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CHAPITRE X

CONCEPTION d'une HISTOIRE SAINTE.

Le prophétisme qui lulle sous Achab, qui triomphe sous Jéhu, tout entouré qu'il est d'obscurités, est en somme Tévénement le plus décisif de l'histoire d'Israël. Il est le commencement de la chaîne qui, dans neuf cents ans, trouvera son dernier anneau en Jésus. Élie et Elisée appartiennent tout entiers à la légende; on ne sait d'eux qu'une seule chose, c'est qu'ils furent grands. Le iahvéisme, qui, à Jérusalem, n'était qu'un culte, devient, dans les écoles des prophètes du Nord, un ferment religieux de la plus haute puissance. Le prophétisme du Nord n'a pas seulement créé Élie; il a créé Moïse; il a créé l'Histoire sainte; il a créé le premier rudiment de la Thora; il a été, par conséquent, le point de départ du judaïsme et du christianisme. En tout ce qui touche au progrès de la

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religion, Jérusalem, à ce moment de Thistoire, nous paraît en retard sur les tribus du Nord.

Les prophètes du ix^ siècle, malgré des passions sombres et ce que nous appellerions de graves malentendus théologiques, méritent donc d'occuper une place de premier ordre dans l'histoire du progrès humain. Ils étaient à deux pas d'affirmer que lahvé seul est Dieu. Ils revenaient, après une longue suite d'erreurs et de superstitions, à rélohisme de l'âge patriarcal. Un étonnant orgueil de race devint dès lors le mobile fondamental de la vie d'Israël. Israël est le peuple de lahvé; c'était là dire peu de chose : Moab, aussi, est le peuple de Camos. Mais tout était changé depuis que lahvé ne se distinguait plus du Dieu même qui a fait le ciel et la terre, du Dieu qui aime la justice et le droit. Au lieu d'avoir, comme tous les peuples, un Dieu national, Israël devenait ainsi l'élu de Dieu, le peuple de choix de l'Être absolu, le peuple unique. L'histoire de ce peuple ne devait dès lors ressembler à celle d'aucun autre. lahvé a fait pour Israël des choses qu'aucun dieu n'a faites pour son peuple. Les vieux souvenirs d'Our-Casdim et de Harran remontaient en la mémoire; une histoire sainte se dressait. Les prophètes apparaissaient comme les guides inspirés d'Israël; or, le

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premier des prophètes n'était-ce pas ce Mosé qui tira le peuple d'Egypte? Et le premier auteur du pacte n'était-ce pas cet Abraham, issu des fables babyloniennes, qui apparaissait dans le lointain comme le père de la civilisation? La vocation d'Abraham et les promesses qui lui furent faites, encore indécises dans les Légendes patriarcales \ devenaient le point de départ du iahvéisme dogmatique, la base du pacte d'Israël avec son dieu.

Ces idées s'agitaient dans tout Israël, mais principalement dans les tribus, parce que la liberté et l'activité religieuse étaient là bien plus grandes. A Jérusalem, le temple était une gêne, et le sacerdoce, quoique peu organisé encore, avait ses effets ordinaires d'appesantissement et de lutte contre l'esprit. Le prophète, n'étant pas prêtre, n'avait pas le boulet que traîne aux pieds toul corps sacerdotal. La crise soulevée par l'école prophétique, du temps d'Achab et de Joram, avait donné aux questions religieuses une saillie extraordinaire. On avait bien les livres de Légendes patriarcales et héroïques, rédigés il y avait une centaine d'années; mais ces livres n'avaient point un caractère assez exclusivement religieux. C'étaient des recueils d'anecdotes

1. Gen., XV, et surlout xx, 13, où le caractère polythéiste et païen est encore sensible.

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et de chants* populaires, pleins d'intérêt et de charme; ce n'était pas le livre sacré dont un peuple fait son tabernacle et sa vie. On sentait le besoin d'un livre contenant le dogme fondamental de la religion. Ce dogme, en Israël, était tout historique; c'était l'exposé des phases successives du pacte de lahvé avec son peuple. Il était urgent de rédiger en un corps unique les éléments d'histoire que l'on possédait ou croyait posséder. L'œuvre capitale d'Israël grandissait à vue d'œil ; une transformation profonde s'opérait; l'Histoire sainte naissait. Le livre des Légendes, en effet, était loin d'avoir épuisé la tradition orale, et notamment cet ancien fond d'idées babyloniennes dont le peuple vivait depuis des siècles; beaucoup d'éléments de tradition orale flottaient à côté des maigres documents écrits. Il semble, en particulier, que le vieux livre n'avait aucun récit sur la création et sur l'apparition de l'humanité. Les dires, à cet égard, étaient interminables et discordants. Cela se racontait en séries mnémoniques, succeptibles de très fortes variantes \ Gela s'enseignait jusqu'à un certaint point, et peut-être les longs loisirs des navoth ou séminaires prophétiques étaient-ils occupés à

1. Comp., par^cxemple, la liste des Caïnilcs et des Séllnles.

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réciter ces vieilles légendes. Tout' ce qui concernait Moïse manquait de rédaction suivie '. La plupart des généalogies, enfdées en chapelet, étaient également sues par cœur; mauvaise condition pour leur intégrité! Plusieurs, cependant, pouvaient déjà être écrites. Le livre des Guerres delahvé était un vrai trésor; mais il ne remontait pas au delà des premières batailles que les Israélites livrèrent, en s'approchant de la Palestine, à la hauteur de l'Arnon. Ce qui faisait surtout défaut dans les livres d'histoire iahvéisle écrits avant cette époque, c'étaient les prescriptions religieuses et morales. Or une idée était devenue tout à fait dominante dans les écoles de prophètes, c'est que lahvé impose à ses fidèles certaines prescriptions, certaines lois. Un petit code se formait. Ce code était comme la condition du pacte intervenu entre le dieu et son peuple. A côté des faits d'histoire religieuse par lesquels on se proposait de niontrer qu'Israël avait un engagement spécial envers lahvé, il y avait le dispositif de ce pacte, c'est-à-dire les lois qui étaient censées avoir été imposées au peuple par lahvé. Ces lois étaient en partie les articles divers d'un droit

1. Se rappeler le chant de Beër (Nombres, xxi, 17-18) et l'épisode de Balaam {ibid., xxii et suiv.). Voir ci-dessus, p. 212-213, 230-231.

coutumier d'inégale antiquité, en partie des prescriptions sacerdotales ou rituelles, en partie des lois morales, résultat du mouvement humanitaire qui se produisait déjà dans les écoles prophétiques. Mosé fut envisagé comme l'universel promulgateur de ces lois, censées inspirées par lahvé.

De tout cela résulta un récit sacré dont voici les lignes essentielles K

Au commencement, lahvé crée le ciel et la terre, les hommes par conséquent. Ces premiers hommes sont des géants. Vivant huit et neuf cents ans, ils créent une première civilisation où le mal l'emporte de beaucoup sur le bien, et qui est balayée par le déluge. Un juste, Noé, est sauvé des eaux et renouvelle l'humanité par ses trois fils: Sem,Cham, Japhet. Sem est la tige des élus ; un de ses descendants est cet Abraham d'Our-Gasdin, avec qui Dieu fait un pacte à perpétuité. Son fils et son petit-fils, Isaac et Jacob, errent à l'état de nomades dans le pays de Chanaan, dont Dieu leur promet la possession future. Le pacte est renouvelé avec Chacun d'eux, en particulier avec Jacob. Joseph, fils de Jacob,

1. Pour la parfaite clarté de ce qui suit, il faut se servir d'un texte où la rédaction jéhoviste et la rédaction élohiste soient séparées ou imprimées en caractères différents, par exemple de \a Genèse de M. François Lenormant, ou de la traduction de M. Reuss.

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