SIXIÈME CROISADE
Pendant ces guerres que nous venons de retracer trop brièvement peut-être, les chrétiens de la Palestine avaient souffert de grandes calamités. La famine avait désolé l'Égypte et la Syrie (1). Les pèlerins de Ptolémaïs et de Naplouse ne s'étaient, pendant longtemps, nourris que des racines des arbres, de l'herbe des champs, ou des cadavres de leurs semblables. Puis la peste vint s'appesantir sur ces deux villes, et affaiblir encore une armée déjà décimée par les malheurs de la guerre. Enfin, un horrible tremblement de terre avait ajouté l'horreur de ses désastres aux deux fléaux qui avaient envahi les colonies chrétiennes. Ptolémaïs avait vu ses remparts détruits en une seule nuit, offrir à l'ennemi une ville sans défense. Profitant de la trêve conclue avec les musulmans, les chrétiens cherchaient à réparer tant de maux avec une
(1) La relation de cette famine est racontée par l'historien Abdalatit qui a été traduit par M. Silrestre deSacy.
résignation digne d'une meilleure fortune. Aidés de leurs prisonniers, ils relevaient les murailles de la ville, tandis que des ambassadeurs allaient en France solliciter des secours d'hommes, de vivres et d'argent. Les comtes de Tripoli, le prince d'Antioche faisaient la guerre aux émirs d'Edesse. Les Hospitaliers combattaient le prince d'Hamat ; mais Amaury, roi de Jérusalem, maintenait scrupuleusement la trêve signée avec le sultan de Damas. Bientôt les chrétiens pleurèrent sa mort ; dans un pèlerinage, pendant la semaine sainte, il tomba malade et fut ramené mourant à Ptolémaïs. Le royaume fut une fois encore abandonné aux faibles mains d'Isabelle, qui succomba elle-même quelques mois après son mari. Une jeune princesse, fille d'Isabelle et de Conrad de Montferral, était l'héritière de ce triste royaume. Les chrétiens envoyèrent alors l'évèque de Ptolémaïs et Aymard, comte de Césarée, implorer de Philippe-Auguste un successeur à Amaury. Ces ambassadeurs furent reçus avec de grandes marques d'estime et d'affection par le roi de France, qu.i leur présenta Jean de Briennc comme un chevalier digne de monter sur le trône de-Godefroy (1). Jean de Brienne accepta le dangereux honneur de gouverner un royaume sans cesse ébranlé par les guerres intestines, ou les envahissements des ennemis extérieurs, et de devenir l'époux d'une orpheline. Innocent III, qui avait soulevé sans succès des armées pour la délivrance de Jérusalem, accueillit avec empressement le choix de Philippe-Auguste, et Jean de Brienne par- Ci) Rex fronde respondit nuuciis se daturutn hominem in annts proton», in bellis securum, in agendis proTÎdnm Joormem Comitem Bricnnenseni.
HtSTOIRE DES CROISADES.
tit accompagné des bénédictions du souverain pontife et des vœux de tous les chrétiens. Les députés étaient retournés avec lui en Palestine annoncer son arrivée avec une armée de croisés. Cette fausse promesse avait exalté l'enthousiasme des chrétiens, en ranimant leur espérance. Jean de Brienne, cependant, n'avait pu réveiller l'ardeur des chevaliers pour les croisades, et arrivait à Ptolémaïs suivi de trois cents cavaliers seulement.
Les cérémonies de son couronnement et de son mariage avec la fille d'Isabelle furent célébrées en grande pompe par les chrétiens; mais, bientôt après, les combats recommencèrent. La trêve était expirée, et Malek-Adel, qui avait offert de la renouveler et de donner de sûres garanties de sa parole, s'était vu repoussé par le conseil des-barons, qui attendaient Jean de Brienne et l'armée qu'Aymar de Césarée leur avait annoncée. Les musulmans s'avancèrent dans la Palestine, et mirent le siège devant Tripoli. Le roi de Jérusalem marcha contre eux, et dans plusieurs combats il remporta la victoire, sans cependant parvenir à chasser de ses provinces un ennemi trop nombreux. Le découragement s'empara de cette armée qui, dans chaque guerrier tombé sous le fer sarrasin, faisait une perte irréparable. Les chevaliers venus avec Jean de Brienne désespérèrent de la cause des chrétiens et retournèrent en Occident. Le roi, sentant alors que seul il serait une impuissante barrière à ce torrent, qui se précipitait sur la dernière ville du royaume (car ceux-là même qui avaient si hautement refusé la trêve du sultan de Damas étaient sans courage pour repousser l'invasion), le roi, dis-je, adressa au pape,
au roi de France et à- tous les priuces de la chrétienté des suppliques qui sollicitaient de prompts secours en faveur de l'Orient (1). Mais la guerre des Albigeois avait éclaté en France, mettant une partie de la Provence et tout le Languedoc à feu et à sang (2).
La France ne pouvait envoyer ses chevaliers, engagés sur la foi des évéques et du saint-père dans une guerre qui avait pour objet des points de dogme et d'hérésie. L'Espagne, sans cesse envahie, implorait aussi les secours des chevaliers français. Une croisade fut prêchée dans tous les diocèses par les ordres d'Innocent III contre ces hordes sauvages qui ravageaient les provinces de la Castille et de l'Andalousie. Deux mille chevaliers, suivis de leurs écuyers et varlets, obéirent à la volonté du pontife, et, franchissant les Pyrénées, se réunirent aux soldats chrétiens. Au mois de juin 1212, les Espagnols et les Français rencontrèrent les Maures dans les plaines de Tolosa, et leur livrèrent bataille. Les chevaliers français firent des prodiges de valeur. Le soir de ce combat mémorable, deux cent mille Sarrasins étaient étendus dans la poussière, ou captifs des chrétiens. L'armée, à genoux, remercia Dieu sur le champ de carnage, et le Te Deum fut chanté au milieu des morts et des mourants. Le pape alors espéra ranimer l'ardeur pour les croisades; mais ses efForts furent inutiles, et ne purent triompher de l'indifférence des Français pour la sainte cause de Dieu.
(1) Baronius donne des détails sur cette ambassade.
(2) Il n'entre pas dam le cadre trop restreint de ce livre de s'étend rt sur le schisme et l'hérésie des Albigeois qu'il suffise de savoir qu'il avait son origine dans les opinions de Manichée. Voir Ducange, Muratori, Bonnet, Guiiot.
A peu près dans le même temps, des enfants appartenant à la France, d'autres à l'Allemagne, se réunirent en troupes, parcoururent les villes, les bourgs, recrutant partout de nouveaux prosélytes, annonçant à haute voix qu'ils allaient dans la Terre-Sainte combattre les infidèles et délivrer Jérusalem (1). Les enfants de l'Allemagne traversèrent la Saxe, les Alpes, et se rendirent sur les bords de l'Adriatique, persuadés que la sécheresse serait si grande qu'ils pourraient passer en Orient en suivant le lit desséché de la mer. Les enfants de la France, sans chefs, sans provisions, sans argent, traversèrent la Bourgogne, et, suivant les bords du Rhône, gagnèrent Marseille. Mais ces pauvres croisés ne devaient pas aller au delà dans leur pèlerinage. Les uns périrent de fatigue ou de faim , les autres revinrent nu-pieds, mendiant leur pain dans leur patrie , après avoir renoncé à une entreprise dont ils entrevoyaient les difficultés et les périls. Deux mille environ persistèrent dans leurs desseins, et devinrent la proie de deux misérables négociants de Marseille, qui, sous prétexte de les conduire en Orient, allèrent les vendre aux musulmans d'Alexandrie. Pendant le voyage, deux vaisseaux sombrèrent, et les jeunes croisés qu'il* contenaient échappèrent par la mort à la servitude. Mais ce qu'on ne pouvait ni espérer ni attendre de
(1) Vincent de Beaurais le chroniqueur affirme que le Vieux de la montagne, le chef delà secte des ismailiens ou assassins, ce chef si redouté des chrétiens de l'Orient qui dans son château de Syrie élevait des esclaves passivement dévoués à ses volontés, envoya en Allemagne deux < Jercs, ses captifs, pour recruter des jeunes garçon*. Tous les chroniqueurs ont attesté l'existence de ce chef musulman. Ses soldes se nommaient assassins de deux mots arabes. Ce mot tomba au xv« siècle dans la langue vulgaire avec la signification que nous lui donnons.
HISTOIRF. DES CROISADES.
ces jeunes cœurs, c'est que tous restèrent fidèles à la religion de leurs pères ; et plusieurs d'entre eux, bravant les supplices, périrent martyrs de leur foi. De tels récits ne parvenaient même pas à réveiller l'enthousiasme des chrétiens. Alors Innocent III résolut d'assembler dans Ravenne un concile pour délibérer sur l'état des colonies chrétiennes de l'Orient. Les brefs du saint-père promettaient des indulgences et la rémission de leurs péchés à tous ceux qui prendraient les armes, et aussi à ceux qui enverraient leurs aumônes. Des légats parcoururent tous les pays, ranimant le zèle, excitant le peuple à la guerre sainte. Philippe- Auguste, qui voulait profiter des troubles de l'Allemagne et de l'Angleterre pour affermir sa puissance et étendre les limites de son royaume, envoya une partie de ses revenus. Presque tous les chevaliers de la France s'enrôlèrent sous les saintes bannières, ou envoyèrent de riches tributs. Le roi d'Angleterre prit la croix, mais avec la pensée de rester dans son royaume, pour apaiser les soulèvements de ses barons. Frédéric d'Allemagne, dont l'empire chancelant était sans cesse envahi par les armées d'Othon de Saxe, promit aussi son concours et celui de ses soldats, mais dans le seul but de s'attirer la protection du saint-père.
Le concile, composé des ambassadeurs de France, d'Angleterre, d'Allemagne, des patriarches de Rome, de Jérusalem, et de plus de cinq cents évèques, s'ouvrit en 1215 dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran, et eut le pape lui-même pour président (1). Dans
(i) Sur la tenue du concile consulter le moine Godefroy, Albert de Stade et Ja chronique Fosse-Neuve.
IIISTOTRE DES CROISADES. 2 'il
un discours véhément, le saint-père rappela les malheurs des chrétiens de la Terre-Sainte, et montra Jérusalem enchaînée, demandant en vain aux enfants de l'Occident de venir briser ses fers. L'assemblée délibéra, pendant plusieurs séances, sur les moyens à employer pour délivrer la Palestine. Enfin, Innocent proclama pour cinq ans la trêve de Dieu entre tous les princes chrétiens. Les décrets du concile furent lus dans les villes et affichés aux portes des églises, tonocent avait promis de prendre la croix et de conduire lui-même les croisés en Orient; mais la mort le surprit au milieu de ses travaux, an moment où sa voix éloquente avait réussi à ranimer l'enthousiasme, et à pousser, une fois encore, tout l'Occident armé contre l'Orient. La tache de son successeur était difficile, dans les circonstances où la politique d'Innocent avait laissé le trône de Rome. Le plus sage était de continuer ses idées et d'imiter sa conduite. Ennius Saveli, qui monta sur le trône pontifical sous le nom d'Honoré III, ne détourna pas les regards de )a guerre sainte, et la fit au contraire prêcher de nouveau avec ardeur. Henri III d'Angleterre prit la croix, et Frédéric d'Allemagne promit de partir pour une nouvelle expédition. Cette promesse entraîna un grand nombre de princes et de chevaliers teutons.
Les préparatifs du départ se poursuivaient avec ardeur dans tous les ports de l'Adriatique, de l'Océan, de la Baltique ; on se hâtait d'armer des vaisseaux pour le transport des croisés en Orient. Les évèques, les prêtres français avaient pris le signe de la guerre sainte ; mais leur exemple n'avait pu entraîner qu'un très-petit nombre de chevaliers et de seigneurs, qui depuis longtemps préféraient aux hasards de la guerre les douceurs du repos dans leurs riches domaines.
Des armées nombreuses, parties des bords du Rhin, de la Bavière, de l'Autriche, de la Moravie et du Brabant, descendaient en Italie, où les attendaient des vaisseaux prêts à les transporter en Orient. Les Français s'embarquaient à Marseille sur les navires fournis par les villes de Pise et de Gènes. André II, roi de Hongrie, de ce pays qui avait été si funeste aux soldats que conduisait Pierre l'Ermite, prenait la croix, cherchant plutôt un refuge contre les factions qui envahissaient son royaume, qu'entraîné par le désir de conquérir les palmes d'une gloire éternelle. Dix mille Hongrois partirent des ports de la Baltique (1). Le roi de Chypre, Lusignan, arma des vais-
(l) Le père Maimsbourg fait embarquer le roi de Hongrie et son armée
à Venise.
seaux, et suivit la flotte chrétienne, qui s'était réunie dans un des ports de son royaume. Peu de temps après, cette armée si nombreuse, que depuis les premières croisades on n'en avait vu de pareille, vint débarquer à Ptolémaïs. Mais bientôt la disette sévit avec violence, car les croisés manquaient d'approvisionnements, et l'année avait été stérile en Egypte et en Syrie. Les princes ne purent contenir les révoltes, les désordres : les soldats du duc d'Autriche se jetèrent sur le pays chrétien, dévastant les églises, ravageant les campagnes, pillant les villages. Le conseil des princes s'assembla, et il fut décidé de commencer aussitôt les hostilités contre les infidèles, et de livrer le territoire ennemi à la fureur des soldats de la Croix. Cependant la religion parvint à ramener l'ordre et la discipline. Le patriarche partit avec les chrétiens, portant un morceau de la vraie croix, sauvé par miracle à la défaite de Tibériade. L'armée s'avança sur le territoire musulman jusqu'à Jéricho, sur les bords du lac GénézaretW; aucun ennemi ne se présenta. Ce fut comme un pèlerinage à travers ce pays si riche en souvenirs religieux. Les cantiques des Francs retentirent sur la rive sacrée du Jourdain ; puis on revint chargé de butin et de nombreuses provisions. De nouvelles expéditions furent décidées, et bientôt toutes les troupes marchèrent sur le mont Thabor, où s'élevait une forteresse occupée par les musulmans. Ce chàteau-fort était bâti sur les ruines de l'église que sainte Hélène avait consacrée au Seigneur, dans le lieu vénéré où Jésus-Christ s'était transfiguré aux yeux de ses disciples (1).
(i) Voir pour les détails Jacques de Vitri et le moine Godefroi.
Tous les abords de la célèbre montagne étaient défendus par des troupes sarrasines; mais rien ne put arrêter la valeur des croisés. Les musulmans furent battus dans plusieurs rencontres, où les Français montrèrent un grand courage, animés qu'ils étaient par l'exemple de Jean de Bricnne, qui se précipitait au milieu des ennemis, comme un simple chevalier : (hmx^mirs tombèrent sous ses coups. Les chrétiens montrèrent la même ardeur à gravir la montagne, sous une grêle de pierres, de javelots, de quartiers de rochers lancés du haut de la forteresse ; rien n'abattait lent courage, et bientôt ils purent asseoir leur camp sur la plate-forme, aux pieds de la place dont ils n'étaient plus séparés que par de larges fossés.
Le siège commença ; les assauts se multiplièrent sans succès. Cependant les musulmans songeaient à capituler, lorsque l'approche de l'hiver, la crainte do manquer d'eau et de vivres sur celte montagne escarpée, dans un pays couvert de soldais ennemis cl éloigné de toute communication, firent prendre aux chrétiens le parti de la retraite : une terreur panique dont aucun historien n'a pu déterminer la cause, s'empara de tous les esprits. Klait-ce le faux bruit de l'arrivée d'une nombreuse armée, ou l'idée que le retour dans Ptolémaïs serait impossible qui causaient, cet effroi? on ne saurait le dire, mais le désordre de cette retraite la fit ressembler à une fuite. Pour réparer cet échec, dont chaque prince s'accusait mutuellement dans le conseil et dont les soldats accusaient tous les chefs de la croisade, on résolut de ne rentrer dans Ptolémaïs qu'après avoir remporté la victoire. L'armée se dirigea vers la Phénicie : mais ce fut
niSTOIRE DES CROISADES.
une marche militaire que nul ennemi ne vint interrompre. Les chrétiens n'eurent à lutter que contre les éléments déchaînés : le froid, la pluie, les vents impétueux, la grêle décimèrent cette pauvre armée , et bientôt la famine, si facile à prévoir dans un pays abandonné et au milieu de l'hiver, vint joindre ses horreurs aux maladies qu'engendraient les rigueurs de la saison. Les routes que suivaient les chrétiens furent semées de cadavres : alors pour trouver plus facilement à s'alimenter, les chefs résolurent de partager l'armée en quatre corps. Le roi de Jérusalem se mit à la tète du premier; Lusignande Chypre se rendit avec le second à Tripoli, où il mourut bientôt ; André de Hongrie l'accompagnait avec ses soldais. Le duc d'Autriche et ses troupes, les chevaliers (ftf Tenn>le et de l'Hôpital, réunis, gagnèrent Césarée ; les au 1res corps rentrèrent dans Ptoléraaïs.^Cc fut alors que le roi de Hongrie songea, après trois mois de séjour eu Palestine, à abandonner une entreprise dont il désespérait, pour retourner dans ses Étatç. Ni prières, ni menaces ne purent changer sa résolution ; il partit, emportant l'anathème du patriarche et la malédiction des croisés, et laissant cependant à Jean de Briqghie plus de la moitié de son armée, qui devait accomplir le vœu qu'il avait fait. André traversa l'Asie-Mineure et revint en Hongrie, chargé de saintes reliques recueillies pendant son pèlerinage, et dont il orna les églises de sa capitale (i). De nouveaux et nombreux renforts envoyés par la
(1) S'il faut en croire les historiens de l'époque, les reliques que rapportait le roi de Hongrie sufhrent a apaiser les factions qui déchiraient ses états. D'autres au contraire (Palma) racontent qu'il fui reçu avec iu- «lilTérence par son peuple révolté de sa longue absence.
France et l'Italie vinrent ranimer le courage des chrétiens. Peu de temps après, Guillaume, comte de Hollande, arriva avec son armée ; dès lors on ne songea plus qu'à entreprendre d'utiles conquêtes, et la guerre avec l'Egypte fut décrétée dans le conseil. Les croisés partirent sur les vaisseaux hollandais, et dans les premiers jours d'avril de l'année 1216, ils furent en vue de Damiettc. Cette ville bâtie à l'embouchure du Nil, était fortifiée par une double enceinte de tours et de murailles; une chaîne de fer traversait le Nil, et aboutissant à une tour sur le rivage opposé, fermait l'entrée du tleuve aux vaisseaux. L'armée campa sur la rive gauche du Nil, dans une plaine semée de frais ombrages, de bosquets en fleurs et d'oasis, de palmiers et de papyrus aux larges feuilles. De riches moissons entouraient les tentes chrétiennes, et des lacs poissonneux olfraient à l'année leurs produits et leurs eaux limpides. Le spectacle de cette belle et majestueuse nature, sous un ciel doré, la vue de ce fleuve qui roulait a. ta- mer en caressant ses rives couvertes de verts roseaux, de nénuphars en fleurs et de nimphîpas gigantesques, excitèrent l'enthousiasme des chrétiens, qui se mirent au terme de toutes leurs misères (1).
On dirigea les premiers assauts contre la tour qui s'élevait au milieu du Nil ; mais les Égyptiens résistèrent à toutes les attaques, malgré les prodiges de valeur des croisés, qui bravaient avec un admirable courage le fer, le feu que lançaient les ennemis du haut de leurs remparts. Un pont qui communiquait de la
(1) Jacques de Vilri donne une très-t>onne description de l'Egypte.
ville à la tour fut renversé par l'éperon d'un navire, et les débris furent entraînés par les eaux rapides du fleuve. Enfin, une énorme machine fut construite par des ouvriers allemands, sous les ordres d'un pauvre prêtre, qui depuis devint évoque et cardinal il) : c'était une espèce de château de bois bâti sur cleax galères liées ensemble, aussi élevé que la tour du Nil, et garni de ponts-levis qui s'abattaient sur les crénaux et livraient passage aux guerriers francs. Le duo d'Autriche fut choisi pour conduire cette périlleuse entre-* prise, avec trois cents soldats d'élite. Les deux nefs partirent accompagnées des vœux de tous les croisés qui rangés en bataille sur le rivage, saluaient leur départ de mille cris. Les vaisseaux abordèrent et jetèrent l'ancre : alors commença un combat acharné. Les ponts-levis s'abaissèrent, malgré les vains efforts des Sarrasins pour les repousser, et se cramponnèrent aux crénaux. Les chrétiens s'élancèrent l'épée à la main sur la plate-forme ; les Sarrasins faisaient pleuvoir sur la mobile forteresse le feu grégeois qui, s'altachant aux parois de la muraille, la consuma peu à peu. Le pont-levis s'abima sous les pieds des chrétiens. L'étendard de Léopold d'Autriche tomba aux mains des musulmans, abandonné sur le rempart égyptien. A cette vue les habitants de Damiette poussèrent de longues et bruyantes acclamations; les chrétiens à geuoux sur l'autre rive imploraient le ciel.
Dieu a-t-il entendu leurs prières, a-t-il vu de son trô^e leurs bras suppliants élevés vers lui ? Mais la flamme s'éteint, un autre pont-levis est lancé sur le
(1) Ce prêtre est Olivier Scliolastique qui a écrit une relation du siège de Damiette.
créneau, et Léopold iui-même, armé d'une lourde hache d'armes, se précipite et s'ouvre un passage au milieu des ennemis (1) : les soldats de la Croix le suivent de près, et bientôt, après quelques instants d'un combat désespéré, les musulmans fuient éperdus. Les ,uns se jettent dans le fleuve et gagnent Damiette à la nage ; les autres se rendent à discrétion, et parmi eux l'émir qui commandait la forteresse.
Après cette première victoire, dont les chrétiens ne surent pas profiter, il fallait continuer la guerre activement, et poursuivre le siège commencé sous de si peureux auspices. Le moment était favorable, car ces succès avaient jeté la terreur dans l'âme des musulmans, et la mort de Malek-Adel, survenue pendantles premiers jours du siège, avait achevé de porter le découragement parmi eux ; mais il fut loin d'en être ainsi. Les chrétiens se reposèrent, et beaucoup d'entre eux se croyant, après ces premiers exploits auxquels ils n'avaient pas participé, libérés du vœu qu'ils avaient fait, retournèrent dans leur patrie sur les vaisseaux pisaus, et furent assaillis par des tempêtes; six mille Bretons périrent au milieu des flots. Leur mort fut regardée comme une juste punition du ciel 12). Plus tard les croisés de la Frise et de la Hollande s'embarquèrent à leur tour, au moment même où trente vaisseaux vénitiens amenaient au camp da Damiette des soldats français, allemands, italiens et anglais. Les comtes de Nevers et de la Marche, entourés des plu£ nobles chevaliers de la France, suivis des évèa/ies
(1) Olivier Scolastique dit : cxtinguerunl ignem fidcliuin Lacrjnice. (1) Ils rentraient en Bretagne sons la conduite de leur chef honoré de Léon. Ils périrent en vue de Brindes. (Voy. Albéric des trois fontaines).
d'Agen, de Bordeaux, de Paris, de Noyon et d'Autun, commandaient les bataillons français. Les Anglais avaient à leur tête les comtes d'Arundel et de Chesler. Enfin, le cardinal Pelage, chef apostolique de ces armées, apportait avec lui la bénédiction du saint-père, et les trésors levés sur la piété des fidèles : les troupes italiennes étaient sous ses ordres. Pélagc, légat du pape voulut dominer toute l'armée par l'ascendant de sa volonté et du pouvoir remis entre ses mains par Honoré III. Il disputa, avec cette opiniâtreté qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait, le commandement de l'armée au roi de Jérusalem, en s'armant des foudres de l'Eglise pour vaincre la résistance de Jean de Briennc et des barons : l'indignation saisit tous les cœurs et la discorde se mit dans le camp, grâce aux prétentions du cardinal qui voulait, dans son orgueilleuse ambition, dominer 1rs hommes et les volontés.
Pendant ce temps, les ^anasins avaient augmenté leurs forces par les secours venus de toute l'Êgyptc, et réparé les pertes des premières défaites. De nombreux approvisionnements descendant du Caire et de Damas furent entassés dans la ville : Damiette poutait.dès lors soutenir un long siège.
les chrétiens sortirent de la longue indifférence à laquelle les avaient condamnés les divisions du roi de Jérusalem et du légat ; Pélagc avait pour lui les soldats, qui croyaient obéir à Dieu en cédant à son inflexible vouloir, tandis que les barons et les chevaliers s'indignaient de voir un prêtre briguer le commandement, et soutenaient le parti de Jean de Brienne. Cependant, plusieurs assauts furent livrés à Damiette, même au milieu des rigueurs de l'hiver, que les chré-
tiens bravaient avec un admirable courage : ils parvinrent même à s'emparer de toute la côte sur la rive droite du Nil.
Le conseil des chefs résolut de pousser les attaques sur deux points à la fois du côté oriental de la ville, c'est-à-dire par terre, tandis que les troupes campées sur la rive attaqueraient les remparts du côté de l'occident. Il fallait passer le Nil, et sur l'autre rive l'armée du sultan du Caire présentait une barrière difficile à briser : mais Dieu, dans ses desseins impénétrables, protégea les chrétiens. Une conspiration a /ait été ourdie contre le sultan du Caire, Mel-Eddin fils de Malek-Adel par un chef de Curdes, la terreur de tous les princes qu'il avait servis. Le prince fut averti du complot qui menaçait sa vie, et profita des ténèbres de la nuit pour abandonner son camp, échappant ainsi à une mort certaine. Le lendemain son armée apprit ce brusque départ : une révolte éclata alors, et deux partis se formèrent : ceux qui restaient fidèles à leui chef prirent le chemin du Caire, espérant l'y retrouver ; ceux qui s'étaient rangés sous la bannière de l'émir révolté craignirent, ainsi aflaiblis parle départ de leurs compagnons, d'être surpris par les chrétiens : la paniqué s'emparant d'eux, ils s'enfuirent, abandonnant leurs tentes et leurs armes. L'émir Emad-Eddin courut avec ses Curdes s'enfermer dans une ville dont il avait le commandement.
L'armée chrétienne attribua cette panique à un miracle, et traversa le fleuve pour s'emparer des armes, des tentes, des richesses des émirs et du sultan. Le siège de Damiettc put se continuer ; mais la garnison lit une vigoureuse résistance. Bientôt les sultans du
Caire et de Damas revinrent dresser leur camp non loin de l'enceinte des tentes chrétiennes; chaque jour fut signalé par un nouveau combat. Les barons et les chevaliers firent de merveilleuses prouesses, mais sans pouvoir anéantir cette multitude innombrable et sans cesse renaissante. Deux grandes batailles furent livrées le jour de la Saint-Jean 1217; toute l'armée sarrasinc vint attaquer le camp chrétien. La mêlée fut terrible; les chevaliers français, montés sur leurs destriers, armés de leurs longues épées, fauchaient des rangs entiers de musulmans, comme le moissouncur fauche les épis dorés dans la plaine : le sang roulait à Ilots, et un chroniqueur, témoin de cette journée, raconte que les chevaux en avaient jusqu'au poitrail (l).Tout le jour on se battit avec acharnement, mais sans avantages décisifs pour l'une des armées. Les soldats chrétiens rentrèrent au camp harassés de fatigue ; le lendemain cependant ils demandèrent à grands cris à retourner au combat. Les chefs hésitaient, lorsque les croisés sortirent en désordre des retranchements et volèrent attaquer le camp sarrasiu : mais l'ardeur du combat les entraîna trop loin, et les désunit. Ils ne purent ni se rallier, ni se secourir, ni % entendre la voix de leurs chefs; la défaite fut complète, et plus de trois mille chrétiens y périrent. Le siège n'avançait pas, et Damietlc, w$} investie, sans cesse secourue, ne songeait pas à se rendre aux croisés, qui l'assiégeaient depuis dix-huit mois. La nouvelle de l'arrivée de Frédéric, empereur d'Allemagne, avec ses meilleures troupes, releva le courage des sol-
(1) V. Le continuateur de Guillaume deTj . T
dats de la Croix, et porta l'effroi dans l'armée des Égyptiens. Un conseil extraordinaire fut tenu, auquel assistèrent tous les frères de Mel-Eddin, sultan du Caire, et tous les émirs de l'armée : on y discuta la question de savoir s'il fallait continuer la guerre ou demander la paix. Le plus grand nombre opina pour la paix. Mel-Eddin envoya donc des ambassadeurs proposer aux croisés de leur restituer le royaume de Jérusalem, tous les prisonniers, et de ne garder que la forteresse de Karak, située sur la frontière de la Palestine ; en outre on offrait cent mille sequins pour relever les murs de la ville sainte et les remparts des autres cités renversés par la sauvage politique de Saladin, qui avait voulu, en cas d'invasion, ne laisser aux chrétiens que des forts démantelés ou des places en ruine.
Jean de Brienne, les Templiers, les Hospitaliers et tous les chevaliers français songeaient à accepter les propositions du sultan; mais les Italiens voulurent la guerre, parce que leur chef, le cardinal, ambitionnait la renommée de grand capitaine. L'astucieux Pélage sut persuader aux chrétiens que c'était un piège tendu ' * à leur bonne foi, et que le sultan n'abandonnait le royaume appauvri et saccagé par la guerre que pour détourner deDamiette les horreurs d'un siège : enfin, il ajoutait que la politique musulmane n'avait d'autre but que d'affaiblir les chrétiens, pour les vaincre plus sûrement ensuite. Ces raisons, que justifiait le passé, ne manquaient pas de fondement; mais Jean de Brienne, qui voyait la possibilité de rentrer dans son royaume, ne voulait pas en reconnaître la justesse. De là deux faction^ se formèrent dans le camp ; mais
le danger commun les réunit, et les chrétiens ne songèrent plus à renouer des négociations que les musulmans eux-mêmes avaient rompues.
Cependant les habitants et la garnison de Damiette ne pouvaient plus soutenir le siège. Toutes les communications avec l'armée alliée avaient été fermées ; les croisés veillaient avec un zèle infatigable, et empêchaient les secours d'hommes et de vivres de parvenir jusqu'à la ville assiégée. De pieux stratagèmes étaient inventés par les musulmans : tantôt des sacs de cuir renfermant des viandes, des fruits, paient abandonnés au cours du fleuve et avidemenfr-irrêtés au passage par les habitants affamés ; tantôt des pâtes cachés sous des cadavres enveloppés de leurs linceuls, descendaient le Nil et portaient quelques soulagements à ces malheureux. Mais les chrétiens découvrirent ce moyen de communication et Uintcrrompirent : la famine était horrible dans Damiette. Les soldats se repaissaient de membres humains; les morts se comptaient chaque jour par cen^i'nes. Quelques-uns parvinrent à s'enfuir, mais le gouverneur fit mui^les portes pour empêcher les désertions.
Les chrétiens, pendant une nuit, s'emparèrent d'une tour de la première enceinte ; Pelage les conduit au combat. Jean de Iftjenne s'avançant à son tour, attaqua la seconde enceinte : les échelles furent appliquées a'MRnurs, à la crête desquels n'apparut nul défenseur; les chrétiens escaladèrent le rempart. Pendant ce temps le bélier enfonçait les portes murées à l'intérieur, et bientôt toute l'armée se précipita dans la ville : mais une odeur fétide fit reculer les plus audacieux ; un horrible tableau s'offrit à leurs regards.
Sur les places, dans les rues, aux portes des mosquées, des milliers de Sarrasins gisaient inanimés : à peine quelques soldats pâles, exténués se jetaient à genoux au-devant des chrétiens, étendant vers eux leurs bras amaigris, implorant des vainqueurs, non pas la vie, mais du pain. Soixante et dix mille habitants étaient morts; les malheureux qui avaient survécu furent portés au camp chrétien et traités avec l'humanité la plus exemplaire. Les croisés ne souillèrent pas cette triste victoire par d'inutiles cruautés ; la ville fut livrée au pillage pendant trois jours, mais la corruption de l'air força les soldats à retourner dans leur camp (1). La plus belle mosquée de la ville avait été consacrée à la sainte Vierge ; et ce fut là, qu'après le Te Dcum de la victoire, on décida d'une voix unanime de donner ftamielte au roi de Jérusalem, dont les exploits merveilleux avaient mérité cette magnifique récompense. Mais Jean de Brienne abandonna bientôt le prix offert à sa valeur pour retourner à Ptolémàïs où il était le seul maître, et où il n'avait pas un censeur de ses actions comme l'était le légat du saint-père, qui voulait toujours dominer dans l'armée et s'attribuer tous les triomphes. En même temps une partie des armées croisées retournèrent en Europe, se croyant libres du vœu qu'elles avaiettjfait pour la défense de la Terre-Sainte.
(1) IngredienUJbus Fœtor borribilis rafcrtuis vhros occidunt etc. Jacq. de Vîtri.
Les divisions qui avaient éclaté parmi les chrétiens les empêchèrent de continuer leurs conquêtes en Égypte, dont les portes leur étaient ouvertes par la prise de Damiette. De nouveaux croisés venaient remplacer ceux qui regagnaient la patrie. Des Italiens, des Français arrivèrent accompagnés des trésors et des approvisionnements que le pape envoyait pour les guerriers de la Croix. Des Allemands, commandés par le duc de Bavière, s'étaient joints au cortège, et leur arrivée fut saluée de mille cris de joie. Ces puissants renforts donnèrent à Pélage l'idée de marcher sur le Caire, et d'en faire la conquête. Le clergé, les soldats qui cédaient à l'influence religieuse qu'exerçait sur eux le représentant du saint-père, étaient prêts à le suivre; mais la noblesse et les chevaliers, qui ne voulaient obéir qu'à leur roi et chef militaire, profitèrent de son absence pour refuser de partager la gloire et les périls du légat. Alors Pélage, oubliant son arrogance, pour atteindre le but qu'il rêvait, envoya des députés au roi de Jérusalem. Jean de Brienne refusa d'abord de retourner au camp et de reprendre le commandement de l'armée ; mais il fut vaincu par les
instances du pape, qui lui écrivit une touchante lettre à ce sujet (1).
Pendant toutes ces négociations, les Sarrasins s'étaient remis de l'effroi que leur avaient inspiré les armes chrétiennes ; et de toutes parts les princes égyptiens, arabes, persans, venaient se ranger sous la bannière de l'islamisme, et défendre leur pays et leur religion, attaqués en même temps. Le sultan du Caire voyait chaque jour son armée s'augmenter de nouvelles troupes ; et son camp, au milieu duquel était bâti un palais, n'était plus assez grand pour contenir tant de soldats ; bientôt même, ce ne fui plus un camp garni de tentes et de baraques, mais une ville entourée de murailles, ayant ses palais, ses marchés, ses bazars, ses bains publics. La nouvelle cité prit le nom de Mansourah (2).
Cependant les chrétiens, réunis en conseil, délibéraient sur le plan de campagne qui allait s'ouvrir ; Jean de Brienne et Pelage étaient encore d'une opinion différente. Le légat avait émis le projet de marcher sur le Caire, pour détruire la puissance des musulmans dans sa racine et dominer l'Egypte tout entière. Jean de Brienne pensait, au contraire, que la guerre n'était pas possible de ce côté. Le Nil pouvait déborder et opposer aux chrétiens son infranchissable barrière, et même empêcher la retraite en cas de revers. D'ailleurs, la forteresse de Thanis, que, dans leur effroi, les Sarrasins avaient abandonnée, et la ville de Damiettc, étaient des avant-postes assez im-
(!) Voir Olivier Scholaslique qui donne la letlre du suiul-père. (I) Les auteurs arabes donnent des détails curieux sur celte année et sur la ville nouvelle Mansourah, la victorieuse.
posants pour arrêter une invasion. Jean de Brienne voulait donc retourner en arrière, conquérir, en Syrie et en Palestine, les villes tombées au pouvoir des infidèles et marcher sur Jérusalem, pour laquelle tant de pèlerinages avaient été entrepris sans résultat. Les chevaliers du Temple, de l'Hôpital, les barons du royaume furent de l'avis de leur chef ; mais le cardinallégat sut les amener à sa volonté, en jetant des soupçons sur leur bravoure, et en menaçant des foudres de l'Église ceux qui n'obéiraient pas. Il fallut céder : le départ de Damiette pour le Caire fut résolu ( 1 ).
L'armée partit, suivant les rives du fleuve, tandis qu'une flotte, portant les vivres et les bagages, la suivait de près. Bientôt elle arriva en vue de Mansouran, située de l'autre côté du canal d'Aschmoun. Leur arrivée jeta l'épouvante dans cette armée innombrable, grossie chaque jour par de nouveaux renforts qui descendaient des montagnes de l'Égypte et de la Syrie. Mel-Eddin fit demander de nouveau la paix aux chrétiens ; il abandonnait toute la Palestine, Jérusalem et Damiette ; mais si les barons et leur roi étaient d'avis d'accepter ces propositions, aussi magnifiques qu'inattendues, Pélage, qui ne rêvait que victoires, prit cotte soumission pour l'effet de la crainte, et usa de son autorité pour refuser une paix glorieuse, en même temps qu'elle offrait d'immenses avantages aux croisés (2). La fureur des musulmans s'exalta de ce refus;
(1) Le continuateur de Guillaume de Tyr, donne des détails sur la marche de l'armée chrétienne et sur les souffrances qu'elle eut a supporter.
(2) Philippe-Auguste ayant appris le refus des chrétiens ne pouvait en croire leur folie, m Quant le roi Félippe oi dire qu'ils povaient avoir un royaume pour une cité si tes tint a fous quant ils ne le faisaient. (Continuateur de Guillaume de Tyr.)
cependant ils ne firent contre eux aucune tentative et les chrétiens restèrent paisibles dans leur camp. Mais un ennemi plus terrible que les Sarrasins, devait venir à leur secours. Le Nil commença à déborder et à envahir le camp des croisés. La flotte fut enveloppée par les vaisseaux musulmans, et un seul combat suffit pour la consumer et la détruire. Les vivres manquaient et Ton songea à une retraite ; mais il n'était plus temps. Le Nil couvrait les campagnes de ses eaux ; et d'un autre côté, les Sarrazins fermaient tous les passages, et venaient même assiéger les croisés dans leurs faibles retranchements. Cependant l'armée se dirigea sur Damiette. La cavalerie française ne pouvait protéger la retraite, car les chevaux avaient de la vase et de l'eau jusqu'au poitrail. L'infanterie avait jeté ses armes et fuyait devant ce double fléau. Ce fut alors aux chrétiens à demander la paix. Des ambassadeurs vinrent de leur part solliciter une capitulation. Le sultan de Damas et les émirs refusaient d'épargner un ennemi vaincu et qui demandait merci. Ils voulaient massacrer l'armée tout entière, et finir pour toujours la guerre avec ces chrétiens sans foi et sans humanité. Le sultan du Caire, qui redoutait de nouvelles invasions des Francs, était d'avis d'accepter la capitulation. Cette opinion prévalut dans le conseil. La paix fut acceptée, et Mel-Eddin envoya son fils, comme otage de sa foi. Pelage, Jean de Brienne et un autre chef restèrent parmi les Sarrasins jusqu'à l'entier accomplissement des clauses du traité, qui fut signé le 13 septembre 1221. Une trêve de huit ans avait été conclue, et Damiette devait rentrer au pouvoir des musulmans. Les chefs sarrasins, de leur côté,
avaient promis de rendre la vraie croix, prise à la bataille de Tibériade. La nouvelle de cette paix remplit tous les cœurs de désespoir. Cependant il fallait songer à la retraite ; et Tannée chrétienne, qui avait perdu tous ses bagages, mourant de faim, se traînait péniblement dans ces vastes plaines envahies par les eaux du Nil. Jean de Brienne supplia le sultan de sauver de la mort les tristes débris de son armée. Le prince musulman fil fermer les écluses pour arrêter l'inondation, et envoya trente mille pains aux croisés. Le lendemain et les jours suivants, il reuouvela ce bienfait. Les chrétiens revinrent tristement à Ptolémaïs, dont les habitants versèrent des larmes sur la reddition de Damiette et les malheurs de leurs frères : peu . de temps après, Jean de Brienne, accompagné des chevaliers du Temple, de l'Hôpital et de Tordre teutonique, partit pouf solliciter les secours de l'Occident. Partout il fut reçu avec des transports d'enthousiasme, lui qui avait toujours été favorable à la paix, tout en montrant dans les combats une bravoure merveilleuse. Partout il entendit blâmer le cardinal Pélage et son conseil de prélats, dont Torgueil et la téméraire présomption avaient causé tous les malheurs de Tannée d'Orient. Le pape chercha à justifier son représentant; mais il dut renoncer à cette difficile réhabilitation, en présence de l'opinion publique, qui désignait Pélage comme un ambitieux, préoccupé plutôt de sa propre gloire que des intérêts de la guerre sainte. Honoré s'en prit à Frédéric qui, depuis si longtemps, promettait d'aller à la défense de la Palestine. Pour ranimer l'ardeur de l'empereur d'Allemagne, et l'intéresser à la cause des chrétiens, le pape lui offrit
pour épouse la. fille de Jean de Bricnne, la belle Yolande. Frédéric consentit, et le mariage fut célébré à Rome avec une pompe extraordinaire. Dés lors l'empereur fut regardé par les chrétiens d'Orient euxmêmes comme le chef de la croisade qui devait relever le trône de Jérusalem, sur lequel il devait un jour monter. Frédéric, dans son ardente ambition, voulut régner et se fit reconnaître roi de Jérusalem par le pape et les croisés. Jean de Brienne, qui avait si longtemps combattyi pour la Terre-Sainte, Jean de Brienne, pendant longtemps le plus ferme appui des chrétiens, fut oublié.
Le pape avait envoyé dans tous les royaumes de l'Occident des religieux de Saint-Dominique pour prêcher la guerre sainte. En France, leurs discours avaient eu peu d'écho dans les cœurs. Le fils de Philippe-Auguste (1), en guerre avec les Anglais, ne pouvait songer à une croisade, lorsque ses plus belles provinces, le Limousin, le Périgord, le Poitou, le pays d'Aunis étaient envahies. Après les avoir reconquises sur les soldats de la Grande-Bretagne, il était allé
(I) Louis VIII.
combattre les hérétiques albigeois, qui, renfermés dans les villes de Béziers et de Garcassonne, défiaient les chrétiens, sous la protection du comte de Toulouse et du brave vicomte de Béziers.
Mais en Allemagne, en Angleterre, les envoyés d'Honoré III avaient eu plus de succès. Une croix lumineuse, qui apparut dans les airs aux environs de Londres, entraîna plus de soixante mille Anglais à la guerre sainte. En Allemagne, les ducs de Bavière, •d'Autriche, prirent la croix ; leurs vassaux suivirent leur exemple. L'armée chrétienne comptait déjà plus de cent mille hommes, et tout était prêt pour le départ, lorsque le pape mourut, léguant à son successeur la suite d'une entreprise à laquelle il avait voué sa vie. Grégoire IX suivit les errements de la politique de son prédécesseur, et sollicita vivement l'empereur Frédéric de prendre les armes; car le délai de deux ans, que ce prince avait demandé pour apaiser les troubles de la Lombardie et veiller aux entreprises des factions des Guelfes et des Gibelins, était expiré depuis longtemps. Les croisés arrivaient en fonle à Brindes, où devait les attendre la flotte génoise. Fré- , déric arriva au rendez- vous général, et s'embarqua, emportant les bénédictions et les vœux de tous les peuples; mais après trois jours de navigation, il abordait avec toute l'armée au port d'Otrante. Ce retour inattendu avait pour prétexte la maladie épidémique qui, pendant tout l'été, avait ravagé l'armée latine, réunie dans les campagnes de la Pouille. Grégoire crut voir dans la conduite de Frédéric une grave atteinte à sa puissance : et, du haut de la chaire pontificale, il lança contre lui les foudres de l'ex-
communication, en l'appelant parjure et traître (1).
L'empereur essaya de se justifier ; et, ne pouvant y parvenir, il déclara la guerre au pontife romain. Le monde chrétien vit avec un morne désespoir un pape insulté par les soldats, fuir ses États envahis et chercher un asile dans les royaumes voisins. Usant alors du pouvoir qu'il tenait de saint Pierre, Grégoire délia tous les sujets de l'Allemagne de leur serment de fidélité à un empereur qui reniait Dieu et ses saints. Cette guerre entre deux princes redoutables, l'un par la puissance des armes que la religion mettait entre ses mains, l'autre par la force réelle et la valeur bien connue de ses armées, jeta l'épouvante et la consternation dans toute la chrétienté. Les troupes de Frédéric entrèrent en Italie, et ravagèrent la campagne de Rome. Les populations sans défense fuyaient devant ces ennemis impitoyables, qui pillaient les villes, les villages, et massacraient les. habitants.
Les croisés de Palestine appelaient en vain les chrétiens de l'Occident ; les princes et les barons adressaient vainement leurs plaintes au souverain pontife; aucun secours n'arrivait ; et Grégoire, qui de nouveau avait fait prêcher la guerre sainte, voyait avec désespoir sa voix et ses volontés méconnues. Les princes de l'Europe, préoccupés de l'issue de la guerre de Frédéric avec le saintrsiége, semblaient oublier Jérusalem. Dans le même temps, Frédéric reçut les ambassadeurs du sultan du Caire, qui lui apportaient de
(1) Richard de Saint-Germain raconte la colère de Grégoire IX à ta nouvelle du retour de Frédéric, le pape était à Aguani et c'esl du haut de la chaire de la principale église de celte ville qu'il lança sur l'empereur les foudres de l'église.
riches offrandes. Mel-Eddin, qui savait les préparatifs de l'Occident pour une nouvelle croisade, menacé d'un autre côté par l'invasion des Karismiens, que son frère, le sultan de Damas, avait appelés à son secours* songea à former une alliance avec son plus redoutable ennemi, l'empereur d'Allemagne. Il promettait pour prix de celte union, de rendre Jérusalem et toute la Palestine. Frédéric, plein de joie, résolut de partir pour l'Orient ; et, sans rien dire de cette alliance que son envoyé avait traitée avec le sultan, il rassembla son armée et s'offrit aux yeux étonnés de la multitude, couvert de la pourpre impériale, sur laquelle brillaient les insignes de la croisade. Dans un discours où il ne fut question ni de Jésus-Christ ni du pape, son représentant sur la terre, Frédéric annonça son départ, pour l'Orient (1). Ce projet renversait les espérances de Jean de Bricnne, qui rêvait la conquête du royaume dont il avait été dépouillé. En vain le pape voulut s'epposer au départ de l'empereur ; Frédéric, bravant ses anathêmes, s'embarqua avec vingt galères seulement, et six cents chevaliers; toute son armée devait le suivre sous les ordres de son lieutenant, le duc de Spolette. Son arrivée à Ptolémaïs fut saluée des acclamations du peuple ; mais bientôt les envoyés du saint-pére changèrent ces bienveillantes dispositions, en annonçant la rébellion de Frédéric et l'excommunication dont il était frappé. De ce molhent, le mépris lit place au respect, la défiance à l'af-
(1) Les détails de cette ambassade ignorée des chroniqueurs sont rapportés par Albouféda auteur arabe. Le père Maimbourg dit cependant que le bruit courut de cette ailiauce de Frédéric et du sultan d'Égj'ple, mais il refuse d'j croire.
feclion ; et lorsque l'empereur se mit en marche, suivi de l'armée chrétienne, il se vit entouré de soldats qui refusaient d'obéir à ses ordres, et qui osaient à peine prononcer son nom. Les chevaliers des ordres religieux formaient un corps d'armée séparé des AJIemands et les suivaient de loin, sans marcher sous leurs bannières. Dans cette triste situation, Frédéric envoya ses ambassadeurs au sultan pour le sommer de remplir ses promesses et de lui rendre Jérusalem. Mais Mel-Eddin hésitait à tenir ses engagements, espérant que les discordes qui grondaient dans le camp chrétien venant à éclater, retarderaient ou rendraient impossible l'exécution du traité fait avec Frédéric. Pendant tout l'hiver ils négocièrent; mais le danger devait les rapprocher. -En effet, Frédéric se voyait, au milieu de son camp, entouré d'ennemis plus dangereux que les musulmans. Mel-Eddin, de son côté, recevait la déclaration de guerre du sultan de Damas et de plusieurs autres princes sarrasins. Dans les premiers jours du printemps, un nouveau traité de paix fut signé. La trêve était conclue pour dix ans, cinq mois ; et Jérusalem, Thoron, Bethléem, Nazareth furent remises à Frédéric'. Cette nouvelle, qui devait porter la joie dans l'àme de tous les croisés, leur fit verser des larmes, comme au temps de la captivité de la ville sainte. Une des clauses du traité portait que les musulmans conserveraient la mosquée d'Omar et le libre exercice de leur culte (t). Les Sarrasins abandonnèrent Jérusalem en pleurant et en maudissant le sultan du Caire; les croisés refusèrent d'entrer dans
(1) Voy. RajnaJdi qui rapporte ce traité.
une ville où la religion de Mahomet s'alliait à celle de Jésus-Christ : et le patriarche de la Judée, jetant Fana thème sur Jérusalem, défendit aux soldats et aux pèlerins de visiter le saint tombeau. Frédéric entra dans la cité, suivi seulement de ses chevaliers. Il se rendit à l'église du Saint-Sépulcre; et là le prince, frappé par les foudres de l'Église latine, dans une basilique abandonnée de ses prêtres, tendue de deuil, prit la couronne sur l'autel et la plaça sur son front, au milieu des acclamations des chevaliers teutoniques et de ses soldats. L'empereur, après quelques jours, revint à Ptolémaïs, qu'il trouva remplie de trouble et de confusion. En vain il chercha, par ses paroles con ciliantes, à apaiser le peuple soulevé contre lui. Bientôt, las de cette longue patience qui augmentait l'audace des révoltés, il fit fermer les portes de Ptolémaïs, défendit qu'on donnât des secours à ses habitants, et fit battre de verges les prêtres chrétiens au pied des autels.
La haine des croisés s'envenima de ce châtiment infligé à des prêtres qui prêchaient la révolte et l'anarchie, et Frédéric dut renoncer à gouverner une ville pleine de discorde et de périls. Il avait reçu d'Italie de tristes nouvelles : le royaume de Naples avait été envahi par deux armées, commandées l'une par un comte sicilien, son ennemi mortel : l'autre par Jean de Brienne, son beau-père, qui avait à venger son injure et la mort de sa fille Yolande, enfermée par les ordres de Frédéric dans une étroite prison. Ses sujets avaient été massacrés, les villes et le pays mis à feu et à sang. Jean, soutenu par le souverain pontife, songeait à se foire nommer empereur dans la Lombardie soulevée à la voix du saint-siége.
266 HISTOIRE DES CBOISADES.
A la fin de 1228, Frédéric s'embarqua à Ptoléraaïs, et son départ fut salué par des cris de joie et des chants de victoire. De retour dans ses États, l'empereur leva à la hâte une armée, et bientôt, après plusieurs combats glorieux, il dispersa les troupes de Jean de Brienne. Grégoire, dont les soldats avaient envahi la Pouille, dut renoncer à ses conquêtes : mais une fois encore il excommunia l'empereur, ainsi que tous ceux qui lui prêteraient secours ou assistance, ou qui obéiraient à ses volontés. Frédéric, effrayé de ces anathémes, implora la paix du saint-père; et Grégoire, touché de cette soumission, pardonna à l'em-* pereur tous les troubles qu'il avait causés à la sainte Église, et le reconnut pour roi de Jérusalem (t).
Cependant les chrétiens d'Orient ne cessaient de solliciter des secours de l'Europe. Jérusalem en ruine ne pouvait être protégée contre les invasions des musulmans; les paysans des montagnes de Naplouse, atti rés par l'espoir du pillage, menaçaient sans cesse les croisés. Une armée de pèlerins avait été massacrée dans la Judée, et ce malheur avait augmenté les alarmes des tristes habitants de la Palestine. Une assemblée eut lieu à Spplette ; et, après avoir entendu le patriarche de Jérusalem, chargé de redire aux chrétiens les gémissements de la ville sainte, on décida que l'on irait à son secours. Les religieux de Saint- François et de Saint-Dominique parcoururent tous les royaumes et les provinces de l'Europe, en prêchant une nouvelle croisade. Mais leurs éloquents discours,
(i) Ce fut l'abbé d'Usbcrg et le grand maître de Tordre teutonique qui portèrent a Grégoire la soumission de l'empereur. (Voy. Richard de Saint Germain).
le récit des malheurs et des dangers de la Palestine ne réveillaient plus l'enthousiasme des fidèles. Les guerres entre le pape et l'empereur, gui se mêlaient aux saintes expéditions, les malédictions qui avaient accompagné Frédéric dans ses voyages d'outre-mer, tendaient à affaiblir le caractère sacré des guerres saintes, et à rendre les peuples indifférents aux entreprises contre les oppresseurs des chrétiens.Cependant Thibault, roi de Navarre, qui s'était révolté contre le roi d» France, son suzerain, et qui avait été vaincu et pardonné, songea, pour expier son crime, à marcher à la défense du saint tombeau. Le duc de Bretagne, les comtes de Mâcon, de Joigny, de Nevers, de Bar, prirent la croix dans un concile tenu à Tours ; un des décrets du concile mettait les Juifs, maltraités par les défenseurs trop zélés du Christ, sous la protection de l'Église. Au moment du départ, dos ambassadeurs vinrent de Constantinople solliciter l'appui des Français contre les invasions des Bulgares, sous les efforts desquels l'empire latin croulait. Jean de Brienne fut envoyé à leur secours, et pendant quatre ans il soutint l'empire chancelant ; puis il mourut è l'âge de quatre-vingt-dix ans, avec une renommée immense et un nom sans tache : de simple chevalier, par sa seule bravoure et sa réputation de grand capitaine, il était devenu roi et empereur. Il ne restait plus de la famille des Courtenay, élevés à l'empire de Constantinople, qu'un jeune prince du nom de Baudouin, qui mendiait en France, sollicitant la charité des princes français. Mais les querelles entre le pape et l'empire, qui recommencèrent à propos de la possession de la Sardaigne, firent oublier l'empire d'O-
rient et les chrétiens de la Palestine ; la fureur des deux partis ne connut plus de bornes dans cette guerre cruelle. Grégoire excommunia de nouveau Frédéric, donnant son empire à celui des princes chrétiens qui parviendrait à l'en chasser. L'empereur, de son côté, s'avança en armes jusqu'à Rome, incendiant, ravageant tout sur son passage, massacrant ou faisant prisonniers tous les habitants des États pontificaux. Les Milanais avaient tenté de s'opposer au passage de cette armée, qui marchait sur la capitale du monde chrétien, mais ils furent vaincus dans une grande bataille (1), et les Romains résolurent de se défendre jusqu'à la mort. Frédéric assiégea vainement la capitale de Grégoire, et se vengea sur les prisonniers de la déception qu'il avait éprouvée en voyant ceux qui, jadis avaient embrassé sa cause, défendre celle du souverain pontife.
On était alors en 1238; les dix ans de la trêve étaient expirés, et le sultan de Damas (2) avait repris possession de Jérusalem, que les chrétiens ne pouvaient défendre. Ce fut à ce moment que les croisés français, ayant à leur tête Thibault, comte de Champagne et roi de Navarre, et Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, s'embarquèrent pour l'Orient. A leur entrée en Palestine, ils trouvèrent le pïrys divisé, sans forces contre un ennemi puissant, et sans chef pour diriger les opérations de la guerre, les uns prenaient parti pour Frédéric, reconnu roi de la Palestine par le saintpère; les autres pour le prince de Chypre, qu'ils avaient proclamé roi de Jérusalem. Chacun des chefs
(1) Voir Raynaldi et l'auteur anonyme de la vie de Grégoire IX.
(2) 11 était fils de MaleluAdel et se nommait Malek-Arcurat-Moussa.
faisait la guerre en son nom et pour son propre compte. Le duc de Bretagne partait d'un côté pour une incursion sur le territoire de Damas, et revenait avec un riche butin et de nombreux troupeaux ; tandis que le duc de Bourgogne voulait en tenter une autre plus importante, et qui effaçât le souvenir des triomphes de son rival : il avait résolu d'assiéger Gaza. Son armée, qui s'avançait sans ordre de bataille, rencontra les musulmans ; une bataille fut livrée, et les chrétiens furent taillés en pièces ; ceux que la mort épargna furent réduits à l'esclavage. Alors, chacun des princes et barons fit un traité de paix avec les Sarrasins ; les uns avec le sultan de Damas, les autres avec celui du Caire. Les Templiers obtinrent la restitution de Jérusalem. Thibault, qui désespérait de cette expédition, pendant laquelle ni les liens de l'intérêt commun, ni l'amour de la religion n'avaient pu réunir les croisés, songea à retourner en Occident. Peu de temps après son départ, Richard de Cornouailles, neveu de Richard Cœur-de-Lion, arriva avec*dix mille Anglais ; il fut reçu au port de Ptolémaïs par le clergé, revêtu de ses plus .somptueux ornements et portant les bannières saintes ; on le regardait comme le libérateur des chrétiens ; mais après quelques combats heureux, ce jeune princë, qui ne trouvait dans les croisés ni zèle ni entraînement, renouvela la trêve, et revint en Europe, après avoir obtenu l'échange des prisonniers faits à la bataille de Gaza, et le droit de donner la sépulture aux chrétiens restés sur le champ de bataille.
Cette croisade dura trente ans, et fut fertile en scandales de toutes sortes ; l'intérêt personnel fit place à
l'entraînement religieux, on vit un pape chercher à détourner un prince de son pèlerinage pour l'aider à soutenir la cause de Rome dans sa lutte avec l'empereur d'Allemagne. Trop de guerres religieuses avaient été prêchées en Europe, pour que les prédications en faveur de la Palestine fussent utiles au royaume de Jérusalem. La guerre contre les Albigeois, la croisade contre les idolâtres de la Prusse, les querelles entre le saint-siége et l'empereur d'Allemagne détournèrent les regards des fidèles des malheurs de l'Orient. Trop d'intérêts occupaient les peuples, pour qu'ils songeassent à la conquête de la ville sainte. L'enthousiasme religieux qui avait accueilli les premières croisades s'était éteint ; l'ambition, l'amour de la gloire, l'espoir dos conquêtes, la cupidité étaient autant de mobiles puissants pour les barons et les chevaliers, mais le peuple voyait dès lors avec indifférence ces lointaines expéditions. Tant de croisades prêchées à la fois et contre les ennemis de la Papauté et contre ceux du Christ ne lm' permettaient plus de discerner quelle était la bonne cause ; et d'ailleurs , il commençait à entrevoir dans les luttes de ses maîtres l'aurore de la liberté. Enfin les longues guerres des papes avec les empereurs d'Allemagne firent perdre à la tiare le prestige d'un pouvoir jusqu'alors révéré et au-dessus des passions terrestres et ouvrirent le vaste champ de la discussion. C'est dans ces luttes aussi insensées que stériles qu'apparait le germe de la décadence de la papauté (1).
(1) La cour de Rome, dit Fleury, était tombée daus un grand inépris.