‹ Historie générale de l'etablissment du ChristianismeChapitre 12 sur 19 · aa · texte numérisé non relu

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S3S Àllemanniê. — histoirb ancienne. Liv. Pl..

ment parente des anciens Suèves , qui vinrent de bonne heure du Nord en Occident avec les Goths ; et c'est sans doute à cause de cette relation avec les Suèves que lies AUemans reçurent plus tard le nom de Souabes. Après plusieurs guerres sanglante» contre les Romains , les Marcomans s'étânt retirés de cette contrée de l'Allemagne , de nouvelles hordes de Suèves , de Gaulois, de Séquaniens, de Rauraques, d'Helvétiens , s'avancèrent vers cette terre abandonnée , et formèrent une confédération qui prit le nom SAllemannes ou d'hommes de toutes sortes de peuples : c'est ainsi du moins qu'Agathias explique ce nom (i).

Les limites les plus anciennes du pays des Allemans étaient le Rhin à l'ouest , le Mein au nord , et la Bavière actuelle à l'orient ; puis au midi l'Aar et la lisière qui sépare actuellement la Suisse allemande de la Suisse française. Mais ces frontières furent changeantes comme celles de tous les peuples de cette époque , et pendant un temps les AUemans s'étendirent jusqu'à la Lahn, au Lech et au Rhône , et eurent pour voisins les Bourguignons , les Boïares , les Thurîngiens et les Francs.

Les AUemans présentent , comme on doit s'y attendre, presque tous les caractères des autres peuples barbares de cette époque. Ils se distinguaient peut-être cependant par leur redoutable cavalerie, qui fit long-temps trembler les puissantes légions romaines. Une immense forêt, qui se-

(i) De imperio et reb. gest. imperatoris Justin., 1. i, p. t«.

6V*. XXP. HIftTOIRB ET RELIGION. 33g

tendait tout le long du Rhin sur sa rive droite , forêt que, selon César et Mêla, aucun Romain n'avait pu dépasser, même après une marche de soixante jours , couvrait leur territoire. Ils parcouraient cette vaste étendue de terrain pour la chasse comme une autre sorte de bêtes fauves , et ces sombres retraites étaient pour eux un repaire duquel ils s'élançaient continuellement sur les Romains qui bordaient la frontière. Si, pour juger leur population, nous partons du nombre des morts qu'ils laissèrent souvent sur le champ de bataille , ou du nombre de combattans avec lequel ils se présentaient à la guerre , il paraîtra que , malgré leur genre de vie demi-sauvage, ils étaient cependant encore en très-grand nombre.

Pour nous faire une idée des mœurs et de la religion de ce peuple, nous n'avons qu'à nous rappeler ce qui en était en général des nations germaines (t. i, p. 5a3). Ils rejetèrent long- temps la foi chrétienne avec une sorte de fureur, parce que cette foi n'était à leurs yeux que la religion des Romains, et qu'ils repoussaient avec haine tout ce qui pouvait tenir à ces redoutables ennemis de leur liberté. C'est par cette raison qu'il s'écoula quelques siècles avant qu'un seul messager de Christ de la Gaule romaine, ou même d'entre les Bourguignons* osât se hasarder au-delà du Rhin pour y chercher ces barbares dans leurs huttes, et leur annoncer ie salut des hommes. C'est cette même différence, tranchéé et radicale, de caractère et d'intérêts entre les Romains et les Allemans qui fit que lorsque ces derniers pénétrèrent enfin sur le territoire romain ,

34© jiUem. — lutte avec les bomains. Là>. FI.

ils s'abandonnèrent aux plus horribles cruautés; c'est encore par la même raison que, pendant les persécutions du troisième et du quatrième siècle , ceux des chrétiens qui vinrent chercher un asile dans les forêts de ce peuple n y trouvèrent aucune entrée et n'y laissèrent aucune trace.

Depuis l'empereur Caracalla(ai i) les Allemans combattirent souvent les légions romaines avec succès, et inscrivirent leur nom en lettres de sang dans les annales de l'histoire de ce peuple. En 3o6 Constantin le Grand apparut avec une arméesurles rives du Rhin , et remporta sur ces barbares une victoire qui leur inspira de la terreur pour quelque temps : car il fit inhumainement exposer aux bêtes dans le cirque de Rome plusieurs chefs de cette nation qui étaient tombés entre ses mains. Son fils Constance (35 1) continua cette même guerre, et se préparait à pénétrer dans les sombres recoins de la forêt Noire, lorsque les hahitans lui envoyèrent des propositions de paix. Mais aussitôt après la retraite des légions ils se jetèrent sur la Gaule qu'ils couvrirent de carnage. Ils avaient déjà réduit en cendres, le long des rives fertiles du Rhin, quarante- cinq villes, au nombre desquelles on comptait Strasbourg, Brumat, Zabern, Spire, Worras et Mayence, et ils en avaient emmené la population avec un immense butin, lorsque le jeune Julien , plus tard empereur, parut sur le Rhin et repoussa ce peuple dans ses forêts, en se préparant pour le printemps suivant à lui faire une guerre d'extermination.

A peine ce printemps ( 357) eut-il paru, que les courageux Allemans passèrent les premiers le Rhin,

Ch. XXV. BATTUS PAR J0MBN ET PAR AETIUS. 3-4 K

pour s'avancer au-devant de lui. Le prudent Julien avait élevé au pied des Vosges de forts retranchement et il s'occupait à les perfectionner encore, lorsque sept des plus vaillans chefs aliénions , sous la conduite du terrible Chnodomar, vinrent l'attaquer avec foreur. C'est devant les portes de Strasbourg que les armées se rencontrèrent. Elles combattirent départ et d'autre comme des lions : le sort de la journée resta long- temps indécis? et déjà la cavalerie allemande avait rompu les légions romaines : mais Julien rallie ses soldats avec des reproches menaçans et les ramène encore une fois au combat : les Allemans commencent à s'effrayer: ils plient enfin devant leur redoutable adversaire. Il resta plus de six mille des leurs sur le champ de bataille; et un plus grand nombre encore périrent dans le Rhin , contre lequel les soldats romains les avaient acculés. Chnodomar lui-même tomba dans les mains du vainqueur aa moment où il se préparait à passer ce fleuve stla nage,, et mourut à Rome en prison. Dès-lors les Allemans Jurent abattus pour long-temps, et ne se réveillèrent que lorsque l'invasion des Barbares devint générale. Ils marchèrent alors sur les Gaules à la suite des Huns; et tout ce que ceux-ci n'avaient pas déjà massacré et détruit tomba dans leurs mains, jusqu'à ce que, comme les Huns, ils trouvèrent dans les champs de Chàions, en 45l, L'opposition puissante d'Aètius qui leur fit rebrousser chemin.

Cependant la confédération des Francs, qui venait de se former dans les Gaules auprès d'eux et qui venait de vaincre les Romains dans le centre de ce

34a AUem. — ioomis aux francs. — fridoun. IJv. VI.

pays, présenta aux Allemans de nouveaux: rivaux et de nouveaux adversaires. On sait que la guerre éclata (t. i, p. 5o8); que les Allemans eurent Je dessous à Tolbiac; qu'une partie s enfuit jusqu'en Helvétie; et que les autres se soumirent à Clovis, qui eut la sagesse de ne pas les irriter ni les humilier imprudemment. Dès ce moment commence pour ce peuple une nouvelle époque, et pour notre mission le crépuscule de quelques succès. Nous avons déjà vu les suites importantes et salutaires de la victoire de Tolbiac quant à Clovis et à ses Francs : les Allemans aussi tirèrent une leçon sa lutaire de cette humiliation ; et quoiqu'il dût se passer encore un siècle entier avant que leur fier caractère leur permit d'accueillir avec attention quelque messager du salut , ils furent pourtant préparés à un meilleur avenir. Mais pour le moment Clovis se borna presque uniquement, malgré son désir de faire plus, à recommander aux chefs allemans les missionnaires qui hasardaient de pénétrer chez eux, et à favoriser de tous ses moyens le rétablissement des villes et des églises chrétiennes qui avaient auparavant existé dans le territoire qu'ils occupaient maintenant.

Cette intervention, toute timide qu'elle était, ne fut pourtant pas absolument sans fruit; car on peut se rappeler que nous avons déjà parlé d'un pieux messager du salut que l'amour de Christ amena en ces jours , des rives lointaines d'Érin (d'Irlande), vers ces contrées inhospitalières; c'est Fridolin, dont nous avons dit quelques mots dans une portion de l'histoire des Bourguignons qui touchait à celle de

Ch. XXV. SECMNGEIt , STRASBOURG, CONSTAT CB. 543

rAllemannie méridionale (c. 1 o^p.76). On se rappelle que cet homme pieux s'établit à SecAingen, dans une petite île du Rhin , où il eut quelque succès , et qu'il fonda même quelques couvens jusque dans lç pays de Glaris. Ce fidèle ouvrier devint le précurseur d'un grand nombre d'autres missionnaires qu^ entrèrent plus tard dans le mjême champ. La description terrible que son vieux biographe, Balther, nous fait de l'état où se trouvait alors le payç des Rauraques (1) nous montre clairement quels ravages épouvantables le passage des Huns et des Allamans avait laissés dans ces contrées rapprochées de> la Gaule.

Mais, à cet égard du moins, les choses devaient bientôt changer sous le gouvernement de Ciovis, surtout dans les portions du pays conquis que nous venons d'indiquer. On vit, dès le commencement du sixième siècle, Strasbourg se relever de ses cendres et redevenir la résidence d'un évêque; et les autres villes de l'Alsace et de l'Allemannie helvétique reprendre pareillement une nouvelle vie: seulement on ne trouve plus d'évêques, dans tout le cours du sixième siècle, ni à Spire ni à Baie, où avait été transporté l'évèché d'Augusta depuis que cette dernière ville avait été ruinée; ce n'est qu'en 61 5 que Baie reparaît avec un conducteur de ce rang, du nom de Rogonacharius.

On vit pareillement vers la fin du sixième siècle l'évèché de Vindonissa, quand Vindonissa eut été complètement détruite , se transporter à Constance

(1) Boliand., t. 1. addiem 6 Martii, p. *3o.

344 Attem, — - sb civilise lentement. Im>. FI.

et se rapprocher ainsi des Alleraans , dont il embrassa la plus grande partie du territoire. Mais il resta couvert des ténèbres du paganisme jusqu'audelà de la moitié de ce même siècle.

Vers ce temps (54o) Leutharis , duc alleman , fit une campagne en Italie avec line armée franque, qu'il accompagnait d'un détachement de sa nation. « Les soldats francs, » dit à ce sujet Agathias (i), 9 témoignaient un pieux respect pour les temples, parce qu'ils avaient reçu des Romains la vraie connaissance de Dieu; mais les Allemans, qui avaient une autre religion, détruisaient les temples sans retenue, les dépouillaient de leurs ornemens, et emportaient avec eux les vases d'or comme un butin. Ils enlevaient même les toits de ces édifices sacrés, ils en renversaient les murailles jusqu'aux fondemens , ils couvraient la terre de sang et les champs de cadavres. »

Cependant les efforts des rois francs pour dompter ce peuple farouche ne restèrent point entièrement inutiles. S'il continuait de se montrer encore rebelle à la foi, sa fougue et sa fierté naturelles s'adoucirent peu à peu par la civilisation et le joug des lois. Clovis lui-même, et plus encore son fils Théodoric, roi d'Austrasie, qui gouvernait par des ducs et des comtes PHelvétie allemande et la Rhétie, s'appliqua à agir sur ce peuple par ce dernier moyen; et ce prince pouvait d'autant mieux donner aux lois qu'il imposait aux Allemans la forme et la teinte du christianisme, que dans toute rHelyétie

(.) Dé imper. Justin, l a, p. a6.

Ch. XXV. REÇOIT DBS LOIS CHRETIENNES 3<5

et dans toute l'Alsace la portion la plus cultivée de la population s'était déjà jointe à l'église depuis longtemps.

Voici quelques mots d'un vieux document (i) au sujet de cette ancienne législation du midi de l'AK lemagne: a Lorsque Théodoric, roi des Francs, se trouvait dans les plaines de Chàlons, vers 53o, i\

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ses dans les anciennes lois. Il les chargea de réunir, sous sa direction, les lois des Francs, des Allemans, et des Bajavariens (Bavarois), en s'efforçant de laisser à chacune des nations qui vivaient sous son sceptre ses anciennes coutumes. 11 ajoutait ce qu'il fallait ajouter, il retranchait ce qui n'était plus d'usage, et il changeait d'après la loi chrétienne les moeurs païennes. Et ce que le roi Théodoric ne put améliorer à cause des habitudes enracinées des idolâtres, Ghildebert l'essaya après lui, et Clotaire le perfectionna encore davantage. Plus tard tout cela fut refondu par quelques hommes célèbres sous Dagobert Ier, roi glorieux (62 a) ; toutes les vieilles traditions furent améliorées, et chaque peuple reçut les lois qu'il observe encore aujourd'hui » (2).

Ce qu'il y a, dans ces lois, de plus intéressant pour notre histoire des missions, ce sont les mesures nombreuses qu'on y prenait par rapport à rétablissement d'une église extérieure au milieu de la nation. Par exemple il est commandé aux comtes de ne point empêcher des hommes libres de faire des donations aux églises; seulement ces donations doU

<i) Balux. Capitula t. i, § >6.

(*) Voye» «us«i Cours d'histoire moderne , t. i, p. 36a et suit.

346 Allem. — lois chrétiennes des rois francs. LU>. VI.

vent se faire en présence de témoins , et être déposées par écrit sur 1 autel. Il y a de fortes amendes pour le cas où un Alleman endommagerait une église ou offenserait un ecclésiastique dans ses fonctions. On pouvait échanger mais non vendre les biens ecclésiastiques ou les serfs qui s'étaient donnés euxmêmes. Tout serf était tenu de livrer à l'église une portion déterminée du produit de son travail.Yoici le texte d'une de ces lois : « Celui qui fait le di- » manche un travail matériel , agit non-seulement » contre la loi mais aussi contre l'Ecriture sainte. » Un serf qui s'en rendrait coupable doit être battu, » un homme libre mis à l'amende. S'il continue a » violer le sabbat il perdra sa liberté ; puisqu'il ne p veut pas servir Dieu il doit rester toute sa vie » esclave des hommes. ».

Du reste les peines des Allemans n'étaient presque jamais sanglantes, et elles ne consistaient qu'en amendes; parce que le législateur ne voulait pas entretenir l'habitude de l'effusion du sang, et parce que des barbares tiennent souvent plus à leurs richesses qu'à la, vie. Les évèque* avaient le même rang que les ducs; et il convenait probablement d'accorder dps distinctions sensibles aux conducteurs de l'église; car> comme l'observe Jean de Muller : « Ces barbares ne savent nullement apprécier une valeur intrinsèque ; il faut que leurs docteurs soient grands comme des évéques, ou étonnans comme des ermites. »

Mais nous passons ces temps de simple préparation, et nous arrivons à la première grande mission qui eut lieu chez ce peuple.

Ch. XXV. COLOMBAlf SB PRBPÂHB A PARTIR.

 la même époque où Grégoire Ier envoyait Augustin dans la Grande-Bretagne avec quarante missionnaires romains et francs pour appeler les Anglo- Saxons à la connaissance de Christ, un moine pieux et quelques-uns de ses frères concevaient dans la solitude d'un monastère de l'Écosse le désir ardent d'aller annoncer le salut chez les sauvages Allemans. Ce moine était Colornban , qui mérite, avec Gallus (S* Gall) et quelques-uns de ses aides , d'être appelé le premier prédicateur de la foi dans l'Allemannie, Irlandais de naissance , il avait reçu sa première éducation dans le couvent de Yona que nous avons déjà vu si souvent, et qui se distinguait alors si particulièrement par la connaissance des Écritures , la science et la piété de ses habitans. Colornban passa plus tard ( 556 ) dans celui de Bangor (Irlande, Ulster) dans ce précieux établissement que le pieux abbé Comgall avait fondé quarante ans auparavant, et qui devint dès le début une école de missionnaires et de prédicateurs pour les peuples barbares (i). Vers l'âge de quarante<cinq ans il se sentit vivement poussé à aller prêcher l'évangile et porter une discipline chrétienne chez quelques peuples barbares. Selon le récit de Jonas son disciple (a) , il éprouva d'abord un besoin vague de s'expatrier, en se

(i) L'ouvrage allemand indique le Kangur de la province de Galles, mats il paraît que c'est l'une de» erreurs dans lesquelles jette souvent Vident i lé dea noms.

(a) Jonas mourut en 637 , abbé d'un convent de ht règle de Colomba n a Bobio en Lombardie. lia laissé une Vita S** Coltimbani que Surtus a admise dans srs Vitae paino* ( ad a 1 nov.)

348 AlUm. — DÉPART DB COLOMB. ET DE S, CALL. &V. VI.

souvenant de ce commandement du Seigneur : « Sors de ta parenté , de ta famille et de la maison de ton père, et vas dans un pays que je te montrerai. » a Ah! dit-il lui-même à ce sujet, Dieu veuille me sortir du sommeil de la paresse , moi , son faible serviteur, et m'enflammer du feu de son amour divin , au point que sa sainte flamme brûle sans cesse dans mon cœur ! Où trouverai-je le bois qui entretienne continuellement ce feu , afin qu'il ne s'éteigne jamais , mais qu'il éclate eu une vive flamme ! Donne-moi , Seigneur, je t'en prie au nom de Jésus-Christ ton Fils, donne-moi cet amour qui ne peut diminuer, afin que ma lampe s'allume et brille non-seulement pour moi , mais aussi pour beaucoup d'autres ! »

Colomban se trouvait, en Mande, dans la meilleure position possible pour se préparer à sa vocation par des études solides et surtout par les exercices d'une- vive piété ; et il s'y appliqua pendant plusieurs années. Mais au milieu de ses préparations il entendait sans cesse, de l'oreille et du cœur , ces mots de Jésus : « Si quelqu'un veut me suivre, qu'il renonce à lui-même, qu'il charge sa croix sur lui et me suive! » Ce désir brûlant qui le poussait à entrer au service de Christ parmi les païens frappa son abbé Comgall , qui Teo aima d'autant plus , et qui favorisa son projet avec plaisir. Colomban finit par s'associer douze jeunes gens pieux de son couvent, qui furent confiés à sa direction pour aller servir Jésus parmi les païens comme autant de témoins de sa Parole^ Ils s embarquèrent (vers l'an 585) pour les Gaules, où ils

Ch. XXF. PIBTB PUISSANTS. ETAT DE LA GACLB. 34$

trouvèrent des mœurs excessivement corrompues; et l'église et les couvens leur présentèrent également une lamentable confusion. Colomban se mit à annoncer l'évangile par tous les lieux qu'il traversait, et trouva de temps en temps des cœurs ouverts à sa parole. « Les frères , dit son historien, ne faisaient qu'un cœur; et leur modestie, leur frugalité , leur patience et leur affabilité leur attiraient l'admiration générale. Si l'un d'eux se rendait coupable de quelque faute, tous s'intéressaient à le redresser avec affection ; ils avaient toutes choses communes, et jamais on n'entendait parmi eux ni disputes ni paroles dures : où qu'ils arrivassent l'exemple de leur piété frappait l'esprit des habitans. » — C'est là la puissance cachée de la vie du missionnaire, puissance supérieure sans aucune comparaison à toute celle du talent, de l'argent ou de la science. Lorsqu'elle se trouve chez l'évangéliste le Seigneur donne la vie et la bénédiction à son travail : sans elle rien ne se fait.

Les pieux voyageurs arrivèrent dans les Gaules précisément à l'époque où les quatre cours franques étaient mortellement divisées par les deux reines veuves, Brunehault et Frédegonde (p. aa8) : on n'y voyait que meurtres. Colomban préféra donc se rendre dans le royaume de Bourgogne, chez Gontram , afin de trouver par lui une entrée chez les païens du voisinage. Les docteurs étrangers furent très-bien venus auprès du roi , qui chercha même par des offres brillantes à les persuader de rester dans ses états , pour qu'ils y prissent soin des églises chrétiennes du pays qui étaient presque aban-

35o Allem. — colomban. couvent danrgray. Liv. FU

données : mais Colomban dit au roi : « Je ne cherche point les choses terrestres ; car nous avons quitté tout ce qui était à nous pour suivre Jésus-Christ, qui nous a dit que nous devions renoncer à nousmêmes. » — Colomban se rendit donc avec Gallus, Maknoald et neuf autres de ses collaborateurs, dans les solitudes du tFasgau (Alsace supérieure, environs de Plombières) où ils s'établirent auprès des ruines d'un vieux château nommé Anegray, et commencèrent à bâtir un couvent. Comme les moines étaient obligés de commencer par défricher le terrain avant de pouvoir songer à le cultiver, ils durent , dans le commencement , se contenter de racines et d'écorces d'arbres pour toute nourriture ; mais Colomban ne perdit point la confiance au secours du Seigneur; et aussi sa foi ne fut point confuse. Un jour ils avaient un de leurs frères très-malade , et ils ne savaient que lui faire. Depuis trois jours déjà ils demandaient au Seigneur de venir à leur secours, lorsqu'un homme parut à la petite porte de leur couvent avec quelques chevaux chargés de pain et d'autres vivres , en leur disant qu'il ne leur demandait autre chose pour tout cela que leurs prières en faveur de sa femme , malade de la fièvre. — Une autre fois un prêtre étranger, qui venait les visiter dans leur solitude, leur exprimait son étonnement sur ce qu'ils pouvaient voir venir l'hiver avec tant de tranquillité tandis qu'ils manquaient absolument de vivres. « N'as-tu pas lu , lui dit Colomban , ce qui est écrit au livre des Psaumes : « Je n'ai jamais encore vu le juste abandonné , ou sa postérité manquer

Ch. XXV. FOI, PIETE, PROGRÈS, BENEDICTIONS. 35 1

de pain ? » (Ps. 3^, 1 5).— Un autre jour encore, les moines missionnaires se trouvaient dans la dernière détresse, et quelques racines sauvages avaient fait pendant neuf jours entiers leur seule nourriture , lorsque tout-à-coup un abbé de la contrée leur envoya , de son riche couvent, des vivres en abondance. C'est ainsi que le Seigneur prenait soin de ses serviteurs dans leur désert , parce qu'il les avait élus pour faire encore de grandes choses en Allemagne.

Peu à peu il se rassembla dans ce pauvre cou*» vent un certain nombre de jeunes païens qui désiraient, comme Colomban et ses frères, servir Jésus- Christ. La nécessité exigeait le travail; et le Seigneur bénit les mains actives qui cultivaient de nouveau un terrain devenu inerte; de sorte que, malgré l'accroissement progressif de leur nombre, les frères ne manquèrent jamais des alimens nécessaires. Colomban se trouvait maintenant dans son élément; la prière et le travail étaient le mot d'ordre qui unissait sa pieuse troupe; et il s'attachait de plus en plus à sa solitude des Vosges, parce qu'il pouvait y vivre sans trouble dans la communion avec son Dieu. S'il était fatigué des travaux du jour, dont il donnait l'exemple à ses disciples, il prenait sa Bible sous le bras et s'asseyait sur quelque pointe de rocher , ou il se retirait dans l'ombre dYuie forêt, pour y rassasier son ame du pain de vie.

Bientôt la réputation de cet homme merveilleux se répandit dans toute la contrée, et on vit accourir dans son désert, comme autrefois auprès de Jean- Baptiste, des hommes de toute condition , qui ve-

35 a AUtm, — luxbuil. fontaines. Lîp. F t.

naient lui demander des instructions ou lui confier l'éducation de leurs enfans* De cette manière l'enceinte du couvent fut bientôt trop petite; et il fallut songer à un second établissement.

Un jour Golomban s'était égaré dans ses promenades solitaires , et avait trouvé un vieux château romain dont il restait encore quelques murailles. C'était Luxeuil, jolie contrée à quelques lieues de Plombières, dont les sources chaudes, qui jaillissaient dans le voisinage, et qu'on fréquente encore, devaient rendre le séjour agréable; mais il trouva dans les bois environnans des idoles de pierre auxquelles les habitans, encore païens, rendaient un culte* C'est ce lieu qu'il choisit pour sa seconde station ; et un petit nombre de ses disciples se rendirent dans le château sans maître, pour en (aire une maison de Dieu (5o>o). Au bout de peu de temps cette seconde colonie elle-même ne suffit pas pour la foule de ceux qui demandaient une instruction chrétienne, et on chercha dans la vallée un troisième poste, qui reçut le nom de Fontaines à cause de l'abondance de ses eaux.

La rapide multiplication des couvens fondés par Colomban exigeait une discipline sévère, si cette association étendue ne devait pas être bientôt la proie du relâchement : Colomban créa donc ces règles dont nous avons parlé plus haut en traitant des couvens du moyen-âge : nous devons en redire ici quelques mots. Sans doute la rudesse des mœurs de l'époque pouvait exiger des lois de ce genre : cependant nous nous garderons bien de vouloir défendre jusqu'au bout la sévérité des réglemens que

Ch. XXV. AUSTÉRITÉS OUTRÉES. 35$

cet homme austère établit parmi ses disciples; car cette sévérité révolte quelquefois le sentiment moral et devait souvent écraser et abrutir le caractère des moines qui s'y soumettaient. Un pauvre novice ne pouvait presque pas faire un pas dans le couvent sans s'attirer par un mot, par un geste, par une contenance irréfléchie, des punitions qui pouvaient aller jusqu'à la peine du fouet; et il ne fallait pas peu dé force et de tension d'esprit pour garder à chaque moment la ligne, rigoureusement tracée ^ au-delà de laquelle se trouvaient les châtimens corporels. La mortification de la propre volonté était le principe dominant de tous les exercices dé ces monastères i sans doute le principe était bon ; niais l'application était outrée. On a vu que l'abbé avait un pouvoir absolu sur les disciples, et qu'il fallait lui obéir sans la moindre opposition : le travail était rude , la nourriture chétive; et il ne fallait pas songer un instant à venir chercher dans ces retraites des jours heureux selon la chair. On regrette de voir ainsi pousser à l'extrême et exagérer les grands principes, les principes si vrais qui avaient fait le

point de départ de Golomban « Que celui qui

veut me suivre, » répétait-il toujours, « renonce à lui-même et charge sa croix. Ceux qui appartiennent à Christ crucifient leur chair avec ses convoitises et ses désirs. Celui qui veut apprendre à en gouverner d'autres doit avoir appris auparavant une complète obéissance, etc. »

Cependant on se tromperait si on s'imaginait que le côté serein de l'évangile ne se fut pas présenté au caractère de cet homme austère et n'eût pas sou-

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