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354 AUtm. ESPRIT BVAHGBLIQ. DE COLOMBAN. Uv. VL
vent influencé ses actions. Il n'y a qu'à voir le petit nombre d'écrits qu'il a laissés ( i ) pour se convaincre de l'esprit profondément évangélique qui l'animait à coté de la rudesse qu'on est forcé de reconnaître en lui. « Il nous faut abandonner volontairement , pour l'amour de Christ, ce que nous aimons boni de Christ. Soyons à lui et non à nous-mêmes; car nous avons été rachetés chèrement, et le Seigneur s'est donné pour ses serviteurs, le Roi pour ses sujets» Dieu pour les hommes. Personne ne peut mourir à lui-même si Christ ne vit en lui; mais si Christ vit en lui , alors au contraire il ne peut plus vivre pour lui-même, etc. » (a).
Les hommes qui sortirent des couvens de Colomban portèrent sans doute la même empreinte sérieuse et sévère qui, du reste, caractérisait toute leur époque; mais ils furent, après tout, incontestablement les instrumens les plus capables dont la Providence se soit servie en ces jours pour annoncer l'évangile chez les peuples farouches de la Germanie. Ils avaient appris la science précieuse de n'avoir que très -peu de besoins, de supporter la pauvreté, et de pouvoir ainsi subsister au milieu des déserts les plus stériles où mille autres auraient succombé ; ils avaient accoutumé le travail le plus pénible; ils n'avaient point peur de la peine, ni honte de s'occuper à* défricher un terrain ingrat, et à travailler comme des esclaves sous les yeux de Barbares qui ne savaient trouver de plaisir qu'à la
(i) Optra uoiis Miufr. pcr Thom* Sirinum t 1667. (*) lnjtntct. 11 9 de officiis chr.
Ch. XXV, LE CLBHGB FR1NC JALOUX DE LUI. 355
fchasse. Us apportèrent en Allemagne, au péril dé leur vie, plusieurs métiers utiles, en même temps que ce christianisme qu'ils avaient saisi par le cœur et par le sentiment, sans doute encore plus que par F intelligence; et comme, par-dessus tous ces sacrifices, ils avaient encore tous fait volontairement, en vue de leur sainte vocation , le vœu du célibat, il leur était d'autant plus facile, avec si peu de besoins, de se rendre d'un lieu à l'autre selon les circonstances, et d'aller chercher partout les populations qui seraient disposées à recevoir leur témoignage.
Tels furent les premiers missionnaires de la Germanie au cinquième et au sixième siècle; ils ont laissé dans toutes les contrées qu'ils ont parcourues dès monumens durables de leurs pieux travaux.
L'œuvrte de Colomban dans les Vosges attira
et la piété des missionnaires écossais ne pouvait rester étranger à un pareil spectacle. La jalousie de ce clergé était toute disposée à chercher le côté faible des prédicateurs étrangers qui venaient former un tel contraste avec lui ; et l'occasion se présenta bientôt de manifester ces dispositions coupables. C'était à l'époque où Grégoire Ier occupait le trône pontifical. Il avait envoyé au roi d'Austrasie un prêtre nommé Candide, qui devait s'occuper, dans les Gaules, de l'administration des biens de l'église romaine; et c'est à cette même époque que le missionnaire Augustin s'était brouillé
356 Allem, — colomban devant un synode. Lw, y t.
dans la Grande-Bretagne avec l'ancienne église de la nation (c. a4, p. a 57). Or Colomban appartenait à cette église en sa qualité de Scot, et se trouvait par conséquent en opposition avec le pape sur les points qui s'agitaient en Angleterre : Candide vint l'attaquer de ce côté; et Colomban se vit obligé d'envoyer à l'évéque de Rome trois lettres successives. Il ne reçut point de réponse : mais on convoqua en France un synode des évèques voisins, pour s'enquérir des doctrines du missionnaire relatives à la discipline de l'église ; et Colomban y fut cité. Cet homme zélé et courageux saisit avec joie cette occasion d'aller exhorter les évéques francs à travailler avec plus de zèle à la propagation de l'évangiie dans leurs diocèses encore rempli de païens, et de leur montrer combien il importait d'abandonner des discussions qui n'avaient trait qu'à des objets secondaires pour s'occuper avant tout des grands intérêts de l'église. Sur le point particulier de l'époque de la féte de Pâques il les pria de vouloir bien examiner la question avec soin , et il leur demanda même humblement de supporter son ignorance, s'il y avait lieu, et le laisser tranquille dans ses forêts , où il travaillait depuis douze ans , non sans d'heureux succès. « Cependant, ajouta-t-il,si c'est la volonté de Dieu de me chasser de cette solitude à laquelle je me suis déjà affectionné, je dirai avec le prophète Jonas : « Si c'est moi qui suis » la cause de la tempête, jetez -moi dans la mer » afin que le calme revienne ! »
Voilà des dispositions élevées qui font honneur au coeur de Colomban : combien de maux ne se
Ch. XXV . COLOMBAN ET THBODORIC H. 3f>7
serait-on pas épargnés en tout temps, si chacun avait toujours suivi une règle semblable!
On laissa effectivement Colomban en paix pour le moment; et il rentra avec joie dans sa solitude pour recommencer à travailler parmi ses païens.
Mais bientôt un orage encore plus violent vint le chasser du pays. Le roi Gontram était mort, et avait eu pour successeur dans l'Austrasie et la Bourgogne Théodoric II, jeune prince qui prit les renés du gouvernement sous la tutelle de sa grand'mère, la méchante Brunehauit, moderne Jésabel. Théodoric était, de sa personne, bien disposé; il aimait à visiter les couvens de Colomban, et il trouvait du plaisir aux exhortations de cet homme pieux; mais à coté de cela il était adonné à la débauche, à laquelle le poussait encore son aïeule dissolue. Colomban obtint cependant du jeune roi qu'il renonçât aux femmes avec lesquelles il vivait dans le désordre, et qu'il prît le parti de se marier légitimement Mais ceci irrita l'ambitieuse Brunehauit, qui, pour régner seule, voulait conduire le jeune roi par les lisières de la volupté ; et comme d'ailleurs elle s'était attiré précédemment à elle-même les reproches de Colomban , elle s'entendit avec les grands et avec le haut clergé de ses états, qui tous voyaient ce< missionnaire avec déplaisir, pour le chasser du pays. à tout prix. Ce n'était pas la méthode de Colomban. que de savoir combattre l'intrigue; au contraire, il avait pour principe d'être hardi dans la cause de la vérité et inflexible envers les méchans ; il se borna donc à opposer à toute la cabale qui le menaçait une fermeté inébranlable.
358 Allem. — colomban et thbodobic u. Lk>. VL
— Ici nous laisserons continuer le récit par M. Guizot que nous avons déjà si souvent cité {Cours d'histoire moderne). Il semble jeter quelque blâme sur cette fermeté de Colomban ; mais il en juge peut-être aussi plus en ministre d'état et en homme habitué aux affaires humaines que dans le point de vue du royaume, des cieux et de sa sainte folie.
« Les succès de S* Colomban étaient moins paisibles que ceux de S* Césaire; ils étaient accompagnés de résistance et de trouble : il prêchait la réforme des mœurs, le zèle de la foi, sans tenir compte d'aucune considération, d'aucune circonstance, se brouillant avec les princes, les évéques, jetant de tous côtés le feu divin, sans s'inquiéter de l'incendie. Aussi son influence qu'il exerçait à très-bonne intention, était incertaine, inégale, et sans cesse troublée. En 6oa , il se prit de querelle avec les évéques des environs sur le jour de la célébration de la Pâques ; et ne voulant se plier en rien aux usages locaux, il s'en fit des ennemis. Vers 609 un violent orage s'éleva contre lui à la cour du roi de Bourgogne, Théodoric II; et avec son énergie accoutumée, il aima mieux abandonner son monastère que faiblir un moment. Frédegaire nous a conservé avec détail le récit de ce débat : le voici en entier ; le caractère et la situation du missionnaire y sont fortement empreints.
• La quatorzième année du règne de Théodoric, la réputation de S1 Colomban s'était accrue dans les cités et dins toutes les provinces de la Gaule et de la Germanie. U était tellement célébré et vénéré de tous , que le roi Théodoric se rendait souvent auprès de lui a Luxcuil pour lui
Ch. XXV. COLOMBA* RT TH^ODOHIC II. 3!m)
demander avec humilité la faveur de ses prières. Comme il y allait très-souvent, l'homme de Dieu commença à le tancer, lui demandant pourquoi il se livrait à l'adultère avec des femmes qu'il entretenait irrégulièrement , plutôt que de jouir des douceurs d'un mariage légitime; dételle sorte que la race royale sortît d'une honorable reine , et non pas d'un mauvais lieu. Comme déjà le roi obéissait à la parole de l'homme de Dieu et promettait de s'abstenir de toutes choses illicites, le vieux serpent se glissa dans l'ame de son aïeule Brunehault , qui était une seconde Jésabel, et l'excita contre le saint de Dieu par l'aiguillon de l'orgueil. Voyant Théodorio obéir à l'homme de Dieu, elle craignit que si son fils, méprisant les femmes qu'elle lui avait données, mettait une reine à la tête de la cour , elle ne se vit retrancher par là une partie de sa dignité et de ses honneurs.
• Il arriva qu'un certain jour Colomban se rendit auprès de Brunehault qui était alors dans le domaine de Boutcheresse (1). La reine l'ayant vu venir dans la cour, amena au saint de Dieu les fils que Théodorio avait eus de ses adultères. Les ayant vus , le saint demanda ce qu'ils lui voulaient. ■ — Brunehault lui dit : • Ce sont les fils du roi ; donne-leur la faveur de ta bénédiction. » — Colomban lui dit : « Sachez qu'ils ne porteront jamais le sceptre royal , car ils sont sortis de mauvais lieux. » — Elle, furieuse , ordonna aux enfans de se retirer. L'homme de Dieu étant sorti de la cour de la reine , au moment ou il passait le seuil un bruit terrible se fit entendre, mais ne put réprimer la fureur de cette misérable femme , qui se prépara à lui tendre des embûches.....
» Colomban voyant la colère royale soulevée contre lui se rendit promptement à la cour pour réprimer par ses averti ssemens cet indigne acharnement. Le roi était alors à É poisse , sa maison de campagne. Colomban y étant arrivé au soleil couchant, on annonça au roi que l'homme
{ i ) Entre CUilons et Autun.
36o Allem. — colomban bt thbodobic ii. Uv, Vh
de Dieu était là , et qirïl ne voulait pas entrer dans la maison du roi. Alors Théodoric dit qu'il valait mieux honorer à propos l'homme de Dieu que de provoquer la colère du Seigneur en offensant un de ses serviteurs : il ordonna donc à ses gens de préparer toutes choses avec une pompe royale, et d'aller au-devant du serviteur de Dieu. Ils coururent donc , et selon Tordre du roi, offrirent leurs présens, Colomban voyant qu!ils lui présentaient des mets et des coupes avec la pompe royale , leur demanda ce qu'ils voulaient. Ils lui dirent : c C'est ce que t'envoie le roi. > — Mais les repoussant avec malédiction il répondit : < 11 est écrit : le Très-Haut réprouve les dons des impies. Il n'est pas digne que les lèvres des serviteurs de Dieu soient souillées de ses mets, celui qui leur interdit l'entrée, non-seulement de sa demeure , mais de celle des autres. ■ — À ces mots les vases furent mis en pièces, le vin et la bière répandus sur la terre, et toutes les autres choses jetées ça et là. Les serviteurs épouvantés, allèrent annoncer au roi ce qui arrivait. Celui-ci , saisi de frayeur , se rendit, au point du jour, avec son aïeule, auprès de l'homme de Dieu; ils le supplièrent de leur pardonner ce qui avait été fait, promettant de se corriger par la suite. Colomban apaisé retourna au monastère : mais ils n'observèrent pas long-temps leurs promesses, leurs misérables péchés recommencèrent ; et le roi se livra à ses adultères accoutumés.
» A cette nouvelle , Colomban lui envoya une lettre pleine de reproches, le menaçant de l'excommunier s'il ne voulait pas se corriger. Brune h ault , de nouveau irritée, excita l'esprit du roi contre Colomban, et s'efforça à le perdre de tout son pouvoir ; elle pria tous les seigneurs et tous les grands de la cour d'animer le roi contre l'homme de Dieu; elle osa solliciter aussi les évêques, afin qu'élevant des soupçons sur sa religion , Us accusassent la règle qu'il avait imposée à ses moines. Les courtisaus obéissant aux discours de cette misérable reine, excitèrent l'esprit du roi cootre le saint de Dieu, l'engageant à le faire venir pour prouver
Ch. XXV. COLOMBA* BT TRBODORIC II. 36 1
sa religion. Le roi, entraîné, alla trouver l'homme de Dieu à Luxeuil, et lui demanda pourquoi il s'écartait des coutumes des autres évéques, et aussi pourquoi l'intérieur du monastère n'était pas ouvert à tous les chrétiens. Colomban , d'un esprit fier et plein de courage , répondit au roi qu'il n'avait pas coutume d'ouvrir l'entrée de l'habitation des serviteurs de Dieu à des hommes séculiers et étrangers à la religion ; mais qu'il avait des endroits préparés et destinés à recevoir tous les hôtes. — Le roi lui dit : € Situ désires t'acquérir les dons de notre largesse et le secours de notre protection , tu permettras à tout le monde l'entrée de tous les lieux du monastère. > —L'homme de Dieu répondit : « Si tu veux violer ce qui a été jusqu'à présent soumis à la rigueur de nos règles, sache que je me refuserai à tes dons, et à tous tes secours ; et si tu es venu ici pour détruire les retraites du serviteur de Dieu et renverser les règles de la discipline, sache que ton empire s'écroulera de fond en comble , et que tu périras avec toute la race royale; » — ce que l'événement confirma dans la suite. Déjà d'un pas téméraire , le roi avait pénétré dans le réfectoire. Épouvanté de ces paroles, il retourna promptement dehors. U fut ensuite assailli des vifs reproches de l'homme de Dieu , à qui Théodoric dit : c Tu espères que je te donnerai la couronne du martyre; sache que je ne sais pas assez fou pour faire un si grand crime ; reviens à des conseils plus prudens qui te vaudront beaucoup d'avantages ; et que celui qui a renoncé aux mœurs de tous les hommes séculiers rentre dans la voie qu'il a quittée.» — Les courtisans s'écrièrent tous d'une même voix qu'ils ne>oulaient pas souffrir dans ces lieux un homme qui ne faisait pas société avec tous. Mais Golomban dit qu'il ne sortirait pas de l'enceinte du monastère à moins d'en être arraché par force. Le roi s'éloigna donc , laissant un certain seigneur nommé Baudulf, qui chassa aussitôt le saint de Dieu du monastère, et le conduisit en exil à la ville de Besançon , jusqu'à ce que le roi décidât par une sentence ce qu'il lui plairait.
36a 4Uem. — colouban chassé des vosges. ZjV. VL
» l& lutte se prolongea quelque temps; mais enfin ce missionnaire fut forcé de quitter la Bourgogne » (i).
Nous reprenons notre récit, '
EfTectiyementf après vingt ans. de séjour dans ces contrées , le missionnaire dut quitter les montagnes et les vallées auxquelles il s'était déjà si fortement attaché , et reprendre dans la compagnie de ses frères le chemin de l'Irlande (610). Un comte franc l'emmena, lui et les, siens % avec une nombreuse escorte de soldats jusqu'au rivage de la mer. Arrivés au lieu de l'embarquement, on les força aussitôt de partir sur le bâtiment qui leur était préparé. C'est alors que ce redoutable missionnaire prononça cette terrible prédiction, comme on Ta appelée, concernant la réunion de toutes les couronnes franques sur une même tète : « Souvenezvous que ce même Qlotaire que vous méprisez maintenant, dans trois ans sera votre maître. »
Les moines furent donc embarqués; mais un violent orage qui s'éleva les ramena à pleines voiles sur les rives de la Qaule. Colomban plein de confiance en Dieu reprit terre, et se dirigea avec les siens vers la cour de Clotaire II, roi de Neustrie, qui résidait à Paris.
Ce prince reçut les missionnaires avec beaucoup de bonté, et leur offrit un séjour agréable et un riche entretien s'ils, voulaient rester dans ses domaines. Mais Colomban refusa ces offres brillantes et ne demanda que quelques momens de repos, afin de
(i) Court J'hist. mod., t. a, p. 1 49-1 44-
Ch. XXV. a »4db (en suisse ); A zubich. 363
pouvoir reprendre son voyage avec de nouvelles forces. En attendant, comme la cour de Neustrie, le clergé et le peuple étaient plongés dans une profonde dépravation de mœurs, Colomban attaqua ces désordres avec violence, à la cour même de Clotaire; il prêcha, il envoya lettres sur lettres de tous cotés, afin d'essayer s'il ne pourrait réveiller dans Je clergé la vie et le dévouement pour l'œuvre de Dieu; et il utilisa £un$i fidèlement le séjour qu'il fit en ces lieux.
Mais ses désirs le portaient cependant vers la Haute-Italie, où il se proposait d'aller annoncer l'évfmgile aux Lombards : Clotaire qui avait appris à estimer hautement cet homme pieux , n'osa s'opposer plus long-temps à ce désir qu'il manifesta avec véhémence; et Colomban se mit en chemin avec un grand nombre de ses disciples , recommandé par Clotaire au roi Théodebert, qui résidait à Metz. Celui-ci parvint pourtant à décider Colomban à se tourner vers les Àllemans de J'Helvétie, sur les frontières de son empire qui étaient encore païennes : le missionnaire remonta le Rhin au milieu de difficultés extrêmes, et s'avança jusqu'à la Limmat, 014 il s'arrêta pendant quelque temps dans l'endroit où se trouve actuellement la petite ville de Bade et où il laissa quelques disciples. De là il vint avec les siens à Zurich qui n'était alors qu'un petit château fort autour duquel étaient dispersés quelques hameaux. Cependant, comme il ne trouva plus de païens en ces lieux , il continua de marcher le long du lac de Zurich jusqu'à Tuggenyoxi il trouva, selon le récit de Wallafrid dans la Vie de Gallus
964 Allem. COLOMB AN. ET 8. GAIX JL AEBOK. ImK VI.
(1. i, c. 4), des hommes cruels et impies qui sacrifiaient à des idoles , qui consultaient le cri des oiseaux, et qui se laissaient conduire par des devins. Golomban s'établit alors parmi eux avec son disciple, le zélé Gallus, et commença à leur annoncer le Dieu vivant et son fils Jésus-Christ. Mais les hommes de Tuggen lui dirent : a Nos anciens dieux nous ont accordé jusqu'à présent la pluie et le soleil; nous qe voulons pas les abandonner ; ils gouvernent très-bien » : ■ — et ils se mirent à sacrifier à leurs idoles sous les yeux mêmes des missionnaires. Ceux-ci, poussés par ce mépris à un zèle outré, jetèrent les idoles dans le lac et mirent le feu au temple : mais Colomban à son tour fut maltraité par les païens, et toute la troupe missionnaire chassée de l'endroit.
Ils se dirigèrent alors à travers les montagnes et les forêts vers le vieux château ài Arbon , sur le lac de Constance , où ils furent reçus chrétiennement et logés pendant sept jours par Willimar , prêtre chrétien de ces contrées. On trouvait encore sur les rives de ce lac des traces nombreuses d'anciennes églises chrétiennes qui s'y étaient formées du temps des Romains ; mais le terrible passage d'Attila et les incursions des Allemans avaient détruit la plupart des villages avec leurs églises, et on ne voyait plus maintenant dans ces contrées qu'un petit nombre de cabanes chrétiennes dispersées auxquelles le pieux Willimar *dait les soins pastoraux. C est par ses travaux fidèles qu'à cette époque il s était reformé à Herisau , à Rorschach , et dans les environs quelques petits troupeaux que la puissance
Ch. XXV. COLOMBA» BT S. GA.LL ▲ BRBGBNZ. 365
des rois francs protégeait œntre les Allemans insoumis du voisinage.
Dans le désir de s'occuper de ces diflerens petits troupeaux avec plus de succès et d'ensemble, les missionnaires écossais résolurent , après avoir pris quelque repos, de remonter le lac de Constance, et de s'établir dans l'ancienne Bragantia (Brégenz), où il semblait qu'ils trouveraient, dans l'intérêt des Allemans , un plus vaste champ de travail. Cette ville était encore en ruines, et présentait un si lamentable aspect que le souvenir des beaux jours que l'église de Christ y avait vus à une époque précédente remplit de tristesse les cœurs des missionnaires. Un petit canot les avait amenés sur ces lieux; ils virent, près du rivage, les ruines d'une ancienne église, autrefois consacrée au souvenir de Ste Aurélie ; c'est autour de ces ruines qu'ils établirent leurs pauvres cabanes. Ils eurent longtemps , dans ce désert, à lutter avec la disette; car autour d'eux tout était détruit , et ils étaient exposés tous les jours à toutes sortes de dangers; mais aussi ils éprouvaient toutes sortes de délivrances. Ainsi Magnoald, l'un d'entre eux, parcourant la forêt pour y chercher des pommes sauvages et des baies, se vit un jour tout-à-coup vis-à-vis d'un ours, qui cependant se retira à sa vue. Une autre fois, la faim pressant de nouveau les pauvres missionnaires , une grande troupe d'oiseaux de passage qui traversaient le lac vint s'abattre sur le rivage, si fatiguée , que les missionnaires purent facilement en prendre un grand nombre. Plus tard, l'existence de ces hommes pieux étant plus connue dans la
366 AUem. — oomsÉx^ d cx* cm a*, a Bmrâifz. Liv. VI.
contrée, les chrétiens dispersés leur apportèrent de temps à autre une petite provision de pain.
Les païens de rendrait s'étaient servis de la chapelle déchue pour leur coite idolâtre, et ils avaient suspendu à ses vieilles murailles trois idoles qu ils vénéraient comme les dieux tutélaires du pays. Peut-être était-ce pourtant aussi un souvenir confus d'un culte à moitié chrétien qui se conservait encore en ces lieux; car on trouvait à cette époque, même en Helvétie et chez les Francs, un singulier mélange de christianisme et de paganisme. Quoi qu'il en soit, les missionnaires ayant un peu réparé te temple, l'ayant lavé par des aspersions, et consacré de nouveau au culte chrétien, recommencèrent à annoncer l'évangile aux populations qui les environnaient : Gallus était celui qui avait acquis le plus de facilité à parler la langue du pays. Quand la chapelle fut rétablie on invita de toutes parts les habitans des environs à venir assister à sa consécration, afin de leur faire connaître à cette occasion le but de l'établissement des missionnaires au milieu d'eux. Wallafrid nous a conservé un extrait latin du premier discours chrétien que Gallus tint, dans cette occasion solennelle, aux ancêtres des Thurgoviens et des Saint-Gallois de nos jours : « Revenez, leur criait-il, revenez, Allemans, du culte grossier et immoral qui a régné jusqu'à présent parmi vous. Rejetez vos idoles comme des objets de néant, et sachez qu'il n'y a qu'un seul vrai Dieu, qui a donné l'être à toutes choses et à vous aussi. Adressez à ce père des hommes , à ce créateur et conservateur de tous les êtres, le culte de vos cœurs. Ce Dieu
Ch. XXV. RETABLISSEMENT DB BBBGBIfZ. 367
a iin Fils unique par lequel vient toute paix et toute prospérité sur les malheureux mortels, et qui, après la mort, vous appellera tous à une vie éternelle et infiniment meilleure si vous lui donnez vos cœurs et toute votre confiance. »
À peine Gallus eut-il fini son discours qu'en présence de toute la multitude il saisit les idoles, les mit en pièces et les jeta dans le lac de Constance.
L'impression que cette action hardie fit sur les esprits des Allemans fut diverse ; mais Gallus faillit la payer de sa vie. Une partie des spectateurs se retirèrent fiirieux, d'autres restèrent, frappés d'étonnement , en attendant à chaque minute de voir éclater un châtiment du ciel. Cependant comme il n'arriva rien de semblable , ils s'approchèrent de plus près de la petite troupe missionnaire, et demandèrent à être instruits dans la nouvelle foi. Telle fut l'origine d'un petit village chrétien qui se forma à Brégenz, qui grossit peu à peu, par de nouveaux Allemans qui venaient embrasser le christianisme, et qui enfin est redevenu une des villes de la chrétienté actuelle.
Mais au milieu des apparences réjouissantes de ces succès il s'éleva tout- à -coup un orage qui menaça d'une ruine totale le petit établissement de nos missionnaires. Les crimes se prolongeaient à la cour franque. Les deux petits-fils de la fameuse Brunehault s'étaient divisés : l'un avait tué l'autre et voulait épouser sa veuve. La vieille Brunehault s'y opposant, il s'était jeté sur elle l'épée à la main; mais elle, ayant échappé, le fit empoisonner (6i3).
368 AlUm. — colomb. part pou a i*a lombardie. Liv. VI a
Par suite de tous ces événemens Colomban retombait de nouveau sous la domination de cette femme : et comme il avait tout à craindre de sa vengeance, il résolut de reprendre le bâton de pèlerin et d'aller chercher quelque nouveau champ de travail. Il pensait d'abord à s'enfoncer encore plus avant dans les profondes forets de l'Allemagne, pour aller annoncer l'évangile le long du Danube. Mais des obstacles insurmontables s'opposant à son projet, son ancien plan favori se réveilla en son cœur, d'aller chez les Lombards pour contribuer, sous la protection du roi Agilulf et de la pieuse Théodolinde, à la conversion de ce peuple déjà heureusement commencée (i) : car Agilulf, sans être encore converti au christianisme, était bien disposé à l'accueillir. Colomban aurait aimé prendre avec lui en Italie Gallus , son ami et son fidèle disciple; mais celui-ci fut saisi, justement à cette époque , d'une violente fièvre. Colomban voulait même l'emmener malgré cette circonstance; mais Gallus se jeta aux pieds de son sévère abbé , qui ne lâchait pas volontiers un projet une fois conçu, et il le pria de la manière la plus pressante de le laisser en ces lieux avec quelques frères. Colomban qui croyait voir en ce désir de Gallus un attachement illégitime à ces contrées, fut mécontent, et se sépara de lui en lui défendant positivement de jamais lire une messe parmi les Allemans. Puis il passa les Alpes avec quelques-uns de ses disciples pour se rendre en Italie, tandis
(i ) Wallafrid in <vitâ Galli 1 1. i, c. 8.
Ch\ XXY. S. ÛALl* BR SUISSE j COLOHBAR A Ml LA*. 36o
que Gallus restait sur son lit de maladie dans la cabane du pieux Willimar à Arbon, soigné par deux de ses collaborateurs , Magnoald et Théodore.
Le moment était décisif; et un avénir important pour V Allemagne s'était rattaché en ce moment à de bien petites circonstances : il avait fallu i dans les admirables conseils de la Providence, que Gallus tombât malade* afin de rester dans ces contrées pour y donner de la solidité et de la durée à l'œuvre de la mission qui ne faisait que d'y commencer. Voilà les directions toujours sages du Seigneur , même quand il parait arrêter les progrès de son règne. Nous laissons pour le moment ce fidèle ouvrier dans la hutte de Willimar (6i3), pour suivre pendant quelque temps l'impétueux Golomban dans la Haute-Italie, où il mourra bientôt.
Le nouveau venu fut accueilli à Milan de la ma* nière la plus cordiale par Agilulf et Théodolinde (c. a3, p. 228), et un vaste champ de travaux s'ouvrit devant lui. Grégoire était mort depuis dix ans; c'était une raison de plus pour Théodolinde d'apprécier la présence d'un homme comme Golomban, qui pouvait influer avec elle sur son époux royal, et par lui sur toute la nation des Lombards, qu'elle désirait ardemment amener à la foi. Les Ariens continuaient à travailler de leur côté sur le peuple, tandis qu'un grand nombre dé Lombards restaient encore opiniâtrement attachés à l'idolâtrie. Golomban qui s'établit pour quelque temps à Milan, s'occupa d'abord à y combattre les Ariens, et il composa contre leur erreur plusieurs écrits qu'on peut mettre 11. *4
Jlleitl. COLOMB AN REPREND LE PAPB. Lîv. FI.
au nombre des meilleurs qui aient paru dans cette malheureuse dispute, où l'intelligence veut saisir des vérités inaccessibles, qui ne sont révélées que par le coté qui touche au cœur de l'homme.
L'église d'Italie en général , remplie à cette époque dé toutes sortes de désordres et d'agitations, occupait beaucoup les pensées de Colomban , tandis que le pape BônifacelV semblait, par sa conduite imprudente, ne songer qu'à en augmenter les divisions intérieures, et par-là la faiblesse. Il y avait entre autres beaucoup de trouble au sujet d'une affaire appelée des trois chapitres. Colomban écrivit au pape une lettre sérieuse, dans le style d'un courageux serviteur de Christ, qui n'a pas habitué de retenir la vérité devant les puissans dé ce monde, et qui d'ailleurs, on s'en souvient ■> n'était point soumis à Rome sans restriction, « Veillez, » lui écrit-il, a veillez d'abord sur la foi , puis sur les œuvres de la foi et sur la destruction du vice : car votre vigilance sera le salut de plusieurs, comme au contraire votre sécurité en perdrait un grand nombre. Il ne s'agit point ici d'une personne, mais de la vérité. Comme, en vertu de la dignité de votre église vous êtes honorablement distingué, vous avez aussi besoin de beaucoup d'attention pour ne pas perdre cette dignité par quelque écart; car le pouvoir sera en vos mains aussi long-temps que vous marcherez dans la bonne voie. Celui-là porte réellement les elefs du royaume des cieux, qui, par une intelligence véritable, ouvre la porte à celui qui en est digne, et la ferme aux autres. S'il fait le contraire, il ne peut ni fermer ni ouvrir. Or comme vous vous attri-
Ch. XXV, bobio; comv. d'agil.**. db colombaw. 371
buez peut-être, par un certain orgueil , une puissance et une autorité trop grandes dans les choses divines, sachez que votre puissance sera d'autant moindre devant le Seigneur, que vous aurez plus de pensées de ce genre dans votre cœur Retournez promptement à l'unité, et ne continuez pas d'anciennes disputes; mais taisez- vous plutôt, et abandonnez les disputes à un oubli éternel. Si quelque chose est douteux, réservez-le à la décision de Dieu : quant à ce qui est évident, et sur quoi les hommes peuvent juger, décidez -en justement et sans acception de personnes. Je ne comprends pas comment un chrétien peut disputer avec un autre chrétien sur la foi! etc. »
Bientôt après (61 5) Agilulf donna àColomban, sur les bords de la Trébie, une église en ruine où il établit le célèbre couvent de Bobio , afin d'y élever des prédicateurs du salut pour les Lombards. Colomban eut aussi la joie, avant de quitter ce monde, de gagner à l'église de Christ le roi luimême, avec une grande partie de ses Lombards. Puis enfin arriva pour lui (616), l'heureux moment d'entrer dans son éternel repos. Il mourut à Pavie, après avoir travaillé pendant quarante-deux ans au milieu des païens, en France, en Allemagne, en Suisse et en Italie; et il laissa après lui un grand
et qui ont aussi transmis sa mémoire à la postérité reconnaissante (1).
(t) Colomban » laissé plusieurs pièces de poésie ; on en ▼erra sûrement avec plaisir on petit fragment ; et on sera également snrpris , soit de trou-
37a AlUm. — cohvbbs. des lombards (v.65o). Liv. VI.
Puisque nous avons été appelés à faire une nouvelle mention des Lombards, nous ajouterons, pour terminer ce qui les concerne, que vers le milieu du siècle, le missionnaire Barbatas éut le bonheur de voir le peuple entier embrasser définitivement la foi chrétienne.
Mais il est temps de retourner dans l'Àllemannie.
Lorsque Golomban passait les Alpes avec ses disciples, l'un d'eux, Sigebert, était resté dans une dés cavernes du Saint -Gothard, non loin de la source du Rhin, pour chercher à y annoncer l'évangile aux sauvages habitans de la Rhétie, au milieu de ces contrées presque toujours couvertes de neige. Bientôt il réussit à gagner à la foi un homme considéré de cette contrée , nommé Placide , qui lui donna en propre une grande pièce de terrain où il bâtit une cellule. Victor, préfet de la Rhétie, ne voulait pas permettre cette innovation, et préten-
ver un «usai bon latin à cette époque, eoît de voir de pareil» ver» sou» la plume d'un homme qu'on aurait cru absorbé par ses autre» travaux et par set sûstérités. Il annonçât à son .mi Fedolius qu'il avait .tteint une dix-huitième olympiade ( près de quatre-vingt-dix ane ) ; il tefmiue en disant :
Hcec tibi dictaram moH>is oppretius aeerbis Corpore a nos Jragili patior , tristique seneetâ ! Nam dum prœcipiti labuntur ttmpora cursu Nune ad oijrmpiadis ttr senos • Omnia prttereunt ,/ugit irrej Vive , vole lœtus , trittisque
Colomban était aussi fort instruit dans la littérature grecque et même dans l'hébreu ; et comme il ne quitta guère l'Irlande que vers Tige de quarante à cinquante sus, c'est a ce pays que retient tout l'honneur d'avoir fait , au sixième siècle, des éducations littéraire» aussi distinguées ( Mût. of Irelamd, t. 1, p. s 76).
Ch. XXV, DISSENTIS (G BINONS ). J€. DM BRU* EH MIL».
dait placer les fonds accordés à Sigebert sous l'autorité du roi ! Placide en prit occasion de reprocher à ce préfet plusieurs injustices précédentes , et Victor irrité le fit assassiner. Mais comme il périt lui-même bientôt après dans le Rhin, ses fils frappés de cette calamité, et désireux de réparer l'injustice de leur père, donnèrent à Sigebert, outre ce qu'il avait reçu de Placide, encore d'autres biens considérables; ce fut là l'origine de la célèbre abbaye de Dis» sentis dans les Grisons supérieurs, où il s'établit bientôt des moines bénédictins qui, selon leur coutume, se mirent, tout à la fois, à défricher les terres et à annoncer l'évangile dans ces contrées jusqu'alors doublement incultes.
Cependant Gallus aussi et ses collègues avaient, bientôt après le départ deleur maître, retrouvé dans la portion allemande de l'Helvétie un champ de travail; et en même temps le malheur que Colonv ban avait annoncé depuis long -temps aux deux maisons royales de la France comme un châtiment deleur impiété, avait fondu sur elles dans toute sa force. À peine en effet la vieille Brunehault eut-elle pris, au nom de ses deux petits-fils, les rênes du gouvernement d'Austrasie et de Bourgogne, que les Francs, las de la domination de cette femme, remirent l'autorité du gouvernement dans les mains de Clotaire II de Paris, fils unique de la défunte Frédegonde. CeluUci s'empara du gouvernement, et Brunehault s'enfuit avec ses deux petits-fils à Worms : mais elle y fut bientôt atteinte. Clotaire fit tuer les deux enfans, fit subir pendant trois jours toute sorte de tortures à la vieille reine, puis la fit attacher
374 Allem. — orig. ob la ville de saint-gall. ZjV. VI.
par les cheveux, bras et par une jambe, à la
queue d'un cheval sauvage qui la mit en lambeaux (6i3). Elle était âgée de quatre-vingts ans.
L'Helvétie allemande se trouvait donc maintenant sous le sceptre de Clotaire, qui protégea les missions chrétiennes de tout son pouvoir, dans cette contrée comme dans le reste de ses états. Gallus n'avait plus besoin de repos , et brûlait de quitter , la hutte de Willimar, qui, de son côté , lui cherchait aussi un poste convenable parmi les païens du pays. Çe bon vieux prêtre avait un diacre nommé Hildibald, qui connaissait tous les sentiers des solitudes environnantes, parce qu'il parcourait souvent les forêts pour y chercher ou du gibier qu des oiseaux pour la nourriture de la maison. Gallus lui demanda de le mener avec ses frères dans quelque endroit de ces forêts qui fût arrosé par un ruisseau, et propre à être défriché. « Mon père, » répondit Hildibald, a ces solitudes ne manquent pas de ruisseaux ; mais elles sont rudes et sauvages , pleines de hautes montagnes et de gorges étroites, remplies de bêtes fauves ; je crains que si je vous conduis par-là vous ne soyez dévoré par les ours et les loups.» — Gallus répondit : « Un apôtre a dit : « Si Dieu est » pour nous qui sera contre nous ?» Le même Dieu qui autrefois sauva Daniel de la gueule des lions, peut encore nous protéger contre les griffes des bêtes féroces. » — Ils prirent un peu de pain et un petit filet pour la pêche dans leur sac de voyage ; et ils s'avancèrent pendant tout le jour à travers la forêt, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à un endroit où le ruisseau de Steinach se précipite avec bruit
Ch. XXV. ORIGINE DE LA VILLE DK SAINT-GAI.!..
du haut d'un rocher et se vei-se dans un vallon pour y former un étang poissonneux. Pendant que le diacre s'occupait de la pèche pour préparer le repas du soir, Gallus essaya de percer les broussailles afin d'aller faire sa prière dans une retraite isolée. Les racines qui couvraient le terrain, l'embarrassèrent , et il tomba. Le diacre accourait à son secours ; mais Gallus lui dit : oc Laisser moi, c'est là la place où je dois passer en paix le. reste de mes jours, c'est ici que je veux m'établir. » Ils. se mirent à genoux sur ce lieu, afin de le sanctifier par la prière ; et quand ils se furent relevés, Gallus prit un jeune rejeton d'arbre, en fit une croix qu'il planta en terre, et y pendit les saintes reliques qu'il avait coutume de porter au cou. C'est là que furent posés les premiers fondemens du célèbre couvent qui reçut plus tard, en souvenir de son fondateur, le nom de Saint- G ail, et autour duquel s'est formée la ville manufacturière du même nom. Notker, moine instruit de ce couvent, disait cent cinquante ans plus tard dans un poème, en parlant de cette contrée : « Les » hommes y sont durs, le cœur y est dur à la foi; » mais le sol y est plus dur encore » ( Dura viris , dura fide,durissii?iagleba). Maintenant tout le pays est adouci et couvert des produits de l'agriculture et de l'industrie.
C'est en 6i4 que Gallus entra avec ses deux compagnons d'oeuvre dans la cellule qu'il venait de se bâtir , en rappelant ces paroles de Jacob : « Certainement l'Éternel est ici , et je n'en savais rien ! » La vallée, entourée de toutes parts de hautes montagnes couvertes de neige, l'attira de plus en
376 AUem. — succàs de s. gall er suisse. Lû>. PL
plus. Dans les premiers temps il s'y rencontrait beaucoup de serpens : mais on les vit disparaître peu k peu , à proportion que les hommes vinrent en plus grand nombre habiter le vallon. Bientôt la réputation du merveilleux étranger et de ses deux compagnons se répandit par tout le pays : et les Allemans de cette contrée en particulier, étaient remplis de surprise en l'entendant parler leur propre langue. La parole de Gallus trouva accès dans plus d'un cœur; et plusieurs des Barbares répandus dans le pays vinrent s'établir auprès de lui pour l'entendre plus souvent. Le roi Clotaire , content d'avoir sur la frontière païenne de ses états un homme de ce genre , lui fit présent de tout le terrain situé autour du couvent ; et il ordonna aussi au duc allemand de ce district, Kunz (Gonzo), qui demeurait à Ueberlingen , de prendre soin de ces étrangers dans toutes les choses où ils auraient besoin de son secours. Kunz ne s'y prêtait que de mauvaise grâce , parce qu'il n'avait pas encore reçu le christianisme; mais bientôt après, sa fille Friedeburga étant tombée dans une noire mélancolie que les magiciens allemans traitaient euxmêmes cqmme une possession , Kunz eut recours au missionnaire dont il avait entendu raconter de si grandes choses ; et Gallus ayant réussi par la parole de l'évangile à ramener la paix chez la malade, Kunz fut gagné lui-même à la foi, et chercha à rapprocher Gallus de sa résidence.
L'occasion s'en présenta bientôt. Il s'agissait de pourvoir dignement la place d'évêque de Constance. Kunz songea aussitôt au missionnaire écos-
Ch, XXV. IH9TÀLLAT. DUW ÉvÉQ, DE COWSTAlfCB. %yj
sais $ et afin de donner plus de solennité à son choix , il fit rassembler plusieurs évêques bourguignons et austrasiens, avec tous les pasteurs de FHelvétie qui se trouvaient dans le voisinage ; et il se rendit à ce synode accompagné de ses comtes, dans toute la magnificence qui pouvait se trouver alors chez les AUemans. L'assemblée fut unanime à penser qu'on ne pouvait trouver un pasteur plus digne de la place que Gallus. Mais celui-ci, qui s'était attaché à sa solitude, et qui avait lieu d attendre que son travail en ces lieux porterait des fruits abondans chez les païens, refusa modestement l'offre qu'on lui faisait, et proposa Jean, l'un de ses disciples, Alleman nouvellement converti, qu'il avait instruit pendant trois ans dans les saintes Écritures. L'assemblée accepta son choix.
A cette occasion Gallus tint un discours plein de force à la foule qui était accourue à cette solennité, et il termina par ces mots, adressés à ceux qui avaient déjà reçu la foi : « Nous, indignes messagers du salut en ces temps-ci, nous vous conjurons par le nom de Christ de renoncer toujours de nou* veau, comme vous l'avez fait dans votre baptême , au diable et à toutes ses œuvres; de reconnaître le seul vrai Dieu et Père, qui règne éternellement •dans les cieux, la Sagesse éternelle qui s'est faite homme pour nous, et le Saint-Esprit, le gage du salut éternel, qui nous est donné dans notre pèlerinage terrestre. Conduisez-vous comme vous avez reconnu qu'il convient à des enfans de Dieu : soyez bons les uns envers les autres, et pardonnez-vous mutuellement, comme Dieu vous a pardonné vos
5j& A Hem. — succès de s. gall es suisse. Liv. VL
péchés. Le Dieu tout-puissant, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, fasse porter dans vos cœurs un fruit abondant à la parole dont il m'a établi le messager!» — Plusieurs déclarèrent hautement et avec beaucoup de larmes que le Saint-Esprit leur avait parlé en ce jour par la bouche de cet homme.
Gallus avait maintenant devant lui un champ toujours plus vaste; eJt ses travaux chez les Ailemans furent grandement adoucis et favorisés par l'heureuse harmonie dans laquelle il eut le bonheur de vivre avec l'évéque Jean. Le nombre de ses moines, tous Allemans convertis, s'augmenta à tel point qu'il fut obligé d'établir tout autour de sa demeure de grands alignemens de cellules, où il continuait d'instruire ses frères dans la connaissance de Dieu. Ce qui augmentait sa joie et son courage , c'est que Colomban qui venait de mourir , lui avait envoyé son bâton pastoral comme souvenir de son amour et de son estime, et pour marquer qu'il levait maintenant l'interdiction qu'il lui avait laissée à sou départ.
Au bout de peu de temps le couvent de Saint-Gall devint un des établissemens les plus ûorissans qu il y eût alors pour la propagation du christianisme, et une école où se formèrent, à proportion de l'époque, des hommes sa vans et pieux qui répandirent peu à peu, dans le cours du huitième et du neuvième siècle, la foi chrétienne sur une grande portion de l'Allemagne.
De concert avec cette institution travailla surtout, comme on vient de le dire, l'évéché de Constance ,
Ch. XXV. EV. DB CONSTANCE. 5. GALLET LES VOSGB8. 3^9
qui étendit en peu de temps sa circonscription jusqu'au Necker, et qui renfermait déjà, à l'époque de Boniface (716 à 755), une grande portion de la Souabe. La vie de cet apôtre de la Germanie que nous venons de nommer, nous fournira encore une fois l'occasion de retourner dans ces contrées, et d'y observer les vastes champs qui s'étaient couverts de l'évangile depuis un siècle (1).
Dans sa vieillesse Gallus eut la douceur de voir s'établir des rapports fraternels entre lui et les couvens que Golomban avait fondés dans les Vosges. Ces précieux établissemens coopérèrent fidèlement avec lui à la propagation du christianisme chez les Allemans et chez les Boïares, en même temps qu'ils envqyaient déjà des évangélistes chez les Frisons , et qu'ils s'appliquaient à former continuellement de nouveaux docteurs pris d'entre les païens convertis. Ces couvens des Vosges voulaient même choisir S1 Gall pour leur abbé, à la place d'Ëqstase qui était parti comme missionnaire pour la Bavière : mais Gallus , qui d'ail-» leurs commençait à vieillir, refusa encore cet honneur , et resta fidèle aux travaux de son couvent. Il parait qu'il exerça pendant sa vie une heureuse influence sur Clotaire; et il eut probablement une grande part aux mesures salutaires que ce roi prit pour l'Allemannie, en donnant à ce pays les lois dont nous avons parlé (c. ao, p. 1 18).
C'est à l'aurore de ces jours meilleurs qui se levaient sur l'Allemannie que le pieux Gallus mourut
(1) Wn\a)o4tu , ç. «ti.
38o AUetn. — m. db s. gall. sa. ptbtb. Liv. VI.
(627) , âgé de 95 ans , dans la demeure de son vieil ami Willimar d'Arbon. Il s'est acquis le droit d'être considéré comme le fondateur de l'église de toutes ces contrées. On peut remarquer dans tout le cours de son histoire que son esprit fut passablement dégagé des superstitions qui envahissaient de plus en plus l'église chrétienne de son temps. Mais on conçoit d'avance qu'il était impossible à quelque homme que ce fut d'échapper entièrement au torrent général , et que sa piété dut en prendre quelques formes. Tout l'héritage par exemple qu'il laissa après lui , fut une espèce de portemanteau dont il avait toujours gardé la clef avec soin , de sorte que ses disciples même les plus intimes ne surent jamais pendant sa vie ce qu'il contenait. On y trouva un cilice (tissu de crin) qu'il portait sur la peau , et une chaîne de fer très-pesante sur laquelle on découvrait des traces de sang.
Sa cellule fut le lieu de sa sépulture. Parmi les histoires dont toutes les légendes de ces siècles croyaient devoir embellir la biographie des hommes pieux , et qui n'ont pas manqué non plus à celle de Gallus , on trouve entre autres que deux chevaux sauvages qui devaient transporter le cadavre d'Arbon aux rives de la Steinach et qu'on laissa partir tout seuls , se dirigèrent droit sur la cellule qu'avait habitée le missionnaire. Mais laissant ces choses, si nous passons sur une certaine teinte de rudesse que la piété de ces siècles portait presque nécessairement , il restera toujours quelque chose de bien vénérable dans le caractère d'un
<DH- XXV. FORET NOIRE. — 1IBCKBR llfFBRIBUR. 38 1
homme qui a su vivre et mourir au service de Christ comme Ta fait le bienheureux et fidèle missionnaire dont on vient d'esquisser l'histoire.
Nous passons à d'autres portions de l'Allemannie.
Ge n'était pas sur la seule ligne qui s'étend de Baie jusqu'aux vallées des Alpes rhé tien nés que l'évangile se répandait chez les Allemans ; on le voyait poindre à la même époque sur la côte occidentale de la forêt Noire , le long du Vieux Bris» gau et de la Mortenau , jusqu'aux rives du Necker \ et il est bien probable qu'il s'alluma alors dans Fin» térieur même de l'Allemagne , par-ci par-là dès le sixième ou le septième siècle, plus d'un petit lumignon dont l'histoire ne fait pas mention et qui ne s'aperçoit plus tard que par des résultats qui prouvent son existence antérieure. C'est ainsi, par exemple, que selon le témoignage d'un ancien document (i), il était venu dès 5o3 un évêquede Worms, nommé Crothold, s'établir à Wimpina (Wimpfen sur le Necker), qui appartenait à son diocèse, et qui avait été détruite par les Huns puis rebâtie par Clovis. Gomme cet évêque aimait beaucoup cet endroit, et qu'il le croyait propre à recevoir un établissement de nouveaux convertis, il y fit bâtir une église et un couvent destiné à loger douze moines; et l'on regarde cette institution comme la base de l'établissement du christianisme dans les contrées du Necker inférieur. Crothold doit avoir été enterré à Wimpfen ; et une pierre tumulaire qui s'y voit encore et qu'on dit se rapporter à lui , témoignerait dans
(i)Suevta sacra i p. i3.
ce cas de son zele pour rétablissement du christianisme dans ces contrées (i). En général il n'y a pas de doute que la cause principale des progrès du christianisme dans cette portion de 1 Allemagne ne doive se chercher dans les duïérens qu'on trouvait depuis long-temps établis t de BâJe à Cologne y sur la rive gauche du Rhin, et qui recommencèrent à fleurir sous le gouvernement des rois francs depuis la conversion de Clovis. Strasbourg 9 Wonns et Spire eurent une part prononcée à cette œuvre; et on vit de bonne heure ces villes étendre leurs diocèses parmi les AJiemans, de concert avec révèché de Constance qui , plus tard, occupa à lui seul la plus grande portion de ce vaste territoire.
Ce furent surtout des colonies de moines francs, soit de la règle de Colomban ? soit surtout de celle de S1 Benoit , qui allèrent s'établir peu à peu dans la plaine fertile située sur la rive droite du Rhin , puis s'enfoncer ensuite dans les sombres solitudes et dans les gorges de la forêt Noire ; toujours pour y cultiver le terrain en même temps que pour y répandre l'évangile ; ce n'est donc pas sans raison que Gerbert, dans son Historia Nigrœ Sjrbœy appelle , dès le titre même de son ouvrage , la forêt Noire tout entière une colonie de bénédictins. Ce furent en effet les couvens de cet ordre qui ? dans le huitième et le neuvième siècle, travaillèrent le plus puissamment à coloniser ces contrées sauvages ,
Ch. XXV. OFFElf BOURG. C4I,W. HIRSCH4U. 381
où pendant plusieurs siècles les légions romaines elles-mêmes avaient craint de pénétrer.
L'un des établissemens de ce genre est Offbns- , zelle dans la Mortenau (Todtenau) , qui doit avoir été fondé déjà avant le temps de S1 Gall , en 6o3. C'est de là que sortit plus tard la petite ville d'Offonisburgum, YOffenbourg d'aujourd'hui, qui rattache son histoire à un ancien missionnaire du nom d'Oflb, descendant d'une race royale de la Grande-Bretagne. Une petite colonie de moines laboureurs commença à y fixer un certain nombre d'Allemans , en leur apprenant à quitter la vie nomade et ses mœurs sauvages pour s'appliquer à l'agriculture : mais les chroniques ne nous ont pas conservé de détails à ce sujet. Le couvent ne reparaît qu'en 734 dans l'histoire de Pirmin , qui le renouvela ; et le septième siècle ne nous a laissé pour cet établissement qu'une liste stérile des noms de vingt-trois abbés.
Vers cette même époque l'histoire nous conduit tout d'un coup au milieu des profondeurs de la forêt Noire , pour nous y montrer la petite ville de Cala> , avec un petit nombre de familles chrétiennes. Cette colonie vit bientôt s'élever dans son voisinage le célèbre couvent de Hirschauy dont une ancienne chronique place la première origine déjà à l'an 645 (1). Voici ce qu'elle nous en dit : « ACalw, où l'on trouvait dès cette époque la chapelle de S1 Nicolas et une petite église chrétienne , demeurait une riche veuve nommée Héli-
(1) Pregitz Suevia sacra t p. ^58.
384 Allem. — couvent de hi&schau. Liv. VI.
sène, qui désirait consacrer son veuvage à son Dieu. Elle était d'une famille noble ; et elle demandait à Dieu jour et nuit dans ses prières de lui montrer comment elle pourrait faire , pour la gloire de son nom, le meilleur usage de la fortune qu'il lui avait donnée- Elle vit une fois dans un songe une belle vallée étroite dans laquelle croissaient, sur un seul tronc, trois beaux bouleaux; et une voix lui dit de bâtir à cette place une église à la gloire de Dieu. Dès le grand matin elle se revêt de ses habits de fête en soie , et s'en va , accompagnée de sa servante et de deux domestiques hommes , au milieu des noires forêts de sapins qui couvrent la contrée, chercher le lieu désigné. Elle passe d'une gorge dans une autre, jusqu'à ce qu'enfin elle trouve un endroit un peu plus ouvert, où elle reconnaît le tronc et les trois bouleaux ; alors elle se jette à genoux, et avec beaucoup de larmes elle consacre ce lieu solitaire au Seigneur , en suspendant son vêtement à l'un de ces bouleaux, pour indiquer qu'elle avait pris possession , au nom de l'église de Christ , de ce lieu qui n'avait point encore de maître : puis , avec le consentement de ses deux oncles , qui gouvernaient alors la petite ville de Calw, elle bâtit une église et un couvent près de la rivière de Nagold, en donnant par un testament solennel toute sa fortune à cet établissement. Cette fondation devint dans le neuvième siècle le couvent de Hirschau , d'où sortirent plus tard un bon nombre d'hommes distingués, qui contribuèrent pour beaucoup à répandre en Allemagne le christianisme et les sciences.
Ch. XXV* rupb»t(worms). trudpert (prysgau). 385
En générât c'est un fait pleinement constaté que, dans toute l'époque qui nous occupe, les nombreux couvens bénédictins du Brisgau furent les principaux instrumens dont Dieu se servit pour propager l'agriculture et le christianisme dans toute l'Ailemannie*
Vers le même temps, les deux frères Rupert et Trudpert étaient venus de l'Irlande pour annoncer l'évangile aux Allemans. Après avoir d'abord sacrifié aux préjugés de leur temps en allant visiter les prétendus tombeaux des apôtres à Rome , et y avoir reçu de l'évêque de cette ville l'approbation et la bénédiction pour leur travail, ils se mirent en chemin pour cette Allemannie païenne vers laquelle les portait leur cœur, et dont ils atteignirent les frontières avec de grandes peines. Ici ils se séparèrent : Rupert continua de descendre le Rhin et fut bientôt après élu évéque à fPorms, où il travailla quelque temps avec assez de bénédiction , jusqu'à ce que, chassé de ce lieu, il alla continuer son œuvre dans le pays des Boïares où nous le retrouverons plus tard. Trudpert crut devoir commencer sa mission dans la foret Noire. C'était vers l'an 61 a. Il s'établit dans une vallée du Prysgau (pu Munsterthal), non loin du Rhin, où il commença à ouvrir le terrain , à abattre les broussailles , à dessécher les marais et à préparer la plaine pour la culture. C'est ce que raconte un vieux document de Salzbourg qu'a publié le savant Canisius (i). Oubliant qu'il était fils d'un prince , et ne songeant plus à la mai-
Ci) Uet. antif., part m, p. *,
386 Allem. — mort et couvent db thcdpert. Liv. VI.
«on de son père, il travaillait tout le jour comme eût pu le faire le fils d'un cultivateur habitué aux gros ouvrages; et il ne s'accorda aucun repos jusqu'à ce qu'il eut posé parmi ces païens les fondemèns d'un tabernacle de Dieu. De nuit il s'asseyait, comme Marie , aux pieds du Seigneur pour lai demander avec des larmes et des soupirs qu'aucun œil n'a vus et qu'aucune oreille n'a entendus, sa bénédiction sur ses travaux. Aussi ses travaux ne furentils pas perdus. *
Dans cette même vallée sauvage demeurait, près de lui, un gentilhomme allemand nommé Otbert, dont descendit plus tard la race de Fempereùr Rodolphe de Habsbourg. Il remarqua bientôt l'étranger chrétien qui venait habiter dans ces lieux solitaires, et il lui envoya, en bon voisin, six de ses serviteurs pour l'aider dans ses premiers travaux. Ces hommes se soumirent pendant trois ans à la vie
de Trudpert et à son rude travail. Mais la sévérité de ses mœurs finit par exciter leur aversion; « l'esprit des ténèbres » leur insinua la pensée de se défaire de cet homme qu'ils trouvaient si sombre et si singulier ; et effectivement, un jour où Trudpert dormait sous un arbre , fatigué de son travail, ils se glissèrent vers lui et le tuèrent d'un coup de hache. Otbert punit ses serviteurs comme ils le méritaient; puis il fit placer le cadavre du missionnaire dans une caverne, et bâtir une chapelle audessus. Ses descendans fondèrent à la même place un couvent qui reçut le nom de Saint-Trudpert, et qui contribua fortement, pendant le cours du moyenâge, à répandre le christianisme en Allemagne. On
Ch. . LANDOLIJ* OAJIS LE MORTENG4U. 387
éleva encore à proximité, sur les pentes de la foret Noire, quelques châteaux qui, plus tard, devinrent célèbres par l'usage qu'on en fit pour protéger les moines contre les entreprises de la violence, à l'époque de désorganisation que les Allemands désignent par le nom d'époque du Faustreckt, c'està-dire de celle où il ne régnait de droit que celui du plus fort.
L'histoire des missions de ces temps mentionne encore un autre nom respectable, dont elle ne dit il est vrai que peu de chose, mais assez pour nous montrer que c'est un nom de plus à placer parmi ceux des hommes généreux qui ont sacrifié leur vie à la gloire de Dieu, et dont le souvenir doit être conservé dans l'église chrétienne. C'est le pieux Landolin, dont les chroniqueurs ont encore fait le fils d'un prince écossais, et qui vint, comme tant d'autres de ses compatriotes, dans les Gaules, puis en Allemagne, pour élever l'étendard du Crucifié parmi les idolâtres. Il se fixa dans le Mortengau encore couvert de païens ; et il ne trouva là que quelques pauvres huttes, dont les habitans vivaient chétivement du produit du sol. Dans l'une d'elles vivait un homme de bien , nommé Édulf , qui avait femme et enfans, et qui, voyant arriver cet étranger, crut qu'il s'était égaré dans ces solitudes et vint audevant de lui avec bonté et avec hospitalité. Landolin accepta l'asile que lui offrait cette famille pauvre , jusqu'à ce qu'il eût parcouru la contrée pour y trouver la place où il devait s'établir. Il la trouva au confluent du Lauterbach et de l'Unditz • et il se mit aussitôt à défricher le terrain. Non loin
388 AlUm. gisbhbourg; s. lawdolik;btt£wheim. L. V\.
de cet endroit, l'un des chefs de la contrée nommé Gisock s'était bâti , sur les ruines d'un château romain, une résidence qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours et qui porte encore le nom de Gisenbowg. Un des chasseurs de Gisock trouva le pieux Landolin occupé à son travail et le tua. Alors , selon la légende, il sortit de la terre qui avait reçu le sang du martyr, ces cinq sources qui portent encore aujourd'hui le nom de Bain de Saint-Landolin et qui sont très-fréquentées.
Cependant Édulf et les siens qui s'étaient attachés au missionnaire commencèrent à s'inquiéter lorsque leur hôte ne revint pas chez eux au temps accoutumé. Ils sortirent pour le chercher; mais ils ne trouvèrent que son cadavre qu'ils enterrèrent- Plus tard d'autres moines bâtirent, sur la place où l'événement avait eu lieu, un couvent qui fut nommé Ettenheim, peut-être comme le suppose Gerbert (i), parce que le couvent et le village qui s'éleva à côté était devenu un refuge des païens ( Heidenheim ).
On voit que nous n'avons que des fragmens détachés et isolés pour nous conduire dans Fhistoire des missions allemannes du septième siècle , et que le grain de sénevé qui fut alors répandu sur ce terrain parait imperceptible. Il ne pouvait guère en être autrement. Les hommes isolés qui hasardaient de se rendre d'Écosse dans ces contrées, pouvaient bien espérer, s'ils se conduisaient tranquillement, et sauf des cas inattendus, de cultiver en paix le
(i) Siîva Mgra, p. 56.
Ch. XXV. BNVIR. DE RBUTL1RGBK BT DB TUBINGEIf. 389
petit coin de terre dont ils prenaient possession , puisque le terrain n'avait point de maître, ou qu'il ne dépendait que vaguement d'un chef de district. Mais leur travail restait nécessairement renfermé dans un cercle extrêmement petit; et ce n'était guère que leur mort qui commençait parfois à éveiller l'attention du peuple, quand peut-être quel* qu'un de leurs disciples élevait en leur mémoire un petit couvent, et transformait le sol des environs en une possession permanente de l'église. Plus tard la position de ces missionnaires devint meilleure et leur influence plus grande, lorsqu'ils se virent appelés par les rois francs, et qu'ils s'établirent dans le pays sous leur protection. Pour le moment et faute de mieux, nous continuons à recueillir par-ci par-là quelques faits isolés, dont l'ensemble présente pourtant, après tout, un crépuscule bien préférable à ce que serait une nuit complète.
On trouve de bonne heure, par exemple, sur la dernière pente d'une alpe, dans le voisinage de Reudingen, une chapelle consacrée à Ste Ursule, dans un lieu où les Allemans adoraient précédemment la déesse Échidna. Il y avait encore, du même coté du Necker où est situé Reutlingen , une source ombragée de chênes, réputée sainte par les idolâtres , et qui fut plus tard consacrée pareillement à Ste Ursule. En général l'intérieur de la Souabe présente des traces nombreuses de temples païens dont on ne. fit, à l'époque où nous sommes parvenus , que changer la destination, et où très-probablement Christ fut long -temps adoré à côté des dieux du pays. Ainsi il y avait à Belsen (Belsemen ?) dans
3go Aliem. — bas mbckbb; laden bourg. Lûv V\
le Steinlach (contrée de Tubingue), un templ d'Isis, où le christianisme parait avoir trouvé son premier asile. On en a trouvé un semblable à Kuppingen, et en d'autres endroits encore.
Mais la manière générale dont F évangile s'est répandu dans les contrées du haut Necker pendant le septième siècle, et le nom des homino qui y travaillèrent, restent un problème historique dont on a jusqu'à présent inutilement cherché une solution satisfaisante.
Les contrées du bas Necker aussi virent briller vers le milieu du septième siècle quelques rayons de l'évangile. Un document qui remonte au temps de Pépin (636 ) , et qui forme par conséquent l'un des plus anciens documens de l'église allemande, nous apprend que Dagobert Ier, alors roi des Francs, avait fait don à l'église de S1 Pierre à Worras d'une possession qu'il avait à Laudemberg ( Ladenbourg, près de Heidelberg). Cet acte porte entre autres :
« Nous, Dagobert, roi des Francs, faisons savoir à tous que nous nous sommes proposé , pour le salut de notre ame, et dans l'espoir d'une récompense future, de faire participer les églises de Dieu à notre patrimoine et de multiplier les demeures des saints. Que tous les croyans de Dieu sachent donc maintenant et à l'avenir, que nous avons fait donation de toute notre propriété dans le Gau (district) de Laudembourg, avec tout ce qui en dépend, à la cathédrale de S1 Pierre qui est bâtie à Worms. En font partie notre ville de Laudembourg, notre palais en cette ville, les bâti mens, vignes, champs, toutes les forêts dans les con-
Ch. XXV. ACHALM. RBLTUMGE». UBACH. igi
- trées de l'Odenwald avec tous les revenus et avan- 07 h tages qui y sont attachés, etc., etc. » •i«A Le roi mentionne ici un château : mais ce fait y- devait tenir à des circonstances particulières, et se ï' u rattacher peut-être à une origine romaine; car dans h le septième siècle les rois franco demeuraient encore •Jpi dans des métairies et dans des villages; et ce ne fut t-b que sous leurs puissans maires de palais que les grands possesseurs du sol commencèrent à se bâtir des châteaux, autour desquels leurs serfs vinrent s'établir dans de petits bourgs. Du reste les premiers châteaux de la Souabe sTélevèrent même avant Fin traduction du christianisme dans le pays; nous en trouvons la preuve dans un autre détail que nous présente l'histoire des missions de ces contrées. Le château de XAcliaUn, par exemple, doit avoir existé déjà en 6o3 (i). La tradition porte qu'il était habité par des demi-géans. Au pied de ses hauteurs s'établirent des nobles francs, qui bâti» rent, sur les rives de l'Échatz, leurs premières maisons dans l'épaisseur de la forêt : ils prenaient pour point d'appui de leurs constructions des chênes qu'on laissait plantés en terre sur leurs racines- Plus tard, lorsque la forêt eût été défrichée., il se forma en cet endroit un village qu'on appela Rudlingen ou Reutlingen (Reuten, défricher), et qui joue un rôle important dans l'histoire de la civilisation de la Souabe. — A la même époque ( vers l'an 65o) apparaît encore le château de IVriacha
(t) V. Gratiùmu Getchichte Jer Adialm, t. 1, p. 26.
39a Allem. — KRACH. lohch (soif alb). btjchau. Uv.VL
( Urach ), au pied duquel s'éleva plus tard un bourg entouré de murailles.
Au nombre des ducs allemans qui favorisèrent la propagation du christianisme dans le cours du huitième siècle, on trouve les noms de Marsilius et de Hildebrand. Le premier doit avoir bâti le bourg de Lorch (entre Schorndorf et Gmund) (1), et y avoir demeuré. Au bout de quelque temps il s'y forma un célèbre couvent, qui contribua beaucoup à propager la civilisation chrétienne dans FAllemànnie orientale. Le dernier fut fondateur du couvent de BuchaUy près de Sigmaringen sur le Danube, d'où il protégea, quoique moine, par sa valeur la contrée contre les incursions des Barbares.
Malgré tout cela, les progrès du christianisme dans le nord et dans l'orient de l'Allemannie étaient encore bien faibles au commencement du huitième siècle \ et il est bien probable que Sagittarius a raison de dire (a) qu'en 7210 c'était à peine la dixième partie des habitans de ces contrées qui professât la foi. Mais il est certain qu'à cette même époque l'église de Christ se trouvait déjà florisr santé dans le midi et à l'occident de la contrée.
Ce qui arrêtait principalement les progrès de l'évangile, alors et depuis long-temps, dans tous les pays soumis à l'influence des Francs, c'était sûrement
la décadence morale et politique où était tombée la famille royale de cette dernière nation. Il fout y ajouter, quant à l'Allemagne, le pouvoir croissant
(1 ) A ne pas confondre «tcc Lorch entre Passru et Vienne, (a) De Religions* Christ, ort'g. et progrès**.
Ch. XXV. OBSTACLES AUX MISSIONS AIXEM42VSES. 3o3
des ducs allemans, dont le plus grand nombre étaient encore attachés à l'idolâtrie de leurs ancêtres : ces circonstances réunies répandaient dans toutes les classes une anarchie et un débordement extrêmes, a Personne n'a plus aucune crainte pour le roi , » disait Grégoire de Tours, dès la fin du sixième siècle, « personne ne respecte plus son duc ni son » comte. » Le résultat en fut que les ducs des Allemans et des Bavarois reprirent insensiblement leur indépendance ; et il est bien possible que cette décadence du royaume franc eut ramené un nouveau paganisme, si la providence de Dieu n'éT tait venue en son temps, au secours de l'état et de l'église,
Les Allemans de la Souabe firent à cette époque quelques efforts pour secouer le joug des Francs ; et le puissant Pépin d'Éristhal même , ne fut pas en état de ramener à la soumission le vieux duc Gottfrid ; mais plus tard (7^5) le fils de Pépin, Charles Martel, s'avança contre le duc, le battit et dévasta la Souabe jusqu'au Danube. De 743 à 746 il s'éleva, il est vrai, une nouvelle insurrection contre les fils de Charles-Martel , squs la conduite de Theutbald , fils de Gottfrid; mais ce chef fut pris et condamné avec plusieurs nobles devant un tribunal suprême qui s'assembla à Carlstadt, Un autre chef fit encore un nouvel effort et livra encore une fois, dans la vaste vallée de Metzmgen., une sanglante bataille; mais son entreprise acheva de ruiner l'indér pendance des Allemans; 12,000 Souabes y perdirent la vie.
Nous terminons notre histoire des missions de
3y4 AUcm. — pibmïn a bbichehao. Hv. Vi.
rAllemannie par celle d'une tentative intéressante qui se fit à l'extrémité du lac de Constance. Les missions d'Irlande ne cessèrent pas avec celles qu'on a décrites précédemment : elles se prolongèrent au contraire au-delà du huitième siècle ; mais la rudesse des Allemans, et les guerres continuelles de leurs ducs avec les rois francs, engagèrent les derniers missionnaires à ne plus aller, comme Trudpert et Landoiin , se hasarder seuls et sans secours au milieu de ces solitudes; ils recoururent à l'appui çt à la recommandation de l'évéque de Rome , dont la puissance s'accroissait tous les jours ; ou bien ils se lièrent et se soumirent à des évèques euxmêmes entièrement soumis au siège d'Italie. L'un de ces pieux étrangers fut Pcrmin qui, avant de venir en Allemagne, avait été pendant quelque temps abbé du couvent de Meltesheim dans le duché de Deux-Ponts. Quand il eut résolu de se rendre chez les Allemans , il alla chercher les directions de l'évéque de Constance, qui vit avec le plus grand plaisir un aide pareil entrer dans le champ qui loi était confié : Pirmin s'établit donc près de lui, vers 724» pour s'occuper à déterminer plus précisément le champ de ses futurs travaux.
A deux lieues de Constance et dans le lac de ce nom, est l'Ile charmante de Reichenau (riche en prairies) qui s'appelait alors Owa-Augia (l'île des prairies). Ce n'était à cette époque qu'un désert rempli de serpens et d'autres animaux venimeux, couvert de forêts et de marais. Vis-à-vis d'Owa était le château fort de Sandegg en Thurgovie, où demeurait un nommé Berthold, descendant du vail-
Ch. XXV. PIRMIN A RBICHBRAU. 3p5
lant duc Gottfrid : il s'était rendu presque indépendant des rois francs par de brillantes victoires. Berthold fit inviter chez lui l'abbé Pirmin, et lui offrit de choisir sur son territoire tel emplacement qu'il voudrait, pour une église et pour un couvent; et Pirmin jeta les yeux sur l'île inculte et sauvage dont nous venons de parler. En vain Berthold lui représenta les peines et les dangers de son entreprise: Pirmin se fit conduire sur son terrain dans un canot, avec des outik de labourage et quelques aides. Il commença par nettoyer la colline située au milieu de l'Ile ; il y planta une croix, et peu à peu il changea tout l'endroit en un charmant jardin. Berthold enchanté demanda à Charles Martel de céder cette île en propriété au cultivateur chrétien : mais Pirmin ne put jouir qu'environ trois ans du repos et de la sécurité qu'il y avait trouvée; car dès 7^7 le duc Théobald le chassa de ce séjour fortuné, en l'accusant d'être un partisan du roi des Francs dont il avait lui, entièrement secoué le joug; et Pirmin s'enfuit en Alsace , pour chercher là ou dans le Brisgau quelque nouveau champ de travail. 11 avait laissé, pour le remplacer dans son lie, le courageux HeddOj sous la direction duquel on vit bientôt se former l'un des établissemens d'instruction les plus distingués de l'époque : des comtes et des gentilshommes de tout rang y envoyaient leurs fils pour y recevoir une éducation chrétienne et scientifique.
Pirmin s'occupa aussi du nord de l'Allemannie qu'il parcourut avec activité, soit pour y vivifier les çouvens déjà fondés au pied de la forêt Noire, soit
396 A Hem. — pirmih et boiîifacb a harnbach. Uv. VI.
pour en établir de nouveaux. Une vieille chronique (i) en compte sept dans le Brisgau et dans la Mortenau, et deux autres dans la Bavière. Encore avant de mourir (754) cet ouvrier fidèle eut la joie de voir dans son couvent de Hpmbach le célèbre Boniface', son compatriote et son collaborateur : et ces deux missionnaires, tous deux près du terme de leur vie, purent se réjouir ensemble de toutes les grâces que Dieu leur avait faites dans le cours de leurs travaux.
Nous ajouterons, comme un dernier trait dans l'histoire de l'Àllemannie, que la plus grande pois tion du Bas-Wurtemberg appartint bientôt au célèbre couvent de Dorsch, situé dans le territoire de révèché de Worms. Ce couvent , fondé en 764, travailla avec un succès remarquable à rétablissement de l'église dans le Kraichgau, l'Enzgau , le Neckargau et l'Alemangau,
C'est ainsi que nous voyons , au milieu, du huitième siècle, toutes choses se préparer pour ouvrir à l'évangile des voies plus larges, dans les contrées de la Germanie , dont la frontière sud-ouest est déjà tout entourée d'institutions chrétiennes. Sans doute il reste à regretter que. nous ayons sur l'histoire de ces lieux un si petit nombre de. données authentiques;.et peut-être faut-il en crojpe la suppo? sition que fait Érasme dans une. lettre à, Waramus, archevêque de Caatorbéry : « que. les moines catholiques-romains des époques suivantes auront détruit beaucoup de documena qui ne convenaient
(1 ) Gertxrt Hist. nigret tyhce, 76,
Ch. XX F. AURORE DE PLUS BEAUX JOURS. 3t)7
pas à leurs vues, afin qu'il n'en vînt rien à la postérité. » — Cependant , comme on le voit , le peu qui nous en reste est réjouissant par tout ce qu'il promet pour un prochain avenir ; et avec la puissante dynastie des Garlovingiens et la mission de Boniface notre histoire des missions d'Allemagne s'avance au-devant de plus beaux jours.
Lh. VI.