Visigoths. — • 5ia. césure et théodoeic le g. Lm
trouvent pas dans ce monde! O misère de l'humanité ! Le monde est amer et on l'aime : combien l'aimerait-on donc, quand il serait plein de douceur! Amis du monde, la vérité vous crie : a Où sont » les objets que vous aimiez tant et que vous ne » pouviez lâcher ? Où sont ces belles contrées , ces » villes brillantes ? » I At seul récit des maux que nous avons endurés produisait déjà de grands effets sur le cœur : que sera-ce maintenant, quand nos propres yeux voient tous ces maux ? Le siège nous a fait tant de morts, qu'à peine y avait-il assez de vivans pour les enterrer. Des provinces entières sont dévastées ; leurs habitans emmenés en esclavage ; et des femmes délicates et de haute naissance , chargées
de rudes et pénibles travaux ! »
L'agitation du pays se prolongea encore pendant quelque temps, même après la défaite des Francs, et après que le pays eut été placé , avec son roi encore enfant, sous la tutelle du grand Théodoric: car on lit qu'en 5i3 Césaire fut amené prisonnier auprès de ce dernier monarque à Ravenne pour y être examiné, et toujours sur le point des intelligences qu'on le soupçonnait d'entretenir avec les Francs. Lorsque cet homme respectable fut présenté au roi, le monarque fut si frappé de son calme noble et plein de dignité , qu'il se leva de son siège en se découvrant la té te et qu'il déclara plus tard à ses courtisans, après l'avoir renvoyé à la suite d'un court entretien, qu'il avait tremblé en le voyant entrer. « Cet homme apostolique s'est présenté avec les traits d'un ange, dit-il; je ne puis rien soupçonner de mal chez un homme pareil. » — Théodoric
Ch. XVlll* MORT DE CBS AIRE. AMALR1C. 35
témoigna même du chagrin d'avoir fait faire à Césaire un voyage si long et si pénible; et au moment du dîner il lui envoya en présent une somme considérable d'argent , dans un plat du même métal du poids d'environ soixante livres. L'évéque vendit ce plat peu après, et se servit de l'argent qu'il en retira pour délivrer une multitude de prisonniers francs ou romains-gaulois que les Goths avaient emmenés avec eux en Italie. C'est ainsi qu'il revint dans son évèché d'Arles, où il vécut encore plusieurs années, dévoué au bien de son troupeau. Il mourut à l'âge de 73 ans, après un épiscopat qui en avait duré quarante. Au milieu de vives douleurs, il demanda si le jour anniversaire de la mort de S1 Augustin était encore éloigné : car les écrits de ce grand homme étaient, après la parole de Dieu, sa plus douce nourriture. Et comme il apprit que ce jour était proche, il dit : « J'espère au Seigneur que je pourrai mourir vers ce moment-là : vous savez combien j'ai aimé S1 Augustin comme docteur de la vérité. » — Il se fit porter la veille de ce jour dans son église , où il termina effectivement sa course dans la foi au Seigneur , encore le même soir (54^).
Nous revenons à notre histoire générale des Visigoths. Après la mort du grand Théodoric, A mairie, fils d'Alaric II , se vit seul à la tête de l'état. Pour s'assurer l'amitié du roi des Francs, et pour gagner à sa cause le nombre toujours croissant de ses propres sujets catholiques, il demanda en mariage une fille de Clovis. Mais son but n'était pas pur, et son espérance fut déçue. Zélé arien, il chercha à gagner
36 r&igodbc-— REPOUSSES EX ESPAGNE. 53 1. Lu*. V .
sou épouse à sa foi, d'abord par des instances, puis par des menaces, puis enfin par des mauvais traitemens et des coups : la reine envoya alors un mouchoir trempé de son sang à son frère Childebert à Paris, et le pria avec instance de venir la sauver des mains du tvran. Childebert accourut; et après une sauvante bataille auprès de Narbonne ^S3i\ les Goths furent mis en fuite, et Amalric tué, Grégoire de Tours donne dans le récit de ces ewnemeus i\ un exemple frappant des brillantes richesses dont les Yisisoths embellissaient alors ieurs temples. Childebert trouva dans une de leurs églises, qui fut livrée au pillage, soixante calices, quinze patènes et vinst capsules, toutes en or pur et garnies de pierres précieuses, outre un exemplaire des évangiles, écrit en lettres dTareent.
Dès ce moment il sYciMlfal pour le rovaume des Visigoths cinquante ans de maux et de violences VvVu — 586 \ pendant lesquels cinq rois successifs pavèrent de leur vie cinq reçues très-courts. Durant v\ ;:e même époque le parti de Te^bse orthodoxe acquérait partout une force politique croissante , tandis que tous les états aneus s'ébranlaient à la fois : les Francs battirent les Yisiioths et pénétrèrent jusqu'à libre : le puissant royaume des Vandales tombait eu Afrique sous les cocp* de Behsaire : a peme l'Afrique etaÙHf\V ai:** rentrée sous la domination des etiipeeec.rs £recs% q\*e commencémit en Italie Ws cierrcs sr.vcUrtes qui mirent fin dans cette wxitree à tcfeUHrei ^iWat arien, des
Ch. XP11I. RECCARBD ORTHODOXE (586).
Ostrogoths : enfin la puissante influence des Francs gagna Cararich, roi des Suèves, à l'église catholique avec tout son peuple. Les Visigoths commençaient donc à se voir isolés, quant à la foi, au milieu de toutes les autres nations, en même temps, que des factions de toute espèce les divisaient au-dedans. Aussi , Reccared étant monté sur le trône (586), son premier soin fut-il de mettre fin aux persécutions sanglantes dont les catholiques nombreux de ses états étaient l'objet de la part du parti arien : puis, après avoir pourvu à la sûreté de son empire du coté de l'extérieur par des traités de paix, il déclara ouvertement son attachement à la doctrine orthodoxe que sa pieuse mère lui avait enseignée dès son enfance , et il résolut de ramener la paix parmi ses sujets en établissant une confession de foi , commune à tous, sur cette doctrine de la divinité de Christ que professait d'ailleurs déjà la majeure partie de la population. A peine dix mois s'étaient-ils écoulés depuis son avènement au trône, qu'il convoqua à Tolède tous les évéques ariens et catholiques du pays, en invitant les deux partis à exposer leur foi avec une pleine franchise et une entière liberté. Il est vrai que les ecclésiastiques disputèrent long-temps en la présence du roi sans qu'on en pût rien espérer pour le bien de l'église et de l'état : alors le roi s'avança au milieu de l'assemblée, et se déclara pour la vérité des doctrines orthodoxes : la plupart des évéques ariens , et même la majorité de la population des Visigoths, fatigués des continuelles et sanglantes disputes sur cet objet, se joignirent au roi ; et quoique le nombre des mé-
38 VisîgOthi. L ESPAGNE CHBÉTIENIf E (586). LiV. V.
contens fut encore grand, la cause de l'église catholique était gagnée : un bon nombre de serviteurs fidèles de Christ achevèrent de travailler par la persuasion à l'accomplissement de cette oeuvre.
Aussi est-ce là que se termine notre histoire des missions parmi les Yisigoths , et avec elle celle des missions d'Espagne, dont nous laissons les développemens ultérieurs à l'histoire ecclésiastique. Il reste encore dans ce pays des païens en plus ou inoins grand nombre; mais cependant la généralité y professe le christianisme, et dès-lors notre tâche quant à cette contrée est accomplie.
Mais si la profession extérieure s'y répand, ce n'est pas sans une profonde douleur que le chrétien voit, dans l'histoire de ces jours, le trésor d'une foi pure ne se conserver qu'au milieu de combats continuels, puis disparaître ensuite presque entièrement sous un amas de superstitions : c'est même une véritable merveille que la simple profession de la foi ait pu se conserver au milieu de la foule d'obstacles qui s'opposaient à son cours , et dans le dédale où se plongeait de plus en plus l'église même destinée à transmettre ce trésor aux hommes.
(fctrogoths. (Italie et contrées do Dinube.)
On a vu dans l'histoire de l'invasion des Barbares quelle était et quelle devait être , dès le commencement du cinquième siècle, la désolation des contrées qu'arrose le Danube. L'église de Christ y était
Ch. XV M. Ostrogotlis. ccmsTANTius. 45o. 3$
foulée au* pieds, comme le pays lui-même, par le passage des hordes sans nombre qui venaient incessamment fondre sur l'Occident : c'est dans ces lieux et dans ces temps de tribulations que nous avons maintenant à rechercher l'histoire de l'origine ou du rétablissement du règne de Dieu.
Au nombre des serviteurs de Christ qui vécurent au milieu du désastre de ces contrées , vers le milieu du cinquième siècle , se trouvait un homme zélé et pieux, Constantius, archevêque de Lorch (Lauréacum). 11 était né à Valérie, en Panndnie : mais on ne sait absolument rien sur le temps qui précéda son épiscopat. Il travailla avec succès à la conversion des idolâtres du pays , alors encore si nombreux et si puissans dans la contrée, qu'ils avaient réussi peu auparavant, même dans cette ancienne métropole des églises du Danube, à chasser de la ville son pieux prédécesseur Valentin. Un indice des bénédictions attachées aux travaux de cet homme, et à ceux de ses prédécesseurs d'ailleurs oubliés du monde , c'est que lorsque Sé vérin , dont nous allons parler, arriva dans ces lieux, il trouva partout des temples, un clergé nombreux et un culte parfaitement organisé. Constantius s'était aussi attaché à former des serviteurs de Christ destinés à lui succéder ; et sa mémoire se conserve avec respect dans ces églises. Il succomba comme tant d'autres, en 487, à la désolation qu'introduisirent dans tout le pays lesHérules et d'autres peuples barbares ; mais il emporta cependant avec lui la ferme espérance que les désordres du temps conduiraient son peuple à une heureuse régénération.
4o OstrOgOtflS. AUTRICHE. SBVBRIK. 4^0. LÀV. V .
C'est à la même époque où Constantius travaillait ainsi dans ces contrées, que Dieu y envoya encore, Tannée même de la mort d'Attila (45o), l'homme distingué que nous venons de nommer , le pieux Sévérin (i), qui après avoir long-temps parcouru les contrées d'Orient, venait paraître en Occident comme un ange tutélaire et comme un appui de l'église chrétienne chancelante. On range avec raison cet homme au nombre des apôtres de laNorique (Autriche), quoique la destination de sa vie ait moins consisté à propager l'évangile parmi les païens qu'à soutenir et à rétablir l'église, déjà fondée mais déchue, de ces contrées. Sévérin ne voulut jamais dire quelle était sa patrie : a Le vin et les fruits , disait-il , tirent leur valeur » du sol où ils naissent, mais la patrie du chré- » tien est aux cieux, et celle d'ici-bas reste sous » ses pieds. »
A peine Sévérin fut-il arrivé dans le pays , qu'il se mit à le parcourir pour en rechercher les fidèles épars , pour les exhorter au courage et pour les rassembler de nouveau en petits troupeaux. Il s'établit non loin du Danube, près de Vienne (Faviana),dans le bourg d'Asturis. Sa vie, à la fois édifiante et austère, attira bientôt l'attention deshabitans sur cet étranger qui, venant des pays brûlans de l'Orient , ne craignait pas de marcher à pieds nus au milieu de l'hiver si rude de ces froides contrées. Mais il gagna plus que de l'admiration ; il sut s'attirer tous les cœurs par sa bienveillance
(i) V. Vitaiancti Severini ; — Neandcrt DenAtvùrdigliitcn.
Ch. XV 111. iMm. sjl foi. 41 et par sa bonté envers tous, par son zèle à secourir les nécessiteux , puis aussi par une sorte d'assurance et de sagesse prophétique avec laquelle il comprenait le présent et prévoyait l'avenir : les exemples de son intervention salutaire dans les affaires temporelles, aussi bien que dans celles qui regardaient l'évangile, sont nombreux dans l'histoire de sa vie. Vienne, par exemple, fut visitée à cette époque par une cruelle famine. Les habitans , menacés de la mort la plus cruelle, s'adressèrent à Sévérin parce qu'ils avaient plus de confiance en son intercession que dans leurs propres prières , et ils l'appelèrent à eux. Sévérin leur dit qu'il ne doutait point que le Seigneur ne vînt à leur secours dès l'instant où ils se seraient décidés à apaiser sa colère par une véritable repentance; et les habitans la lui promirent. Alors cet homme pieux apprit bientôt qu'une veuve, nommée Procula, recélait une quantité immense de blé qu'elle voulait garder jusqu'à ce que le prix en fût devenu encore plus élevé. Sévérin se rendit auprès d'elle et l'ébranla par la puissance de ses exhortations et de sa charité, au point qu'elle distribua toutes ses riches provisions aux pauvres. Et à peine cette ressource précieuse était-elle épuisée qu'on vit descendre sur le Danube des vaisseaux richement chargés de vivres qui venaient de la Rhétie , et qui achevèrent d'apaiser la famine. — Voilà des causes secondes, sans doute ; mais qu'est-ce, et qui est-ce, qui ne l'est pas dans ce monde, sauf Dieu lui-même ?
Les habitans de Vienne ressentirent d'autres bienfaits plus étendus encore de la présence de
4a Ostrogoths. — Autriche, sévérin (45o-4#a). Lw. V,
Sévérin. Les Avares et les Hérules s'avançaient souvent, dans leurs incursions , jusque près de la ville, et emmenaient avec eux en esclavage hommes et animaux. Les malheureux habitans s'adressèrent de nouveau à Sévérin, qui sur leurs instances se rendit auprès du commandant de la garnison romaine, Mamertinus, pour l'encourager à la défense du pays. Celui-ci lui répondit qu'il n'avait que peu de troupes, mais qu'il était prêt à aller attaquer un ennemi , même supérieur en nombre , pourvu qu'il fût assuré d'être soutenu par les prières de Sévérin. Le missionnaire les promit aussitôt, sous la condition que Mamertinus lui amènerait et lui donnerait tous les prisonniers qu'il ferait , ajoutant d'ailleurs qu'il ne fallait ni le nombre ni même une valeur extraordinaire quand le Seigneur combattait pour les siens, a Va donc, dit-il au capitaine en finissant , la victoire sera de ton côté. » — Un prêtre qui encourage un capitaine, ce seul mot peint l'époque presque tout entière. — Mamertinus marcha en effet avec un petit nombre d'hommes contre l'ennemi , qu'il découvrit à quatre lieues de la ville occupé au pillage, et qui se hâta de se retirer dès qu'il aperçut les Romains. Ceux-ci firent quelques prisonniers qu'ils envoyèrent à Sévérin, qui de son côté les délivra de leurs chaînes, leur donna à boire et à manger, et les renvoya parmi les leurs, i n les menaçant des chàtimens de Dieu s'ils se remettaient jamais au pillage. Cette nouvelle expérience du secours d'en haut rendit quelque courage aux habitans de Vienne , à qui Sévérin assura encore une lois qu'ils n'auraient plus à craindre
Ch. XF111. ASCBHDANT DE SA VIB AUSTEBB. 43
les incursions des Barbares dès qu'ils s'attacheraient à Dieu de tout leur cœur.
Quoique ami de la solitude , Sévérin se sentait pressé au- dedans de lui-même de ne pas retirer sa présence aux peuples opprimés qui l'entouraient 5 il apercevait trop évidemment l'influence salutaire qu'il exerçait également sur les chrétiens et sur les Barbares , pour qu'il eût pu songer à abandonner son poste. On doit remarquer une des causes principales de cette influence; nous voulons parler de l'austérité de sa vie. Il est facile de comprendre que si l'évangile ne nous prescrit nullement tel ou tel degré d'abstinence ou d'austérité dans les mœurs, le spectacle delà vie que menait Sévérin devait cependant contraster d'une manière frappante avec la mollesse qui s'était introduite dans toutes les classes de la population romaine ; et que des hommes affaiblis par le relâchement devaient être frappés de la force de volonté qui se manifestait chez un homme tel que Sévérin, en même temps qu'ils pouvaient apprendre de lui , dans ces temps de détresse, à se rendre indépendans des objets extérieurs , à s'élever par la communion avec Dieu au-dessus dés afflictions du temps, et à adoucir les privations de cette vie par la foi et la joie du chrétien. De leur côté les Barbares , plus vigoureux et plus simples , mais accoutumés à mépriser les peuples civilisés à cause de leur mollesse , devaient nécessairement éprouver du respect devant un homme qui les surpassait dans les vertus même dont ils se faisaient le plus d'honneur. Il n'y avait qu'une classe de gens sur qui Sévérin eût peu d'in*
44 Ostrogoths. — 4 30482. SÊTÉEiH. SES coûte us. Lu. F.
fluence; c'étaient les ecclésiastiques relâchés du pays, qui n'aimaient pas la présence de cet homme austère. « Tâche, saint homme , » lui disait un jour l'un d'eux , « de quitter bientôt notre ville , pour » que nous puissions voir enfin autre chose que » jeûnes et prières continuelles. »
Sévérin fonda en quelques contrées isolées quelques-uns de ces couvens , asiles presque indispensables à cette époque , des ames fatiguées du désordre du temps et de l'égoïsme général. Mais il n'en voulut point faire un séjour de la paresse; et il est à croire qu'un grand nombre de ceux qui ont déclamé sans restriction contre l'oisiveté des couvens eussent fait au sujet des couvens de Sévérin des déclamations tout opposées. A ses yeux les monastères étaient des écoles d'une piété vivante et d'une active philanthropie, dont il donnait luimême le premier modèle. L'objet qui l'occupait surtout c'étaient les pauvres, les prisonniers, les nécessiteux de toute espèce. Les moines devaient jeûner fréquemment et se soumettre , tout en travaillant de leurs mains, à toutes sortes de privations, afin d'être d'autant plus en état de secourir leurs semblables. Jamais il n'était, lui, plus heureux que lorsqu'il avait pu partager son morceau de pain avec ceux qui avaient faim.
L'un des traita particuliers de sa bienfaisance, c'est <|tn partout où s'étendait son influence il Taisait donner la dime des fruits de la terre, pour qu'on la distribu tclusivement parmi les pauvres. Il se présenta un jour un cas où on le vit inune grande fomjMir cette règle, à la-
Ch. XVllï, sévérin (45o48a). sa. foi. 4^
quelle il mettait tant d'importance. Il avait longtemps exhorté en vain les habitans de Loreh à embrasser cette manière de venir au secours des nécessiteux; mais ils y mettaient de la lenteur, lorsqu'un jour à l'approche des moissons ils s'aperçurent que la nielle menaçait de dévorer toute leur récolte. Ils accourent selon leur coutume, à l'homme de Dieu et lui demandent de détourner la colère divine de dessus eux. Sévérin leur dit : a Si vous aviez donné la dîme pour les pauvres comme je vous en priais , non -seulement vous en auriez eu une récompense pour l'éternité , mais vous auriez maintenant une abondance de biens. Cependant puisque vous reconnaissez votre faute, je vous garantis que si vous avez une ferme confiance en Dieu, la nielle s'éloignera de vos champs. » — Sévérin publia un jour de jeune et d'humiliation ; et sa confiance en celui qui exauce les prières ne fut pas confondue : une pluie abondante vint rendre la vie aux semailles et mit fin à la détresse.
Des faits de ce genre n'ont rien qui ne soit parfaitement conforme aux promesses de l'évangile. Il faut seulement et avant tout , dans des cas pareils, que l'homme qui désire obtenir les secours promis à la foi ne se présente pas devant Dieu en s'appuyant sur de prétendus mérites, et que son cœur reste enraciné dans l'humilité. Or c'était le cas de Sévérin ; et c'est là en général , la raison pour laquelle il pouvait agir avec tant de force sur Ions ceux qui l'entouraient. On lui forgea bientôt la réputation d'un homme qui faisait des miracles à toute heure ; mais ce n'est pas à quoi il
46 Ostrogoths. — Autriche, skvkri* (45o-48a). Liv. V.
tenait : et s'il éprouva souvent la vérité des promesses que Dieu a faites à ses disciples de tous les temps , ce fut toujours en restant dans la simplicité de la foi. Un jour, par exemple, une personne malade à la mort fut apportée sur un grabat devant sa cellule , afin qu'il lui procurât la guérison par ses prières. Il refusa long-temps de le tenter ; mais comme les amis du malade, eux-mêmes pleins de foi , insistaient et exprimaient leur confiance que Dieu exaucerait sa prière , il se jeta à genoux et fit à Dieu la demande qu on désirait. La personne ayant été guérie, Sévérin dit : « C'est le fruit de » la foi ; et il se fait des choses pareilles en beau- » coup d'endroits et parmi beaucoup de peuples , » afin qu'on reconnaisse qu'il y a un Dieu qui fait » des merveilles au ciel et sur la terre, qui conduit » au salut ceux qui étaient égarés , et qui ramène » les morts à la vie. »
On avait une telle confiance dans le pouvoir protecteur de cet homme, que les habitans des forteresses romaines de cette contrée le priaient à Tenvi de s'établir chez eux, parce qu'ils se croyaient plus protégés par sa présence que par leurs remparts. C'est par cette raison que Sévérin se construisit dans la ville de Passau aussi bien qu'à Vienne , une petite cellule , où il alla s'établir lorsque les habitans lui demandèrent de venir les protéger contre les Allemans, dont le roi Géwold avait pour lui une grande estime. On peut juger par un seul trait des rapports mutuels de ces deux hommes. Géwold voulait entrer un jour dans Passau pour faire une visite à Sévérin ; mais celui-ci , pour
Ch. XP 7/7. ODOACRE ET SBVERIN (476}. 4 7
épargner à la ville la dépense que lui eût causée l'accueil d'un prince , alla au-devant de lui , et lui parla avec une telle force que Géwold dit plus tard à ceux qui l'avaient accompagné que jamais il n'avait tremblé à une bataille comme devant cet homme. Le roi lui ayant demandé de lui dire ce qu'il aimerait obtenir de lui , Sévérin le pria d'empêcher son peuple de se jeter sur le territoire romain , et lui demanda de renvoyer les prisonniers qu'on avait faits précédemment. Le roi en affranchit effectivement un très-grand nombre.
C'était le temps où commençait l'influence , bientôt outrée , du clergé sur les rois. Un jour que Sévérin était occupé dans sa tranquille cellule à de pieuses méditations , il vit entrer chez lui un beau jeune homme , vêtu très- simplement mais d'une tournure héroïque, et d'une taille si élevée qu'il ne put se tenir que baissé dans la demeure du solitaire. Ce jeune homme lui demandait sa bénédiction ; c'était Odoacre, fils d'un prince desHérules, cet Odoacre que nous a montré notre histoire précédente (c. 16, p. 493) et qui était sur le point d'aller tenter le sort des armes en Italie. Sévérin exhorta le jeune homme comme il convenait à un homme de Dieu, et lui donna sa bénédiction en lui disant : « Va donc ! Tu n'es encore couvert que d'une gros- » sière fourrure ; mais bientôt tu pourras faire à » d'autres de plus riches présens. » — On a vu que ces paroles s'accomplirent au bout de peu d'années d'une manière bien plus éclatante que ne le pensait sûrement le jeune guerrier ou peut-être même le prophète.
48 Ostrognths. — autrichb. sÉvBRiif (45o-48a). U%>. y.
Un roi des Rugiens, Fléthéus (appelé aussi Féva), qui occupait alors la Pannonie, et qui portait un grand respect à Sévérin, avait une épouse du nom de Gisa, arienne zélée, qui le poussait à toute sorte de mauvaises œuvres, et qui persécutait les chrétiens du pays, la plupart attachés à l'église orthodoxe en leur qualité de descendans d'une population romaine. Elle aspirait même à obtenir du roi qu'il réduisit tous ces chrétiens à l'état d'esclavage. Un jour Sévérin adressa à cette femme quelques malheureux prisonniers avec prière de leur rendre la liberté; mais elle lui fit répondre « qu'il eût à rester tranquille dans sa cellule pour y servir Dieu comme il l'entendait ; que du reste il n'avait pas besoin de se mêler des affaires d'autrui.» Cependant une singulière circonstance contribua bientôt à l'accomplissement des désirs de Sévérin. La reine avait chargé quelques orfèvres étrangers de lui faire quelques bijoux ; et pour les fixer d'autant plus au travail , elle les avait enfermés dans un de ses appartenons. Son fils Frédéric, encore enfant, se glissa un jour auprès d'eux par curiosité; mais ceux-ci en profitèrent pour le retenir, et pour faire dire à la reine qu'ils assassineraient infailliblement cet enfant si elle ne leur promettait avec serment de relâcher les prisonniers pour lesquels Sévérin avait intercédé. La reine , bouleversée par la pensée que Sévérin avait amené ce malheur sur sa maison par ses prières, envoya aussitôt des cavaliers lui demander pardon , et l'assurer qu'elle était prête à délivrer les prisonniers dont il s'agissait, s'il lui ramenait son enfant. La chose eut lieu, et
Vh, XV lll, LES HABITAI! S DB PASSAU SE RETIRENT. 49
non-seulement la reine tint son engagement , mais elle promit encore sincèrement à Sévérin de né plus résister à l'avenir à ses demandes.
Dès traits de ce génré- nous montrent bien sensiblement que dans ces jours de désordre , où la force bnltale seule régnait parmi les peuples* un homme comme Sévérin était une véritable bénédiction ; la lumière d'une conduite sainte, et la puissance de la parole de Dieu exerçaient sur dès chefs barbares un pouvoir unique en son genre ; et lè missionnaire vraiment chrétien servait aux masses à la fois de protecteur contre l'oppression des grands M de régulateur au milieu du désordre de toutes les passions.
On a vu que les habitans de Passau avaient sou- Vent été inquiétés par les incursions des Barbares. Ils le furent jusqu'au moment où , sur l'avis de Sévérin, ils prirent le courage de s'opposer aux ennemis les armes à la main; et cette conduite toute simple, mais à laquelle avait répugné la lâcheté qui accompagne le débordement des mœurs et l'excès de la civilisation, leur réussit complètement. Mais comme Sévérin prévoyait aisément que le repos ne serait pas de longue durée , il chercha à persuader aux habitans de cette ville avancée de quitter leur patrie, et de se retirer avec lui à Lorch. Le plus grand nombre suivirent cet avis; ceux qui restèrent furent au bout de peu de temps ou tués ou emmenés en esclavage par les Thuringiens (16, p. 486).
De grandes multitudes de pauvres fuyards vinrent donc, non-seulement de Passau, mais de beauu. 4
5o Oangotkt.- mua « wniti i#o-&)- Li>. V. d'autres villes des contrées environnantes, se à Lorch qui était fortifié, aiin d y sauver rsonnes, soit le peu de propriétés que les Barbares leur avaient laissées. Mais a peine le roi Fletheus Teut-il appris , qu'il s'avança avec ses ho nies pour sV m parer, dans ce heu de refuge, de de tuvards, atin de les transporter villes de Pannome. Les hobitans de Lorch
épouvantes 001 îtur nwura uiuu»*iir « ? et le conjurent d'aller arrêter le roi dans ses projets. Severin marche toute la nuit, et trouve an point du jour, à une journée de distance , le roi barbare qui lui demande avec surprise et contentement quel est son obiet. « Paix te r^*. , rv pondit Sevenn, je viens comme ni de Christ pour unpknrer ta compassion. Je te prie de te rappeler les grands bienfaits dont un Dieu tout bon ni cesse de combler ton père. Tu sais que ce pere, que tu respectes, n a jamais rien fait sans rechercher mon conseil, et qu'aussi u a appris cvtfnbten c'était une bonne chose de promer du conseil «Tautrui, et de ne jvas s*eooesuei*-u* de ses yxtvws > — Eh bien ! je suivrai ton conseil, lui W roL — Et aussitôt il ordonna que
et ses A&mins car il avait sous hn tr-Xas de routes sxvtes v>e natxvss ne p. ni ne tï>erasent, ni n'eauaea>era>c>Eit en esclavage ceu* pour lesquels intercédait Sovrja ; * car, ditil, /ai des x .ï#es et des château* oc; :is peuvent s'établir en vuiv. » — Severs; anrsse re;ve*i-t au roi : « Est'Of donc a ta proîeccxva q^se ce peuple est redevable de «nvvr pas oî^ *a pcvùe i -a pliage ?
. - j. «v* cru i ,
Ch. XVîlï. Sév^RIH BT GISA. 5l
Et n'est-ce pas plutôt à la grâce et au secours du Dieu tout-puissant? Il semblerait, d'après tes paroles, que ce peuple n'a été préservé que pour ton avantage et ton service. Oh ! bon roi , continua-t-il, écoute mon conseil et me confie ce peuple, afin qu'il ne soit pas réduit en esclavage ou même massacré par tés soldats ; car j'ai cette confiance en Dieu , qu'il me donnera le courage et la force d'accomplir ce que j'ai promis. » — Le roi écouta ce discours avec patience, et se retira avec ses troupes en abandonnant effectivement les colons romains aux soins de Sévérin.
Une foule d'autres traits annoncent que cet homme pieux avait acquis sur l'esprit du roi barbare une profonde influence. Vers la fin de ses jours il l'invita librement, lui et sa cruelle épouse, à venir lui parler. C'était pour l'exhorter sans crainte à se souvenir, dans sa conduite envers ses sujets, du compte qu'il aurait à rendre de sa vie devant Dieu. Puis, montrant de la main le cœur du roi, il demanda à Gisa : « Qu'aimes-tu le mieux, cette ame, ou de l'or et de l'argent ?» — Et comme elle répondit qu'elle préférait son mari à tous les trésors du monde : — « Eh bien ! lui répliqua Sévérin , prends garde d'opprimer les misérables, de peur que tu ne t'attires le châtiment de Dieu ; car tu t'opposes souvent à la bonté du roi. Moi, pauvre pécheur, sur le point de paraître devant Dieu , je t'exhorte sérieusement à quitter tes mauvaises œuvres, et à orner ta vie par de saintes actions ! »
Sévérin , qui sentait effectivement approcher l'heure de sa mort , rassembla ses nombreux
54 Ostrogoths. — dAjolatiob do pats (480-700). Liv, F.
pas, égarés dans la contrée, heurteront comme par hasard, au milieu d'épaisses forêts, les restes de l'antique cité , que la foi du missionnaire relèvera alors, pour en faire une nouvelle pépinière chrétienne , une nouvelle station évangelique.
Presque à la même époque où Juvavo succomba en Norique sous les flots des Hérules, tombèrent aussi dans la Vindélicie supérieure ( Souabe actuelle) et dans la Basse-Pannonie toutes les places fortes et tous les établissemens romains situés le long du Danube. Tombée était Castra Tiberina et tout ce qui était en-dessous; tombée encore Castra Batava ; abandonnée Castra Quintana : et tout ce qui ne devint pas la proie des farouches Allemans de la foret Noire et du Necker, devint celle des TTiuringiens, qui s'avançant des pays situés à l'orient du Danube, à la suite du vaillant Chunimund, couvrirent de leurs chevaux de guerre toutes ces contrées. Il ne restait plus que Lorch, où s'étaient réfugiés , comme on Ta vu , depuis le Danube supérieur une foule de fuyards ; mais ceuxci même furent rappelés par le souverain de l'Italie, qui faisait revenir à lui ses sujets comme un mourant rappelle tout son sang vers le cœur. Ils abandonnèrent ainsi le dernier point du pays qui restât encore occupé. — Ce fut il est vrai , pour ces malheureux habitans une sorte de délivrance ; mais ce fut aussi le moment où les contrées du Danube retombèrent dans l'état d'un désert, et où, pour le champ de l'église comme sous* le rapport matériel, on ne vit plus, de long -temps, au lieu des belles moissons qui avaient couvert ces pays , que
Ch. XVllL successeurs de SBTBRiit (470-490). 55
de sauvages bruyères et des ronces stériles. Tout fut englouti. Avec l'anéantissement de la puissance romaine dans ces contrées , on vit disparaître pour le moment toute trace de christianisme ; les institutions religieuses tombèrent en même temps que les boulevards ; le pays désolé resta couvert dans toute son étendue de masures inhabitées et d'églises entièrement désertes ; et même ces masures et ces temples inhabités ne restèrent pas longtemps debout : de nouveaux flots de Barbares, se succédant les uns aux autres, renversèrent ce qui avait encore échappé, et mirent les églises et les maisons au niveau des champs. Des troupeaux de fidèles et leurs pasteurs avaient été massacrés ou emmenés en esclavage; et, comme l'avait annoncé Sévérin avec d'abondantes larmes, « les » églises consacrées à Christ , après avoir été tein- » tes de sang humain et profanées , n'offraient plus
» qu'un monceau de ruines »
Sévérm en mourant , et avant que le pays eût encore perdu tous ses habitans , avait laissé aux malheureux troupeaux de la Norique et de la Pannonie quelques disciples et compagnons d'œuvre fidèles , qui s'efforçaient de continuer comme lui l'œuvre de l'évangile par la prédication et la prière. Outre ce Constantius qu'il y avait trouvé en arrivant, et qui lui survécut près de cinq ans, il eut encore pour successeurs plusieurs autres fidèles ouvriers, qu'il avait élevés lui-même dans ses couvens pour le service de l'église , et dont on connaît l'existence générale , quoique l'histoire ne nous ait conservé presque aucun détail sur leur
56 Ostrogoths. — lugillus. Antoine (47<>-49o). Lû>. V\ compte. Dans leur nombre on remarque surtout un évêque Lucillus, que Sé vérin avait employé dans, une députation auprès de Géwold , et qui était parvenu à obtenir la liberté d'un grand nombre de prisonniers. Cet homme pieux travailla avec beaucoup de zèle à combattre l'arianisme qui gagnait de plus en plus parmi Jes Germains : et c'est aussi lui qiri, six ans après la mort de Sé vérin , lors de l'émigration générale des colons romains , emporta les restes de son maître , comme il l'avait demandé.
Mais au nombre des disciples de Sévérin se dis-, tingue tout particulièrement un nommé Antoine x de Valérie, dans la Basse-Pannonie. Sévère envers lui-même comme son maître, et comme lui encore se sacrifiant sans cesse au bien de ses frères, il tomba , comme il n'était que trop facile pour des ames fortes à cette époque désastreuse , dans l'extrême d'une mortification contre nature, et il se mit même à fuir entièrement le commerce des hommes, qui sans doute était alors plus repoussant que jamais. Au fond des déserts de la Haute-Rhétie, nous dit son historien dans le récit des dernières années de sa vie, s'élevait jusqu'aux nues une haute pointe de montagne, couverte de neiges et de glaces : jamais pied d'homme n'avait encore atteint ces hauteurs : c'est là qu'Antoine se rendit. Des bêtes fauves seules venaient hanter ces cavernes, et en défendaient l'abord à tout être humain : c'est dans ces retraites inabordables qu'alla se cacher la puissante volonté de l'ermite : près de sa demeure il établit, pour son entretien, une chétive plantation. Un jour, dit la légende, un ours quj
0k. XF1IL REFLEXIONS. HISTOIEB GENERALE. 5j
venait la dévaster se retira à la seule approche et sur le seul commandement du solitaire.
Quelque désapprobation que puisse mériter, en thèse générale , un genre de vie pareil , on ne peut s'empêcher d'y voir d'un autre côté, surtout si on l'essayait à quelque degré, l'effet d'une forte volonté , quelque chose de grand et de supérieur; et jl est bien difficile de prononcer de si loin, avec pleine certitude, sur la convenance ou l'inconvenance de telle ou telle conduite en certaines circonstances données. Sans doute il reste vrai qu'il est plus facile de fuir le spectacle décourageant d'un monde en dissolution , que de rester en rapport avec lui pour le supporter et le corriger par la prédication et par l'exemple. Mais ceux qui blâment les austérités dont il s'agit , devraient se souvenir qu'ils n'en ont le droit qu'autant qu'ils suivent la règle de conduite qu'on vient d'indiquer, c'està-dire que, vivant au milieu du monde, ils en combattent toutes les convoitises. Que chacun voie donc si c'est uniquement pour faire du bien au monde qu'il n'en sort pas et qu'il lui reste attaphé: sans cela ses déclamations sur le tort des ermites resteront très-suspectes.
Mais nous devons en venir aux traits généraux de l'histoire des Ostrogoths. On a vu (c. 16, p. 499) que le Seigneur avait commencé à cicatriser les plaies profondes que l'invasion avait faites aux peuples occidentaux, en leur envoyant enfin le grand Théodoric, qui fit régner pendant plus de trente ans une paix presque continue ; et que ce monarque si sage s'entoura d'hommes capables de le
58 Ostrogoths. — cassiodore (490-562). Lâ>. V.
seconder dans ses vues de bienfaisance et d'humanité. C'est ici le lieu de revenir avec un peu plus de détails, soit sur ce règne même, soit sur les hommes distingués que Théodoric fit concourir à ses desseins.
Au nombre de ces derniers nous devons nommer surtout Cassiodore , à qui Théodoric lui-même et l'Italie durent alors presque toute leur gloire et leur repos. Odoacre l'avait déjà employé dans les affaires de l'état; mais Théodoric et ses successeurs l'élevèrent aux charges les plus hautes, qu'il remplit pendant long-temps avec une fidélité chrétienne. Ce n'est qu'en 54 a qu'il se retira des affaires publiques; et encore fut-ce alors pour fonder un couvent, au moyen duquel j\ exerça une action précieuse sur l'église de son temps et par là sur celle des siècles qui suivirent. Il occupa les moines très*nombreux qu'il admit dans son couvent , à copier les saintes Écritures et les livres les plus marquans de la littérature grecque et romaine, et il parvint ainsi à former dans son couvent l'une des plus belles bibliothèques de son époque. Il employait à l'agriculture , au jardinage , ou à d'autres métiers, ceux des moines qui n'étaient pas bons copistes , et il donnait ainsi à tous les autres monastères l'exemple de l'amour du travail. Gassiodore attachait avec raison un grand prix à l'œuvre des copistes. «Autant de bonnes copies, dit-il dans un de ses écrits, autant de coups portés à Satan. «Mais il tenait rigoureusement à des copies précieuses et fidèles, disant avec raison : « à quoi sert une multitude de copies de la Bible si elles sont fautives ? »
Ch. XTlll. M. CÀ5SIODOBB. — THBODOBIC LB GBJJTD.
Il poussait même ce soin jusqu'à désirer que chaque exemplaire fut , autant que possible , écrit de la même main. Il possédait de très-belles copies de l'original hébreu et grec des Écritures, ainsi que de la traduction des Septante, de celle de S* Jérôme et de la vieille Itala; et il apprenait à ses moines à comparer entre elles ces différentes versions , et surtout à étudier l'original. Il conserva avec soin la division en petits chapitres que Jérôme avait déjà introduite dans la Bible pour faciliter la lecture et surtout les recherches.
Cassiodore mourut en 56a, après avoir ainsi rendu des services distingués à l'état et à l'église , qui ne cessera d'être reconnaissante envers lui pour ses nombreux travaux sur la parole de Dieu.
On a vu que Théodoric, quoique arien , sut prendre leçon de la guerre d'extermination qui avait lieu sous ses yeux en Afrique entre les deux partis : il fut le premier des monarques de son temps qui reconnut et pratiqua le grand principe de la liberté des consciences, principe dont le mépris avait causé la misère du monde romain (i). Il ne fit donc, du moins jusqu'à la mauvaise époque de ses derniers jours, aucune différence marquante dans la distribution de ses faveurs entre les ariens et les orthodoxes ; et non-seulement l'église catholique n'eut point à souffrir de persécutions de sa part , mais il la protégea même efficacement dans tous ses anciens droits. Il accorda aussi la même tolérance aux Juifs. — Nous pouvons par conséquent
( i ) Theophancs chronogr. ad annum 5 a 4 •
6o Ostrogoths. — missions sous thkodoric le g. Liv. V.
nous tenir pour assurés, quoique l'histoire de son temps ne nous donne presque aucun détail sur les missions des contrées soumises à sa domination , que sous son règne (493 — 5a6) l'œuvre de la propagation de l'évangile recommença à s'animer dans tous ses états, et que déjà dès cette époque il se répandit les germes des moissons que les siècles suivans nous présenteront parmi un grand nombre de races germaines. La tolérance permettait l'œuvre; et la reconnaissance des chrétiens pour la paix dont ils jouissaient alors après tant de troubles, dans toutes les contrées soumises aux Ostrogoths, ne put leur permettre de rester muets à côté des Barbares encore peu instruits , ou des païens superstitieux qui venaient s'établir à leurs côtés. Les nombreux avantages spirituels et ecclésiastiques qui plaçaient, depuis Constantin , les membres de l'église orthodoxe si fort au-dessus des ariens, durent contribuer pour beaucoup à introduire par gradation chez les Goths une doctrine plus saine et plus conforme aux Écritures; et quant aux Germains encore idolâtres, l'empressement avec lequel tous les princes de leurs différentes tribus recherchèrent l'amitié et l'alliance de Théodoric, et l'autorité qu'il exerça sur eux tous, durent être très-favorables à la propagation du christianisme au milieu d'eux. — - Telle est l'idée générale que nous pouvons nous faire de l'œuvre de Dieu sous la domination des Ostrogoths à l'époque de Théodoric. Du reste notre histoire nous ramènera encore plus d'une fois sur la plupart des contrées qui viennent de nous occuper.
Ch. XIX.