LES ILES BRITANNIQUES, ET SURTOUT L ECOSSE ET L IRLANDE
On a vu précédemment (c. 1 4 , p. 4<>4) tes premiers linéamens de l'œuvre de Christ dans les îles Britanniques, jusqu'à l'époque de Constantin le Grand. Avec ce monarque, et ses fils commença pour la Grande-Bretagne un temps de repos qui sûrement ne s'écoula pas sans favoriser l'établissement et l'extension de l'église de Christ dans ces îles comme dans tout Pempire, mais sur lequel il ne nous reste aucun détail. En général le long espace de temps où les Romains régnèrent sur le pays n'a laissé, comme on l'a déjà vu, presque aucune trace; et sous le rapport religieux en particulier nous sommes à peine en état, pendant tout le cours du quatrième siècle, de trouver un seul nom qui répande quelque lumière sur notre histoire. On né peut supposer qu'une époque dans laquelle ont travaillé avec ardeur les pères de l'église les plus distingués de l'Orient et de l'Occident, ait été perdue pour la seule église britannique : il y a
i3a lies Britanniques. — soos les cohstahti*. LU*. V.
plutôt toutes les raisons d'admettre la supposition que Gildas fait à ce sujet, c'est que les Saxons , qui vinrent peu après la retraite des Romains dévaster la Grande-Bretagne, détruisirent aussi tous les monumens historiques du pays qui se rapportaient aux temps précédens ( Voyez là-dessus, t. i , p. t\i \ ).
Il paraît que pendant le long repos dont la Grande-Bretagne jouit sous les Constantin la prospérité du pays avait atteint un degré inconnu jusqu'alors ; car peu après, lorsque Julien combattait sur la rive gauche du Rhin les Francs et les Allemans, qui avaient ravagé les contrées situées le long de ce fleuve, et qui avaient réduit quarante villes en cendres, on vit les champs fertiles de la Grande-Bretagne fournir au général romain des moyens abondans de nourrir des milliers d'habitans qui avaient été dépouillés de tous leurs biens : et une flotte de huit cents petits bâtimens amena de cette Ue une telle quantité de blé , que les habitans affamés de la Gaule eurent non-seulement de quoi satisfaire leurs besoins, mais aussi de quoi ensemencer leurs terres. Cette circonstance seule suffirait pour prou ver évidemment que dans les parties méridionales et orientales de la Grande-Bretagne soumises aux Romains l'agriculture avait fait des progrès considérables : et lors même que la suite de Fhiv toire ne nous montrerait pas , comme elle le fait pourtant , que ce temps ne fut pas perdu pour l'œuvre de Dieu , la seule analogie déjà nous autoriserait à conclure que dans le même temps le champ de l'église de Christ a dû aussi s'y couvrir de
Ch. XXL pelagk (4oo). i33
moissons abondantes, comme cela arrivait dans tout le reste de l'empire.
Seulement, en parlant ainsi, nous n'oublions point que les temps de repos sont loin d'être toujours les plus favorables à l'avancement de la vraie piété : car, selon la sentence remarquable de notre Sauveur « c'est quand les hommes dorment que l'ennemi vient semer l'ivraie. » Si donc nous parlons de progrès de l'église, nous avons surtout. en vue son accroissement en étendue ; et c'est sous ce rapport seulement que nous rappellerons ici une observation précédente (t. i, p. 4»4) • c'est qu'un même fait semble établir également et les progrès que le christianisme avait faits dans ce pays , et la décadence qui s'y était déjà introduite. En effet c'est en Angleterre, à la fin du quatrième siècle^ qu'on trouve ce célèbre Pélage, moine irlandais (i), prêchant d'abord dans sa patrie , puis en Italie et dans le nord de l'Afrique la doctrine qui a reçu son nom. Il prétendait, comme on sait, qu'il suffît à l'homme de sa volonté pour faire son salut , et qu'il n'a pas besoin pour cela d'une grâce surnaturelle. Et cette vue, radicalement opposée à la doctrine évangélique aussi bien qu'à une saine philosophie, s'était répandue dans l'église britannique à tel point qu'un synode d'évêques gaulois, tenu en ce temps à Lyon, jugea- nécessaire d'envoyer dans la Grande- Bretagne, comme on l'a dit en traitant de la France (c. ao, p. 87 ), S1 Germain et S1 Loup, afin de combattre cette hérésie. C'est le moment de dire quelques mots de plus de cette mission.
(l) Voyez pour sa qualité d'Irlandais, t. t , p. aS4*
i J4 il BrU,— $. Gimn ar 9. ton» (4*8). Iw. ^.
Il paraît que les- deux missionnaires tirent en Angleterre deux voyages successifs^ et que tout en
chrétiens, ils eurent aussi des succès marqués parmi les païens encore nombreux du pays. Il poussèrent leurs travaux jusqu'en Ecosse et en Irlande ? où leur travail fut ensuite continué avec un égal succès par quelques disciples qu'ils avaient laissés après eux. Us prêchèrent dans les églises , dans les nies, en rase campagne; et partout se rassemblaient autour d'eux des multitudes qui recevaient avec avidité leurs exhortations à la repentance. G était alors une époque de grandes calamités pour la Grande-Bretagne. Le pouvoir romain expirant était incapable de défendre les indigènes du midi et de l occident contre les incursions des àcots et des t*ictes; et les Bretons civilisés participaient de l'affaiblissement moral qui affectait alors tout l'empire. Ils firent venir dans leur camp les deux évéques gaulois, dont la présence leur rendit un courage tout nouveau : au milieu même des dangers de la guerre. Maïs ces évéques continuèrent de prêcher l'évangile tous les jour»; et des multitudes se firent baptiser.
Cette époque présente un singulier exemple du secours dont les deux missionnaires furent aux pauvres Bretons. Le jour de Pâques l'église se couronnait déjà de feuillage, selon l'habitude qui s'en était établie, pour solenniser les baptêmes nombreux qui allaient avoir lieu : et les Pietés avaient formé le projet de surprendre les Bretons pendant le service divin ; mais leur projet avait été éventé. Alors S1 Germain conduisit les chrétiens dans une
Ch. XXI. CALÉDONIENS ( SCOTS ET PICTBJ ). l35
▼allée partout environnée de montagnes, où il leur dit d'attendre l'ennemi, en leur recommandant seulement de se mettre tous à crier avec lui à haute voix : « Alléluia ! » quand il en donnerait le signal. La chose eut lieu, et ce cri puissant , redoublé par tous les échos environnans, jeta une telle terreur chez les Pietés qu'ils s'enfuirent épouvantés. — Dieu est puissant dans les faibles.
Il parait qu'il s'était passé, vers la fin de ce quatrième siècle, de grands changemens chez les peuplades barbares qui occupaient l'Écosse et l'Irlande. Ces tribus guerrières, qui n'avaient jamais été vaincues par les Romains, et qui avaient figuré jusqu'alors dans leur lutte contre eux sous le nom général de Calédoniens, ne paraissent plus dès ce moment sous cette ancienne dénomination. Ce sont maintenant des ScotSy qui habitent l'Irlande (Erin), et des Pietés y qui hantent les hautes montagnes de TÉcosse, que nous allons rencontrer comme les adversaires des Bretons et du gouvernement romain à l'agonie. Du reste il est très-probable que c'est le même peuple, d'abord connu sous le nom de Calédoniens, qui figure maintenant sous ces deux nouveaux noms : ces changemens de nom ont souvent eu heu parmi les peuplades germaines. Les habitans de l'Écosse auront reçu des Romains le nom de Pietés parce qu'ils avaient l'usage de se peindre le corps, comme le font encore les sauvages de nos jours, afin de se donner un air plus terrible : originairement de la même race que les Scots de l'Irlande, ils auront peut-être quitté cette île pour se rendre dans les montagnes de l'Écosse, afin d'y dé-
l36 //. Bfà. ABANDONNÉES DBS ROMAINS. LÙ>. f.
fendre d'autant mieux leur indépendance contre des oppresseurs étrangers. Quant à la première origine de ces peuples, on s'accorde généralement k les regarder comme des descendais de colons phéniciens -scythes, qui arrivèrent primitivement en Espagne, et qui s'établirent ensuite dans cette île, pour y faire avec plus d'activité le commerce du nord.
sont dépeints par les anciens historiens , comme extrêmement guerriers et farouches; et aussi voyons* nous qu'à compter de la première irruption de César dans les Ûes Britanniques, ils ne cessèrent, pendant plus de quatre cents ans, de soutenir victorieusement leur indépendance absolue contre la puissance croissante des Romains, tandis que le reste de la Grande-Bretagne avait été vaincu par ces derniers, et avait reçu d'eux la civilisation, puis son compagnon fidèle, le christianisme.
Lorsque les hordes innombrables des Barbares se versèrent sur le midi et sur l'orient de l'empire romain, cet état vieillissant se vit obligé de rappeler ses légions vers le centre, et de dégarnir partout son extrême frontière : on vit donc partir de la Grande-Bretagne une légion après l'autre; puis les dernières troupes qui s'y formèrent d'après l'ordre ou dans l'intérêt des Romains, finirent par se choisir un empereur à elles-mêmes, un simple soldat (t. i, p. 460). On a vu que ce général se jeta sur le continent, s'empara pour un temps du gouvernement de la Gaule et de l'Espagne ; mais qu'il finit par trouver la mort dans son entreprise (p. 471)-
Çh. XXL I*« INVASION 8AXONNB.
Les Bretons abandonnés , qui se voyaient ainsi exposés aux irruptions des Pietés barbares et païens, conjurèrent en vain , vers le milieu du cinquième siècle, Aêtius, alors occupé de sa guerre sanglante contre les Huns, de venir à leur secours : il ne put y songer; et il ne leur resta alors qu'à secouer définitivement jusqu'au dernier reste de la dominât» romaine, et qu'à se constituer sous des chefs choi* sis dans leur propre sein. Mais l'un de ces petits souverains , Vortiger, proposa, pour s'opposer aux dévastations des bandes païennes qui venaient d'fc cosse, un expédient qui finit par amener la ruine complète de l'indépendance du pays; ce fut d'apr peler le secours d'une autre nation barbare.
Déjà depuis long -temps on avait vu dans le canal de la Manche, sur de légers canots, des bandes de Saxons et d'Angles, originaires d'un pays qui s'étendait depuis les embouchures de l'Elbe jusque dans Y Albingie ( Holstein ) ; elles apparaissaient dans la Baltique et dans la mer du Nord, puis elles fon-
Ml
1 époque dont nous parlons, on vit croiser sur les cotes de l'Angleterre une escadre de cette espèce, qui sous la conduite de deux chefs, Hengist et Horsa, cherchait l'occasion de quelques nouvelles aventures, et semblait même vouloir s'établir dans la Grande-Bretagne. Vortiger, loin de craindre ces hôtes nouveaux, crut pouvoir les appeler comme auxiliaires contre les Scots et les Pietés; et les Germains, ne demandant mieux, débarquèrent (449) à l'embouchure de la Tamise dans la petite île de Thanet,pour tenter fortune dans cette nouvelle contrée.
i38 11. Brit.— l église décline bh Angleterre. Lw. F.
Là, de concert avec les Bretons, puis un peu plus tard sans eux, ces nouveaux venus firent effectivement la guerre aux Pietés; mais après avoir conquis une partie considérable de File, ils s'y plurent si bien qu'ils résolurent de s'y fixer; et voilà les Bretons et l'église de Christ doublement menacés d'une destruction totale, par deux peuples étrangers et deux peuples païens; car les hordes des Saxons étaient, si possible, encore plus sauvages et encore plus ennemies du christianisme que celles des Pietés et des Scots. Et le danger de l'église était d'autant plus imminent, que les chrétiens mêmes étaient tombés, comme le leur reproche Gildas, dans l'ignorance, dans l'indifférence et dans de nombreuses erreurs, qui étaient à leur foi toute sa puissance et sa vie. Nous verrons plus loin quelles furent les longues suites de cette invasion des Angles et des Saxons, que nous reprendrons même avec quelque détail à la fin de ce chapitre.
Mais, dans cette crise redoutable, le Seigneur intervint d'une manière inattendue pour sauver le lumignon encore fumant de l'église britannique; car tandis que le midi de l'Angleterre succombait presque tout entier sous les coups des Saxons, Dieu faisait répandre la foi dans le nord de cette même île, en Écosse, et surtout en Irlande, et préparait ainsi ces deux contrées à relever en son temps l'église déchue des Bretons, et à prêcher, plus tard encore , de concert avec l'église renouvelée, la nouvelle du salut à ces mêmes Saxons qui maintenant ravageaient tout le pays.
Il est bien probable que, dés, long-temps déjà,
CA. XXL s' étewd en écossb et en ielahdb. i3q
des Bretons chrétiens , emmenés comme prisonniers de guerre dans les gorges sauvages des Scots et des Pietés, avaient trouvé l'occasion de répandre chez ces peuples quelques germes de la connaissance évangélique ; quant à l'Irlande en particulier, l'histoire en présente quelques preuves positives, et nomme plusieurs chrétiens qui essayèrent alors, au péril de leurs jours, d'y travailler à la prédication du salut Ici les dates deviennent souvent incertaines; mais les faite généraux sont constatés. L'un des ouvriers dont nous parlons fut JfCiaran, qui vint dès la seconde moitié du quatrième siècle, rassembler un petit troupeau de fidèles dans les environs d'Ossony. Un autre fut Déclan, qui fonda à Ardmore ( V. carte d'Europe ) une église dont il fut ensuite l'évèque(i).
Au milieu de ces préparatifs , qui avaient eu lieu peu avant l'époque où les pirates saxons vinrent s'établir dans la Grande-Bretagne, on vit paraître en Irlande encore un autre serviteur de Christ plus distingué que les précédens , et qu'on a coutume d'appeler le premier apôtre des Scots , à cause de ses travaux et de ses succès parmi eux. C'était Palladius (vers 43o) , envoyé à ce que dit Prosper , chroniqueur gaulois de cette époque, par le pape Célestin pour prêcher l'évangile dans cette contrée. Il y trouva encore deux autres collaborateurs, Ibar et Albeus , qui le reçurent avec une joie extrême, et il eut la douceur de voir prospérer l'œuvre du Seigneur sous ses mains. Une persécu-
(i) Uther Antiq. eccUi. britann., c. i6, p. 4«8 1 »S-
l4o ILBrU. IRLAJfDB. PATRICK (430-470). Lw. V.
tion qui venait du chef païen de Leinster , l'obligea plus tard de se réfugier en Écosse , où il travailla pendant plusieurs années avec bénédiction et laissa quelques pieux disciples. Il mourut en 45o.
Mais parmi tous les ouvriers de cette époque , c'est avec une prédilection toute particulière que l'œil du chrétien s'arrête sur un autre homme que la Providence avait préparé par des destinées extraordinaires à répandre l'évangile chez ces peuples barbares. Nous voulons parler de Patrick (1), que son peuple appelait Sukkat, et qui naquit vers l'an 387 dans le village de Bonavem- Tabernoe , près de Boulogne en Picardie (a). 11 était d'une famille bretonne-romaine, et avait reçu une bonne éducation de son père , d'abord décurion, ou sénateur municipal , puis diacre de l'église de son village. Il passa cependant une partie de sa jeunesse dans l'insouciance et la légèreté, jusqu'à ce que, dans sa seizième année, une rude épreuve
(1 ) Noos avons deux biographies de Patrick, une de Josselin , et nue d'Usher, et outre cela ses propres Confessions qu'il laissa aux églises d'Irlande (,V. Dcnkwurdigkcitcn , t. B ). La vie de cet homme remarquable , parfaitement authentique pour le fond , est semée de difficultés de détail pour les temps et les lieu. Nous suivrons dans cette traduction tour à tour l'ouvrage allemand et un ouvrage anglais d'un grand mérite, qui répand •or l'histoire ancienne de l'Irlande de précieuse lumières , Bistoix <f Ir*~ land , de Thomas Moore. L'auteur manifeste un peu d'esprit de parti pour
aoua plusieurs rapporta: etsana le citer toujours, nous l'avoua
(s) Quelqne*.nna prétendent qne c'est u* village irlandais Maie il paraît certain que c'en est on de la cote de France alors, appelée l'Armorique; «t qne le lieu de la naissance de Patrie* est Boulogne W-Mer , on près d«
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Ch. XXL JEUNESSE ET CONVERSION DE PATRICK. lifl
que Dieu lui envoya devint le moyen de le réveiller du sommeil du péché.
Des pirates Scots vinrent d'Irlande, faire une irruption sur les côtes où il habitait, et remmenérent prisonnier avec plusieurs autres. Le jeune homme fut vendu en Irlande à un propriétaire qui le chargea de garder le bétail dans les montagnes et dans les forêts, et qui lui fit passer une partie de sa jeunesse dans la faim et la nudité , souvent exposé en plein air, à la pluie et à la neige. La détresse lui apprit à tourner son coeur vers ce Dieu qu'il avait oublié dans de meilleurs jours. Abandonné des hommes , son cœur trouva en lui la consolation et le repos, et apprit à connaître le trésor que le chrétien possède dans les deux.
Dans les Confessions qu'il a laissées par écrit, il s'exprime ainsi sur le changement qui s'opéra en lui pendant ce temps d'épreuve : a J'avais environ seize ans, et je ne savais rien du vrai Dieu, lorsque je fus entraîné avec beaucoup d'autres en captivité , comme nous l'avions bien mérité , puisque nos cœurs s'étaient éloignés de Dieu , et que nous n'avions pas gardé ses commandemens. Là Dieu ouvrit la porte de mon cœur incrédule , de sorte que je pensai à mes péchés et me tournai de tout mon cœur vers le Seigneur mon Dieu, qui eut pitié de ma jeunesse et de mon ignorance , et qui me consola comme un père son enfant Avant que Dieu m'humiliât, j'étais comme une pierre enfoncée dans une boue profonde : mais Celui qui a tout pouvoir vint, et me releva dans sa miséricorde et me plaça sur une roche élevée.
i4a //• Brit. — bsclayagb bt pibtb db Patrick. Uv. V .
C'est pourquoi j'ai dû en donner un témoignage éclatant , afin de rendre au Seigneur au moins ce qui est en mon pouvoir, en retour de ses bénédictions immenses pour le temps et pour l'éternité^ et de ses grâces que ne peut estimer aucun entendement humain. ...... « Lorsque je gardais le
bétail en Irlande (dit-il dans un autre endroit) , et que je priais fréquemment pendant le jour , la crainte et l'amour de Dieu s'allumèrent de plus en plus dans mon cœur ; la foi s'accrut en moi ; je priais bien cent fois le jour, et de même la nuit Lors même que je passais mes nuits dans les forêts et sur les montagnes , dans la neige , la glace ou la pluie , je me réveillais pour la prière avant le point du jour. Alors je ne sentais aucun mal , et il n'y avait en moi rien de cette paresse que j'éprouve maintenant ; car l'esprit de Dieu brûlait
en mon cœur »
Après avoir passé six ans dans cet esclavage chez le même maître, Patrick crut entendre en songe une voix qui lui disait de retourner dans sa patrie , ajoutant qu'il y avait déjà un bâtiment prêt à mettre à la voile pour s'y rendre. Aussitôt il partit pour la côte , qui était assez éloignée. Il y trouva effectivement un bâtiment tel qu'il lui avait été décrit; mais le pauvre jeune homme n'ayant pas d'argent, le commandant ne voulait pas le prendre. Déjà Patrick retournait sur ses pas en répandant son cœur dans de tristes prières , lorsque quelques-uns des matelots païens vinrent le rappeler et le prirent avec eux à bord. Après im passage de trois jours le bâtiment arriva, à ce
Ch. XXL PATRICK DE RETOUR CHEZ LDI. l43
qu'il paraît, tout au nord de l'Écosse, soit que ce fut la direction qu'avait voulu prendre le mai* tre du bâtiment , ou que les vents les eussent écartés de leur route; et Patrick se vit obligé, pour revenir chez lui , de traverser avec ses compagnons de voyage pendant vingt-sept jours de suite, des solitudes presque inhabitées où ils se virent souvent sur le point de mourir de faim. On se souvient qu'alors l'Angleterre même , déjà abandonnée des Romains, commençait à retomber rapidement vers la barbarie ; et avant de l'atteindre les voyaeurs eurent de plus à parcourir toute l'Écosse , encore plus sauvage par nature et par défaut de culture. Patrick ayant souvent parlé à ses compagnons de voyage de la toute-puissance de Dieu , ceux-ci se mirent à lui demander pourquoi il ne priait pas son Dieu de les tirer de détresse. Patrick les assura, plein de confiance, que s'ils voulaient seulement se tourner eux-mêmes de tout leur cœur vers le vrai Dieu ils éprouveraient son secours. Quelques-uns le firent; et on trouva bientôt dans la foret tant de gibier qu'on ne manqua plus de vivres jusqu'au jour où la compagnie eut la joie de retrouver les pays habités , et où pour sa part Patrick rejoignit les siens.
Au bout de trois ans il fut de nouveau enlevé par des pirates : mais il recouvra sa liberté déjà au bout de deux mois, et il retourna, au milieu de beaucoup d'épreuves, encore une fois chez lui , où il fut reçu avec une vive joie. Ses parens cherchaient à le persuader de rester chez eux tout-à-fait; mais Patrick
en son cœur, à consacrer
1 44 M* Brit. — i' at ricr au coûtent (4io*43o). Liv. V.
le reste de ses jours à la conversion d'un peuple au milieu duquel il avait passé sa jeunesse, et où il avait été régénéré de la vie du ciel. Il alla d'abord s'enfermer pendant quatre ans dans le célèbre monastère de S1 Martin , près de Tours (4 1 o-4 1 4 )> probablement pour s'y préparer à sa future mission; et là l'Irlande le poursuivit encore. Un jour il songea qu'il voyait un homme venant de cette île, qui lui apportait de la part des indigènes un grand nombre de lettres, et qui lui en tendait une où on lisait les mots : « Vox Hibemigensiwnl » (Voix des Irlandais!); et en continuant la lecture , il lui semblait entendre le cri de plusieurs habitans de la forêt de Focult, sur la côte occidentale de l'Irlande , qui lui criaient à haute voix : « Nous te prions, pieux jeune homme, » passe chez nous, et reviens vivre parmi nous! » L'émotion ne permit pas à Patrick d'en lire davantage, et il se réveilla ( Et valde compunctus $um, et ampli us non pot ni légère; et sic expergefactus sum )* — Style de la Bible.
Cependant le moment du départ n'était pas encore venu. Par des raisons quelconques , Patrick après avoir passé les quatre ans ci-dessus sous la direction de S1 Germain (d'Àuxerre), se trouve pendant neuf autres années dans un couvent qu'on croit être celui de Lérins, près de Marseille. Enfin, en 4*9* on le voit accompagnants1 Germain avec S1 Ixmp dans sa mission en Angleterre. Mais son besoin de retourner en Irlande était irrésistible, et il en vint enfin à l'effectuer. Ses parens, et même les ecclésiastiques bretons de sa contrée, firent tout ce qu'ib purent pour le détourner de sa résolution , et
Ch. XXL CJUIÎUBàLBS » IRLANDE. OBJECTIONS. 1 45
lui représentèrent les dangers auxquels il s'exposait inévitablement parmi un peuple encore-cannibale, et qui avait vécu jusqu'alors dans une lutte sanglante contre les Romains et les Bretons. Et tel était bien en effet le caractère de ce peuple. S1 Jérôme, qui n'était mort que depuis peu de temps, disait des Irlandais ( i ) : « Ils ne vivent pas en mariage régulier, mais comme s'ils étaient de la république de Platon ; ils ont les femmes en commun, et leurs inclinations n'ont d'autre règle que ce que l'on trouve
aussi bien chez les bêtes féroces » Il ajoute
encore : « J'ai vu moi-même dans les Gaules ces Ir- » landais manger de la chair humaine; et quoiqu'il » ne manquât nullement de bétail et de moutons » dans le pays, cependant c'était pour eux une joie * que de pouvoir surprendre dans la campagne » iin berger ou une femme, et lui çouper un » bon morceau de chair pour s'en nourrir comme » d'une friandise. »
Cependant les représentations qu'on faisait à Patrick n'eurent d'autre effet que de le porter à s'adresser à Dieu par des prières d'autant plus instantes, afin d'obtenir son secours contre tous les obstacles qu'on lui opposait. Il écrit là-dessus dans ses Confessions : « D'où me venait cette grâce si grande de pouvoir reconnaître et aimer Dieu , et abandonner ma patrie et mes parens, quoiqu'ils m'offrissent avec larmes beaucoup de présens si je voulais rester?.... Mais je ne pouvais agir autrement; et, contre ma volonté , j'étais obligé de les irriter,
(i) Adv* Jovin t I. ».