CHAPITRE XX
MISSION CHBZ LES FRAltCS.
( GAULE ET PARTIE DE LALLEM AGEE. ) (l)
(4oo — 660,)
Sauf ce qu'on vient de lire sur la portion des Gaules occupée par les Visigoths ou par les Bourguignons , nous avons laissé précédemment notre histoire générale de cette contrée à Fan 397 , à la mort de S* Martin de Tours (c. 10, p. 36o). fae» lors les temps devenaient menaçans de jour en jour, car les Barbares passaient déjà le Rhin. Cependant il devait s'écouler encore quelques années avant que les Gaules fussent décidément envahies; et nous profitons de cet intervalle de repos pour men* tionner un pieux disciple de S* Martin , S* Germain d'Auxerre ( Antisiodorum), qui fut nommé évêque de cette ville en 4*8, puis momentanée
(1) H importe beaucoup de se rappeler toujour» que la Gaule , à elle étale , embrasaait beaucoup plus de pays que la France actuelle, et que la monarchie dea Franca s'étendait en outre au loin en Allemagne. Ainsi ce chapitre traite de beaucoup plus que de ce qu'on appelle aujourd'hui les pays français. V. la carte d'Europe.
Ch. XX. SAINT GERMAIN (4l8-44#)« 87
ment appelé (en 4*8) dans la Grande-Bretagne avec son ami S1 Loup par les chrétiens du pays , afin de s'y opposer à l'hérésie de Pélage. Nous verrons quelques détails sur la visite que ces deux hommes pieux firent à cette contrée, lorsque nous traiterons de l'Angleterre : pour le moment, nous nous bornerons à ce qui concerne leur action dans les Gaules.
Après s'être acquittés de leur mission dans la Grande-Bretagne, mission également bénie pour les chrétiens et pour les païens encore nombreux de cette contrée , les deux missionnaires revinrent dans leur patrie. S» Germain , en particulier , avait recommencé à travailler comme précédemment au sein de son troupeau, lorsque les habitans de l'Armorique (Bretagne de France) le conjurèrent de venir détourner un orage dont ils étaient menacés. Parmi la foule de Barbares qui désolaient alors les Gaules, les Alains s'avançaient dans cette direction. S* Germain , quoique déjà affaibli par l'âge , alla plein d'un courage divin au-devant de leur général païen , et traversa toute l'armée barbare pour l'aborder. Comme le général ne voulait pas l'écouter, St Germain retint hardiment son cheval par la bride, et parla à ce Barbare sans se laisser effrayer. Ce courage produisit sur le farouche guerrier une telle impression , qu'il promit d'épargner la province , si l'évéque obtenait du gouvernement impérial en Italie la grâce des habitans : car on sait que les hordes qui envahissaient alors l'empire mettaient dans toute leur conduite un singulier mélange de hauteur et de respect envers la
88 Francs. — • s. GBaMAUf (4 1 8-448). Lù>, y%
puissance romaine, et se considéraient souvent comme placés à son service. Germain s'empresse de se rendre à Ravenne auprès de la cour impériale, où il trouva un accueil plein d'égards , mais où il ne se laissa pas séduire par l'éclat du monde. L'impératrice Placidie lui envoya un jqur un grand vase {l'argent rempli çle mets délicats ; S1 Germain distribua les mets entre les personnes attachées à sa m suite; puis il dqnna a^x pauvres la valeur du plat, qu'il fit vendre. Il renvoya en même temps à i'in> pératrice, — peut-être sans affectation, et seulement pour lui donner une idée plus vive de la pauvreté dans laquelle il croyait devoir vivre, — un plat de bois avec du pain grossier, tel qu'il le mangeait d'ordinaire. L'impératrice, loin d'être offensée de ce procédé , reçut cet envoi avec respect , et le fit
même encadrer en argent comme tin souvenir pré-
cieux.
L'heure de la mort trouva ce vieillard chrétien à Ravenne. Au milieu de conversations édifiantes avec les évéques qui étaient venus le trouver, il dit à ceux-ci : a Cette nuit le Seigneur m'est apparu en songe et m'a donné de l'argent pour le voyage ; et connue je lui demandais de quel voyage il me parlait, il me dit : « Ne crains pas, je ne t'envoie pas à l'étranger, mais dans ta patrie, où tu trouveras un repos éternel. » $es amis voulaient interpréter ce songe de son retour dans sa patrie terrestre; mais il leur dit : <* Je sais bien quelle patrie le Seigneur a promise à ses serviteurs ; » et il entra dans cette patrie céleste, bientôt après, en juillet 448t
Ainsi S* Germain ne devait pas, comme son ami
Ch. XX. ÉTAT DB LA GAOLB. ATTILA (45o). 89
S* Loup, voir les jours de désolation qui mirent fin à l'empire des Romains dans les Gaules, et qui semblaient <}evoir y détruire en même temps l'église 4e Christ Mais il avait déjà eu le temps de voir, depuis cinquante ans , approcher la ruine politique de ces contrées, et les fatales divisions que les événemens se préparaient à introduire dans leurs nombreuses églises. En effet, au midi et à l'ouest 4e la Gaule s'étaient établis les Visigoths , qui professaient l'arianisme ; vers l'orient et le midi s'avançaient les Bourguignons, indécis dans leur foi déjà si faible et si confuse, et dont la plupart finirent aussi par embrasser cette hérésie : le long du Rhin et au nord étaient les A Hem an s et les Francs, alors encore païens. Il n'y avait plus que quelques provinces dans le cœur des Gaules qui restassent soumises, soit aux Romains soit àl'église orthodoxe; et les puissans voisins de ces provinces commençaient déjà à se les disputer.
Voilà où en étaient les Gaules lorsque S1 Germain quitta cette terre. L'orage que tout annonçait, éclate peu après sa mort. Attila pénètre par le lac de Constance ; son armée réduit en cendres toutes les villes par ou elle passe (45o) ; une autre division de Huns pénètre par le nord dans le cœur du pays ; Rheims , Cambrai , Besançon , Auxerres et Langres, ces champs déjà fertilisés par l'évangile , éprouvent également leur fureur. On se rappelle la rencontre d'Attila avec S1 Loup. Lorsque le barbare eut été défait, S1 Loup s appliqua à réparer les désastres de l'église : il travailla encore pendant vingt-cinq ans environ , à diriger les trou-
90 Francs. — $. loup. — comvbrs. de cloyis. LîV. V.
peaux presque dispersés de ces contrées; il en rassembla les débris avec une activité infatigable; et il établit quelques nouvelles colonies chrétiennes dans une contrée montueuse de son diocèse, où il alla passer le reste de ses jours et où il mourut enfin en paix.
On a vu que dès cette époque le pouvoir romain tomba avec une rapidité croissante dans la main des Francs : on sait aussi les événemens qui portèrent alors Clovis à embrasser la foi chrétienne (c. 16). La joie de l'église catholique fut immense au sujet du baptême de ce second Constantin, comme on l'appela ; et on a vu que l'événement était important en effet. Jusqu'ici , tous les rois et les princes germains ayant embrassé l'arianisme à mesure qu'ils entraient dans l'église chrétienne, au moment où nous sommes arrivés, l'église était dans le plus grand danger d'être anéantie par cette vaste confédération de Barbares à qui on avait appris à méconnaître la divinité de Christ. L'empereur même de Constantinople, Anastase 1er, donnait de violens soupçons sur son orthodoxie; le grand Théodoric, roi des Ostrogoths, quoique tolérant, professait ouvertement l'arianisme et finit même par persécuter la vraie foi. Si donc, à cette époque périlleuse , Dieu n'eût suscité à l'église orthodoxe l'appui de Clovis , et opposé ce catholique, tout brigand qu'il était, à des ariens qui ne l'étaient pas moins que lui , il est probable au plus haut degré que la doctrine de la divinité du Sauveur fut restée ensevelie encore pendant quelques siècles sous l'oppression des Germains. Et si par consé-
Ch. XX. IVPOBTAftCB DB CET BVBNEMBITP. 9I
quent on ne peut nier, comme nous en avons abondamment convenu , que Clovis ait, pour sa personne, déshonoré la doctrine qu'il professait, il est évident aussi que le résultat général de sa conversion eut les suites les plus importantes, et qu'en dernière analyse d'ailleurs le catholique Clovis vaut bien des Ariens tels qu'Alaric , Genséric et Attila.
Ainsi donc la conversion de ce guerrier au christianisme, quelle qu'elle ait été pour sa personne, forme effectivement une grande époque dans l'histoire des missions; elle ouvre à l'évangile des voies toutes nouvelles parmi les peuples germains; et elle présente , dans l'histoire de l'Europe, l'un des grands m o mens de cette théocratie, de ce gouvernement de Dieu , où il est impossible de méconnaître qu'une sagesse et une intelligence supérieures gouvernent les actions, la folie et les péchés des hommes, pour en tirer finalement le plus grand bien de l'église des vrais élus.
Non-seulement les évéques les plus distingués du temps, mais encore le grand Théodoric luimême, envoyèrent au roi des Francs leurs félicitations sur son entrée dans l'église chrétienne, et se livrèrent aux plus belles espérances pour l'avenir. Mastase en particulier, évèque de Rome, voyait l'avenir tout brillant de prospérité, a Quelle joie pour le siège de S1 Pierre , écrivait-il à Clovis , de voir la plénitude des Gentils s'avancer au-devant de lui, et le filet qu'a jeté dans la mer le divin Sauveur se remplir en entier!.... » — Mais ce fut surtout S1 Avite , évéque de Vienne , ville alors déjà soumise aux Bourguignons (c. 16, p. 486 et 49* ) >
gi Francs. — joib de l eglisb catholique. Lu>. F.
qui fut rempli de joie à cette nouvelle; depuis long-temps il travaillait à attirer dans l'église romaine le puissant Gondebaud, dans les états duquel il vivait, et il espérait que l'entrée de Glovis dans l'église catholique achèverait de faire réussir ce projet Déjà il voit une vaste porte s'ouvrir à l'évangile, non -seulement chez les peuples de la Gaule, mais encore chez les Allemans , les Hessois , les Thuringiens, les Boïards et les Saxons, et il exhorte « le nouveau fils de l'église » à employer sa puissante influence à la propagation du christianisme parmi ces peuples divers. « ....Dans l'occident , écrit-il , brille tout à coup aux yeux d'un grand roi , du sein de la nuit , une étoile d'un éclat sans pareil ; et le jour même où le monde reçut des cieux le Sauveur qui vint pour sa rédemption, tu as été régénéré dans l'eau sainte pour ton salut. (On se rappelle que c'est le jour de Noël que Glovis fut baptisé,) Là fête dé la nais, sance de Christ est donc en quelque sorte aussi la tienne ; et le jour où Ghrist s'est donné à toi , tu! es devenu aussi sa propriété. Le peuple qui était encore, il y a peu , dans les hens de la captivité ( les Allemans), ce peuple est maintenant affranchi par toi ; et il dispose, par sa joie , le monde et , par ses larmes, Dieu, à prendre pitié de lui.»-^ «Il y a une chose, ajoute encore S* Avite, que nous recommandons au zèle de ton cœur. Gomme Dieu veut, par ton moyen i faire son peuple de ton peuple , nous te prions de faire parvenir, du bon trésor de ton cœur, la semence de la foi aux tribus éloignées (les Thuringiens et les Hessois), qui se trouvent
Ch. XX. LETTRE DE 8. AVITB. — SUCCÈS RELIGIEUX. û3
encore dans l'ignorance de leur état naturel et que le levain de la méchante erreur (l'arianisme) n'a pas encore infectées. N'aie pas honte d'amener l'ordre dans ces territoires qui appartiennent à Dieu , au moyen de serviteurs envoyés tout exprès dans ce but, puisque Dieu a élevé tes propres états à une telle gloire. Combien long-temps encore les peuples païens du dehors (les Boïares , les Saxons et autres), qui se soumettraient volontiers à ta domination s'ils avaient d'abord reçu de toi la religion , n'entendront-ils parler que du peuple des Francs sans apprendre à en connaître le chef? tandis que d'autres ( les Goths ariens ) les invitent à prendre part à la religion?.... »
Ces espérances brillantes que l'église catholique fondait sur la conversion de Clovis furent effectivement couronnées en un certain sens , et particulièrement pour la Gaule : l'église de cette contrée et ses nombreux évéques, dont plusieurs se distinguaient à cette époque par une vraie piété et par leurs talens, purent célébrer cet événement comme l'heure de leur délivrance ; toute l'église française se jeta avec ardeur et avec reconnaissance entre les bras de son nouveau protecteur; et elle put s'appliquer dès- lors avec plus d'abandon et de succès à répandre la foi chez ces Francs eux-mêmes qui venaient partager le pays avec elle, et se relever de l'oppression où elle gémissait depuis l'irruption des Suèves et des Visi goths dans le midi. Aussi dès cette époque on remarque chez plusieurs évéques gaulois un accroissement sensible d'activité dans les travaux de leur vocation; et Clovis, dont la
94 Francs. — églises rebâties. Uv> V*
politique y trouvait ses intérêts, ne cessa de seconder leurs travaux. Il exhorta par un édit exprès tous les Francs à imiter son propre exemple; et , comme Constantin, à qui on ne cessait de le comparer, il s'appliqua à relever les temples abattus, à en construire de nouveaux et à protéger les ecclésiastiques. Il fit, en particulier, rebâtir à ses frais les vieilles églises incendiées de Strasbourg, de Worms, de Spire, et d'autres villes situées le long du Rhin jusqu'au lac de Constance; et il en fit construire de nouvelles et de splendides dans toutes les principales villes de la Gaule. Nous avons entre autres dans de vieilles chroniques, une description circonstanciée de la cathédrale, magnifique pour le temps d'alors , que Clovis fit bâtir à Strasbourg. L'église n'était, il est vrai , qu'en bois; mais elle reposait sur des bases en pierre: elle était bâtie, comme toutes les églises d'orient , dans la direction de l'orient à l'occident : on y entrait par six portes, dont trois à l'est et trois à l'ouest. Les trois premières étaient destinées exclusivement aux prêtres, qui demeuraient dans le voisinage. La grande porte, placée au milieu du côté occidental avait une espèce de vestibule (porticus) où se tenaient les pénitens ; l'église elle-même était divisée en trois portions : au milieu était la nef, dans la partie supérieure de laquelle était la chaire : c'est là qu'on baptisait et prêchait : aux deux portes de côté qui conduisaient dans le chœur étaient des autels ; et aux deux côtés de la nef étaient les places, distinctes, des hommes et des femmes. La partie orientale de l'église était renfermée dans une grande cour, dont les trois
Ch. XX. saint remi (463-533). p5
portes conduisaient au presbytère , où se rassemblaient les prêtres ( i ).
Les évêques gaulois respiraient donc maintenant, heureux et triomphans, et s'appliquaient, par toutes sortes de motifs réunis, à gagner au parti de Clovîs, de ce fils aîné de l'église, non-seulement les habitans des Gaules soumis à sa domination, mais encore ceux des provinces occupées par les Yisigoths et les Bourguignons , en cherchant ainsi tout à la fois à renverser l'arianisme et à ramener sous un même sceptre les belles contrées qui avaient appartenu précédemment à la Gaule romaine.
Au nombre des évêques de ce pays se distinguait à cette époque, par sa piété et son activité , ce S1 Remi, que nous avons nommé précédemment en racontant la conversion de Clovis (16, 5io), et qui fut depuis cet événement l'un des conseillers habituels du monarque. C'est sous sa présidence que se tint, en 5i i , le concile d'Orléans, dans lequel trente-deux évêques dressèrent les premières bases d'une constitution régulière de la nouvelle église française. S* Remi s'intéressait surtout à la propagation du christianisme chez les Saliens; et son historien, Hincmar, évêque de Rheims au neuvième siècle , raconte, comme le font aussi les actes d'un synode de Lyon , que de toutes parts il renversait les autels des idolâtres, étant soutenu dans cette oeuvre 'par des signes et des miracles nombreux. S1 Remi survécut de vingt-deux ans à Clo-
(i) Voyez on destin de cette cathédrale , qui devint on type pour a ne fonle d'antres, dans Gtibtrù Uturgia Jlemannica, U i , p. t8o.
96 Francs, — m. s. bbki. — védaste (arràs). U». V*
vis, et mourut en 533 , après avoir revêtu la dignité épiscopale pendant soixante-dix ans, jusqu'à la quatre-vingt>quatorzième année de sa vie. Son époque est certainement Tune des plus florissantes de l'histoire des missions franques ; car peu après sa mort, et jusqu'à l'époque de Charlemagne, l'ignorance, la superstition et le débordement des mœurs s'établirent à la cour et chez le peuple à tel point que l'état tout entier parut vouloir retomber tout à la fois dans la barbarie et dans un paganisme nouveau.
A côté de S* Rémi travailla pendant quelque temps le pieux Védaste, qui rendit des services tout particuliers à l'église gauloise par l'influence salutaire qu'il exerça sur le cœur du roi, et par l'activité avec laquelle il travailla à la conversion du peuple franc. Lorsque S1 Remi lui conféra la dignité d'évéque d'Arras ( en 499)9 il trouva cette église , pourtant assez ancienne , dans un état pitoyable. Sous les Romains la connaissance de Christ était parvenue dans cette contrée de trèsbonne heure; mais les invasions des Vandales et des Alains y avaient dispersé le troupeau de Christ à tel point que Védaste n'y trouvait presque plus trace du christianisme précédent. Les vieillards seuls du pays se rappelaient encore qu'il y avait eu autrefois, à cette place, un temple chrétien dans lequel se rassemblaient les fidèles, et dont on voyait encore en leurs jours les murailles en ruine. Ce serviteur dévoué de Jésus-Christ ne put voir qu'avec une profonde douleur ce champ de Dieu recouvert de nouveau de chardons et d'épines, et
Ch. XX. M. V^DASTB. M^DARD (46o-545)- QJ
il se mit à travailler avec ardeur à réparer tous ces maux.
L'histoire de sa vie, comme celle de S1 Remi et de presque tous les autres missionnaires catholiques, parle de signes nombreux dont ses travaux dans ces contrées auraient été accompagnés : dommage qu'on ne puisse se fier à tous ces récits. Védaste trouva long-temps chez le peuple incrédule une grande résistance; mais avec la douceur et la patience, d'ardentes prières et un travail soutenu, il réussit à répandre de nouveau la foi en Jésus- Christ dans tous les environs. — Il alla même plus loin; car S1 Remi lui confia également en 5iole grand diocèse de Cambrai qui s'étèndait jusqu'à Bruxelles, et dans lequel l'église chrétienne n'était guère en meilleur état : là encore Védaste fut infatigable.
C'est ainsi que cet homme dévoué travailla dans des champs difficiles mais non sans bénédiction jusqu'en 539, époque où il mourut en paix. Le célèbre Alcuin nous a laissé, dans ses Œuvres, sur cet homme fidèle une courte notice qui fournit plusieurs détails intéressans concernant l'état où se trouvait alors l'église de Christ dans ces contrées.
Un autre serviteur de Christ, encore digne d'être remarqué dans ces temps, fut le respectable Médard, qui naquit en Picardie vers l'an 4^7 (1). Son père était un Franc noble , et sa mère descendait
(1) Venance Fortnnat, contemporain et chapelain de la reine Radegonde de Poitiers , a laissé une Vie de S* Mèdard en vers et en prose qu'on tronte dans ses Opp. (ed. Brovcri , tooi, 4)* L'évèque Grégoire de Tours fait également une mention étendue de lui dans son Historia Francorum , et dans son litre De Gloria Confessomm.
ii. 7
g8 Francs. — médard ( vrrm andois ) 53o. Liv. V. d'une famille romaine établie dans les Gaules; c'était une chrétienne, qui eut le bonheur de gagner son mari à l'évangile par sa conduite sainte et pieuse. Elle donna à son enfant une éducation fidèle, qui répandit bientôt dans le cœur de Médard une piété et un amour pour le Sauveur extrêmement remarquables. On l'envoya perfectionner son instruction à Tournai, où résidait Childéric, roi des Francs. Il y fut instruit dans les saintes Écritures par un pieux évêque; il entra dans la prêtrise à l'âge de trente-un ans; et il se mit aussitôt, avec zèle et avec une ardente charité, à annoncer l'évangile à la multitude ignorante. Il vécut encore du temps de Sf Rerai, qui le sacra évêque du Vermandois en 53o ; et son zèle infatigable ne lui laissa de repos ni jour ni nuit jusqu'à ce qu'il eût vu tomber , dans toute l'étendue de son vaste diocèse , les dernières traces de l'idolâtrie. Souvent il trouva sur son chemin l'opprobre et la persécution ; mais il vainquit ses adversaires par le support et par un continuel amour.
Il eut la douleur de voir ravager "son diocèse par les Huns et les Vandales ; mais cette détresse même lui fournit l'occasion d'une abondante moisson spirituelle, en lui donnant lieu de développer le courage et l'humanité du chrétien. Comme la capitale du Vermandois, presque entièrement détruite par la guerre, restait encore exposée aux dévastations des Barbares , Médard transporta son siège à Noyon qui était fortifié. Ce fut de là qu'il continua, ou plutôt qu'il recommença ses courses missionnaires en tout sens. Comme le peuple de
Œ XX. M&UHD ( PL AlfDRB ) 530-545.
Tournai venait de perdre son évéque, l'église de ce lieu pria S* Rémi avec instance de lui envoyer le zélé Médard , pour annoncer l'évangile aux habitans de la contrée , dont la plupart se trouvaient encore ou étaient retombés dans les ténèbres du paganisme. Sans abandonner son diocèse de Noyon Médard accepta ce nouvel accroissemept de travaux, et se réjouit de pouvoir dépenser parmi les païens ce qui lui restait de forces , pour servir son divin Maître jusqu'au bout. Il parcourut sans se lasser toute la contrée, et quoiqu'il rencontrât souvent des difficultés de tous genres et de mauvais traitemens , et qu'il se vit même plus d'une fois en danger de mort , il resta fidèle à sa vocation , et il eut aussi la joie de voir en divers lieux quelques rayons de l'évangile percer les ténèbres encore abondantes du paganisme.
Les anciens habitans païens de la Flandre étaient une race d'une férocité toute particulière; et les historiens de l'époque peignent sous de vives couleurs la sauvage cruauté qui les distinguait des Gaulois et des Francs. Quoique la civilisation apportée en Occident par les Grecs et les Romains ne consistât qu'en un poli qui ne pénétrait nullement jusqu'à l'ame , et qui se bornait uniquement à former l'homme pour les rapports de cette vie, cependant elle était précieuse au moins sous ce dernier rapport. Mais cette influence des Romains n'avait jamais pu s'établir dans le nord des Gaules, ni en Allemagne, et le christianisme trouvait ces peuples à l'échelon le plus bas de la barbarie, même au moment où ils sortaient à peine du cannibalisme.
ioo Francs. — m. clovis, 5ii. Liv.
C'est parmi une raoe do ce genre que S* Médard travailla sans se lasser , et non sans quelque succès , jusqu'à la fui de ses jours (en 545). Mais le terrain qu'il avait essayé de cultiver était si dur , qu'il fallut encore plusieurs siècles avant que la semence de l'évangile pût le pénétrer tout entier.
Pour revenir à Clovis et à son gouvernement, on a vu ên son lieu ses guerres avec les Bourguignons et les Visigoths , et ses violences de tout genre. Heureusement que la même politique qui le porta à toutes sortes de crimes lui persuada quelquefois de meilleures choses, et le porta sur la lin de ses jours à quelques mesures dignes d'un roi de paix et qui lui font quelque honneur. Il donna a ses Francs, maintenant établis sous un seul sceptre, des lois civiles, dont le caractère indique sans doute encore la rudesse de l'époque, mais montre tout aussi évidemment l'influence salutaire que la foi à l'évangile répandait déjà sur la nation. Puis il termina, en 5 1 1 , cette vie remarquable et si pleine de longs résultats, quoiqu'elle n'ait été que de quarante-cinq ans. Il en avait passé presque trente à la téte de son peuple.
Ce n'est pas sans émotion et sans actions de grâces envers Dieu, et sans admirer toujours de nouveau cette sagesse divine qui fait servir à ses desseins toutes les passions et même les crimes des hommes, que nous jetons les yeux sur l'époque que nous venons de parcourir. C'est décidément sous le règne mémorable de Clovis que se posèrent les Iki ses de la nouvelle constitution de l'Europe, pour l'état comme pour l'église; et c'est par
Ch. XX. SON 1NPLUENCB. IOI
conséquent aussi le moment où se fixa d'avance ce règne de l'évangile, qui s'est étendu depuis lors sur tant d'autres contrées et qui a donné à notre Europe une histoire et un caractère si remarqua* bles. Sans doute, pour ce qui concerne la Germanie en particulier, la foi chrétienne avait pénétré en silence déjà deux cents ans auparavant chez plus d'une peuplade, et avait jeté des racines profondes chez un grand nombre d'individus; mais sous le flux et reflux de peuples qui roula ensuite pendant quelques siècles d'un bout de l'Europe à l'autre, aucune de ses tribus n'eut le temps de s'établir d'une manière un peu permanente, et par conséquent de fonder aucune institution durable, bien moins encore de prêter une attention suivie à l'instruction chrétienne. La guerre et la fureur de l'émigration absorbaient toute autre pensée; et au milieu du fracas de ces peuples qui se foulaient les uns les autres du côté de l'Occident, la faible voix de l'évangéliste se perdait dans les chants de guerre, et dans le bruit de la trompette des combats.
Nous avons vu, il est vrai, les Goths se déclarer de bonne heure en masse pour le christianisme : et la chose en vint même, depuis le cinquième siècle, au point que la plupart des peuplades qui passèrent le Rhin ou le Danube embrassèrent cette religion , quelles que fussent du reste leurs vues et leurs convictions effectives : c'était l'usage reçu. Mais, outre que ces conversions ou plutôt cette profession en masse n'impliquait pas même l'idée de l'assentiment de chaque individu, et outre l'cx-
102 Frartc*.— cLovi*,THioi>oaiCET gondbbaud. Li». V.
cessive imperfection attachée à un pareil ordre de choses , l'arianisme était venu encore compliquer et augmenter puissamment tout le mal qui pouvait en résulter. On a vu comment, dans la religion même , c'était le point de vue politique qui était devenu dominant; et nous avons déjà souvent fait observer que les faits se sont chargés de prouver à quel point un pareil christianisme était précaire, puisque aucune puissance arienne n'a pu se maintenir.
Tout cet état de choses changea des les jours de Clovis : dès-lors l'église d'Occident prit une position fixe et durable.
Ces observations sont d'autant plus frappantes que, dans ce moment, tout coïncida à la fois : car on a déjà pu remarquer cette direction miséricordieuse et admirable du Seigneur qui suscita, à cette époque décisive et critique, les deux puissans monarques, Théodoric et Clovis, et à côté d'eux, quoique à un rang subordonné, Gondebaud, souverain des Bourguignons; trois monarques qui non -seulement régnèrent simultanément, mais aussi pendant une longue suite d'années, sur le sol romain-germain qui venait de se former, où ils rétablirent peu à peu , à la place du chaos précédent , quelque ordre et quelque vie , au moyen des lois qu'ils donnèrent à leurs peuples. Ces lois furent en effet, malgré toute leur rudesse, un moyen efficace de régénération; et les trois monarques qui y travaillèrent , avec le concours d'un certain nombre d'hommes à talens et d'hommes de bien, pris dans l'état ou dans l'église, tels que
Ch. XX, VOIS DES NOUVEAUX ETATS. I<)3
Cassiodore, S1 Avite, S1 Remi et autres, se sont acquis par là des droits impérissables à la reconnaissance de la postérité. Théodoric le Grand avait commencé, Clovis et Gondebaud s'attachèrent à l'imiter; et quoique les passions violentes du roi des Francs fissent peu d'honneur à la cause orthodoxe qu'il était seul à défendre, et heurtassent continuellement les deux autres monarques ariens, Théodoric sut tenir avec modération les renés de cette espèce de confédération, et prévenir de trop grands éclats (16, 5i8).
Un des premiers objets de ces rois germains fut de donner à l'église une assiette solide, et d'employer la discipline ecclésiastique comme un frein salutaire et nécessaire pour gouverner leurs sujets belliqueux. On vit en peu de temps le clergé respecté, les églises enrichies de dons, de nouveaux diocèses se former, les couvens et les temples se multiplier, pour communiquer l'instruction et les grâces de l'évangile aux masses qui venaient s'y rendre; et ces institutions imparfaites formèrent la transition entre le désordre complet du passé et de meilleures lois qui devaient arriver plus tard. Les églises par exemple devinrent un lieu d'asile où put se réfugier tout homme poursuivi par un vengeur du sang; et si l'on peut trouver à cette institution son coté fautif, il est certain qu'elle eut ses avantages inappréciables par-dessus la coutume barbare qui existait alors , comme chez tous les peuples non cultivés, d'abandonner à chacun pour son compte l'exercice de la justice, et de livrer ainsi toujours le faible au fort.
io4 Francs. — r lois germaines. Liv. F.
Un caractère marquant de ces anciennes lois germaines dont nous parlons, consista à donner au clergé une prépondérance prononcée sur le peuple, et à établir sur le clergé lui-même le pouvoir du prince et des lois civiles. Celui qui offensait ou blessait un évêque devait payer au roi ou à l'église une aussi forte amende que s'il eût commis ce délit envers la personne d'un duc ; et chaque membre de la société était évalué dans une proportion descendante selon ses rapports avec l'église ou avec l'état : celui , par exemple , qui tuait un pasteur de campagne, que ses fréquentes excursions exposaient à de grands dangers, devait payer six cents schellings; pour un moine c'était trois cents ; pour un laïque beaucoup moins. Des mesures pareilles étaient un moyen puissant de préserver l'église et ses serviteurs, au milieu des rudes populations d'alors. — Ces lois montrèrent aussi la plus grande sévérité pour faire respecter le jour du repos; et l'on conçoit que l'église et l'état étaient également intéressés à interrompre, par ce retour fréquent ét si salutaire du dimanche, le cours tumultueux des événemens ordinaires , pour occuper le peuple de pensées plus nobles et plus douces. Un esclave qui faisait ce jour-là quelque ouvrage réservé aux autres jours , était battu d'un certain nombre de coups : un homme libre était mis à l'amende. Si , après trois punitions , il continuait de violer le sabbat il perdait un tiers de sa fortune; s'il persévérait il était vendu en esclavage, comme étant déjà esclave de ce monde.
Il faut nous habituer de plus en plus, dans notre
Ch. XX. . PARTAGE DE LA MONARCHIE FRASQUE. Io5
histoire des missions, à des choses de ce genre. Sans doute nous avons maintenant sous les yeux un état de choses bien différent de ce que nous présentaient les deux premiers siècles; mais les populations de l'époque où nous sommes parvenus n'étaient sûrement pas susceptibles d'un autre gouvernement; celui-là seul qui possède la vraie foi est digne et capable de la liberté évangéiique.
A la mort de Clovis ses quatre fils divisèrent entre eux le beau royaume que leur père avait acquis par tant de meurtres et de trahisons. L'aîné, Théodoric, en eut la plus grande portion, qui renfermait, outre les résidences de Metz et deRheims, le territoire des Francs Ripuaires et des Allemans le long des deux rives du Rhin ; c'est ce que nous trouverons à l'avenir, dans notre histoire, sous le nom d'Austrasie , ou pays de l'Est.
Ses trois frères partagèrent entre eux les portions nord -ouest du royaume , comprises sous la dénomination générale de France occidentale (Westfranken) ou Neustrie; l'un, Clodomir, résidant à Orléans; l'autre , Childebert , à Paris, et le troisième, Clotaire, à Soissons. Dès ce moment commence entre ces quatre cours franques une suite presque non-interrompue de fratricides , d'assassinats de tout genre, de guerres civiles, et d'autres horreurs, dont notre histoire des missions est heureuse de pouvoir détourner la vue. Il faut ajouter que comme il en était à la cour de ces souverains de la monarchie franque , il en était à peu près de même chez la masse du peuple.
Mais le petit troupeau des vrais fidèles n'avait
io6 Francs. — fi. germain (de paris) 496-576. £w\ V
pas cessé pour tout cela d'exister ; comme un sel destiné à fertiliser le monde; et l'histoire nous montrera toujours ici ou là quelques chrétiens véritables, qui brilleront comme des (lambeaux au milieu d'une génération perverse. Il est vrai que si nous désirons les trouver nous ne devons pas les chercher sous le costume de l'époque actuelle : tout ce qui précède a déjà dû nous l'apprendre abondamment : le joyau qu'ils portaient dans leur cœur était trempé dans la couleur du temps. Mais pour qui sait pardonner des imperfections, ce joyau n'en était pas moins précieux et aimable , et n'en mérite pas moins d'être relevé par l'histoire.
Au nombre de ces consolantes apparitions du sixième siècle appartenait dans les Gaules le pieux évéque Germain de Paris (1), qu'on ne doit pas confondre avec Germain d'Auxerre dont nous avons parlé tout à l'heure. Celui-ci était né en 496 dans le territoire d'Autun; et il fut élevé avec soin par un prêtre, qui le plaça dans un couvent où régnait une sévère discipline , et où le jeune homme se prépara, par la prière et la méditation de la Parole de Dieu, au ministère qui prêche la réconciliation. Un jour il crut voir en songe un vieillard vénérable qui lui présentait les clefs de Paris , en le suppliant de venir pour sauver de leur ruine les habitans de ce pays : quatre ans après il en fut élu évèque. Cette vocation ouvrit devant lui un vaste champ de travaux , dans lequel il entra avec d'ardentes prières et un amour sincère des ames.
( i ) V. Acla Sanctorum , et Grégoire de Tour» , I. 4 , c. 26.
Ch. XX. CBILDEBERT RT é. GERMAIN. IO7
Il consacrait la journée à l'instruction de la jeunesse ; le soir une multitude de pauvres et de malheureux de tout genre se rassemblaient devant sa porte pour recevoir ses consolations ; puis il passait une partie de la nuit en prières. Dieu bénit abondamment ses travaux dans cette capitale qui fourmillait encore de païens : on vit bientôt cesser, les unes après les autres, les danses voluptueuses et les autres réjouissances de ce genre ; des familles long-temps désunies se réconcilièrent, et plus d'un pécheur se demanda : « Que ferai-je pour avoir la vie éternelle? »
Cbildebert lui-même, qui jusqu'alors avait mené la vie d'un païen , fut ému par la prédication de la Parole , et reçut avec respect les avertissemens du fidèle serviteur de Christ ; ce qui ne manqua pas d'exercer une influence salutaire sur la cour, jusqu'alors plongée comme son roi dans le désordre. Sans doute la piété de ces temps , surtout chez les princes , consistait principalement à fonder des CQUvens et à protéger les ecclésiastiques, tout en continuant de vivre encore dans le péché. Cependant ce fut incontestablement un bonheur pour le pays, que Cbildebert eût éprouvé à un degré quelconque l'influence de l'évangile : car il fonda différentes institutions religieuses qui portèrent dans la suite des fruits abpndans , et il manifesta en plusieurs autres manières son désir de faire quelques œuvres de piété. Il envoyait de temps à autre au pieux évéque de grandes sommes d'argent pour être distribuées aux pauvres ; et un jour qu'il n'avait pas sous la main l'argent nécessaire
108 Francs. — état de la France. Liv. V.
à cet effet il ôta de son cou sa chaîne d'or pour la donner en remplacement.
En 54 a ce roi marcha avec son frère Clotaire , roi de Soissons , contre les Visigoths d'Espagne , et alla faire le siège de Sarragosse. S* Vincent avait prêché l'évangile dans cette ville plus de deux cents ans auparavant (c. 10, p. 34^), et y avait souffert un cruel martyre , en souvenir duquel l'église du lieu conservait les ossemens du saint comme une relique sacrée. Pendant le siège on chercha à en* courager les hahitans à la résistance en promenant ces objets vénérés en procession solennelle sous les yeux de l'armée franque ; et la chose produisit effectivement sur Childehert lui-même une si profonde impression qu'il promit de se retirer avec son armée de devant la ville si on lui livrait une portion de ces saintes reliques. L'évêque donna au roi le manteau que le martyr avait porté à l'autel , et le roi franc se retira avec ce butin , et éleva à Paris, à l'honneur du serviteur de Dieu, un temple où il demanda d'être enseveli à sa mort.
Cette mort eut lieu en 558; et Clotaire, frère cadet de Childehert, ajouta son héritage à la portion de la Neustrie qu'il possédait déjà, et alla résider à Paris.
Si nous en croyons Procope, qui vivait alors et qui a écrit une histoire des guerres des Goths , le christianisme avait encore si peu gagné de terrain dans les Gaules, ou bien il y avait tellement reculé, que dans un même temple on entendait encore quelquefois chanter des cantiques à l'honneur de
Ch. XX, LUTTE DU PAGANISME ET DU CHRISTIANISME. 1 09
Christ, en même temps qu'il s'y offrait des sacrifices humains, sans que le Franc barbare parût sentir à quel point ces deux choses étaient incompatibles (1).
Quoi qu'il en soit de ce fait particulier, il est constant que ce Clotaire auquel nous venons d'arriver menait une vie scandaleuse, qui devait fortement contrarier les progrès du christianisme parmi son peuple. Mais dans le même temps Germain ne se lassait pas de travailler parmi les païens qui l'entouraient , et d'attaquer les restes d'idolâtrie qu'il trouvait encore dans son vaste diocèse. Il n'était plus secondé par le roi, comme sous le règne précédent : alors Childebert avait ordonné (554) > la destruction de toutes les idoles qui restaient encore dans le pays : on devait battre de cent coups de fouet les filles de mauvaise vie , et on avait aboli les danses païennes et ordonné la sanctification du dimanche; Clotaire, au contraire, 6' opposa à l'exécution de ces édits de son frère. Mais Germain lui résista à son tour avec fermeté et avec sagesse, et il eut la joie de contenir encore en ses jours, pour quelque temps, le torrent de corruption qui vint, peu après sa mort, fondre sur les cours franques, puis de là sur tout le pays. Il mourut en 576.
Arrivés à ce point de notre histoire des mis* sions delà France, et sur le point de la terminer, bous désirons le foire par quelques-uns de ces détails caractéristiques qui représentent, mieux que
(1) De bello Goihieo%i. a.
i io Francs. — s. sbiwb bh bourgogwb (Soo*6oo). Zjv. V.
toutes les généralités, l'époque et l'histoire qu'on veut étudier. Nous en citerons d'abord deux qui
l'état de la religion de leur époque et les moeurs de plusieurs des missionnaires, et indiquer jusqu'à un certain point la proportion dans laquelle le christianisme se trouvait, lors de l'événement, avec les populations païennes. Le premier décrit les incidens qui engagèrent S1 Seine à fonder, au sixième siècle, l'abbaye de Bourgogne qui prit son nom; l'autre raconte la vie d'un stylite gaulois. Voici le morceau relatif à S1 Seine, tiré de sa biographie. La chose se passe entre 5oo et 600.
« Lorsque S1 Seine se vit , grâces à son louable zèle, bien instruit dans les dogmes des divines Écritures et savant dans les règles monastiques , il chercha un endroit propre à bâtir un monastère ; et comme il parcourait tous les lieux voisins et communiquait son projet à ses amis , un de ses parens, Thiolaïf, lui dit : « Puisque tu m'interroges, je t'indiquerai un certain lieu où tu pourras t'établir, si ce que tu veux faire est inspiré par l'amour de Dieu. Il y a un terrain qui, si je ne me trompe, m'appartient par droit héréditaire ; mais les gens qui habitent alentour se repaissent, comme des bétes féroces, de sang et de chair humaine; ce qui fait qu'il n'est pas facile de passer au milieu d'eux si on n'a soldé une troupe de gens armés. » — 'Le bienheureux S1 Seine lui dit : « Montre-moi ce lieu, afin que si mes désirs ont été conçus par un instinct divin , toute la férocité de ces hommes se change en la douceur de la colombe. » Ayant donc
Ch. XX, S. SEÏNB EN BOURGOGNE (5oO OOo). m
pris des compagnons, ils parvinrent au lieu dont ils avaient parlé. C'était une forêt dont les arbres touchaient presque les nuages, et dont, depuis fort long-temps , la solitude n'avait pas été violée : ils se demandaient par où ils pourraient y pénétrer; lorequ'ils aperçurent un sentier tortueux et tellement étroit et rempli d'épines, qu'ils pouvaient difficilement y poser les pieds sur la même ligne, et qu'à cause de l'épaisseur des branches un pied y suivait avec peine l'autre pied. Cependant avec beaucoup de travail, et ayant leurs vêtemens déchirés, ils parvinrent dans le plus profond de cette Apre forêt : alors, se courbant vers la terre, ils commencèrent à considérer d'un œil attentif ces ténébreuses profondeurs Ayant passé longtemps à regarder avec attention, ils aperçurent les ouvertures très-étroites d'une caverne, obstruées par des pierres et des plantes : en outre des branches d'arbres entrelacées rendaient la caverne si sombre que les bêtes sauvages elles-mêmes en redoutaient l'entrée : c'était la caverne des voleurs, et le repaire des esprits immondes. Lorsqu'ils en approchèrent, S1 Seine, agréable à Dieu, pliant les genoux à l'entrée , et le corps étendu sur les buissons, adressa à Dieu une prière mêlée de larmes, en disant : « Seigneur, qui as fait le ciel et la terre , qui te rends aux vœux de celui qui t'implore, de qui dérive tout bien , et sans lequel sont inutiles tous les efforts de la faiblesse humaine, si tu m'ordonnes de me fixer dans cette solitude, fais-le-moi connaître , et mènes à bien les commencemens que tu as déjà accordés à ma dévotion. »
112 Francs, — s. seine, wttlfilaJch, sttute. Liv. V%
Quand il eut fini sa prière, il se leva et porta vers le ciel ses mains et ses yeux mouillés de larmes. Connaissant alors que- c'*f';t sous la conduite du Sauveur qu'il s'était rendu dans cette sombre forêt; après avoir béni le lieu , il se mit aussitôt à poser les fondemens dune petite cellule, là où il s'était mis à genoux pour prier. Le bruit de son arrivée parvint aux oreilles des habitans voisins, qui* s'exhortant les uns les autres, et poussés par un mouvement divin , se rendirent près de lui. Dès qu'ils l'eurent vu, de loups ils devinrent agneaux; de telle sorte que ceux qui étaient naguère une source de terreur furent désormais des ministres de secours : et depuis ce temps, ce lieu qui était un repaire de divers cruels démons et voleurs, devint une demeure d'innocens » (i).
Voici l'autre trait; il est raconté par Grégoire de Tours ; c'est une conversation que cet auteur eut avec le moine Wulfilaïcb, barbare sans doute, comme l'indique son nom, et qui, le premier en Occident avait tenté de donner à Siméon d'Àntioche un rival. Comme Grégoire de Tours naquit en 544 y ftit évéque en et mourut en 595, nous voyons l'époque vers laquelle l'événement avait lieu.
a Je me rendis dans le territoire de Trêves, dit Wulfilaïch à Grégoire ; j'y construisis de mes propres mains, sur cette montagne, la petite demeure que vous voyez. J'y trouvai un simulacre de Diane
(1) Vie de S* Seine (S. Sequanus) t fondateur, an 6* aiècie, de Pabbaye de Bourgogne qui prit »on nom. V. Cours tTHist. mod.% t. a, p. 176.
Ch. XX. WOLFILA.ÏCH, STTLITE, A TRÊVES (56o-5oo). Il3
que les gens du lieu, encore infidèles, adoraient comme une divinité. J'y élevai une colonne, sur laquelle je me tenais t ' grandes souffrances sans aucune espèce de chaussure; et lorsque arrivait le temps de l'hiver , j'étais tellement brûlé des rigueurs de la gelée, que très-souvent elles ont fait tomber les ongles de mes pieds; et l'eau glacée pendait à ma barbe en forme de chandelles; car cette contrée passe pour avoir souvent des hivers
très-froids » Nous lui demandâmes avec instance
de nous dire quelles étaient sa nourriture et sa boisson , et comment il avait renversé le simulacre de la montagne : « Ma nourriture, nous dit-il, était un peu de pain et d'herbe et une petite
quantité d'eau Je vis bientôt accourir vers
moi une grande quantité de gens des villages voisins. Je leur prêchais continuellement que Diane n'existait pas, que le simulacre et les autres objets auxquels ils pensaient devoir adresser un culte, n'étaient absolument rien. Je leur répétais aussi que ces cantiques qu'ils avaient coutume de chanter en buvant ^ et au milieu de leurs débauches , étaient indignes de la divinité , et qu'il valait bien mieux offrir le sacrifice de leurs louanges au Dieu tout-puissant qui a fait le ciel et la terre. Je priais aussi bien souvent le Seigneur qu'il daignât renverser le simulacre et arracher ces peuples à leurs erreurs : enfin la miséricorde de Dieu fléchit ces esprits grossiers , et les disposa à prêter l'oreille à mes paroles , à quitter leurs idoles , et à suivre le Seigneur. J'assemblai quelques-uns d'entre eux afin de pouvoir, avec leur secours, renverser ce simuii. 8
n4 Francs. — wulfilàïch et radegokde. ZjV. P*
lacre immense, que je ne pouvais détruire par ma seule force. J'avais déjà brisé les autres idoles, ce qui était plus facile. Beaucoup se rassemblèrent autour de la statue de Diane ; ils y jetèrent des cordes , et commencèrent à la tirer ; mais tous leurs efforts ne pouvaient parvenir à l'ébranler. Alors je me rendis à la basilique, je me prosternai en terre , et je suppliai avec larmes la miséricorde divine de détruire par la puissance du ciel ce que l'effort terrestre ne pouvait suffire à renverser. Après mon oraison je sortis de la basilique, et vins retrouver les ouvriers; je pris la corde , et aussitôt que nous recommençâmes à tirer , dès le premier coup , l'idole tomba à terre ; on la brisa ensuite, et avec des maillets de fer on la réduisit en poudre (i). »
Un autre trait encore à placer dans cette partie de notre histoire est une aimable apparition qui se présente à nous vers la même époque. Les deux fils de Clovis, Théodoric, roi d'Austrasie, et Clotaire deSoissons, s'étant alliés pour faire la guerre à Hermanfried, roi des Thuringiens, dont ils prétendaient avoir à se venger, ils le battirent effectivement et emmenèrent avec eux un grand butin. Parmi leurs nombreux prisonniers était la jeune Radegonde, princesse de douze ans, qui échut à Clotaire par le sort, et qu'il fit instruire selon son rang dans les choses humaines, et dans la religion chrétienne, dont peut-être elle avait déjà quelque connaissance. Les saintes doctrines de l'évangile produisirent sur
(i) Grég. de T., t. i, p. 44o« — Cours d' Hist. mod. , t. », p. 6 a.
Ch. XX. radhgondr (53o-585). IlS
cette jeune ame une si profonde impression que dès le moment de son baptême elle se tourna vers Dieu de tout son coeur et s'appliqua à le servir parmi les pauvres de ce monde. Contre son gré elle dut cepen* dant épouser le roi, et partager avec lui quelque chose des peines du gouvernement. Mais, dans cet état même, elle sut se préserver des vanités de la cour et diviser son temps entre ses devoirs envers son mari, la prière et la bienfaisance envers les pauvres. Clotaire prit plaisir, pour un temps, à cette manière d'être de son épouse; mais il ne tarda pas cependant à lui reprocher de vivre plus en religieuse qu'en reine, et à trouver qu'elle faisait de son palais un couvent*
Radegonde supporta long-temps avec une grande patience les reproches de son époux; mais lorsqu'il en fut venu à lui enlever son frère par une mort vio* lente, afin de s'emparer de ses possessions de la Thu* ringe, elle demanda la permission de se retiref de la cour et elle l'obtint. Elle prit le voile des mains du pieux Médard, et elle fonda à Poitiers un vaste couvent pour les personnes de son sexe. Elle-même en rédigea les règles, qui portent l'empreinte d'une piété profonde et véritable, a Les personnes , dit ce règlement, qui désirent sincèrement servir Dieu, doivent s'exercer à communiquer avec lui dans le silence par des prières ardentes, lui demander tous les jours qu'il leur manifeste sa sainte volonté, et qu'il leur apprenne par son Esprit à la suivre en toutes choses. Elles doivent écouter, lire et méditer assidûment la parole de Dieu, parce que les doctrines en sont infiniment plus précieuses que la sagesse
n6 Francs. — RjU>ego0de et fohtcnat. Liv. P.
des hommes, et qu'il s'y trouve une mine d'or pur que la méditation ne peut jamais épuiser. Elles ne doivent jamais cesser de louer Dieu, et de le bénir pour ses bienfaits : enfin elles doivent être bienfaisantes envers les pauvres, travailler à leur soulagement et s'exercer en toutes choses à l'obéissance et à l'humilité. »
Clotaire regretta bientôt d'avoir renvoyé son épouse ; et Radegonde qui s'était attachée à sa douce solitude apprit avec peine que le roi voulait la rappeler : ce ne fut que sur les représentations de Germain que le roi consentit à la laisser encore pour quelque temps dans son couvent. Radegonde profita avec d'autant plus de zèle du temps et des moyens que Dieu lui accordait, pour répandre autant qu'il était en son pouvoir, chez le peuple des Francs, le goût de quelques études élémentaires. Elle invita chez elle à Poitiers le savant Fortunat et quelques autres hommes instruits, sous la direction desquels elle s'exerça dans la lecture des pères latins et grecs, afin d'en donner l'exemple au clergé de son temps.
Si c'était ici le lieu ou si l'espace le permettait, nous pourrions citer des choses bien singulières sur le mélange de piété et de mondanité, ou même d'épicuréisme avoué, qu'on trouve chez des hommes de cette époque, d'ailleurs réputés honorables, et placés fort haut dans l'église, comme l'était, par exemple, cet évéque Fortunat qu'on vient de nommer. Qu'on juge de tout ce que ces hommes savaient allier à une sorte de piété par le seul début d'une des pièces de ce dernier : « Entouré de friandises variées, tantôt
Ch. XX. ÉPICURIEN CANONISÉ. M. RADEGONDB. HJ
» je dormais, tantôt je mangeais. Il me semblait voir » la table nager dans du vin pur,....» etc. — D'ailleurs un mot suffirait : Fortunat dit lui-même, dans une épître dédicatoire au pape, qu'il avait composé la plupart de ces pièces entre les verres et les bouteilles : « inter pocula » (i)! — Et il fut canonisé !
Mais revenons à notre histoire.
GJotaire mourut en 56 1 , après avoir régné seul pendant trois ans sur la nouvelle monarchie franque. Dans la dernière année de sa vie il fit encore un pèlerinage au tombeau, depuis long- temps célèbre, de Si Martin de Tours, afin d'y confesser les péchés de sa vie passée et d'y demander à Dieu sa grâce. Il paraît qu'en effet il ne quitta pas ce monde sans quelque sentiment de vraie piété. « Quelle est » donc la puissance du Roi des deux, » s'écriait-il dans ses derniers momens, a de ce Dieu à l'ordre » duquel les plus grands monarques de la terre tom- » bent en poussière ! » — La pieuse Radegonde vécut encore vingt-quatre ans dans les exercices de la piété, et eut la joie de répandre des semailles abondantes de piété chez une multitude de personnes de son sexe, à l'éducation desquelles elle ne cessa de prendre le plus haut intérêt.
Venance Fortunat que nous venons de nommer, a laissé une vie de cette princesse thuringienne (2). Nous avons aussi à son sujet une élégie (3) où le
(1) V. Cours fHist. mod., t. *, p. a 19 et soi». — Ce dernier trait est pris d'ailleurs.
(») V. Surins et le» Acta Sonet, ad 1 3 Aug.
(3) Carmen elegiacum de excidio Thnringitr et persona Radegundis.
11$ Francs. — btatdb l'allbmannib (5oo-66o). Zif. f\
même auteur célèbre la dernière campagne des Francs dans la Thuringe.
Ces faits nous appellent à considérer ici pendant quelques instans l'influence salutaire qu'exerça sur les nations situées au-delà du Rhin, et même assez avant dans la Germanie, la domination des Francs sous laquelle ces nations étaient tombées. Nous verrons, en traitant en son temps leur histoire plus au long, que les rois Francs étendirent de plus en plus leur pouvoir chez les Allemans,les Boïares (Bavarois) et les Thuringiens, et qu'ils donnèrent à ces peuples soumis des ducs, et avec eux les premières bases d'une constitution civile, qui les disposa peu à peu à embrasser le christianisme. Un ancien récit (i) rapporte a que déjà Théodoric, fils de Clovis, avait fait rédiger par écrit, non-seulement pour les Francs, mais aussi pour les Allemans , les Bavarois et d'autres peuplades qui lui étaient soumises, toutes leurs anciennes lois, auxquelles il avait fait plusieurs changemens, particulièrement destinés à substituer des usages chrétiens à des usages païens. Childebert, et après lui Clotaire, continuèrent ce même travail. Ce dernier réunit même un grand nombre de ducs et de comtes avec trente-trois évêques, dans le but exprès de rectifier les lois des Allemans; et on trouve , dans les nouvelles lois qu'il publia par ce moyen , différons régleniens sur la manière dont les églises et les ecclésiastiques de l'Allemannie devaient se gouverner (a). Ceci nous autorise à conclure que
(i) ProUg. UgU talicœ, p. 5, et Sekrœkhs KircÂeng, t. 16. (a) Lcjt AUtmannorutn , p. tç5.
Ch. XX. BAVIÈRE. LORRAINE. R1V. DU RHIN. II9
l'accès auprès de ce peuple farouche était ouvert dès cette époque aux serviteurs de Christ , et que sans doute tel homme obscur mais fidèle, dont l'histoire ne nous a pas conservé le nom, aura commencé à y jeter dès-lors les fondemens de l'église chrétienne. *>
On trouve aussi des réglemens de ce genre chez les Bavarois, qui paraissent être tombés sous le pouvoir des Francs bientôt après la mort de Clovis , et qui s'étendaient à cette époque dans la Vindélicie et la Norique jusqu'aux frontières de la Pannonie. Ici l'église chrétienne pouvait se relever plus facilement qu'en bien d'autres endroits des désastres de l'invasion des Barbares , vu que l'ancienne église romaine y avait jeté, en plusieurs places considérables, de profondes racines. Subsabione ( le Brixen actuel ) , Augsbourg , Lorch et Tiburnia (Villach), recommencèrent à fleurir de nouveau comme autant d'évêchés, en attendant que sous le travail actif des missionnaires écossais leurs diocèses prissent dans les siècles suivans une étendue encore plus grande.
Mais ce sont surtout les anciens évêchés de la Lorraine qui se relèvent maintenant avec une nouvelle vie. Aussi loin que les armes des Francs s'étendent en Allemagne, Cologne, Tongres, Trêves, Mayence , Worms , Spire , Strasbourg et Baie , toutes ces villes en remontant le Rhin jusqu'à Constance, redeviennent autant de stations missionnaires, d'où l'ancienne église non-seulement travaille à relever ses ruines, mais s'étend de proche en proche parmi les païens de la Germanie, entre le
îao Francs. — état de la gaule (56o-5oo). JJv. V.
Rhin , le Necker et le Me in. Nous aurons plus loin de fréquentes occasions de suivre les pas des messagers de Christ à travers ces solitudes, et d'y trouver plus d'un lumignon déjà allumé au milieu de profondes ténèbres \ et c'est le plus souvent à cette époque-ci que nous devrons en rapporter l'origine.
Pour le moment nous revenons une dernière fois sur l'état politique des Gaules. Clotaire se trouva un moment seul souverain de la monarchie franque; mais il ne le fut pas long-temps. Avant sa mort (56 1) il partagea le royaume, comme son père Clovis, entre ses quatre fils. Charibert, l'aîné, eut Paris avec le domaine primitif de son père; Gontram résida à Orléans , Sigebert à Metz , pour régner sur l'Austrasie, et Chilpéric, le cadet, à Soissons. L'histoire ne peut guère raconter que du mal d'eux tous. Sous le rapport intellectuel ils étaient encore dans un tel état de barbarie que Chilpéric fut le premier roi franc qui apprit à lire et à écrire ; c'était ce qu'on appelait alors étudier. Ce travail lui fit connaître quelque chose de l'Écriture sainte ; mais il n'en profita que pour s'occuper avec ses ecclésiastiques de vaines disputes théologiques , qui durèrent jusqu'en 584 , où il fut assassiné à la chasse.
Gontram, roi d'Orléans, fut un peu plus religieux que lui ; il publia en 585 une ordonnance qui enjoignait à tous les évëques , ecclésiastiques et juges de son royaume d'insister auprès de ses sujets pour qu'ils fussent assidus au culte public ; et qui ordonnait de détruire partout les dernières traces (le
Ch. XX. s. bloi (588-659). tai
l'idolâtrie , comme aussi de veiller au maintien des mœurs et à la célébration des dimanches et des autres fêtes. Les ecclésiastiques devaient travailler par leurs discours et par toute sorte d'exhortations à propager la piété dans le pays, et veiller avec les juges à ce que les délinquans fussent punis (i).
L'histoire des missions de la Germanie devant nous ramener encore plusieurs fois sur la portion allemande des pays soumis aux Francs, nous terminerons ce qui concerne la France proprement dite par une courte notice sur un zélé serviteur de Christ qui brilla dans ce pays au commencement du 7e siècle comme un flambeau parmi sa génération : nous voulons parler d'Éligius, ou St ÉloL
Il naquit en 588 de parens gallo-romains , près de Limoges (a). A cette époque on trouvait encore dans le pays quelques familles gauloises qui avaient conservé la bonne semence de la vérité au milieu des bouleversemens des temps , et qui s'appliquaient à la propager autour d'elles. Celle de S* Éloi était de ce nombre. Le jeune homme reçut sous le rapport religieux une bonne éducation ; il fut placé en apprentissage chez un orfèvre estimé de Limoges , où il développa de grands talens ; ce maître était un homme pieux, qui instruisait son jeune apprenti d'après des principes chrétiens.
Dans ses voyages à travers le royaume des Francs S1 Eloi attira l'attention du trésorier de Clotaire II qui régnait à Paris (6i3 — 628). Le roi l'ayant
(1) In capitulant Regg. Francor., t. i p. 9.
(a) V. G*W* chnuian* % t. 9 ; Surins; et DenkwiirtligkeUen , t. 3L
laa Francs. — s. bloi (588-659). Ltv. V.
chargé d'exécuter , d'une certaine manière qu'il lui prescrivit , un siège orné d'or et de pierres précieuses , S' Éloi en fit deux au lieu d'un avec les matériaux qu'on lui livra. Le roi admira le talent et la probité de l'artisan , le prit à sa cour et le fit directeur de la monnaie. Cet homme sérieux n'oublia pas , dans ce nouveau poste , les exercices de la piété ; au milieu de ses travaux il avait toujours devant lui la Bible ou quelque autre livre religieux , dans lequel il s'instruisait et s'édifiait. Il ne passait pas non plus un seul jour sans en employer une portion à la méditation de la Parole de Dieu, dans le recueillement et la prière. La corruption de la cour où il était obligé de figurer était profonde , et il fallait tout le pouvoir de la grâce de Dieu et la force dame qu'il en avait reçue pour le préserver de la contagion du péché. Il trouva même nécessaire , au bout de peu de temps , de soumettre son esprit et son corps à un régime sévère, pour se préserver des séductions qui l'entouraient. Le roi lui faisait fréquemment des présens considérables en argent ; mais S1 Éloi n'employait ces trésors qu'à racheter des prisonniers ou à soutenir les pauvres qui se rendaient tous les soirs en foule devant sa maison pour y recevoir leur nourriture. Dès qu'il apprenait qu'il y avait quelque part des esclaves à vendre il accourait sur le marché , où il en rachetait quelquefois jusqu'à cinquante en un jour. C'étaient pour la plupart de sauvages Saxons, qui avaient été faits prisonniers dans les guerres avec les Thuringiens. S1 Éloi laissait à ces affranchis le choix ou de
Ch. XX. s. ihoi (588-659). ia3
retourner dans leur patrie ou de rester auprès de lui et de se faire instruire, à ses frais, à l'école de certains couvens , dans le christianisme et dans quelque métier. Il eut plus d'une fois la joie de trouver, au milieu de ces hommes repoussés du genre humain , quelques plantes du royaume des deux, dont plusieurs se vouèrent ensuite au service de l'église. Baudrich, un affranchi de cette espèce, devint son lecteur; Tituan, son domestique, était un Suève , qui perdit plus tard la vie parmi ses compatriotes païens pour le témoignage qu'il rendait parmi eux à l'évangile; Buchin, devint dans la suite abbé de Ferrières ; trois autres , André, Martin et Jean, entrèrent pareillement au service de l'église chrétienne.
Le cœur de S1 Ëloi vivait de préférence dans la méditation de la Parole; et des larmes de joie et de reconnaissance couvraient ses joues au milieu de ses prières lorsqu'il sentait quelque nouvelle lumière pénétrer dans son cœur. Il ne se laissait jamais déranger au milieu de pareilles méditations, même quand le roi l'aurait fait appeler avec instance; jamais non plus il ne quittait sa maison sans avoir auparavant invoqué le secours de Dieu sur tous ses pas.
Après la mort de Clotaire, son fils et successeur Dagobert I«', roi d'Austrasie, s'attacha S1 Éloi comme son conseiller, et lui témoigna d'autant plus de respect que celui-ci lui parlait avec plus de franchise et de force. Cette confiance du roi excita l'envie des courtisans; mais le roi qui s'en aperçut ne fit qu'accumuler davantage sur S1 Éloi les marques
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de sa faveur ; et celui-ci de son côté, qui dans sa vie simple et retirée n'avait que peu de besoins, continua fidèlement de n'employer ses richesses qu'à des œuvres de bienfaisance , et entre autres à bâtir, près de Limoges , un couvent pour lequel le roi lui avait déjà assigné le terrain. Les premiers habitans de ce couvent furent deux moines pieux qui avaient été consacrés à la prêtrise à Luxeuil, couvent que Colomban, déjà alors chez les Francs, et dont nous parlerons plus loin fort au long, venait de fonder dans les Vosges, près de Plombières. Bientôt le nombre de ceux qui furent admis dans ce nouveau couvent s'éleva à cent cinquante personnes, qui à côté de l'instruction religieuse qu'elles recevaient, s'exerçaient en même temps à divers métiers, afin de se mettre d'autant mieux en état de servir à l'œuvre des missions. S1 Éloi établit une institution toute semblable à Paris, capitale du royaume , où le roi lui avait aussi assigné une place à cet effet. Lorsque le couvent fut achevé, S* Eloi remarquant qu'on avait mepiété légèrement au-delà du terrain que le roi avait indiqué , en demanda pardon au roi avec une espèce de terreur. Il faut espérer que c'était sans affectation. Mais le roi le rassura, en doublant encore l'étendue du terrain qu'il lui avait d'abord accordé, et s'écria devant tous ses courtisans : a Voyez la conscience fidèle de ceux qui servent Christ! Mes employés civils ne craignent pas de me voler des districts entiers, tandis que cet homme tremble à la pensée de s'être approprié la largeur d'un pied de mon terrain ! »
Un jour que Dagobert chargeait ce serviteur
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consciencieux d'une commission importante, il lui demanda, comme c'était l'usage dans des cas pareils, de prêter entre ses mains le serment de fidélité; mais S1 Éloi ne crut pas devoir faire un serment semblable et s'en excusa avec une persévérance qui irrita le roi, dont les instances étaient très-vives. Cependant Dagobert finit par céder, en convenant que la fidélité connue de S1 Éloi valait plus que les sermens les plus solennels de la plupart des autres.
Dans toutes les positions de sa vie S1 Éloi s'appliqua à répandre l'évangile parmi les Francs. En parcourant le pays il adressait partout des discours chré-
il fonda des institutions religieuses qui se distinguèrent de toutes les autres qu'on trouvait alors dans le pays par leur sévère discipline : il les pourvoyait aussi avec soin d'exemplaires des saintes Écritures.
Le profond respect que S1 Éloi s'était acquis par sa piété, et la confiance qu'on avait en lui, attirèrent sur lui l'attention de l'église lorsqu'il s'agit de pourvoir un évéché qui avait besoin d'un homme fidèle et dévoué ; et malgré la répugnance qu'éprouvait à le perdre Clovis II , qui avait succédé à son père Dagobert 1er en 638, S1 Éloi dut céder à un appel qui le jeta dans de nouveaux travaux. Il s'agissait du grand diocèse de Noyon et Tournay dans lequel le bienheureux Médard avait déjà précédemment consumé ses forces, et où se trouvaient encore, surtout dans la contrée de Gand et de Courtray, des restes de population païenne où l'évangile n'avait point pénétre; outre que depuis long-temps, comme on sait, les conversions n'étaient plus guère qu'une
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affaire extérieure, et que la foi du plus grand nombre des chrétiens ne consistât guère que dans l'habitude de pratiquer quelques cérémonies extérieures , auxquelles s'associaient encore de nombreuses superstitions païennes. S1 Éloi accepta ce poste honorable, mais difficile, où il travailla, au péril de ses jours et au milieu de beaucoup d'opprobres, depuis l'an 64 1 jusqu'à l'an 659, parmi de sauvages païens et parmi des chrétiens de nom. Tantôt il l'emportait par la charité et par la douceur chrétienne sur la haine et la fureur des païens; tantôt il était obligé de s'opposer avec une espèce de violence aux nobles de la contrée qui, par leur exemple, contribuaient à entretenir le paganisme ou l'hypocrisie dans la masse du peuple. Un jour où l'on célébrait, non loin de Noyon, la fête de S1 Pierre avec des réjouissances païennes, S1 Éloi se rendit, accompagné de trois autres ecclésiastiques, au milieu de la foule déjà irritée contre lui à cause de ses importunes pré» dications. Il monta sur un lieu élevé situé devant l'église, et se mit de là à exhorter le peuple avec force et sévérité au sujet de ses pratiques idolâtres ; mais la multitude lui criait avec menaces : a Prêche tant que tu voudras, Romain ( on a vu que S* Éloi descendait d'une famille gallo-romaine; et ses auditeurs étaient ou des Gaulois ou des Allemans), tu ne réussiras pas à détruire nos vieilles coutumes , et il n'y a pas d'homme à qui il appartienne de nous interdire les jeux que nous tenons de nos pères et qui nous causent tant de plaisir! »
On a vu que S1 Éloi s'appliquait très-particulièrement à former des ouvriers pour l'évangile.
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A mesure que leur nombre s'augmenta il étendit le champ de ses travaux. Les Frisons et les Suèves, qui occupaient le pays situé vers les bouches du Rhin , attirèrent surtout son attention : bientôt il eut la joie de pouvoir employer plusieurs des païens qu'il avait convertis, à travailler à leur tour parmi leurs compatriotes; et au bout de quelque temps on vit des villages entiers renverser leurs temples et leurs idoles, et demander le baptême. Alors ce serviteur éclairé de Christ suivit une méthode bien différente de celle qu'ont suivie avant et après lui tant d'autres missionnaires. Il recevait les païens qui demandaient le baptême, à une espèce de noviciat, pour les instruire pendant une année entière : il accompagnait d'ailleurs ses exhortations sérieuses de prières, d'instances et de larmes; et son zèle n'avait rien de ces amertumes selon la chair qui repoussent les esprits. Aussi sa fidélité à exiger des nouveaux convertis une connaissance effective de la foi qu'ils professaient fut récompensée par de véritables succès : il eut la joie de baptiser chaque année, à la fête de Pâques, de grandes troupes d'adultes ou de jeunes gens , qu'il avait amenés pendant le cours de l'année à la connaissance du vrai Dieu ; et il continuait, après leur baptême , à prendre soin d'eux comme un bon berger, en cherchant à les mener toujours plus avant dans le chemin du salut. Son ami et disciple Owen , qui a écrit sa vie , nous a conservé des fragmens des discours de S* Éloi qui , à côté d'un style tout simple et sans art, contiennent beaucoup de chaleur et de vie, et qui montrent combien cet homme était habile à se
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placer dans la position et dans les besoins particuliers de ses auditeurs grossiers et ignorans, et à leur faire comprendre la vraie nature de leur état spirituel et la force de l'amour de Dieu.
C'est au milieu de ces travaux bénis qu'il atteignit sa soixante -dixième année et qu'il sentit approcher le moment de son repos éternel. Un jour qu'accompagné de quelques-uns des jeunes ecclésiastiques qui se formaient sous sa direction il remarquait, en passant par Noyon, quelques endroits d'une église qui avaient besoin de réparations, il fit appeler aussitôt des ouvriers pour y remédier, en disant à ses disciples qui voulaient attendre un moment plus commode : « Laissez-moi faire , mes enfans; si cela ne se fait pas maintenant je ne verrai pas cette réparation de mes yeux. » Et comme les disciples lui répondaient : a À Dieu ne plaise ! et veuille le Seigneur vous conserver long-temps pour le bien de l'église ! » il leur répliqua : « Ne vous affligez pas, mes enfans, mais plutôt félicitez-moi; car il y a long-temps que je désire être retiré des peines si nombreuses de cette vie. »
Il fut saisi d'une fièvre légère; mais appuyé sur -*un bâton il continuait encore à aller de lieu en lieu et à servir son divin Maître par des prédications et des visites nombreuses. Lorsque son dernier jour approcha ( le ier décembre 659), il fit venir encore une fois auprès de lui tous les jeunes ecclésiastiques qu'il avait formés au ministère, et il leur dit : « Si vous m'aimez comme je vous aime, prêtez l'oreille aux dernières paroles que je vous adresse ! Attachezvous à garder les commandemens de Dieu; soupirez
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sans cesse après Jésus; que ses doctrines pénètrent profondément dans vos âmes : si vous m'aimez véritablement, aimez le nom de Christ, comme je l'ai* me ; pensez sans cesse à l'incertitude de cette vie ; ayez toujours devant les yeux le jugement à vemrj car je prends maintenant le chemin de toute chair* et vous allez vivre sans moi dans ce monde; il plaît au Seigneur de m'appeler auprès de lui , et je languis après la dissolution de ma demeure mortelle* et après le repos que le Seigneur m'a préparé. »
Comme ses disciples l'interrompaient par des torrens de larmes et couvraient sa voix de leurs sanglots: « Ne vous affligez pas ainsi, leur dit-il avec émotion , et ne m'affl igez pas par vos larmes ! Si vous êtes sages, vous vous réjouirez plutôt; car, quoique éloigné de vous selon la chair, je me trouverai cependant en esprit encore plus rapproché de vous. Et lors même que cela ne serait pas, Dieu reste pourtant avec vous et vous êtes remis à ses soins. Si j'ai pu faire quelque bien en ma vie, je l'ai fait pour vous; mais avec cela je sais parfaitement que, comme un serviteur inutile, je n'ai point fait tout ce que je devais. Cependant le Seigneur sait quelles ont été mes intentions. »
Là-dessus il se jeta à genoux et recommanda, dans une prière ardente, au Berger éternel les brebis qui lui avaient été confiées. Et comme ses disciples s'embrassaient les uns les autres en pleurant, il leur dit encore une fois : « Je ne puis plus parler avec vous, et vous ne me verrez plus auprès de vous; vivez donc en paix, et maintenant laissez -moi m'en aller en mon repos! » Puis il leva les yeux pour la der- H. 9
i3o Francs. — pin des missions de frange. Liv. V.
nière fois vers le ciel et se mit à dire : « Seigneur, maintenant tu laisses aller ton serviteur en paix, comme tu Tas dit! Souviens-toi que tu m'as formé de terre; n'entre pas en jugement avec ton serviteur, car il n'y a point de juste devant toi. Souviens -toi de moi, toi qui seul fus sans péché, Sauveur du monde, Jésus-Christ! Conduis-moi de ce corps de mort dans ton royaume céleste! » C'est en faisant cette prière que S*Éloi remit son esprit entre les mains de Dieu.
Et, sauf quelques mots qui se présenteront incidemment, par la suite, en parlant des missions chez les Àllemans, c'est par ce touchant récit que nous terminons l'histoire des missions de la France. — O si tous ses évéques avaient été des S1 Éloi! O si tous ceux qui se glorifient d'une foi plus éclairée avaient une piété aussi vive!
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