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loin d'alourdir leur tète, d'appesantir leurs paupières, les rend lestes et alertes. Quand ils aperçoivent les premiers rayons du soleil, ils lèvent les mains au ciel et demandent à Dieu un jour heureux, la connaissance de la vérité el la lucidité de riutelligence. Après cette prière, chacun gagne son semnée, pour y reprendre la culture de la philosophie.
Tout cela doit-il être pris bien au sérieux? Philon, dans ces pages singulières, décrit-il un idéal ou une réalité? Ces thérapeutes du lac Mariout, dont il est le seul à parler, ont-ils réellement existé, ou n'estce pas là une Salente idéale, la peinture d'un paradis destinée à édifier et à charmer? Il est fort difficile de répondre d'une manière absolue. Le fond du roman thérapeute est emprunté à l'essénisme, mais avec d'importantes corrections. Peutêtre quelques ascètes que Philon vit près du lac Mariout* tournèrent-ils ses idées de ce côté. Ce qu'il avait lu des instituts pythagoriques et de la vie stoïcienne flottait peut-être aussi dans son imagination. L'ensemble est une création libre et voulue. C'est l'idéal de la vie parfaite et du parfait bonheur comme le conçoit Philon. La vie du thérapeute est la vie de Philon lui-même, une vie où l'homme fait triompher en lui l'esprit sur les sens, ne s'occupe que de l'âme et devient, par la simpli-
1. (Comparez les cutochites ou reclus du Sérapeuni. Orig. du christ., Il, 7î>, 3-25; VI, l«K, note -2.
ficalion de tout ce qui touche au corps, citoyen du ciel et du monde*. Une telle vie, dans le langage philonien, se résume en « la philosophie», la philosophie, qui, pour un Juif, est surtout la méditation et l'explication allégorique des anciens livres. L'œuvre entière de Philon, c'est l'œuvre d'un parfait thérapeute ; Philon ne vécut pas sur le bord du lac Mariout; il n'habita pas une petite maison avec un semnée; mais sa vie fut bien consacrée à la recherche de la vérité; sans se séparer du judaïsme officiel, il se créa une ascèse personnelle et fut heureux dans la règle qu'il s'était faite. Peut-être quelques amis partagèrent-ils ses goûts. L'invention, l'initiative religieuse étaient à cette époque d'une hardiesse qui nous étonne. On osait tout. Jésus, fondateur de religion, n'a pas été en son temps une apparition isolée. Et la portée de ce que peut oser l'agada, qui donc peut se vanter de l'avoir mesurée?
Dichtmifj und Wahrheit! voilà bien le traité de la vie contemplative, livre éminemment subjectif, mélange bizarre de vérité et de traits fuyants, sans consistance, décelant l'œuvre d'imagination,roman philosophique, ou, si l'on veut, tableau fait par un
\. De cita cont , § H.
homme qui voyait le monde à travers ses rêves. C'était bien le cas de Philon. Ses thérapeutes sont tous des Philon, nobles, polis*, pleins d'antipathie pour les pédants grossiers, parfaits de manière. Nulle part on ne sent le peuple, la foule laïque. Cela n'a jamais sérieusement existé. Ce couvent philosophique où, dans une cellule large de quelques mètres carrés, on eût philosophé depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, eût été une annexe de la Morgue. Les gens bien élevés qui s'y seraient enfermés seraient morts en quelques semaines d'inanition et de névrose.
Nous pensons donc que le traité de la Vie contemplative fut écrit par Philon comme un appendice du traité Que tout honnête homme est libre^, où il est longuement question des esséniens de Palestine. Cette brillante manifestation du judaïsme, si analogue à ses idées, excite chez lui une sorte de jalousie, et lui inspire le désir de montrer que l'Egypte n'était pas, sous ce rapport, au-dessous de la Palestine. Avec quelques éléments réels, il dressa un tableau que l'histoire aurait tort d'ac-
1 , Âvôf coTTOi àoTiioi xal ioY«viî;, § 0, deuX fois.
2. Un irait rcniarquublc c'est la préoccupation de l'esclavage dans De Vita cont. (surtout § 12 et § 0), préoccupation dominante aussi dans Quod Omnis Probtis Liber,
cepter comme un vrai document. Dans l'exposé de l'essénisme, il ne faut faire aucun usage du traité de la Vie contemplative; le mot même de thérapeute doit être banni d'une histoire du judaïsme, comme désignant un institut distinct, ayant existé en dehors des aspirations de Philon. Ce qui sort de ces pages singulières, c'est le portrait de Philon lui-môme, dans ses plus fines nuances : homme du monde délicat, cœur excellent, épris de l'amour du vrai et du bien, une des âmes, à l'égal de Spinoza, les plus spéculatives et les plus désintéressées qui aient jamais existé. Comme les cigales dont il parle*, il vécut bien d'air et de chant. Philon fut vraiment un de nos frères; nous aimons le petit couvent philosophique de Mariout comme un joujou cassé de notre enfance. L'objet était mince ; mais l'effort était beau ; surtout si l'on pense que ce créateur religieux était un simple laïque riche, nullement un prêtre. L'activité religieuse en dehors du sacerdoce officiel, voilà toute l'histoire d'Israël.
Les ressemblances des thérapeutes de Philon avec les moines chrétiens^ sont frappantes. On a eu tort d'en conclure l'identité; mais le principe