‹ Historie générale de l'etablissment du ChristianismeChapitre 7 sur 19 · II. IO · texte numérisé non relu

II. IO

l46 //. Brit. DÉPART DE PATRICK P. l/lRLANDR. LtV. V.

eux et plusieurs de mes amis. Ce ne fut pas ma force qui me permit de le faire , mais ce fut Dieu qui vainquit en moi et qui leur résista à tous, afin que j'allasse parmi les peuples de l'Irlande pour leur annoncer l'évangile, pour y souffrir beaucoup d'opprobres de la part des incrédules, y sacrifier ma liberté au milieu de beaucoup de persécutions en faveur de mes semblables. Et si j'en suis trouvé digne je suis prêt encore à livrer avec joie, même ma vie pour

son nom » C'est dans ces sentimens que Patrick

partit enfin pour sa chère Irlande : c'était vers 43o.

Il n'allait pas à cette œuvre avec beaucoup de science humaine; car il dit lui-même dans ses Confessions que c'était sa grossièreté et son ignorance qui avaient empêché les ecclésiastiques de son pays de comprendre et d'approuver sa résolution. Cependant il avait reçu de son père, comme on l'a dit, une éducation passable, et il avait appris de bonne heure à connaître assez bien la parole de Dieu, qu'il lisait couramment en latin. Les rapports qu'il soutint long-temps avec quelques évêques pieux des Gaules, et nommément avec S' Germain, avaient encore contribué à le former pour sa vocation de missionnaire. Mais ce qui le rendait incontestablement le plus propre à annoncer la grâce de Dieu en Irlande, était, outre la conversion véritable et profonde de son cœur, les expériences qu'il avait faites du secours de Dieu dans tant de circonstances de sa vie , la connaissance personnelle qu'il avait du peuple irlandais , et l'habitude qu'il avait prise d'en parler la langue, qui était trèsdifférente de celle des Bretons.

Ch. XXL succès. — chà?it. — b&iigtius. 147

Aussitôt arrivé dans le pays, il se mit à le parcourir ên tous sens sans craindre aucun danger, et à pénétrer dans les coins les plus reculés de l'île, afin de voir par lui-même ce qu'était le peuple et quels étaient ses besoins. Les connaissances qu'il avait faites précédemment dans ce* pays lui furent d'une grande utilité; ét quoiqu'il rte fut pas Irlandais de naissânce, il eut bientôt trouvé l'accès auprès des coeurs; car quand l'héure du salut a sonné pour un peuple, tous les obstacles doivent tomber, et tous les cœurs s'ouvrit. Il se mit donc, partout où il arrivait, à rassembler le peuple en rase campagne , au son- d'un certain tambour usité à cette époque pour les convocations publiques. Il parlait à ces hommes simples en toute simplicité , mais avec force, du Dieu qui avait envoyé du ciel son Fils pour être le sauveur de tous les hommes et le leur, et pour chercher ce qui était perdu; et les cœurs s'ouvraient partout à sa prédication. Patrick se servit aussi du chant pour attirer l'attention de ce peuple encore grossier et ignorant; et il profita pour cela d'une heureuse circonstance. La prédication de l'évangile avait produit une si profonde impression chez un jeune homme d'une des familles considérées du pays', que ce jeune homme résolut, malgré tous les efforts des siens, de tout quitter, et d'accompagner le messager du salut dans ses voyages i au milieu de toutes ses peines et de tous ses dangers. Patrick lui avait donné, au moment de son baptême, le nom de Bénignus, à cause du caractère doux qu'il manifestait; et il se servit de la voix harmonieuse de son jeune disciple pour agir sur le

l48 II. Brit. IRLANDE. PATRICK (43o-470). U.V. V •

peuple au moyen du chant des cantiques. Il eut bientôt la joie de voir la foi en Christ se répandre chez des centaines dames avides du salut et y porter ses fruits; et c'est ainsi que surgirent , au milieu des solitudes de l'Irlande, une suite de troupeaux chrétiens qui , peu à peu , formèrent une église régulièrement constituée, sur laquelle Patrick établit un conducteur pieux choisi entre les jeunes gens qu'il élevait à cet effet, au milieu de ses autres travaux.

Il était immanquable que les prêtres païens et les poètes nationaux , qui célébraient dans leurs chants les hauts faits des ancêtres ne s'élevassent avec violence contre cet étranger et n'excitassent une persécution. Elle eut lieu en effet : mais Patrick s'appliqua d'autant plus à rester calme dans la prière et dans la confiance en son Dieu, et ne chercha à combattre ses ennemis que par la vérité et l'amour qui viennent de Christ. Il en fut récompensé plus d'une fois par la conversion de tel d'entre ses adversaires et d'entre les poètes, qui se mit à chanter à son tour dans ses vers les louanges de Christ et la vanité des idoles. Lors même que nous rabattrions beaucoup des exagérations de Josselin sur ce sujet, plusieurs traits authentiques , que prèseute l'histoire dlriande dans les siècles suivans, établissent incontestablement qu'il se forma d jns le pavs . du temps de Patrick . parmi les païens, une enlise grande et virante, qui nonseutement renversa b:ent04 Tanoen culte idolâtre, mais forma de bvxine heure un grand nombre- d Vvan^ei^sles je-Ws. qnoa vit bien tût partir

Ch. XXI, PATRICK Bîf IRLANDE (43o-4yO). l49

pour annoncer l'évangile au loin dans d'autres contrées païennes. La vie intérieure de cette église était sans cesse entretenue par la profonde piété de celui que Dieu avait employé à la produire. Tandis que les nouveaux convertis cherchaient à témoigner leur amour à leur docteur bien-aimé en lui apportant des présens , celui-ci , ou ne les recevait pas , ou les distribuait aussitôt parmi les pauvres, en disant qu'un messager de Christ ne devait pas dégrader sa vocation par des vues intéressées.

Quoique Patrick ne cherchât nullement à produire chez le peuple, par l'influence des chefs, une adhésion purement extérieure et apparente aux doctrines chrétiennes, il ne négligeait pourtant pas de s'appliquer à gagner ces chefs, parce qu'il savait combien leur inimitié pouvait nuire à l'église , et leur bienveillance lui être utile pour la préserver des machinations des druides : c'est dans cet esprit, mais en s'attachant également à toutes les classes d'hommes, que Patrick ne cessa de parcourir toute TiJe, accompagné de ses disciples et de ses aides ; il employait ceux-ci à lire la parole au peuple rassemblé, puis il en développait ensuite le sens avec simplicité et force.

Butler, qui raconte aussi la vie de Patrick (i), ajoute encore quelques traits remarquables aux détails que nous avons donnés sur ce bienheureux missionnaire. « Dans les premières années de sa mission, dit cet auteur, Patrick tenta d'annoncer Christ dans la grande réunion des chefs et des rois

(i) Ltves of tkt Fathers , t. s, p. i.

|50 IL Brit. LUMlÈ&BS DE I. IRLANDE. Llv . V.

d'Irlande qui se tenait toutes les années à Themoria, résidence du roi en chef, et siège principal des druides. Le fils du souverain de la province de JVeill se déclara contre le prédicateur : mais cependant plusieurs autres chefs ne tardèrent pas à embrasser le christianisme. Patrick baptisa les rois de Dublin et de Munster, et les sept fils du roi de Connaught , avec la plus grande partie de leurs sujets; et peu avant sa mort il eut la joie de voir File presque tout entière gagnée au christianisme. 11 s'éleva dans le pays un grand nombre d'églises et d'écoles destinées à propager la piété et les études, et l'Irlande fleurit enfin comme un jardin, auquel accoururent bientôt beaucoup d'étrangers. Ce pays conserva même cette réputation de science jusque dans le moyen-âge, et influa d'une manière puissante sur la propagation de l'évangile dans l'Occident. » — Un poète disait au huitième siècle (Vie de Subvenu s ) :

Exemplo patrum, commotus amore tcgendi , Ivit ad Hibernas , sophid mirabile claros.

La suite nous montrera d'une manière frappante combien ces éloges, étaient mérités.

Dans les écoles que Patrick fonda en diverses parties de l'Irlande , il introduisit l'usage de la langue latine, qui jusqu'alors y avait été entièrement inconnue, mais qui devint le moyen ordinaire dont se servirent les évangélistes pour communiquer aux habitaiis du pays la parole de Dieu et d'autres livres de pieté. 11 y roussit d'autant mieux, quà celte époque la langue irlandaise avait déjà une

Ch. XXL FIAC. AUSTÉRITÉS DE PATRICK. l5l

écriture, et qu'un grand nombre d'habitans avaient appris à lire. S'il faut en croire les chroniques , le poète Fiac, qui fut converti à la foi en Christ à cette époque, fit de tels progrès dans le latin qu'il sut lire le recueil des psaumes en cette langue au bout de quinze jours. Lorsque, plus tard , il fut élu par Patrick évéque de l'église de Sletty, il composa à l'honneur de ce dernier une pièce latine en trente* quatre distiches qui est parvenue jusqu'à nous. Nous apprenons par cette pièce que a tous les jours Patrick chantait des cantiques tirés de l'Apocalypse et d'autres hymnes spirituelles , et trois fois par jour des psaumes; qu'il prêchait, baptisait et priait sans relâche, et qu'il s'occupait ainsi continuellement des louanges de Dieu. » — Dans un autre morceau de ces poésies le même auteur mentionne au nombre des exercices de piété de Patrick une singulière habitude, très-répandue, à ce qu'il paraît, parmi les chrétiens de cette époque, savoir « qu'il allait » toutes les nuits se placer dans un ruisseau pour » y chanter cent psaumes » (sans doute cent versets de psaumes) (i)

Comme la philosophie supérieure du jour, et même le christianisme de bien des personnes pieuses , pourrait trouver ici matière à déclamations ou du moins sourire de pitié , nous voudrions pourtant demander la permission de répéter à ce sujet un genre d'observation que nous avons eu occasion de faire plus d'une fois. Un esprit léger et tranchant décide de tout en un clin-d'œil; et il ne trouvera

( i ) Hrhit4Mker>i kùiwy of the Caihedral of Cormval, t. a , p. 3 1 ».

i5a IL Brit. — les austérités soht scripturai&bs. L.V .

dans des pratiques de ce genre qu'une folle superstition. Mais il nous semble que quand on juge un extrême, il serait bon de constater si on s'est bien préservé de l'extrême opposé. Sans doute il est trèscertain, et bien convenu, que l'évangile ne nous commande nullement des choses de ce genre; nous demandons qu'on se souvienne de cette concession. Mais il est très -certain aussi que l'évangile nous appelle à dompter la chair; qu'il nous recommande, par exemple , très-fréquemment le jeune ; qu'il parle même assez directement de veilles et d'abstinences diverses (i Cor. 7, 5); et que Paul en particulier, Paul, l'apôtre de la grâce, dit en propres termes qu'il a mortifiait son corps, de peur qu'après avoir prêché aux autres il ne fût trouvé non-recevable » (1 Cor. 9, 37). — Il semble donc qu'on devrait se garder bien soigneusement déjuger à la légère des choses de ce genre. Sans doute si un homme s'imaginait gagner, mériter le ciel par des pratiques extérieures quelconques, il se tromperait étrangement; mais il faut se rappeler que cette observation s'applique non -seulement à des austérités comme celles dont il s'agit ici, mais aussi à des choses beaucoup plus faciles , dont on peut également être tenté de se faire un mérite, comme de former des sociétés religieuses avec le dévouement dautrui , de faire imprimer de bons livres avec l'argent des pauvres, de faire quelques jouets pour les missions, ou autres choses pareilles: celui qui se ferait un mérite d'œuvres semblables, soit qu'il fut catholique ou protestant, serait un esprit borne, ou même , comme on le dit du superstitieux, un fou.

Ch. XXL SAINTETÉ CHRBT1BNNE. l53

Mais on doit se souvenir que le pieux Patrick , et tant d'autres hommes de ce genre, ont donné des preuves abondantes d'une sagesse et d'une humilité très-véritables, et d'une foi réelle en la rédemption qu'ils annonçaient. Et alors, si nous admettons que l'intention de pareils hommes a été pieuse, humble et pure, quand ils ont vécu dans des austérités, si effrayantes pour la chair, mais si salutaires dans leur effet sur autrui , il s'agit de savoir lequel des deux sera trouvé au jour du jugement avoir été le plus agréable à Dieu, ou d'un Patrick dans son ruisseau, ou de tel chrétien plus commode, qui , à force de lumières, a passé toutes ses nuits dans un bon lit, et ses jours dans toutes les jouissances qu'il était en son pouvoir de se procurer.

Nous ne craignons pas de revenir quelquefois sur ce point, car il est d'une application continuelle dans notre histoire, et, qui plus est, dans la recherche importante que tout homme devrait faire de ce qu'est la vraie nature du christianisme. Il nous semble que, de peur d'établir le mérite des œuvres, ou d'ôter au pécheur repentant la ressource du pardon de Dieu, on s'est trop souvent jeté dans une logique étroite , et qu'on a trop méconnu la puissance du Saint-JEsprit dans le croyant et le haut degré de sanctification auquel le chrétien doit tendre et peut parvenir (Phil. 4> ^n dirait, à entendre certaines expositions de la vérité évangélique, qu'il suffit de mettre ensemble un orthodoxe et un honnête homme pour faire un chrétien; mais ce n'est pas à une telle médiocrité que l'évangile applique les grands noms de nouvelle nais-

1 54 /A Brrr. — comporta et BEifoncEMBirs. Liv. V.

sance, de nature divine, et de renouvellement par le Saint-E$prit. Il y a un abîme entre la doctrine qui nous appelle à « charger chaque jour notre croix, » et la doctrine épicurienne descomforts; et il est bien probable qu'il y a du faux et du bas dans un esprit ou dans un système qui peut traiter avec dédain les saintes exagérations auxquelles nous faisons allusion, ou traiter d'exagérations des choses qui sont simplement trop grandes et trop admirables pour sa petite portée.

Du reste il y a temps de parler et temps de se taire, et cette discussion s'est déjà bien allongée: mais, noble Patrick, un protestant du dix-neuvième siècle a voulu vous tendre la main avec respect; et il se réjouit à la pensée qu'il est bien loin d'être le seul dans sa communion à nourrir ces sentimens -% car, nous aussi, nous avons nos David Brainerd!

Tout cela étant dit, nous n'ajoutons plus qu'un mot : on voit que tout oe plaidoyer ne va qu'à justifier jusqu'à un certain point les austérités d'un grand nombre d'hommes pieux, mais nullement à plaider la cause de cette foule de superstitions que l'église romaine, qui revendique l'honneur d'avoir possédé des hommes tel que Patrick , a entassées de siècle en siècle sur le fondement sacré de l'évangile. Il y a loin de la vie du grand Patrick à celle d'un Jules II, ou même à celle d'un Bossuet , loin de l'apôtre des Irlandais au courtisan d'un Louis XIV !

Mais il est grand temps de revenir à notre histoire.

Patrick, de même que ceux qui l'avaient précédé ou qui l'accompagnèrent dans ses travaux, parais-

Ch. XXL PATRICK. REPAWD LA BIBLE. l55

sent s'être appliqués avec soin à répandre parmi le peuple quelque instruction, et en particulier l'usage des saintes Écritures* Dans l'écrit du général Vallance y Sur l'antiquité ae la langue irlandaise (i), on trouye un tableau intéressant de l'état où se trouvait l'église chrétienne d'Irlande à l'époque dont nous nous occupons. L'auteur de cet ouvrage dit posséder un vieux manuscrit, rédigé , comme il s'exprime , dans le dialecte phénicien de l'ancienne . langue irlandaise, et qui contient des fragmens d'une traduction de l'Ancien Testament, qu'il suppose avoir été mise en circulation chez les Irlandais déjà avant l'arrivée de Patrick , par les trois missionnaires Riaran, Ibar et Declan. Ces fragmens contiennent effectivement des traductions libres de l'histoire des patriarches; , dont le texte biblique forme la base; mais i\s sont cependant défigurés par différentes additions, destinées à frapper davantage l'imagination des lecteurs. — Méthode romaine ! — Mais après tout il résulte pourtant de quelques laits de ce genre que les hommes qui agirent sur l'Irlande à l'époque de Patrick s'appliquaient à y répandre les saintes Écritures parmi le peuple, et par conséquent à appuyer sur elles la foi qu'ils lui apportaient.

Et voilà comment Patrick eut la grâce de travailler pendant un grand nombre d'années avec un succès marqué dans tqute son île , et d'y fonder cette église d'Irlande que nous verrons figurer, pendant plusieurs siècles du moyen-âge , comme

(0 0/ (ht antiquitj of thc Insh Lignage, 1 774.

l56 //. Blit. — PATRICK DESIRE LE MARTYRE V .

un instrument de bénédiction tout particulier pour une quantité d'autres contrées.

Nous terminerons l'histoire de ce missionnaire éminent par quelques extraits de ses Confessions, qu'il adressa à son troupeau et où il exprimait ses vues sur sa vie passée et ses projets pour l'avenir.

« Je n'ai point regret , dit-il , aux sacrifices que j'ai faits au Seigneur; et je suis prêt à lui offrir encore davantage. Il est puissant pour me faire la grâce de m'offrir moi-même pour vos ames. Je ne vous écris pas ceci pour chercher de la gloire auprès de vous ; car il me suffit de la gloire qui ne se voit pas , et qui est reçue dans le cœur par la foi. Je sais très-bien que la pauvreté et le malaise me conviennent mieux que la richesse et une vie plus douce : je m'attends encore tous les jours à être surpris , entraîné comme esclave , ou mis à mort : mais je ne crains rien de toutes ces choses, à cause des promesses du Seigneur ; car je me suis jeté dans les bras du Dieu tout-puissant, selon qu'il est écrit dans le psaume (Ps. 55, a3) : « rejette ta charge sur l'Éternel, et il aura soin de toi. » — Puisqu'il m'a élu pour que je le servisse, comme l'un des plus petits d'entre les siens, comment rendrai-je au Seigneur tous ses bienfaits ! Que diraije à mon Seigneur, ou que lui promettrais-je ? Il sait , lui qui sonde les cœurs et les reins , combien je désire qu'il me donne à boire la coupe de ses souffrances, comme il l'a donnée à d'autres qui

l'ont aimé Et si jamais j'ai recherché quelque

bonne chose pour l'amour de mon Dieu , je le prie qu'il me permette de répandre mon sang pour sou

CH. XXL BT MEC ET kV POSTB. MANGOLO. 1 57

nom avec ces nouveaux chrétiens que Dieu a appelés par ma voix , et qui sont prisonniers dans les mains de l'ennemi ! Qu'avec eux je reste sans sépulture, et que mon corps soit déchiré par les bêtes féroces ! •••• »f

Patrick passa ses vieux jours principalement dans les deux couvens de Sabhul et d'Armagh qu'il avait fondés. Il eût volontiers revu, avant de mourir, l'Àrmorique sa patrie, ses parens et ses anciens amis de la Gaule, dont il était séparé par tant d'années et par tant de travaux : mais il sacrifia son penchant à la voix plus forte du devoir, qui l'enchaînait à ses chères églises d'Irlande. « J'aimerais bien, disait-il, retourner dans ma patrie vers les miens, et visiter mes frères de la Gaule, pour revoir la face des saints de mon Dieu. Mais je suis lié par l'Esprit qui me déclare que si je fais cette chose je serais coupable; et je crains de laisser périr l'œuvre que j'ai commencée. »

C'est dans ces sentimens que le pieux Patrick termina sa vie, dans la paix de Dieu, en 46*5, dans la soixante-dix-huitième année de sa vie (i).

Bientôt un bon nombre de disciples s'avancèrent sur ses traces, et se distinguèrent par leur zèle. Dans leur nombre on remarqua surtout un nommé Macull ou Mangold, prince irlandais, qui avait été d'abord chef d'une bande de brigands , et qui fut amené à la foi par la prédication de Patrick. Le

(i) L*ouvrage allemand a suivi une chronologie qui donne a Patrick une mûiion de cent ini , et une vie de cent vingt. On peut voir dans Thomas Moore la chronologie qne nooa avons suivie et ses raisons.

l58 IL B rÙ. IRLANDE ( M ANGOLD* ALBECS). Lî%>. V.

changement moral que le christianisme opéra dans Famé de cet homme fut tel que son seul exemple exerça une influence puissante sur ses farouches compagnons d'armes, qu'il avait si souvent conduits au pillage. Dès qu'il fut converti il se retira dans l'île de Man, canal S1 Georges, pour y annoncer l'évangile aux habitans encore tous païens de cette île. Au bout de peu de temps il eut le bonheur d'y rassembler un petit troupeau i qui l'élut pour son évèque : plus tard il se retira dans les montagnes, où il continua de travailler avec succès, et où il rassembla une église qui devint par la suite le* noyau d'une ville , redevenue village de nos jours* mais qui porte encore son nom.

Un autre disciple distingué de Patrick fut un nommé Albèus, même nom que celui que nous avons vu précédemment, ou peut-être aussi le même homme , si l'on admet ici quelque confusion dans l'histoire. Celui dont nous parlons maintenant devint évêque de Munster. Dieu lui avait accordé un don particulier pour faire pénétrer l'évangile dans le coeur du peuple avec lumière et avec chaleur. Il eut bientôt un grand nombre de disciples, et il en prépara plusieurs à l'œuvre du saint ministère. L'un des rois d'Irlande, Engus, qui avait été converti par sa prédication, lui fit présent dans ce but de la petite île d'Arwan, dans laquelle Albéus fonda le couvent qui devait servir de séminaire à l'église de sa patrie. C'est au milieu de ces travaux qu'en 5a5 le Seigneur l'appela en son repos éternel (i).

(i) l'shcr Amiq., p. 409.

Ch. XXI. LIRL\N DE REAGIT 80 R L'ANGLETERRE. I 59

Bientôt la flamme sainte que l'Esprit de Dieu avait allumée en Irlande répandit son éclat et sa chaleur sur les rives occidentales de la Grande- Bretagne, et ramena parmi les habitans de la province de Galles , composés en partie de Bretons et de Pietés, un nouveau temps de réveil, au milieu du sommeil et de l'ignorance où les malheurs de la patrie les avaient plongés. L'histoire nous a conservé les noms respectables de quelques chrétiens de cette province, qui s'appliquèrent alors à ranimer les esprits de leurs compatriotes par le feu qui leur était venu d'Irlande. De ce nombre était David, fils d'un prince de Ceretica (Cardiganshire), dans la Galles méridionale. Il avait reçu la foi dans la petite ile de Wight, où travaillait avec bénédiction Paulin , disciple zélé de Germain; et il se sentit pressé de consacrer ses forces à répandre à son tour l'évangile parmi ses frères encore plongés dans les ténèbres. Il passa plusieurs années à se préparer, dans un couvent de cette île, à sa vocation future; puis il s'avança au milieu des pauvres Bretons , depuis long-temps menacés de retomber dans l'idolâtrie. II bâtit une nouvelle église à Glastonbury (Sommerset, près de Bristol) , où il y en avait eu une dès les premiers siècles ; mais elle avait été détruite depuis long-temps par un retour de paganisme. Ce temple eut plus tard l'honneur de renfermer les tombes des anciens rois bretons ; et il devint bientôt un point d'appui précieux, autour duquel se rattacha l'église déchue de cette province occidentale. Comme la plupart des autres missionnaires, David fonda une institution destinée

j 60 //. Brit.— décad. de la gb.-bretag.— david. Liv. V.

à former de nouveaux prédicateurs. Ce fut en même temps , comme toujours à cette époque , une école pour le peuple , puis un couvent proprement dit , un lieu de refuge pour les cœurs pieux qui craignaient de voir s'éteindre l'étincelle de leur foi dans le tumulte des temps.

La misère profonde dans laquelle était tombé le pays depuis la retraite des légions romaines exigeait les habitudes les plus frugales , et se joignit aux habitudes religieuses depuis long-temps régnantes, pour engager les élèves de ces établissemens à se contenter, pour toute nourriture, d'un peu de pain , de lait et d'eau, et pour tout vêtement de quelques peaux d'animaux. On vit sortir plus tard d'entre eux d'excellens hommes , qui devinrent la gloire et la bénédiction de leur patrie.

Mais en même temps qu'il se formait dans la Grande-Bretagne quelques établissemens de ce genre , l'église déchue de ce pays était pourtant attaquée de toute sorte d'erreurs , comme on voit les insectes et les vers s'attacher de préférence à un corps malade , pour achever d'en consumer le peu de vie. David s'opposa de toutes ses forces à ces maux nombreux , et il réussit par ses instances à convoquer en 5 19, à Brévy, un synode qui s'efforça avec lui de relever l'église de sa décadence. Un temple, qui fut élevé plus tard à cette place en souvenir de lui et qui porta son nom , est un témoignage plus éclatant que les faibles notices qui nous restent à son sujet dans l'histoire, du respect et de la reconnaissance que les âges suivans lui portèrent. Il quitta ce monde en 544-

Ch. XXI. RETOUR k L IRLÀNDB. BA2IGOR. t6l

Cependant un admirable enchaînement de causes et d'effets nous ramène, dans l'intérêt même de la Grande-Bretagne , en Irlande. C'est vers ce même temps (5i6) que le pieux abbé Gomgall fonda dans la province d'Ulster le célèbre couvent de Ben- Chor (beau choeur) , ordinairement appelé Bangorf que Ton confond souvent avec celui du même nom qui se trouve dans la province de Galles. C'est de celui dont nous parlons ici, de celui d'Irlande, que sortirent plus tard Colomban et S* Gall , ces deux nobles missionnaires qui les premiers annoncèrent la précieuse Parole de vie en quelques parties de la France, dans l'Allemagne méridionale, et en Suisse. Cet établissement si justement renommé renferma dès le temps de son fondateur, le nombre étonnant de 3,ooo moines : on peut se figurer quelle était la puissance d'une institution pareille , placée sous la direction et la discipline d'un homme pieux , et sur le pied d'une vie laborieuse et chrétienne.

Puis comme , dans la main du Seigneur , les germes les plus inaperçus* produisent quelquefois les plus grands effets , ainsi le grain de sénevé , qui avait été répandu en Irlande, porta bientôt son fruit dans un cercle de plus en plus étendu. On se rappelle que lorsque les légions romaines avaient abandonné la Grande-Bretagne , des milliers d'habitans s'étaient enfuis avec elles sur les rives septentrionales de la Gaule, avant même l'arrivée des Saxons , et s'étaient établis (vers l'an 44o) dans l'Armorique ( Bretagne et Normandie ). Le nombre de ces émigrans s'accrut encore davantage lorsque les Saxons commencèrent à dévas- 11. 11

i6a //• Brit.— circuits de i/êvàhgilb. Liv. f . ter le midi de l'Angleterre , en réduisirent les villes en cendres et s'établirent en maîtres dans les campagnes. Ces réfugiés bretons formèrent bientôt dans les Gaules un royaume distinct, qui figure dans l'histoire sous le nom royaume de Bretagne. Or les yeux des missionnaires de l'Angleterre occidentale et de l'Irlande se fixèrent de bonne heure sur cet établissement de leurs compatriotes dans les Gaules , et avec d'autant plus de sollicitude qu'ils voyaient chez eux l'église de Christ dépérir sous le joug des Barbares. Et cette heureuse action de l'Irlande sur les Bretons de l'Armorique fut d'autant plus un bienfait pour la Grande-Bretagne ellemême, que la province gauloise devint pour ce dernier état comme un lieu de refuge , d'où l'on vit, dans de meilleurs jours, revenir en Angleterre des ouvriers fidèles , qui contribuèrent à ramener la foi chrétienne et le bon ordre dans leur mèrepatrie.

Au nombre des messagers du salut qui s'établirent à cette époque "dans la Bretagne gauloise se trouve ce Gildas surnommé le Sage , que nous avons nommé parmi ceux qui nous servent de guides dans l'histoire d'Angleterre. Cet homme s'appliqua, dès son arrivée, à annoncer l'évangile parmi les nombreux païens que le clergé gallo-romain n'avait encore pu atteindre dans cette portion des Gaules, depuis que la conversion des Francs lui en offrait la facilité. Il y travailla depuis l'an 5*7 pendant plusieurs années, jusqu'à ce que vers la fin de ses jours il retourna dans un couvent de l'Irlande, pour y mourir en Syo.

Ch. XXL GILDAS (527-570). SA LAMENTATION • l65

Le monument le plus remarquable qui nous reste de cet auteur est une Lamentation qu'il rédigea en 543 dans sa solitude de l'Armorique, au sujet de la ruine qu'avaient amenée sur l'église de sa patrie les terribles Saxons (1). C'est dommage que cet écrit, rédigé dans un style très-ampoulé, ressemble plus au cri d'une ame irritée par la douleur qu'aux épan-» chemens d'un cœur qui se repose en Dieu ; et que les gémissemens mêmes de l'auteur empêchent presque toujours de voir nettement de quoi il se plaint Mais quelque exagérées et désespérées que puissent être ses lamentations, il est évident que la* décadence de sa patrie et particulièrement le profond relâchement du clergé de son pays, avaient un grand fond de réalité : nous citerons de ce livre un court passage*

« La Bretagne a des prêtres, oui, (p. 182), mais des prêtres insensés. Hélas! elle a une grande armée d'ecclésiastiques; mais c'est une race sans pudeur! Elle a un clergé; mais ce sont des voleurs déguisés; ils s'appellent bergers, mais ce sont des loups qui tuent les ames, et qui n'ont pour objet que la satisfaction de leurs sens et non le bien du troupeau ! Ils ont des églises, mais ils ne les fréquentent que pour un gain honteux ; ils enseignent le peuple , mais par leurs vices il lui donnent un misérable exemple. Que peux-tu, ô malheureuse patrie! attendre de ces gens qui ne savent servir que leur ventre ! Je sais qu'il y en a entre eux qui voudraient de meilleures choses : mais à quoi servait au vieux

(t) Liber qutrulus de excidio Britannùr, Basil., i54t*

l64 //• BrÙ,— MISSION lBLAIfD. EN EcOSSC TflTIIOlf. LlV.

prêtre Héli en Israël de ne pas dérober lui-même les offrandes qu'on plaçait sur Tau tel, quand il fermait lâchement les yeux sur les désordres de ses fils ? Qui d'entre eux a su , comme Abraham , sacrifier son fils, c'est-à-dire ses plus chères affections, quand Dieu le commandait? Qui, comme le prêtre Phinées, s'opposer le glaive à la main et avec courage à l'impureté dominante? Qui d'entre eux peut dire après l'apôtre, qu'il ne cherche pas ce qui est à lui, mais ce qui est à Christ?.... »

Ce n'est pas sans douleur qu'on lit ces sévères reproches qu'un serviteur de Christ se sentait pressé d'envoyer de loin , dans l'esprit d'Ëlie , à sa patrie subjuguée et à son église déchue. Mais, hélas! il devait encore s'écouler un siècle presque entier jusqu'à ce que le Seigneur vint visiter de nouveau dans sa grâce son peuple de la Grande-Bretagne.

Cependant le royaume de Christ prospérait d'autant plus en ces jours dans l'heureuse Irlande, à laquelle nous devons toujours revenir à cette époque; et avant qu'il fût peu , la vérité partit de cette île si éclairée pour s'ouvrir de nouvelles voies chez les Pietés barbares, au-delà du canal du Nord en Ecosse. Déjà dès le commencement du cinquième siècle un pieux Breton du Cumberland, nommé iVôubfi, avait fait une heureuse tentative pour répandre l'évangile chez une tribu de Pietés méridionaux, qui descendit plus tard jusque dans le nord de la province de Galles ; et malgré tous les obstacles qu'opposait à ses travaux l'humeur farouche et guerrière de ces Barbares, il n'avait pas travaillé en vain. U avait pénétré en Ecosse jusqu'au pied du haut Grampus T

Ch. XXI. COLUMBA (COLUMKILL ) 5ai-597. l65

sur le revers septentrional duquel les plus terribles ennemis des Bretons, les Pietés du Nord avaient établi leurs repaires. Il est vrai que ce courageux disciple de Christ n'avait fait encore que préparer les voies à un meilleur avenir, et qu'il était mort (43a) sans avoir vu la promesse; mais il s'en était réjoui par la foi comme Abraham ; et sa foi , comme celle d'Abraham, ne devait point être confondue. Il y avait déjà près d'un siècle qu'il s'était endormi au pied de ces montagnes, lorsque Dieu suscita, dans un pauvre couvent de l'Irlande, l'instrument qui devait conduire les peuplades sauvages des montagnes d'Ecosse à la connaissance du vrai Dieu et de son fils Jésus-Christ. Cet homme était Columba, qu'on ne doit pas confondre avec ce Colomban qu'on a déj^ annoncé plus haut , et dont nous aurons beaucoup à parler dans l'histoire des missions d'Al* lemagne. Pour distinguer celui dont il s'agit ici de ce dernier et de quelques autres hommes du même nom, sa patrie reconnaissante le surnomma Colum- Âill, parce qu'il avait fondé un grand nombre de couvens (en Irlandais kills ; latin cella, cellule).

Columba (1) descendait d'une famille noble de la province de Neill, et naquit en Irlande, à Gartan, vers 5a 1. Il passa sa jeunesse dans un couvent, sous la direction du pieux Finian, qui lui apprit à

(1) n existe une rie très-instructive de Columba, publiée en 1798 par Smith y prédicateur d'Edimbourg , [tije of St Columba). Pour ce recueil , fait avec soin , l'auteur a puisé dans V Histoire ecclésiastique de Bède ; lin* une Vie de Columba par Cummeanus (Conf. Mabillon sacul. 1); dans nne autre biographie rédigée par Jdamnanus ; et dans d'antres sources historiques plus digues de foi et moins remplies de fables que relies que

$66 //. Brit, — écossb. Hj ou lona. tir. V.

connaître les saintes Écritures, et à se réjouir en elles et dans l'obéissance envers Dieu : car — nous ne devons plus le perdre de vue — les couvens de llrlande étaient, à cette époque, dans un sens tout particulier, des écoles d'une instruction biblique, et de véritables séminaires chrétiens. Columba entra dans les ordres en 546: âgé seulement de vingtcinq ans il fonda le monastère qui fut l'origine de la ville de Londonderry ; il prêcha l'évangile, rassembla des disciples ; et pour former des prédicateurs dignes de leur vocation, il établit en 55o à Dair-Magh (Champ des chênes, actuellement Durft)g(i)), un nouveau couvent qu'il dirigea pendant assez long-temps, et d'où sortirent par la suite un bon nombre d'institutions pareilles pour llrlande et pour l'Ecosse. Comme il avait eu à blâmer la vie déréglée d'un des rois du pays, il fut obligé de quitter sa patrie (565\ et il s'embarqua avec douze de ses disciples, dans un canot couvert de peaux de bêtes pour passer le canal dlrlande et aller s'établir dans une petite île obscure nommée Hy ou Iona (a) (actuellement, d'après lui, IcoimAiU), sur la frontière qui séparait le territoire des Scots de celui des Pietés. Cette île appartenait à un chef puissant qui régnait alors dans les montagnes de l'Écosse et qui fut gagné en peu de temps pour la cause du pieux Columba et de 1 évangile. Peut-être que dans le grand mouvement religieux qui avait lieu

N Oo IVrrow , province de LeittMtr . ta nord d« KiHronr. (») Ptoooora H* «t l'oM. EDe «st • Porcuic-nt de Pfcour rt de PUe de MuiL On doit U »*qwr $mt notre cjtte d'Earope tixil prr» dnrirsç*

Ch. XXL cou vBNT-Mi&sioiYN aire dk Hy (ou lona). 167

à cette époque parmi tous les habitans des îles Britanniques, et en voyant les Scots ses voisins (les Irlandais) embrasser le christianisme, et avec la foi une civilisation plus avancée, ce chef crut conforme aux intérêts de sa politique d'adopter aussi une religion qui créait sous ses yeux des choses si surprenantes. Bientôt s'ouvrit, par le zèle de Columba et de ses collaborateurs, un vaste champ d'activité; ce missionnaire actif parcourut toutes les Hébrides et tout le nord de l'Ecosse; et au bout de peu de temps la majeure partie des Pietés suivirent l'exemple de la famille royale, rejetèrent leurs idoles , et reçurent le baptême. Columba dut créer un séminaire, et le roi lui céda à cet effet en toute propriété l'île où il venait de s'établir. C'est là que cet homme zélé eut l'honneur de fonder ce fameux couvent, qui devint dans les siècles du moyen-âge le foyer de science chrétienne que nous retrouverons à chaque instant sur notre route, et qui fut une pépinière d'évangéiistes pour l'Ecosse ellemême. On compta bientôt dans les montagnes de ce royaume trois cents églises, toutes fondées par des ouvriers formés dans cet institut, qui fournit pendant long-temps des centaines de prédicateurs, singulièrement instruits et éclairés pour l'époque où ils vivaient, et qui mérite avec toute raison le nom d'un véritable collège des missions. L'occupation principale des élèves y consistait à étudier les Écritures d'une manière pratique; et c'était un des principes de l'éducation qui s'y donnait que de ramener à la parole de Dieu et d'appuyer sur elle tout l'enseignement religieux. A côté de leurs études direc-

i68 ILBrit. — bcossb, coluhull (5a ^-597). LUf. V,

tes , les élèves , dont le nombre s'éleva souvent à trois cents, s'occupaient à copier les Écritures ou d'autres livres instructifs, pour les couvens et pour le peuple : on composait aussi dans cette école des recueils de cantiques, dont on faisait de nombreuses copies, destinées à F usage du culte public.

Columba lui-même montrait à ses disciples l'exemple d'une piété vivante et d'une activité infatigable pour le bien des églises naissantes, et s'appliquait par tous les moyens en son pouvoir à augmenter ses connaissances et les leurs. Tantôt il chargeait quelqu'un de ses disciples de faire une lecture de la Parole de Dieu, tantôt il la faisait lui-même et l'expliquait ensuite d'une manière simple et édifiante ; en d'autres momens il travaillait à copier les saintes Écritures ou à corriger avec soin les copies qu'en avaient faites ses disciples. On dit qu'il a écrit de sa propre main non moins de trois cents ouvrages différens. Le savant antiquaire William Ware prétend ( dans ses AntiquUiites Hiberru ) qu'il existe encore de nos jours un manuscrit des quatre évangiles de la main même de Columba , fait d'après la traduction latine de S1 Jérôme, et embelli de magnifiques oruemens. On le garde dans une boite en argent garnie de dorures. Selon l'attestation placée en tête du manuscrit, il aurait été fait dans l'espace .sûrement trop court' de douze jours.

On cite un exemple singulier de Inexactitude que Columba mettait à son travail. L'un de ses disciples les plus distingués par son talent , Baitfaen , qui fut son successeur dans le couvent de Hy, et lun des premiers sa vans ne l époque , priait un

Ch. XXL C0LT7MILL (5a 1-597). CULDBENS. 169

jour son maître de permettre à l'un des frères de parcourir avec lui un exemplaire des psaumes pour en rechercher les fautes. « Ce n'est plus nécessaire, lui répondit Columba, je l'ai déjà fait; il n'y a plus dans cette copie qu'un seul point à corriger. »

Nous ne devons pas terminer ce qui regarde la vie de cet homme distingué sans dire qu'on le regarde ordinairement comme le fondateur d'une secte religieuse qui traverse tout le moyen-âge , et dont les membres portent ordinairement le nom de Culdéens , dénomination que l'on croit pouvoir dériver des mots cultus Dei , comme indiquant le but primitif de l'association. Cette secte paraît s'être distinguée par un haut degré de culture intellectuelle , et par une piété plus éclairée que celle des autres couvens de l'époque. Les Culdéens avaient pour principe de s'en rapporter, pour appuyer leur doctrine, exclusivement aux saintes Écritures, et de les prendre pour règle unique de leur foi. Il en sortit un grand nombre de l'école de Hy; et ce furent eux proprement qui furent les missionnaires de l'Ecosse ; ils s'y établirent en petites sociétés, disséminées dans (es montagnes , et ils parcoururent tout le pays en prêchant l'Evangile. Chacune de leurs petites associations avait son directeur particulier, sans qu'on sache précisément si c'était sous le titre d'abbé ou d'évèque. Après la mort de Columba l'œuvre des missions d'Écosse passa même exclusivement entre leurs mains; et ils fournirent encore un grand nombre de prédicateurs fidèles, qui se répandirent en Angleterre et en d'autres contrées pour y combattre la nuit profonde de la

170 //. Brit. — Ecosse, culdéens, protestais. Liv. V '.

superstition qui s'étendait de plus en plus sur le monde chrétien.

Les Culdéens jouirent long-temps de l'estime générale des habitans des îles Britanniques ; mais en 816 une' assemblée d'évêques bretons et anglosaxons tenue à Ceale-Hythe, prit un arrêté portant qu'il ne serait permis à aucun prêtre écossais de fonctionner en Angleterre. On a des raisons de croire que l'unique motif de ce décret fut que les Culdéens n'avaient pas introduit parmi eux la constitution épiscopale.

Peu d'écrivains du moyen-âge ont rendu justice aux Culdéens. Il paraît que cette association s'attachait trop fortement à la simple vérité biblique et au pur christianisme pour avoir pu plaire aux scribes de son temps, qui recherchaient avidement les richesses et le pouvoir , et qui trouvaient leur profit dans la crédulité et l'ignorance du peuple. Bède lui-même, qui nous les dépeint d'une manière si honorable dans son Histoire ecclésiastique, et qui en parle ailleurs encore d'une manière si avantageuse, ne peut cependant s'abstenir de les traiter de schismatiques dans le sens le plus défavorable de ce mot. Il en donne lui-même la raison en ces termes : « Qu'ils ne suivaient que des règles con- » fuses pour la célébration de la grande fête ( de » Pâques), et qu'ils ne pratiquaient d'autres œu- » vres de charité et de piété que celles qu'ils » voyaient indiquées dans les écrits des prophètes, » des évangélistes et des apôtres » ( 1. 3, c. 4)- Ces Culdéens , qui paraissent avoir eu de grands ipports avec^^ytiulois des siècles suivans, fini-

Ch. XXL CULDBBlf S v PEOTESTANS (6oO-I200). 171

rent par être ouvertement persécutés, et leurs églises dispersées. À la fin du douzième siècle , on en trouvait pourtant' encore quelques restes en Irlande; et Ledwich prouve (dans ses Antiquities of Ireland) , par le témoignage d'anciens écrivains , que jusqu'en 1 1 85 plusieurs d'entre eux avaient résisté aux superstitions établies, et servaient Dieu avec pureté dans les retraites cachées où ils avaient été obligés de se réfugier, et où ils sacrifiaient tous les avantages de ce monde à une vie et à une discipline conformes aux saintes Écritures (i).

Nous revenons à Columba. Cet homme fidèle avait travaillé avec bénédiction pendant trente ans dans les hautes montagnes de l'Écosse, et s'y était acquis un tel respect qu'on peut le regarder nonseulement comme le fondateur de l'église de Christ chez les Scots et les Pietés, mais encore comme le législateur de ces barbares : car ils le consultaient dans toutes leurs affaires. Lorsque , à l'âge de soixante-dix-sept ans il sentit approcher sa fin, il dit à Dermit, disciple qui l'accompagnait ordinairement : a Ce jour s'appelle sabbat, c'est-a-dire jour de repos; et ce sera aussi pour moi un jour de repos, car ce sera le dernier de mes travaux dans ce monde. » Puis il monta sur une petite éminence qui dominait son couvent; il éleva les yeux et les mains vers le ciel, et pria Dieu de vouloir bénir cette institution , et en faire dans sa grâce une pépinière de prédicateurs de sa vérité. Il retourna ensuite dans sa solitaire cellule; et comme il ne devait pas

(l) Jamttsoqj Historié, accouru of tkc ancient Culdees, p. 3-5, ag, 3<hj.

IJ2 IL Brit. ÉCOSSB. MORT DB COLUMRILL. Soj. LlV. F ,

s'écouler un moment de sa vie sans qu'il le mît à profit, il se remit à copier son livre chéri des Psaumes. Arrivé au verset 1 1 du psaume 34, qui porte : « que les jeunes lions auront faim et sentiront la » disette, mais que ceux qui cherchent le Seigneur » ne manqueront d'aucun bien, » il dit à l'un de ses chers disciples : a Me voici arrivé à la fin d'une page, et à un endroit où je puis poser la plume; car les mots qui suivent: « Venez , enfans, écoutez- » moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur », sont maintenant plus faits pour mes successeurs que pour moi : je les laisserai donc copier au frère Baithen. »

Il se leva, et se rendit à l'église au service du soir. A son retour il s'assit dans sa cellule et sur son lit, et donna à Dermit une commission qu'il adressait à tous ses disciples, comme la dernière instruction de leur instituteur mourant; puis il resta enseveli dans une contemplation silencieuse, jusqu'à ce qu'à minuit la cloche du couvent le rappela de nouveau à la prière. Alors ce vieillard vénérable se leva rapidement de dessus son lit , se hâta de se rendre à l'église, et s'agenouilla en prière devant l'autel , avant même que les autres frères fussent arrivés. Bientôt après, Dermit, sans avoir encore apporté de lumière, courut chercher son maître bien-aimé à l'église , et crut le voir en prières; mais lorsqu'on apporta la lampe , ses disciples s'aperçurent qu'il en était au dernier combat. Quoique la voix lui manquât déjà, il jeta cependant sur eux tous un regard d'une sérénité inexprimable, il leva la main droite pour les bénir encore une fois, puis il rendit l'esprit.

Ch. XXI. INVASIONS SUCCESSIVES DE L ANGLETERRE. 1^3

Ainsi mourut Columba, le 9 juin 597; et l'Ecosse reconnaissante honore encore de nos jours en lui le fondateur de son église, et l'instrument dont Dieu se servit pour répandre pendant des siècles, au moyen d'une longue suite de fidèles disciples , les bénédictions innombrables de sa grâce sur des millions d'hommes.

Voilà ce qui regarde les missions de l'Écosse et de l'Irlande à cette époque. Mais tandis que , dans l'ouest et dans le nord des îles Britanniques, l'évangile remportait ainsi victoire sur victoire chez les Scots et les Pietés, une noire tempête s'était étendue sur le midi et sur l'orient du pays , et y versa pendant i5o ans une désolation qui semblait devoir mettre fin pour jamais à sa liberté, à sa constitution civile, et à l'existence de l'église de Christ. On a vu comment, sur l'imprudente invitation de Vortiger, des pirates saxons s'établirent en 449 à l'embouchure de la Tamise et dans le midi de cette ile : vingt-quatre ans plus tard ils y formèrent un petit royaume qui figure, dès cette époque dans l'histoire de la Grande-Bretagne sous le nom de Kent. Et ce n'était qu'un commencement des maux : les invasions allaient se succéder: et 1 arrivée des Saxons en Angleterre devait former clans cette contrée un champ de missions tout nouveau, où l'évangile aurait à célébrer dans les Buivans des victoires pareillement toutes Ces Barbares qui ne devaient recevoir tr leur propre territoire que trois cents jetèrent , d'après une des directions Providence , plusieurs essaims de

Ij4 H* Brit- INVASION DES SAXONS. Li\>.

pirates sur la Grande-Bretagne , comme autant d'éclaireurs que devaient suivre bientôt de plus grandes masses. Elles ne cherchaient que le pillage, mais elles étaient destinées à être prises ensuite elles-mêmes dans le filet de l'évangile. Nous devons dire quelques mots de cette suite d'envahissemens , et d'abord parler de la nation même qui vint ainsi subjuguer la Grande-Bretagne.

Les Saxons, campés depuis plusieurs siècles, sans limites précises sur les rives de l'Elbe , du Weser et du Rhin , avaient au nord pour voisins les Angles , qui s'étendaient jusqu'à la ville actuelle de Flensburg dans le Schleswig; et, au-delà encore, les Jutes, qui n'étaient bornés que par l'Océan , et qui ont donné le nom au Jutland de nos jours. Ces peuples vivaient dans une sauvage indépendance , laissaient à leurs femmes et à leurs esclaves la culture des champs et la garde des bestiaux , et se lançaient joyeusement dans de petits canots sur la Baltique et sur la Mer du nord, pour faire des descentes soudaines sur les côtes voisines, où ils allaient chercher du butin et des esclaves, qu'ils ramenaient dans les repaires de leur redoutable patrie.

Tels étaient les ennemis qui menaçaient maintenant les côtes de la Grande-Bretagne. A peine Hengist eut-il pris possession des contrées méridionales de la Tamise, que les rives de l'Elbe retentirent des cris d'admiration que poussèrent les conquérans sur la beauté et la richesse du nouveau monde qu'ils avaient trouvé de l'autre côté de la grande eau; et il ne manqua pas d'aventuriers, avides de voyages et de butin , qui désirèrent aller

Ch. XXL KENT. SU54BX. WBSABX. BMBX.

prendre part à ce bonheiir. Une nouvelle bande de pirates se mit donc en route, sous la conduite d'Àella et de ses trois fils , et aborda sur la petite île deSelsey, près de laquelle se trouve en nos jours le beau port de Portsmouth. Les Bretons se battirent vaillamment; mais ils furent cependant repoussés , et forcés de chercher une retraite dans la profonde foret d'Andreswold. Aella pénétra plus avant, avec les siens, dans le pays que lui avait conquis la hache des combats, et fonda un second royaume , celui de Sussex (Sud-Saxons).

Avant qu'il fut peu , voici une nouvelle flotte , plus puissante encore, d'aventuriers de la même tribu. Leur chef (ou konyng) s'appelait Cerdics ; il dépassa les conquêtes de ses compatriotes, et alla chercher la pointe occidentale du beau pays qu'ils avaient découvert. Le petit roi breton de cette contrée s'opposa pareillement à lui avec courage et persévérance, et Cerdics fut obligé de faire avancer de nouvelles hordes saxonnes. On en vint, en 5 19, sur le fleuve Avon à une grande bataille, qui fut favorable aux Saxons ; et voilà un troisième royaume, celui de fTessex, c'est-à-dire le pays des Saxons de l'ouest.

Bientôt ceux des Saxons qui s'étaient les premiers jetés sur la rive droite de la Tamise se trouvèrent à l'étroit dans le terrain borné qu'ils avaient envahi ; une troupe d'entre eux se porta sur la rive gauche, où Erkenwin fonda en 53o le royaume A'Essex , Saxons de l'est

Bientôt ces guerriers furent suivis de plus grandes troupes , qui furent obligées de choisir une

I76 IL BrU, 1NVAS. NORTHU M BfcRL* EST ANGLES. LtV. K

portion encore plus septentrionale. Leur chef Ida attaqua avec une flotte de quarante longs canots de guerre (chiules) les Bretons du district de Bernice et les refoula dans l'intérieur. Il s'établit sur la rive nord de la Tees, où il prit (en 547) le titre de roi,

en conservant à son petit royaume son nom de

Une portion des Bretons occupait encore librement les contrées du Deira , sur la rive droite de la Tees. Mais, pressés de tous côtés par leurs ennemis, il voyaient s'avancer sur eux une ruine inévitable; et en effet, Sella, l'un des chefs des Angles, s'empara de cette autre partie du pays, et y fonda un nouveau royaume qui garda pareillement son nom britannique. Plus tard ces deux derniers états furent r*éunis en un seul , sous le sceptre du célèbre Ethelfrid, et s'étendirent dans le nord jusqu'aux rives de la Tweed , sous le nom de Northumbenfond.

Cependant le bruit des heureuses aventures des Saxons parvint aux Angles du Sleswig, et quelquesuns d'entre eux prirent le même chemin que les Saxons. Sous la conduite d'Uffa ils allèrent s'établir au nord de l'Essex , dans ce qui forme actuellement les comtés de Suffolk , Norfolk et de Cambridge, où ils posèrent les fondemens du nouveau royaume des Estangles.

Ainsi les rivages de la Grande-Bretagne étaient envahis successivement de tous côtés ; et les Barbares se jetèrent sans opposition toujours plus avant dans ce malheureux pays. En 586 une dernière colonie de Saxons passa l'Humber , et s'éteu-

Ch. XXL MERCIB. HEPTARCHIB. PAGANISME. I77

dit jusqu'au centre de l'île , où elle forma un nouveau royaume sous le nom de Mercie.

Telle fut l'origine de ces sept royaumes , ou de cette heptarchie anglo-saxonne qui ramena pour un temps dans le centre et le midi de l'Angleterre, la servitude politique et le paganisme. Il s'était écoulé cent cinquante ans depuis la première descente de Hengist : maintenant tout était ou ruiné ou asservi : tout ce qui avait échappé, de Bretons, aux massacres de ces longues guerres , furent distribués avec le sol , comme autant d'esclaves entre les vainqueurs, sans distinction de rang, d'âge, ni de sexe ; et cet état dura jusqu'à ce que le christianisme se fût soumis les vainqueurs eux-mêmes et eût ramené à sa suite la civilisation et l'humanité.

Pour le moment, sauf quelques coins de la principauté de Galles et l'Écosse, le christianisme avait disparu de cette île. Les Saxons la couvrent et s'y montrent comme les Barbares les plus farouches de ces temps, fièrement attachés à leur idolâtrie, et ennemis déclarés de la foi. Le peu de chrétiens qui subsistaient encore en Angleterre avaient depuis long-temps perdu tout courage et toute vie : on a vu les plaintes de Gildas ; et le même historien achève de nous peindre la ruine de l'esprit chrétien dans sa patrie en assurant que les croyans qui y avaient survécu ne firent aucun effort pour amener les Saxons à la connaissance de l'évangile.

Voilà donc comment l'antique Grande-Bretagne perdit sous ses oppresseurs et sa liberté et même son nom ! Car le pays finit par s'appeler du nom de ses envahisseurs, la terre des Angles. Un cahos 11. ia

1^8 //• Bïlt' RETOUR DC PAGA*. EN ANGLETERRE. L. V.

affreux régna pour long-temps dans ce mélange de Saxons, d'Angles et de Bretons : les langues se confondirent comme les lois, les mœurs et les hommes : la nuit épaisse d'un nouveau paganisme s'appesantit sur le pays ; et il fallut une nouvelle création pour ramener en ces lieux la vie et la lumière.

Mais cette création eut lieu , comme la suite nous le fera voir en son temps; et déjà nous avons remarqué cette direction de la sagesse de Dieu qui offrait un asile à son église en Ecosse et en Irlande pendant que les désastres de l'invasion ramenaient l'idolâtrie sur le reste de la Grande-Bretagne. D'autres contrées , même la distante Italie , vont s'occuper de rapporter dans ce malheureux pays le christianisme presque anéanti; et les envahisseurs y recevront l'évangile pour le reporter ensuite chez les peuples dont ils sont issus. « O profondeur des richesses et de la sagesse et de la connaissance de Dieu ! Que ses jugemens sont incompréhensibles et ses voies impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a connu la pensée du Seigneur ? Ou qui a été son conseiller? A lui soit gloire éternellement. Amen! » (Rom. ii, 33-36)!

a. xxii.

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