‹ Historie générale de l'etablissment du ChristianismeChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

BOURGUIGNONS ET MIDI DB l'aLLEMANNIR , (c'bST-A-DIRB SUD -EST DB LA FRANCE, ET MOITIÉ NORD-OUEST DB LA SUISSb). (l)

Lorsque l'antique empire des Romains commença à s'ébranler pour ce qui regardait FHelvétie , et que les Germains pénétrèrent dans ses vallées gigantesques, les douleurs de l'enfantement de ce nouveau monde furent d autant plus vives que les Barbares étaient plus généralement persuadés que toute cette étendue de pays, arrosée par le Rhin supérieur, formait comme le cœur de l'Allemagne, et appartenait ainsi de droit à ces peuples que Rome avait si long -temps humiliés. Aussi leur fureur a'exerça-t-elle dans ces contrées, s'il est possible, avec plus de violence encore que partout ailleurs.

(i) Pour se faire vue idée exacte de la portion de la Suisse que nous avons ici en rue il faot tirer une diagonale de Genève a Brégenx. Cette ligne partage la Suisse en deax portions presque parfaitement égales , et laisse an midi tontes les Alpes pour présenter à l'occident et an nord la partie la moins montoeoae , de beaucoup la plus peuplée et la pins cmliaée de la confédération. Cette dernière a environ treize cent mille habi. Uns, l'autre , un peu plus étendue, n'en a pas cinq cent mille.

6a Bourguignons. — bu suhsb et bw francs (4 1 3). Làv. F .

Dès les premiers pas de la grande migration, les Ailemans abattirent le magnifique Àventicum (Avenches ) , la capitale du pays, et son puissant boulevard , Augusta (Rauracorum) , deux cités qui tombèrent alors en ruines pour ne plus se relever dans leur gloire. Avenches est devenu un'petit bourg de 1,900 aines qui n'occupe pas la dixième partie de son ancienne enceinte : Augusta n'est plus qu'un obscur village au-dessous de la grande route actuelle, que personne ne remarquerait si le souvenir de sa première gloire n'y ramenait parfois les regards du voyageur qui en connaît l'histoire. Dès cette époque de dévastation FHelvétie devint en quelque sorte le rendez-vous de quiconque était las de sa précédente demeure , un lieu de passage entre la Germanie et les belles provinces de 1*1 ta-» lie , ou entre celles de la Gaule et de 11

On a vu (c 16, p. 467) que les avaient commencé à se montrer sur les rives du Rhin vers Tan 36;; qu'ils s'avancèrent plus tard, vers 4*3, plus au midi delà Séquanaise, c'est-àdire, à parler en gros, dans les contrées de l'Alsace et de la Suisse nord-ouest ; puis plus tard encore, au milieu du cinquième siècle , nementjustnrà h Méditerranée la grande époque de confusion : et Ton conçoit que itans des temps pareils la marche de réalise de Christ ait été fortement contrariée, et presque absolument arrêtée. Les Bo*irpiîp>ons, ou du certaine portion «feutre eux, avaient U protesiMon du chr\stvuusaBe des la tin du skcW prtveikxit : mais TailUtioG révoque ne

Ch. XIX. LBTTRS FROHTIBRBS BT CELLES DES ALLBM ANS. 63

permit pas à ce mouvement de se développer ; et les dévastations que les bandes d'Attila laissèrent après elles chez les Barbares eux-mêmes , furent terribles pour l'église aussi bien que pour l'état. Tout ce que la politique romaine, la civilisation et le christianisme avaient fait de bien en Helvétie depuis près de deux siècles fut alors renversé comme par un orage : les villes , les villages et les églises furent réduits en cendres : les prêtres se sauvèrent avec le peuple dans les cavernes des hautes montagnes, tandis que le bas pays devint sous leurs yeux un désert. Ce fut un bienfait de Dieu que ce temps ait été accourci. Quand le flot des Huns se fut écoulé, ceux qui avaient échappé au massacre revinrent peu à peu de leur terreur, quoique le terrible nom à'Etzel (Attila) soit resté encore pendant des siècles, en Helvétie, jusque dans

jjj

reprenons cette histoire d'un peu plus haut. Dès le commencement du 5e siècle (4"> — 43°) les Bourguignons apparaissent comme un peuple considérable , régulièrement établi des deux côtés du Jura, et qui s'étend entre la ligne des Francs au nord-ouest , les Visigoths à l'occident , les Allemans au nord-est , et les Hérules, puis plus tard les Ostrogoths à l'Orient. Les Allemans en particulier, occupaient les contrées situées derrière l'Aar, jusqu'au lac de Constance , et de là le long du Rhin jusqu'à la Lahn ou même jusqu'à Cologne. C'était un peuple de pasteurs qui détestait le séjour des villes; tandis que les Bourguignons au contraire, aimaient l'agriculture, bâtirent des villes et se

64 BoUrgUtg. CONVERSION BT LENTE CIVILISATION. L» V \

fixèrent dans le pays* Ils usèrent, il est vrai, du droit de conquête plus despotiquément que les Ostrogoths , qui n'avaient pris pour eux que le tiers des terres. Ils en prirent les deux tiers, et n'en laissèrent qu'un aux anciens habitans. Mais plus qu'aucune autre race germaine peut-être, ils se confondirent de bonne heure avec les Romains en un seul peuple : nous disons les Romains , pour désigner la population helvétique , parce qu'on sait avec quelle force d'assimilation le peuple conquérant convertissait en une seule nation toutes celles qui lui étaient soumises.

Ceux des Bourguignons qui n'avaient pas encore admis le christianisme le firent alors, en embrassant en même temps les moeurs et l'industrie des vaincus : et ils furent estimés d'eux comme des alliés fidèles, qui leur furent d'un puissant secours dans leurs guerres contre les Francs et contre les Visigoths.

Cependant leur civilisation resta encore trèsimparfaite; et les générations suivantes, comme du reste tout l'Occident, allèrent même pour assez

lift

plus favorisés sous plusieurs rapports que les Allemans, ils eurent le malheur de voir les familles de leurs princes divisées entre elles et adonnées à toutes sortes de vices, ce qui non-seulement entrava la prospérité politique de la nation, mais aussi ses progrès dans le christianisme et dans la civilisation. Les choses en vinrent même au point que, dans le sixième et le septième siècle encore, nous trouverons les portions les plus fertiles d*u

Ch. XIX. HONORAT A LBftlHS. 65

territoire des Bourguignons croupissant dans un état de demi-barbarie.

Cependant la sagesse de Dieu, toujours admirable et puissante, sut changer plus d'une fois la détresse même de l'époque en moyens de propa-> ger son évangile de paix. Les ames pieuses, et dont le monde n'était pas digne, se retiraient du fracas de la guerre universelle , et allaient fonder dans quelque réduit obscur un couvent paisible où régnaient le travail et la piété , et qui devenait habituellement une pépinière d'évangélistes. Un exemple remarquable de ce genre est la fondation du fameux couvent deLérins, que nous rapportons d'autant plus naturellement à cette portion de notre histoire que ce monastère fut établi à une époque où Lérins était tombé, ou près de tomber, avec toute la Provence, sous le pouvoir des Bourguignons. Voici cette histoire touchante.

Dans le sein d'une famille romaine -gauloise Vivait en ces tristes jours (vers 4<>o) Honorât, jeune homme plein de talens, qui cultivait les sciences et les arts de la Gaule romaine , qui avait renoncé de bonne heure à l'idolâtrie , et qui avait réussi à gagner aussi son frère aîné Venantius, à la connaissance de Christ Comme leur père, encore païen , ne pouvait souffrir de voir ses enfans professer la foi chrétienne , et cherchait à les ramener à l'idolâtrie par tous les appâts du vice , les deux jeunes gens ne crurent pouvoir prendre d'autre parti que de quitter la maison paternelle et de s'enfuir à Marseille , qui était dans le voisinage , avec le dessein de s'embarquer pour la Grèce , et ii. 5

66 Bourguignons, — (43o). honorât, hilaibe. Liv, V.

d'y aller passer leurs jours dans la solitude. Mais Dieu en avait décidé autrement. Venantius mourut bientôt ; et Honorât fut obligé par la maladie de revenir de Grèce , avec un ami qui l'y avait accompagné. Ils trouvèrent sur les rives de la Provence deux îles qui portaient le nom de Léro ou Lérins (Lerina) où ils s'établirent et fondèrent un couvent (entre 4oo et 4*o). Bientôt d'autres personnes pieuses se joignirent à eux; et ainsi se forma en peu de temps le célèbre monastère de ce lieu d'où sortirent , dans le cinquième et le sixième siècle, un grand nombre de serviteurs de Cbrist qui achevèrent de répandre l'évangile chez les Visigoths, dans les Gaules et dans la Bourgogne. Hilaire , l'un des premiers disciples de ce couvent , qui a écrit la vie d'Honorat (i) , fait une description singulièrement aimable de l'union , de l'humilité et de la piété qui régnaient entre les disciples de cet établissement, qu'on pourrait appeler la première des institutions missionnaires de l'Occident Honorât mourut en 4^9, après avoir desservi pendant trois ans 1 evèché d'Arles (Arelate) comme un fidèle serviteur de Christ

Son digne ami et disciple Hilaire lui succéda, à la fois , dans la direction du couvent de Lérins et dans lYpiscopat d'Arles , et fut comme lui un modèle de piété et de vertus chrétiennes. Il ne faut pus confondre cet Hilaire vd'ArW dont nous parlons ici avec l'autre Hilaire „ évèque de Poitiers vers l'an 35o, que nous avons vu eu traitant pré-

Ch. XIX. CONVBRSION D'itfLAIRE. 67

cédemment de la Gaule ( 10, 356). Hilaire dont il s'agit ici était né dans le midi de la Gaule, en 4oi, d'une famille noble; il fut instruit dans les sciences et surtout dans la rhétorique, et il se distingua bientôt parmi les écrivains de son époque par la culture de son esprit. A de grandes connaissances il unissait une humilité sincère. « La science et la naissance , disait-il , ne nous donnent quelque valeur qu'autant que nous nous élevons au-dessus d'elles, » Cependant Hilaire n'avait pas toujours pensé ainsi : car il avait passé sa jeunesse dans le tumulte des plaisirs du monde. Honorât, son parent et son ami , apprit dans son île solitaire les écarts de ce jeune homme plein de talens, et ré^ solut d'aller le chercher dans son égarement pour le gagner à Christ; et le Seigneur lui donna de réussir. « Quels torrens de larmes , raconte Hilaire, n'a pas vérsés ce fidèle ami, pour attendrir mon coeur endurci! Combien de fois il m'embrassa; plein de tendresse , pour obtenir de moi la promesse que je m'occuperais sérieusement du salut de mon ame! Je croyais, dans mon orgueil, devoir rester vainqueur , et continuer de suivre mes propres voies. Mais lorsque mon ami vit que tous ses efforts étaient inutiles : «Eh bien! me dit-il, » ce que tu ne veux in accorder, je l'obtiendrai de » Dieu! »

Ils se séparèrent ; mais bientôt commença dans l'ame du jeune Hilaire une lutte violente. « D'un côté, dit-il (dans la biographie d'Honorat) , il me semblait que le Seigneur m'appelait à lui à haute voix; de l'autre , le monde étalait à mes yeux toute

68 Bourguignons. — hihirb, bvbqce d'arles. Uv. V . la richesse de ses attraits. Combien de fois n'ai-je pas voulu et repoussé, aimé et haï le même objet ! Mais enfin Jésus-Christ remporta en moi la victoire : mon ami Honorât avait obtenu de Dieu par ses ardentes prières que mon ame rebelle fût vaincue par la puissance de l'amour divin. » — Le jeune homme, dompté et humilié, se rendit alors dans File solitaire de son ami , pour lui faire connaître sa résolution de ne plus vivre que pour le Seigneur; car un changement merveilleux , et tel que l'esprit de grâce peut seul l'opérer, avait eu lieu dans son intérieur. Après avoir mis ordre à ses affaires temporelles et avoir distribué tout son bien aux pauvres (le monde dit a folle sainteté, » mais Dieu « sainte folie! » ) il s'établit dans le couvent de Lérins, pour s'y préparer par le travail, le renoncement, la vigilance et la prière, à devenir un jour un messager de Christ au milieu de ses contemporains plongés dans les ténèbres. Lorsque son maître eut été rappelé du combat de cette vie les membres de l'église d'Arles accoururent auprès de lui, le cherchèrent dans la retraite où il se cachait , et le forcèrent en quelque sorte à accepter, à luge de vingt-huit ans, la charge d'évêque.

Un vaste champ s'ouvrait devant Hilaire ; il résolut de prêcher encore plus par son exemple que par ses paroles. Plus il était placé au-dessus de ses Ireres % plus il s'humiliait sous eux. U s'appliqua avec nèle à sonder les Ecritures et à prêcher la parole de Dieu : U prière et la vigilance devinrent plus que jamais U force de sa vie : il se bornait jn>ur M nourriture au plus strict nécessaire : dans

Ch. XIX, vie chrétienne d'hilaire. 69

les momens que lui laissait son ministère il travaillait de ses mains , afin de donner un exemple aux pauvres ; puis il leur distribuait ensuite tout le produit de son travail. Il parcourait à pied son vaste diocèse, et annonçait l'évangile dans les cabanes aussi bien que dans les palais, avec un don de prédication tel , que l'homme instruit admirait la beauté simple de son discours , tandis que rhomme sans lettres comprenait facilement toutes

Voici comment résume cette vie un auteur que nous avons déjà cité quelquefois :

? S1 Hilaire se levait de grand matin : il habitait toujours dans la ville; dès qu'il était levé, quiconque voulait le voir était reçu : il écoutait les plaintes, accommodait les différends, faisait l'office de juge de paix. Il se rendait ensuite à l'église, célébrait l'office, prêchait, enseignait quelquefois plusieurs heures de suite. Rentré chez lui , il prenait son repas; et pendant ce temps on lui faisait quelque lecture pieuse; ou bien il dictait, et souvent le peuple entrait librement et venait écouter. Il travaillait aussi des mains, tantôt filant pour les pauvres, tantôt cultivant les champs de son église. Ainsi s'écoulait sa journée, au milieu du peuple, dans des occupations graves, utiles, d'un intérêt public, qui avaient à chaque heure quelque résultat» (1).

Afin d'alimenter l'union fraternelle, et par là même la puissance spirituelle de ses compagnons

(1) Cours d'Hist. mot/. , t. i , p. 129.

go Bourguignons. — mort d'hilairb (449)* V -

d'oeuvre, il visitait de temps à autre les évéques de la contrée pour les encourager instamment à travailler avec zèle dans le champ du Seigneur. Il soutint des rapports particulièrement intimes avec Germain, évèque d'Auxerre, dont nous parlerons bientôt en revenant aux missions de la Gaule. Après une vie laborieuse et richement bénie, Hilaire entra en son repos en 449 1 et eu* a 1 11 s 1 Ie bonheur de ne pas voir les désolations qu'Attila répandit dans ces contrées, Tannée suivante. Le monde reconnaissant, mais déjà engagé dans les superstitions, l' honora comme un saint, et ses reliques furent distribuées entre les principaux couvens de l'Allemannie, probablement parce que les Bourguignons, liés aux Allemans par le voisinage et par la langue , crurent faire en cela à leurs confédérés un cadeau précieux.

Cette coutume, que nous verrons se généraliser dans le sixième siècle, se conçoit quand on l'examine sans malice et d'un coeur sérieux ; et si elle n'eût été dépravée par desadditions superstitieuses, elle pourrait s'excuser jusqu'à un certain point. Il y a des temps dans l'histoire , ou le cœur chrétien trouve plus de douceur à vivre avec les morts qu'avec les vivans; et la postérité a bien le droit de se souvenir de ceux dont les bienfaits ont laissé un souvenir immortel ; or rien ne mérite cette gloire comme le dévouement d'un amour désintéressé. Du reste il n'y a aucun doute que l'expérience d'accord en cela avec la parole de Dieu, n'ait démontré tout le danger de pratiques pareilles, et qu'où ne doive les repousser absolument.

Ch. XIX. PENCHANT AUX RELIQUES. — BUCHERS (434) 7*

Seulement nous désirons, en faisant des réflexions semblables, rappeler toujours le respect qu'on doit à des intentions pieuses ; car si on insistait dans le blâme, nous abonderions dans le même sens, pour rappeler la leçon à ceux mêmes qui sont si ardens à la faire aux autres. Car combien de fois n'a-t-on pas vu de ces hommes, si inexorables lorsqu'il s'agit des superstitions romaines ou grecques, courir terre et mer pour avoir un cheveu d'un réformateur, dépouiller des murs pour posséder une pierre de la prison de Jean Huss, et se désoler de ce qu'on ne sait pas où est le tombeau de Calvin ! « Permets que j'ôte le fétu qui est dans ton œil. »

Mais ne quittons pas cette vie si belle sans porter nos pensées sur la profonde piété dont elle présente la preuve irrécusable , et sans nous lamenter, oui vraiment nous lamenter sur ce que de pareilles choses ont à peu près cessé d'exister dans l'église, — ou du moins parmi nous. Tout le monde crie

au dévouement; mais qui est-ce qui se dévoue?

Que celui qui lit dise : Viens! a Car l'Esprit et l'Épouse disent : Viens ! »

Nous ne passerons pas non plus l'histoire des missions de ces temps et de ces lieux sans mentionner un autre disciple de Christ qui vécut au centre même du royaume de Bourgogne, Euchère, évêque de Lyon, homme zélé, qui rappelle le pieux Irénée. Il était né d'une des familles les plus 'considérées de la Gaule romaine, et ses parens occupaient les premières places de la province. Le jeune homme se distingua de bonne heure par des talens et une instruction extraordinaires. De bonne heure

j2 Bourguignons. — euchere, kvÈqiîe de lyon. Liv. V,

aussi il apprit à connaître l'amour de Christ; et avec sa pieuse épouse Galla, dont il avait déjà deux fils, il ne tarda pas à se retirer dans File de Lé ri n s, pour y puiser dans le recueillement les forces qu'il désirait pouvoir employer ensuite à répandre l'évangile et à combattre la barbarie qui envahissait l'Occident. C'est là qu'au milieu du doux commerce chrétien qu'il entretenait avec ses frères du couvent de Lérins, il composa ses deux écrits : « sur la solitude et sur le mépris du monde » ( De contentptu mundi et de laude eremi), qui, pour le fonds et la pureté du style méritent encore d'être lus de nos jours. — « J'ai vu des hommes, dit-il quelque part dans l'un de ces écrits, qui ont atteint le faîte des honneurs et de la prospérité de ce monde : il semblait que la fortune fut à leur solde , et qu elle leur jetât toutes choses à pleines mains , sans qu'ils eussent besoin de rechercher sa faveur. Mais leur gloire a disparu en un instant : leurs dignités et leurs biens se sont enfuis , et eux-mêmes sont tombés dans toutes sortes de maux! » — L'époque où ces choses s'écrivaient, était tout particulièrement propre à suggérer des pensées pareilles.

Les besoins de l'église de Christ firent plus tard sortir Euchère de sa chère solitude ( Lerina mea, dit-il ) ; et sur les instances des croyans de l'église de Lyon , il fut obligé ( vers 4^4 ) d?accepter la charge d'évéque de cette église, à laquelle il consacra dès-lors tout son temps et toutes ses forces. Il eut le bonheur de voir se former dans tout le pays une église chrétienne après l'autre , et la ville r\ \a oampa^nr se peupler de temples; puis il mou*

Çh. XIX. HO MAIN ET LUMCIHUS DANS LB JTJRA. 73

rut en 43g. Ses deux fils après s'être formes au ministère évangélique à Lérins, le secondèrent avec activité; et quoique les guerres continuelles et les invasions répétées des Barbares, encore païens pour la plupart , opposassent à leur œuvre de puissans obstacles, l'église de Christ s'enracina cependant par leurs soins dans ces contrées , au point de résister à tous ces orages.

Vers la même époque vivait aussi S* Romain , qui avait passé sa jeunesse avec son ami Lupicinus dans un couvent de Lyon. Affligé des ténèbres du paganisme, qui l'entouraient encore d'assez près , il décida de pénétrer dans le Jura pour y apporter l'évangile. Il établit sa cabane sur le bord de la Bienne , dans un endroit qui appartient actuellement au département du Jura , sous quelques grands arbres dont les fruits sauvages lui servirent d'abord de nourriture. Là, tout en employant une partie de la journée à cultiver la terre, il commença à annoncer la parole au peuple ignorant. Son ami Lupicinus vint bientôt le rejoindre tlans sa solitude, avec deux autres aides, et ils se bâtirent dans ce lieu désert un couvent qui reçut plus tard le nom de S1 Claude (i): puis, quand peu à peu le nombre des frères se fut accru, une partie d'entre eux pénétrèrent encore plus avant dans la solitude et y bâtirent une autre maison de Dieu, nommée Leucone (a), pour en faire une nouvelle lumière au milieu de la nuit du paganisme. Quel-

(i) On aoaai Condate , nom commun k on grand nombre de monastères. V. Cours d'Uist. mod.,t, i, p, i53.

(a) Serait-ce Longchaumoia , une heure on deux an nord de St-Claode ?

7 4 Bourguignons. — gordebacd it théodoric. Liv. V.

ques peaux d'animaux cousues ensemble étaient leurs vêtemens, et un peu de pain d'orge, trempé dans l'eau, leur nourriture. C'est ainsi qu'ils vécurent pendant quelques années et qu'ils répandirent, sur un terrain rude et en apparence ingrat, des semences de vérité qui portèrent plus tard leurs heureux fruits.

S1 Romain mourut autour de Fan 460; son ami Lupicinus lui survécut vingt années ^entières , au bout desquelles il eut la joie de laisser dans le Jura un grand nombre de pieux disciples qui continuèrent ses travaux.

Mais nous devons retourner un moment à l'histoire générale et politique de la Bourgogne.

Gondebaud de Lyon était parvenu, vers la fin du cinquième siècle, à régner seul sur les Bourguignons (c. 16, p. 49a)- H étendit alors son territoire fort avant dans l'Helvétie ; et Théodoric , roi des Ostrogoths , qui , par la Rhétie supérieure se trouvait son voisin , crut prudent de rester avec lui dans des rapports pacifiques, et d'assurer même ces rapports en donnant sa fille Ostgotha à l'un des* fils du roi bourguignon. Par cette union des deux princes entre eux les serviteurs de Christ se virent en état de parcourir de vastes contrées sans aucun danger, et sous la protection de deux rois amis. Le farouche Gondebaud lui-même ne resta pas entièrement inaccessible aux saintes influences du christianisme : il lisait la Bible avec assiduité; et sa lettre à Avitus (1), pieux, et savant évêque

( l ) V. MU Si Avite , Çwrs d'Utst. mud. , |. », p. 1 98.

Ch. XIX. SDISSB ALLEMANDE, AD WORD.

de Vienne, contient la preuve qu'il cherchait sérieusement à étendre ses connaissances dans la parole de Dieu. Il fit cultiver par des savons la langue rude de sa nation , qu'il avait honte de parler en société, et il protégea toutes les institutions qui lui parurent utiles. C'est sous son gouvernement que les Bourguignons apprirent à diviser le temps en heures. Il fut secondé sur ce dernier point par le grand Théodoric, qui lui envoya une montre solaire fabriquée par l'habile Boëce, et une clepsydre, pu horloge d'eau, pour la nuit, avec deux artistes entendus pour régler ces machines.

Gondebaud s'appliqua également à donner à son peuple de bonnes lois : mais il eut bien de la peine à faire sortir ses Bourguignons de l'état de barbarie presque animale qu'ils tenaient de leurs ancêtres ; et ce qui lui fut plus difficile encore, ce fut de faire pénétrer la lumière de l'évangile et quelque civilisation dans les contrées plus élevées de l'Helvér tie. Ce n'était que rarement , et jamais sans danger, qu'un missionnaire se hasardait dans leurs profondes vallées; et il fallut bien du temps jusqu'à ce que la lumière de l'évangile en eût percé les profondes ténèbres. — Nous reviendrons plus loin sur ces contrées-là ; mais nous ne passerons pas si près de la frontière des Allemans sans dire un mot de la portion du pays qui leur était soumise.

Cette contrée n'était pas dans un meilleur état que le reste; au contraire, elle était, si possible, encore plus désolée ; dans tout le pays on ne trouvait plus une seule ville, et à peine un village : et jusqu'au pied des hautes Alpes , ces plaines, aupa-

-ty Bourguignons. — pridoli* d'i bl a*de . Uv. V.

ra vaut et depuis lors si fertiles, étaient changées en des pâturages déserts et silencieux. Cependant le temps de la Visitation de Dieu vint aussi pour cette portion de la Suisse. Les Francs , s'avançant de plus en plus depuis le bas Rhin , s'étendaient sous Cl o vis dans les Gaules, et repoussaient les Allemans sur la rive droite du Rhin : la bataille de Tolbiac acheva de les soumettre : ce peuple qui jusque là avait résisté tout à la fois aux Romains et au christianisme fut assoupli , et l'évangile commença à y trouver quelque entrée. Le premier instrument dont Dieu se servit pour l'œuvre périlleuse de cette mission (vers 5oo) , fut un Irlandais nommé Fridolin , que le Seigneur avait préparé à sa vocation par plus d'une épreuve. Les habitans des iles Britanniques étaient entrés depuis trente ans dans des contacts nombreux avec les peuples germains du continent : on a vu que ces communications dérivaient en partie des événemens de la guerre, qui avaient amené un général breton en Belgique, puis chez les Bourguignons (16, 4<)3) : les missionnaires en profitèrent.

Selon Balther, moine de Seckingen, dont nous tirons cette notice , Fridolin était né d'une famille de condition en Irlande. Il avait été élevé chrétiennement dans un couvent de son pays : son coeur fut saisi de bonne heure par la grâce divine, et il résolut de se consacrer au service de son maître. Après s'être préparé avec soin à la vocation de prédicateur, et après d'ardentes prières, il commença sa mission par sa propre patrie, en allant de village en village exhorter les païens encore nombreux de

Ch. JCIX, FRIDOLIlf A POITIERS.

son île à tourner leur coeur vers Dieu. Cependant comme il vit qu'un grand nombre d'évangélistes s'occupaient à cette oeuvre , il partit comme un pauvre pèlerin pour les Gaules , où il s'arrêta quelque temps dans un couvent de Poitiers qu'avait fondé le bienheureux Hilaire, et où reposait la dépouille mortelle de ce fidèle ouvrier. La vie de cet homme offrait à la pensée de Fridolin un grand exemple; et son souvenir lui était devenu si précieux, que lorsqu'il dut quitter cet endroit au bout de quelques années, oubliant cette parole de Jésus: « Laisse les morts ensevelir leurs morts» il emporta avec lui, comme saintes reliques, quelques-uns des ossemens de cet homme vénéré. Selon lui Hilaire lui était apparu en songe et l'avait exhorté à partir sans délai , à chercher dans le Rhin une île dépendante du territoire des Allemans, et à fonder là la première station missionnaire destinée aux habitans de la forêt Noire. Il s'en va donc aussitôt auprès de Clovis, qui venait d'embrasser la foi chrétienne; il lui raconte son songe, et lui demande un sauf-conduit pour pouvoir s'établir sans danger sur les frontières de l'Allemannie. Il l'obtient et il part. Son voyage, depuis les rives de la Moselle en remontant le Rhin, se fit très-lentement, car partout il trouvait une grande moisson et peu d'ouvriers , et partout aussi il désirait laisser après lui une petite maison de prière, comme un monument à l'honneur de Jésus-Christ. Enfin il arriva heureusement dans le pays des Rauraques(Bâle), où il se mit à la recherche de l'île qu'il avait vue en songe ; et quelle ne fut pas sa joie lorsqu'il la trouva

7 8 Bourguignons. — pridolih a sbgkingbn. Iàv. V»

effectivement à quelques lieues au-dessus d' Auguste, alors déjà ruinée, à la place où se trouve maintenant la petite ville de Seckingen ! Il s'établit dans ce lieu encore tout désert, et il y commença aussitôt l'œuvre de sa mission,

Dans le voisinage demeurait un Allemand riche et considéré nommé Wacher, dont il fit la connaissance et dont il instruisit la fille dans le christianisme. On dit que c'est cette famille qui devint les prémices de l'église de Christ parmi les Allemans.

Lorsque les voisins à demi barbares de Fridolin? s'aperçurent de ses travaux dans la campagne, et des champs fertiles que cet étranger était parvenu à défricher, ils en furent jaloux et ils le chassèrent de leur pays. Fridolin recourut de nouveau au roi des Francs, qui lui accorda l'île elle-même comme sa propriété. Alors il retourne à sa petite colonie,» et il bâtit dans l'île un couvent, où se rassemblèrent bientôt quelques moines pieux de la Bourgogne f qui l'aidèrent à poser les premiers fondemens de l'église de Christ parmi les Allemans.

D'ici cet ouvrier fidèle fit une excursion jusque dans le pays de Glaris, ou il établit pareillement quelques petits postes missionnaires et bâtit quel-' ques maisons de prière sous l'invocation de S1 Hi" laire; puis il retourna dans son île bien-aimée, où il mourut vers l'an 538. Tel est du moins le récit du vieux Balther. On a élevé quelques doutes sur l'époque où vécut cet homme fidèle; mais il suffit dans tous les cas à notre histoire de savoir qu'environ dans ce temps -là un fidèle serviteur de

Ch. XIX. SIGISMOHD CATHOL. CONCILE d'bPAOWB. jg

Dieu vint le premier, à la place où est maintenant Seckingen, apporter le message du salut aux Allemans de ces contrées.

Nous revenons à Gondebaud. Il atteignit un âge extrêmement avancé. Ses rapports intimes avec le pieux Àvitus étaient devenus un moyen, non-seulement d'adoucir ses mœurs brutales , mais aussi de redresser chez lui les vues ariennes qu'il partageait avec tout son peuple ; et il est bien probable qu'il se fut ouvertement déclaré pour la foi orthodoxe, s'il n'eût été scandalisé par les crimes de Clovis qui déshonorait effectivement l'orthodoxie par toutes ses œuvres.

A Gondebaud succéda (5i5) son fils Sigismond. Déjà du vivant de son père , Sigismond avait renoncé à l'arianisme et embrassé la foi catholique, comme on le voit par les lettres que lui écrivait S1 A vite; et à peine fut-il monté sur le trône qu'il reçut d'Hormisdas, évêquede Rome, une lettre qui l'exhortait à convoquer un concile pour son -pays, trop négligé jusqu'alors, afin de porter remède à une foule d'abus que l'arianisme avait ou fait naître ou tolérés dans l'église.

Il se tint effectivement (en 5 1 7) à Epaone , non loin de Vienne (1), un concile, le premier peutêtre des conciles tenus chez les Bourguignons , qui décréta plusieurs réglemens destinés à contenir le clergé, tombé dans le désordre. Il y fut décidé, par exemple, qu'aucun homme ne pourrait être nommé

(1) Maintenant Jene en Savoie (Guitot, U 3 , p. 347). J« P«"« que c'est Yenoe, près de Belléy.

80 Bourguig.— bpports pour régler z/bgjlisb. LivA

diacre s'il s'était marié en secondes noces ; on è fendit aux ecclésiastiques d'aller à la chasse av« des faucons et des chiens : on leur recommanda à ne se montrer inexorables à aucune espèce de/» cheurs et de ne pas refuser aux sectaires i'extrem» onction : mais en même temps aucun ecclèsiasb que ne devait manger avec eux, de même qu'aucun laïque avec un juif, etc.

On voit, parmi les imperfections que présentent des réglemens semblables , que les évëques s'occupaient pourtant avec quelque discernement de la conduite de ceux qui appartenaient à leur corporation , de même que de celle du peuple ; et les moindres symptômes de ce genre méritent d'être remarqués ; car, comme l'observe si bien un historien (i) : « Celui qui voudrait juger une hiérarchie d'après l'époque de sa décadence pourrait aussi bien nier qu'il y ait jamais eu de discipline militaire dans les légions romaines, puisqu'elles aussi sont tombées dans le relâchement. »

On doit encore rapporter à ce concile plusieurs des réglemens, ou canons, que quelques historiens ou quelques copistes ont attribués mal à propos à j celui d'Agde , qui se tint en 5o6 sous la présidence de Césaire chez les Visigoths (18, 27). Notre histoire des missions bourguignones n'étant pas trèsriche il faut au moins lui donner tout ce qui appartient

Mais achevons en peu de mots ce qui regarde l'histoire politique de ce peuple.

(1) Jean de Mttller , Hist. des Suisses.

h. XIX. TROUBLES POLITIQUES. — SIEGREICH. 8l

I3ès l'époque où nous sommes parvenus le règne es Bourguignons s'approcha rapidement de sa fin. [ nous rappellera notre observation sur la caduité des puissances ariennes. Elles passèrent toutes ; indis qu'un Clovis , tout indigne qu'il fût du nom le chrétien , et quoiqu'il déshonorât sa profession ►ar sa conduite personnelle, devint le fondateur l'une monarchie qui a conservé son nom et son xistence jusqu'à nos jours.

Le roi Sigismond avait de son épouse Ost gotha, îlle du grand Théodoric , un fils nommé Siegreich. >stgotha étant morte, Sigismond épousa une femme jui avait été attachée à la reine défunte comme lame de cour. Siegreich ayant vu paraître cette îouvelle reine dans ses vëtemens royaux, avec un tir embarrassé de sa grandeur, en rit en sa présence; et il serait possible que cet événement, en ipparence si peu grave , ait été sinon la cause du noins l'occasion de la ruine de toute la famille •oyale et même de tout l'empire des Bourguignons. Zîar la nouvelle reine conçut dès ce moment-la contre Siegreich une haine mortelle, et sut porter son faible époux par des larmes hypocrites à soupçonner, à haïr et enfin à faire assassiner ce jeune prince.

A peine le vieux Théodoric, que l'âge et plusieurs circonstances pénibles avaient rendu plus irritable, eut-il appris cet attentat commis contre son petitfils, qu'enflammé de colère il envoya une armée d'Ostrogoths contre les Bourguignons pour punir leur roi. Sigismond, agité de remords, s'enfuit dans le couvent de S1 Maurice en Valais, pour y h. 6

82 Bourguignons. — fin de leur royaume. Liv. K»

chercher le pardon de Dieu , et pour éviter les recherches de son puissant ennemi ; mais il fut découvert sous le déguisement d'un moine. Alors il se soumit à sa destinée avec courage et , à ce qu'il parait , avec une vraie repentance : il fut décapité, lui , sa femme et ses deux fils , et jeté dans un puits ; bientôt après , le dernier rejeton de la maison de Bourgogne, Godemar , frère de Sigismond, fut assassiné (534) ; et les Ostrogoths s'emparèrent des provinces sud -est de l'empire, tandis que les Francs en envahirent le nord. Telle fut la fin de ce royaume. En nous rappelant comment avait commencé toute cette catastrophe , nous verrons qu'il faut peu de chose pour ruiner un empire, quand il ne renferme pas les germes d'une vie durable.

C'est cette chute des derniers rois bourguignons que célèbre le fameux poème des flîiebekmgen, qui nous fournit un document important sur les mœurs à la fois barbares et héroïques de cette époque, et sur la langue des Bourguignons.

On pouvait bien s'attendre à ce que des scènes aussi sanglantes contrariassent sous plus d'un rapport le développement de l'église de Christ chez cette nation, et repoussassent les Bourguignons fort avant dans la barbarie. Et en effet le pays resta encore , depuis lors , pendant un siècle entier à moitié désert et dévasté, en même temps que la foi du peuple s'obscurcit de plus en plus. Quant à l'aspect matériel du pays, tout ce que l'histoire permet d'en entrevoir nous le montre comme extrêmement triste. Vers le centre de la Suisse ro-

Ch. XIX. DÉSOLATION. — S. URS4HB. S. IMIER. 83

maine et jusque dans les environs du lac de Bienne, on ne voyait qu'une contrée sans habitations, qu'on appelait la Noire vallée, parce qu'elle était toute couverte de sapins. En avançant du côté de Morat on ne trouvait que quelques pauvres métairies dispersées : plus loin , au sud , étaient les décombres d'Àvenches ; du côté du nord-est , chez les farouches AUemans, le spectacle était encore plus sombre.

Cependant au milieu de ces désolations, de vieilles chroniques nous montrent , dans le sixième siècle , quelques traits isolés qui répandent sur ces scènes si tristes une teinte de consolation. Nous en rapporterons quelques-uns empruntés à Jean de Millier.

A cette époque vivait dans le Jura , non loin des sources du Doubs,Ursicinus, homme de prière, qui était venu se réfugier dans une cabane solitaire, loin du monde, parmi de hautes montagnes. Un sentier à peine perceptible conduisait le pèlerin fatigue vers sa cellule toujours hospitalière. L'un de ces pèlerins fut un riche gentilhomme t Wandergisil, qui, de son côté aussi, ne voulut plus chercher la gloire à la cour des rois, mais dans l'oubli du monde. L'établissement d'Ursicinus lui plut; il y bâtit une église, et c'est là l'origine du couvent de Slc Ursane.

Dans un village non loin de Porentrui, un homme nommé Imer, résolut de cultiver , avec son serviteur Albrecht, une étendue de terrain située dans la vallée de Susingen (S1 Imier). Ce désert était placé sous la direction de l'évêque de Lausanne,

84 BourgUlg. 8. 1MIBR. PAYHRlfR. LAUSANNE. LU>.

dont le siège avait été autrefois à Avenches. Imer se mit à cultiver cette vallée solitaire, au pied du haut Chasserai. Peu après il se rendit avec son domestique en Palestine, en traversant cent populations diverses et étrangères; puis ils revinrent ensemble dans leur vallée, où ils moururent en paix après avoir commencé le défrichement de cette eonfrée, maintenant si belle. Dès cette époque il se rassembla des cultivateurs sur ces montagnes et k leur pied, et le ruisseau de la Sueze qui traverse la vallée se borda de villages : c'est 1^ l'origine de la population du riche vallon de S1 Imier.

Plus au midi, un gentilhomme bourguignon, nammé Marius, s'était établi dqns un endroit fertile, où il cultivait quelques champs de ses propres mains. En hiver il taillait quelques vases en bois pour le service divin; car c'était un ecclésiastique; et il était même savant pour son temps , de sorte qu'il écrivit dans une chronique beaucoup de choses que les vieillards lui avaient racontées , et les grands événemens du monde d'alors, c'est-à-dire ceux du monde des bourguignons. Il bâtit dans ces terres une métairie et une église : ce fut le commencement de Payerne.

Devenu évéque d'Àvenches (le titre subsistait encore, quoique la ville fût en décombres) , il alla s'établir à Lausanne qui commençait à fleurir : car il fallait fuir Avenches; il y avait, selon le récit de Marius , vingt-deux évéques ensevelis sous sa vieille église, et l'eau pénétrait dans leurs tombes et confondait leurs cendres.

Depuis la montagne sur laquelle Prothaise a bâti

Ch. XIX. COUP-D OEIL DU FAT», ASFLBXIONS. 85

le Lausanne de nos jours, et d'où Ton contemple maintenant avec ravissement des villes, des villages et des châteaux sans nombre, rangés autour des rives riantes et magnifiques du lac Léman , on ne voyait alors que quelques métairies éparses sur la hauteur; et sous ses pieds, dans la vallée, que les ruines de villes anciennes , de maisons et de campagnes détruites. Des jugemens directs de la main de Dieu étaient venus se joindre aux ravages des hommes : du temps de Marius , une montagne entière du Valais s'était précipitée dans la vallée, et avait fait enfler le lac à tel point que tous les endroits situés sur ses rives , ou près du Rhône, périrent en un instant avec leurs églises, leurs habitans et leurs troupeaux. Et les Barbares avaient fait des ravages encore bien plus terribles.

Il est bon , en nos jours, de reporter ses regards en arrière sûr les tribulations des anciens tèmpsi La prospérité rend orgueilleux ; et nous risquons d'oublier avec ingratitude comment la culture de notre intelligence , notre paix civile, et la beauté même de nos campagnes se rattachent, dans lèurs premières origines, à la grâce de l'évangile. Prenons garde, si l'incrédulité et l'orgueil du peuple ou des souverains repoussent Févangile , qu'il ne revienne sur nous des jours comme ceux de nos pères 1

Page 1