérés du bélier. Mursufle qui, du haut d'une des sept collines où sont établies ses tentes, a vu tout le combat, reste seul abandonné de tous les Grecs qui fuient à l'aspect des Latins. Lui-même, après avoir tenté vainement de rallier ses troupes, prend la fuite, et court de toute la vitesse de son cheval cacher sa honte et son désespoir dans les montagnes de la Thrace. Son camp est envahi et pillé. Un comte allemand (2), pour empêcher les Grecs de se rallier et de se défendre, en les occupant à protéger la capitale de l'empire contre sa destruction totale, incendie les maisons qu'il rencon-

(1) L'un de ces soldats était français, nommé d'Urboise, l'autre Ténilien du nom de Pierre Alberli.

(2) Quidam Cornes teutonicus, dit Gunler.

tre sur son passage. Le vent venant en aide à ses pro- . jets, souffle la flamme sur tout un riche quartier, qui n'offre bientôt plus qu'un vaste foyer d'où s'élancent dans les airs des gerbes de feu et des tourbillons de fumée. Les Grecs fuient épouvantés devant les Français qui massacrent tout ce qui s'offre à leurs coups. Les habitants les plus riches se renferment dans Sainte- Sophie, et se mettent, eux et leurs familles, sous la protection du ciel. Bientôt de nouveaux fuyards apprennent à la foule éperdue le départ précipité de Mursufle ; et tous, au milieu du péril, cherchent un empereur qui les défende. Les suffrages se partagent entre Lascaris et Théodose Ducas : Lascarisest proclamé(l). Alors il harangue les patrices, les chefs, les soldats qui l'entourent; il cherche à ranimer leur patriotisme dans leurs âmes timorées; mais les soldats demandent leur solde. Les patrices refusent de marcher au combat. L'incendie s'avance, précédant l'ennemi dont les cris de victoire retentissent mêlés au son de la trompette. Les Grecs fuient de nouveau, et Lascaris, forcé d'abandonner son éphémère puissance, quitte Sainte-Sophie au milieu de la nuit, sans pouvoir relever cet empire qui croule sous les efforts des chrétiens.

L'œuvre était consommée : les Vénitiens se retirèrent dans leurs vaisseaux. Les Français et les Flamands campèrent sur la colline où Musurfle s'était établi. Henri de Hainaut coucha sous la tente impériale, toute garnie de somptueux tapis. L'incendie durait toujours, éclairant de ses sinistres lueurs l'armée et la flotte. Au point du jour, les chefs rangeaient

(1) Ils disputaient de la possession de l'empire, comme ils eussent disputé d'un vaisseau battu par la tempête. (Nicétas).

leurs troupes en bataille et se disposaient à de nouveaux combats, lorsque une longue procession de femmes gémissantes, d'enfants, de vieillards précédés du clergé qui portait la bannière des saints, s'échelonna sur la colline ; et tous à genoux, les mains jointes, remplissant l'air de leurs cris suppliants, demandèrent merci aux vainqueurs. La vie leur fut accordée, et un héraut d'armes vint, au nom des chefs, proclamer la clémence des vainqueurs. On ordonna aux soldats la modération et le respct pour les femmes et les filles : mais rien ne put empêcher le pillage de toutes les maisons riches ou pauvres de Constantinople (1) ; ni les supplications des prêtres, ni les ordres sévères des chefs ne purent réprimer la licence. Le pillage dura plusieurs jours : les églises furent dévastées, et l'on vit les soldats jouer aux dés, sur les autels des saints, les riches dépouilles des chapelles, en s'enivrant des vins de la Propontide dans les calices et les vases destinés aux saints sacrifices. Les palais des patrices, des comtes de l'empire avaient été pillés , et l'on voyait ces seigneurs, si opulents autrefois, implorer la pitié des passants. Le peublc grec se mêla à ces tristes représailles qu'autorisait la victoire, et appela, selon la belle expression d'un de nos contemporains, ces jours de deuil les jours de la justice et de la liberté.

Les palais de Bucoléon et des Blaquernes furent seuls respectés. Le comte de Hainaut s'installa dans les Blaquernes et les préserva de la ruine, de l'incendie et du pillage : d'immenses richesses y étaient entassées. Elles furent partagées entre tous les chefs

(1) Si Oncques ne fut vu nulle part un si riche saccageaient. Vil. lehardouin.

chrétiens. Le marquis de Montferrat, maître du palais Buedôon, y trouva réunies toutes les femmes de la noblesse et leur accorda la vie.

Les vainqueurs abusèrent de leur victoire ; tous les chefs-d'œuvre de l'ancienne Grèce, que renfermait Byzance, furent mutilés ou détruits ; les vases, les statues, les bas-reliefs de bronze furent convertis en monnaie commune. Les croisés ne virent, dans ces débris précieux et vénérables de l'art antique, qu'une matière propre à satisfaire leurs passions ou leurs besoins ; les Vénitiens seuls, qui connaissaient le prix de ces monuments, emportèrent dans leur pays quelques-unes de ces belles statues de marbre qui avaient échappé à la mutilation; les Français abandonnèrent les statues à leurs alliés, pour s'emparer des reliques saintes dont les basiliques de la capitale étaient remplies ; les prêtres latins enlevèrent les restes des martyrs et des saints, et les rapportèrent en Occident pour en orner les églises et les chapelles de leur patrie : c'est là que fut pris le chef de saint Jean-Baptiste, que l'on voit encore aujourd'hui dans le reliquaire de la cathédrale d'Amiens (1).

Le butin devait être réuni dans trois églises pour être ensuite partagé entre les chefs et les soldats ; quelquesuns d'entre eux cependant, au mépris des règlements sévères établis pour la remise des produits du pillage, gardèrent entre leurs mains des objets précieux : la mort les punit de leur infamie (2). Après les fêtes de Pâques on fit le partage du butin : quatre parts égales furent faites : l'une fut destinée à celui des Latins qui

(1) Hia. edésiast. <fc Fenry.

(2) El y en eut tout plein de pendus. Villehard ouin.

serait nommé empereur de Constantinople, les trois autres furent partagées entre les Français et les Vénitiens. Le butin réuni avait produit quatre cent mille marcs d'argent (1) : chaque chevalier eut vingt marcs ; chaque cavalier dix, et les hommes de pied reçurent cinq marcs chacun. Les Vénitiens avaient, outre leur part, été payés des cinquante mille marcs que les Français restaient devoir à la république.

Les vainqueurs songèrent, après ce partage, à choisir un maître au nouvel empire. Six prêtres français et autant de citoyens de Venise furent élus pour remplir cette mission. Du côté des Français, ce furent les évêques de Troyes, de Bethléem, de Soissons, de Ptolémaïs et l'abbé de Los ; du côté de Venise, ce furent six nobles dont un historien a conservé les noms : Vitale Dandolo, Othon Guerini, Contarini, Giovanni Bareggio, Bertuccio et Pantaleone Barbo.

Trois concurrents s'offraient au choix des électeurs : Dandolo, le vieux doge, dont l'expérience, les vertus l'habileté en guerre comme en politique étaient une

(1) La part du butin échu aux Français a été estimé a plus de 60 millions.

garantie pour l'avenir du trône latin ; mais les Vénitiens ne voulurent pas que le chef de leur république fût revêtu de la pourpre impériale ; Pantaleone Barbo s'opposa h son élection. Le marquis de Montferrat, chef des Latins, avait aussi des droits incontestables au trône, droits que lui donnaient sa bravoure dans les batailles, sa modération dans la victoire ; mais la politique de Venise s'opposa encore à l'élévation de Boniface àl'empire, et le comte de Flandre, Baudouin, réunit tous les suffrages : les soldats l'aimaient pour son indomptable bravoure, pour ses exploits guerriers ; les Grecs le vénéraient pour sa noblesse et ses vertus.

On attendait depuis deux jours entiers la décision des douze délégués du peuple et de l'armée, lorsque l'évèque de Soissons vint, à la fin de la seconde journée, proclamer Baudouin, comte de Flandre, empereur de Constantinople et du Bas-Empire : les Français, les Vénitiens, les Grecs eux-mêmes firent retentir de leurs cris de joie la place de Bucoléon où ils étaient rassemblés. Baudouin, élevé sur un large bouclier, fut porté en triomphe à Sainte-Sophie, au milieu des acclamations d'une foule immense ; mais le couronnement n'eut lieu que le dimanche avant l'Ascension. Au jour fixé, Baudouin entouré des comtes et des barons, ayant à ses côtés Dandolo et Boniface de Montferrat, ses deux compétiteurs au trône, suivi de la foule nombreuse des patriecs et des nobles bysantins, se rendit à la basilique de Sainte-Sophie, où lacouronne fut placée sur satéte. Le légat du pape, qui l'investit du pouvoir suprême, s'écria en langue grecque : « Il est digne de régner, » et toute l'assemblée

répéta, d'une seule voix : « Il en est digne! (t) c Après le couronnement on s'occupa du partage des terres et des provinces de l'empire entre les Français et les Vénitiens : les premiers eurent la Bythinie, la Thrace, la Romanie, l'ancienne Grèce, depuis le cap Sunium jusqu'aux Thermopyles, Chio, Lesbos, Rhodes, Chypre et Thessalonique ; les Vénitiens eurent toutes les villes et ports de l'Adriatique, de l'Hellespont, du Pont, enfin Andrinople, Didymotique et toutes les côtes de la Thessalie. Quant au marquis de Montfcrrat, les électeurs lui avaient fait sa part en décidant que celui des chefs qui n'aurait pas l'empire serait doté des terres situées de l'autre côté du Bosphore et de l'île de Candie. Boniface fit échange avec les Français de son nouveau royaume contre la Macédoine, et vendit trente livres pesant d'or, l'île de Candie aux Vénitiens. On abandonna au clergé les églises de Constantinople avec leurs revenus, et un prêtre de Venise fut élevé au patriarcat (2).

Cependant la nouvelle des victoires de l'armée croisée était parvenue jusque dans la Palestine et y avait relevé le courage des soldats du Christ, en proie à la famine et à toutes les misères qu'entraîne la guerre. L'espoir d'un prompt secours et de victoires nouvelles ranima l'enthousiasme des tristes habitants de Ptolémaïs Mais les guerriers de la Palestine se crurent appelés à venir défendre le nouvel empire.

(1) Voir les détails de cette élection dans l'historien André Dandolo. Ville Itiirdouin se borne a dire : Baudouin Ail couronné a grande joie

el magnificence l'an de l'incarnation du sauveur MCCV.

(2) Thomas Morosini, dont le pape d'abord refusa de reconnaître l'éke ion.

Les Templiers et les Hospitaliers abandonnèrent le roi de la Terre-Sainte dans son pauvre royaume, pour aller partager les périls et la gloire des Français et des Vénitiens. Un navire venu de Ptolémaïs apporta à Baudouin les dépouilles mortelles de son épouse qui, le croyant en Palestine, avait voulu le rejoindre avec la flotte de Jean de Nesle. Arrivée à Ptolémaïs, elle tomba malade et mourut bientôt. Les obsèques se firent à Sainte-Sophie, et mêlèrent quelque tristesse aux premiers jours de gloire de Baudouin.

Les chevaliers du Temple et de Saint-Jean arrivèrent à propos pour défendre l'empire contre les soulèvements des Grecs. Si vingt mille soldats avaient suffi pour renverser leur puissance et établir la domination étrangère, une si faible armée était insuffisante pour contenir toutes les provinces que la mort de l'usurpateur et la victoire avaient laissées entre leurs mains. Les chefs grecs se faisaient de nombreux partisans dans les villes insoumises, et fondaient de petits royaumes au milieu des ruines du Bas-Empire. Lascaris, cet empereur d'un jour, se faisait proclamer roi de Nicée, et préparait ainsi le retour de sa famille dans Constantinople. Michel-Ange Gomnène régnait sur les habitants de l'Épire. Un petit-fils d'Andronic tenait Trébisonde sous sa loi; un autre (1) dominait sur Corinthe. Mursufle, qui avait échappé à la vengeance des' croisés, retombait entre leurs mains, livré par Alexis qui lui avait fait crever les yeux et expiait ses crimes par une mort horrible. Les chrétiens le précipitèrent du haut de la colonne de Théodose.

(1) Léon Sgurre.

Cependant les Fiançais ne trouvaient que des ennemis dans les provinces qui leur étaient échues en partage. Partout les Grecs se soulevaient à leur approche, leur disputaient le passage et refusaient de se soumettre à leurs lois. Le comte de Blois combattait Lascaris, roi de Nicée et des provinces environnantes. Tout le rivage de la Propontide fut bientôt soumis aux armes de ce prince français, tandis que le comte de Hainaut subjuguait les habitants des rives de l'Hellespont, du côté de l'Asie, depuis le fleuve du Granique, jusqu'au cap Lector. L'empereur Baudouin voulut s'emparer de la Thessalie, mais le marquis de Montferrat défendit ses possessions; et l'on allait en venir aux mains, lorsque les barons décidèrent Baudouin à écouter la voix de la religion et de la prudence, en ne donnant pas aux Grecs le spectacle de la division entre les soldats du Christ. Les deux chefs 3'embrassèrent en se jurant une éternelle amitié.

Alors Boni face entreprit la conquête de toute la Grèce. 11 parcourut en vainqueur la Thessalie jusqu'à la ville de Larisse, dont il s'empara; puis, continuant sa marche, il franchit le détroit des Thermopyles, et entra dans la Béotie, tandis que le comte de Champagne soumettait aux lois des Francs le Péloponèse et tout le pays de Lacédémone. Ce vaste empire, si rapidement conquis par une poignée d'hommes, fut difficile à maintenir sous la domination despotique de l'empereur latin. Ses violences, ses cruautés excitèrent la fureur des Grecs, dont la haine s'augmenta encore du refus de Baudouin de les admettre dans ses armées. Tant de tyrannie, tant de mépris envers des oeuples dont la religion persécutée ranimait le fana-

tisme, devaient amener la décadence du nouvel empire. Les armées latines, disséminées sur un immense territoire, offraient aux Grecs plus d'espérance de succès. L'effroi qu'avaient inspiré les Francs diminuait de jour en jour. La révolte était prêchée par le clergé grec, et de toutes parts on courut aux armes. Les Latins, massacrés par les Grecs conjurés, ne purent ni se défendre ni dominer leur aveugle fureur. Les Bulgares (1), dont Baudouin avait fièrement refusé l'alliance et l'amitié, furent appelés par les Grecs au secours de leur nationalité avilie par le despotisme des Francs ; et bientôt du Péloponèse à Byzance, un long cri de guerre et de meurtre vint effrayer les vainqueurs. Ceux-là, qui naguère faisaient trembler les Grecs sous leur tyrannique puissance, fléchirent à leur tour devant des ennemis sans pitié (2). Le roi des Bulgares s'avança à la tête d'une formidable armée, tandis que les Tartares comans, descendus des rives du Danube,a (laquaient le camp des chrétiens. La cavalerie française, à cette nouvelle d'une invasion de barbares, s'élança à leur rencontre, conduite par le comte de Blois. Mais bientôt, investie par les Bulgares, clic succomba sous les coups d'un ennemi vingt fois plus nombreux. Le comte de Blois, renversé de cheval, se releva pour mourir en chevalier français. Cependant Baudouin, entouré de ses plus braves soldats, combattait encore. Les épées traçaient dans les rangs ennemis une route sanglante ; déjà, grâce à leur vaillance, ils entrevoyaient le salut, lorsqu'un nouveau corps de Bulgares se précipita sur eux, menaçant les

(1) Joanice roi des Bulgares avait envoyé une ambassade a Baudouin. ( f ) Voir Nicolas.

plus braves de cette petite troupe. Baudouin, resté seul, tomba aux mains de l'ennemi (1). L'armée alors se retira en désordre dans le camp que protégeaient les Vénitiens commandés par Dandolo.

De ce moment l'armée latine opéra sa retraite : chaque jour vit un nouveau combat. La captivité de l'empereur avait jeté la consternation dans tous les cœurs, et la nouvelle de défaites journalières venait ajouter à leur effroi. Vingt mille Arméniens qui, dès le commencement de la guerre s'étaient déclarés pour les croisés, furent obligés d'abandonner le pays qu'ils occupaient, pour fuir, à la suite de l'armée chrétienne, les Bulgares victorieux. Ils marchaient péniblement à travers les montagnes de la Thrace, traînant après eux leurs femmes, leurs enfants, leurs bagages, lorsqu'ils furent assaillis par les Tartares et mis à mort sans résistance. L'armée chrétienne se dirigea sur Byzanoe, n'espérant plus arrêter les progrès rapides de l'ennemi, et cherchant un refuge derrière les remparts de la capitale. Quelques chevaliers abandonnèrent l'armée, à laquelle ils ne se croyaient plus utiles, et retournèrent en Occident. Des évèques furent envoyés pour solliciter en France et en Italie les secours des peuples. Le récit de leurs maux fit couler de pieuses larmes, mais sans ranimer l'enthousiasme en faveur d'une cause que l'on croyait desespérée. La voix du pape ellemême ne put trouver d'écho dans le cœur des enfants de l'Europe, et nul ne prit les armes en faveur de l'empire. Henri de Hainaut, qui n'avait pu connaître le sort de son frère Baudouin, captif des Bulgares, fut

(2) Villehardouin dit : par trop de témérité procédant d'une trop chaude

hardiesse.

couronné empereur de cet empire en ruines. Ses plus braves défenseurs étaient descendus dans la tombe : Renaud de Montmirail; Étienne, comte du Perche; Pierre, évéquo de Bethléem ; Louis, comte de Biois ; Robert de Rouçay, étaient morts à la bataille d'Andrinople. Le marquis de Monferrat, tombé dans une embuscade, avait vendu chèrement sa vie. Enfin, Dandolo venait de mourir à Byzance, accablé sous le double poids de Tàge et de la douleur (1).

Les Grecs, qui avaient appelé les Bulgares à leur secours, ne purent bientôt plus supporter la tyrannie d'alliés qui, ne connaissant aucun parti, brûlaient les villes, démolissaient les villages, et ne laissaient derrière eux que ruine et que désolation (2). Ils revinrent aux Latins, implorant leur pardon- et leur clémence, et sollicitant une alliance que rien ne devait rompre à l'avenir. Quelques triomphes passagers signalèrent cette réunion des Grecs et des Latins. Andrinople, Didymotique, toute la Thessalie se soumirent à leurs armes. Mais que pouvait une faible armée, à laquelle aucun secours n'arrivait, contre des hordes innombrables de Barbares ? Que pouvait contre tant de maux un pays couvert de ruines? Il fallait succomber: après cinquante-huit ans de luttes continuelles, pendant lesquelles les Latins donnèrent quatre empereurs au royaume de Constantinople, les Grecs se révoltèrent, chassèrent les Français et élurent Michel Paléologue en 1283.

Ainsi finit cette cinquième croisade, entreprise pour

(1) Henri Dandolo avait 97 ans quand il mourut.

(2) Ils moissonnèrent les jeunes créatures, comme les fleurs non encore épanouies. (Nicetas).

la délivrance de la Terre-Sainte ; mais ce but fut oublié, dès le début, par les chrétiens qui, marchant au secours d'un jeune prince victime de l'usurpation, fondèrent sur leur passage un empire : ce fut celui des Latins. Cette guerre, pendant laquelle Jérusalem et les colonies d'Orient furent tout-à-fait oubliées, n'eut d'autre résultat que de donner des maîtres à Byzance, et de faire briller d'un plus vif éclat la valeur bien connue des enfants de l'Occident.

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