‹ Historie générale de l'etablissment du ChristianismeChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

iSIS COUVER* DB CETTE BPOQCB, Et DE LEUR IXFÎ.TJBlfCB SUE L OEUVRE DES MISSIONS.

Avant de poursuivre notre histoire et d'entrer dans la période toute nouvelle qui s'ouvre avec Grégoire le Grand, il nous semble nécessaire de nous arrêter quelques momens à la contemplation d'un phénomène que nous avons rencontré presque à chaque pas depuis le moment de l'invasion des Barbares, et qui se retrouvera pareillement sur notre chemin dans les époques suivantes comme une apparition constante, soit pour seconder, soit peut-être plus tard pour troubler l'œuvre de l'évangile. Nous voulons parler des couvens et de leurs habitans, les moines, ainsi appelés à cause de la solitude plus ou moins profonde à laquelle ils se vouaient ( ftovagoc seul , solitaire ).

Ce serait nous écarter du but de cet ouvrage que de traiter cette question dans sa généralité; et d'ailleurs on a dit sur ce sujet tant de bien et tant de mal, qu'il n'est nullement nécessaire que nous venions ajouter encore notre avis à tant d'autres.

180 Couverts. — locés par les pères de l'église. LU>. V.

Mais nous ne pouvons nous refuser à considérer cette question sous le rapport de son influence sur l'œuvre qui nous occupe, l'œuvre des missions.

Aussi peu nous méconnaîtrons les nombreuses taches qu'ont présentées les associations dont il s'agit, soit qu'on les considère en elles-mêmes et dans leur nature primitive, soit surtout qu'on les observe dans leur décadence et leur criante corruption , aussi peu pourrons -nous fermer les yeux sur les services éminens qu'elles ont rendus à la propagation de l'évangile pendant une longue suite de siècles, et presque en tout pays, lorsqu'elles ont conservé l'esprit de leur origine. Les pères de l'église les plus distingués par leur piété et par leurs lumières, aussi bien ceux de l'église grecque que ceux de l'église latine, un Àthanase, un Basile, un Chrysostome, un Ambroise, un Augustin, ont plaidé, et souvent avec enthousiasme, la cause des couvens de leur époque ; et il nous serait difficile de considérer leurs avis réunis comme étant d'une petite valeur.

Et si nous passons à un examen plus direct de la question, en prenant pour guide l'histoire et les faits qu'elle nous rapporte , il nous deviendra encore plus difficile, il nous sera même impossible de méconnaître tout ce que le genre humain et l'église de Dieu ont dû, pendant un grand nombre de siècles, à ce genre d'institution.

Quant à l'utilité dont furent les couvens pour le maintien , la propagation ou le rétablissement des lumières humaines et de la civilisation , presque anéanties par l'invasion des Barbares, nous pour-

Ch. XX II. oirr sauvé la société et l'église. 181

rions nous appuyer des plus respectables autorités , d'entre les philosophes comme d'entre les chrétiens, non-seulement d'entre les catholiques, mais d'entre les protestans, et d'entre les moins disposés à subir le joug de Rome. Nous ne citerons sous ce point de vue que deux mots de l'historien français auquel nous avons déjà souvent renvoyé (i) :

« La société était en proie à toutes sortes de désastres. Nationale , provinciale ou municipale , elle se dissolvait de toutes parts; tout centre, tout asile manquait aux hommes qui voulaient discuter, s'exercer, vivre ensemble; ils en trouvèrent un dans les monastères. La vie monastique n'eut à sa naissance (et surtout en Occident) ni le caractère contemplatif, ni (même) le caractère solitaire; elle fut au contraire très-sociale, très-active; elle alluma un foyer de développement intellectuel ; elle servit d'instrument à la fermentation et à la propagation des idées. Les monastères du midi de la Gaule (en particulier) sont (au sixième siècle) les écoles philosophiques du christianisme; c'est là qu'on médite, qu'on dispute , qu'on enseigne ; c'est de là que partent les idées nouvelles , les hardiesses de l'esprit, etc » — « Ce fut, dit ailleurs d'une manière

encore plus frappante le même écrivain, ce fut en s'alliant avec la religion chrétienne que la philosophie et les lettres se sauvèrent de la ruine qui les

menaçait On peut le dire sans exagération :

l'esprit humain, proscrit, battu de la tourmente, se réfugia dans l'asile des églises et des monastères;

(i) Cours dHisU mod., t. i, p. i54.

1 8a Couverts, — agriculture et littérature. Liv. F.

il embrassa en suppliant les autels pour vivre sous leur abri et à leur service » (i). — Et encore , sous le rapport de Futilité matérielle dont furent les couvens : « S' Benoit fit dans l'institut monastique une grande révolution : il y introduisit surtout le travail manuel, l'agriculture. Les moines bénédictins ont été les défricheurs de l'Europe ; ils l'ont défrichée en grand , en associant l'agriculture et la prédication. Une colonie , un essaim de moines, peu nombreux d'abord , se transportaient dans des lieux incultes ou à peu près, souvent au milieu d'une population encore païenne , en Germanie , en Bretagne ; et là , missionnaires et laboureurs à la fois , ils accomplissaient leur double tâche , souvent avec autant de péril que de fatigue (a).

Voilà certainement des témoignages bien honorables, et qui proviennent, comme on le voit, de témoins tout à la fois fort éclairés et fort impartiaux. Un auteur allemand qui nous tombe sous la main dans ce moment même, dit en peu de mots quelque chose de tout semblable sous un autre rapport : « Depuis que Benoit de Nursie eut fondé » au mont Cassin le premier couvent (de son ordre) » en Occident, les moines ont été les principaux » conservateurs des sciences » (Vehse). Et en effet il faudrait ignorer complètement l'histoire pour essayer de combattre des assertions de ce genre.

Si maintenant nous en venons plus directement à considérer l'influence des couvens sur l'oeuvre des missions, nous reconnaîtrons encore mieux la

(i) Court WUùt. mod.% t. i, p. 17a et 173. (a) Ib. t. a, p. 7a.

Ch. XX IL i° asile» pour l'esprit missionnaire. i83

vérité de tout ce qui vient d être dit : nous nous bornerons aux réflexions suivantes.

Les couvens ont été un lieu d'asile, dans lequel s'est souvent réfugié l'esprit même des missions , lorsque au milieu du tumulte des événemens extérieurs toute disposition semblable et même toute possibilité d'y songer semblait avoir disparu dans le sein de l'église. Sans doute il s'en faut bien qu'on puisse dire la même chose de tous les couvens de cette époque; car, au contraire, plusieurs furent de bonne heure en proie à de puériles rêveries , et à des recherches obscures et mystiques; ce fut surtout le cas en Orient , où il se joignit souvent à la paresse une sorte de misanthropie qui repoussait les païens bien loin de les attirer. Mais lorsque, après Constantin , l'église se vit préoccupée tout à la fois du souci de conserver d'immenses richesses et d'une lutte passionnée contre l'arianisme , elle oublia de plus en plus sa sainte vocation d'évangéliste envers le reste du genre humain. Puis vinrent les Barbares : et la désolation qui les accompagnait partout acheva de replier l'église entièrement sur elle-même. C'est alors que le généreux esprit missionnaire, si essentiellement attaché au christianisme alla se réfugier , soit dans la Grande-Bretagne , soit dans les Gaules , soit dans la Germanie, au fond de quelques cellules isolées, dont les habitans se souvinrent qu'ils étaient appelés à annoncer les vertus de Dieu parmi la race des hommes, en invitant ceux-ci à la repentance et à la foi. C'est ainsi que les germes d'une œuvre missionnaire furent portés chez les Barbares par la piété

l84 CoUV. 1° POINTS DE CONTACT AVBC LES PAÏENS. L. V.

de quelques solitaires, pour y entretenir l'œuvre de l'évangile jusqu'au moment où les chefs de l'église jugeraient convenable à leur intérêt et à leur politique de recommencer à s'occuper de ce travail.

Les couvens furent encore , pour l'ordinaire , les premiers points de contact du christianisme avec les peuplades païennes au milieu desquelles ils se formèrent. Sans doute la propagation du christianisme parmi les idolâtres ne fut probablement le but de presque aucun des fondateurs de ces asiles : ils cherchaient à vivre, pour leur compte, dans la piété, loin du monde et de sa corruption, en recherchant peut-être quelquefois une sainteté illusoire dans des renoncemens de leur propre invention. Mais, sans traiter ici la question des motifs, des illusions , ou de la vérité qui pouvaient se trouver dans tout cela quant aux moines eux-mêmes , nous parlons des faits et des résultats; et instruits par l'histoire , nous rappelons que ces institutions devinrent, surtout en Occident, les premiers fondemens de l'établissement du christianisme dans une foule de pays. La chose se conçoit d'ailleurs aisément. Autour d'un couvent venaient s'établir quelques colons romains, isolés, repoussés de leur patrie peut-être, dans les premiers siècles par la persécution des empereurs païens, plus tard par les Barbares; ou aussi attirés dans la solitude par un penchant particulier à la retraite. Cependant des colons de ce genre, non plus que le couvent lui-même, ne pouvaient rompre, dans toute la rigueur du mot, tout commerce quelconque avec les païens qui les entouraient ; les besoins de la vie et même ce peu-*

Ck, XXlh 3° FRAPPAI BUT PAR LEUR AUSTERITE. l85

chant irrésistible vers la société humaine qui existe en tout cœur d'homme, les ramenaient sans cesse, et plus ou moins souvent, à leurs semblables. Quelquefois il leur fallait du secours pour le plus gros du travail d'un défrichement; quelquefois une troupe de Barbares en passage leur amenait des hôtes à loger ; ou bien quelque malade ou quelque nécessiteux venait chercher auprès d'eux conseil, secours ou guérison. Plus d'une fois on vit le besoin seul d'une édification profonde et suivie amener aux cénobites un renfort nouveau, et même des jeunes gens nés dans le paganisme, attirés par le genre de vie des moines, se joindre à eux pour partager leur existence. C'est ainsi et en mille autres manières, que s'établissaient toujours, entre un couvent et ses alentours païens, des rapports de tous genres; au point que le nombre des nouveau- venus s'accroissait toujours beaucoup au-delà du désir des fondateurs, et que, pour maintenir l'ordre, le couvent primitif était obligé d'envoyer de temps en temps un essaim, une petite colonie qui recommençait le même travail sur d'autres points du pays. Voilà comment il se forma quelquefois dans une contrée de nombreuses associations qui couvrirent peu à peu les environs d'églises et de hameaux.

Les couvens formaient encore, par la discipline sévère qui régnait en général dans leur intérieur , un contraste frappant et salutaire avec le débordement de mœurs des Barbares qui les entouraient. Nous avons déjà convenu plus d'une fois qu'on peut à peine justifier par l'évangile le rigorisme arbitraire qui caractérisa de bonne heure plusieurs

186 Couvens. — excès utiles ou hbcbssaiebs. Liv. V.

de ces institutions ; mais le contraste dont nous parlons n'en était que d'autant plus frappant; et qui sait si, dans ce cas comme dans tant d'autres, un extrême ne fut pas souvent un mal nécessaire pour combattre son opposé ? Il est intéressant de considérer à ce sujet un phénomène qui a lieu de nos jours, et qui a lieu, chose singulière! exclusivement dans l'église protestante : nous voulons parler des sociétés de tempérance. Elles reçoivent, et nous pensons que c'est avec raison, une approbation presque générale; et cependant leur but, ou plutôt leur moyen, consiste aussi dans une résolution outrée : car le principe fondamental et vital de la plupart de ces associations est un renoncement volontaire et absolu au vin, c'est-à-dire à une nourriture ou à une jouissance qui n'est nullement interdite en elle-même, et qui a même dans l'Écriture, pour certain cas, une recommandation. Les moines n'ont fait, à ce qu'il nous semble, qu'étendre l'application de ce principe. Ils l'ont exagéré sans doute; mais l'histoire reviendra toujours pour attester que sous l'abus il y avait un fond respectable, et que ce fond agissait sur les hommes, d'une manière à la fois puissante et salutaire. On sait, par exemple, comment, dans la ville éclairée d'Alexandrie, l'arrivée de S1 Antoine, ce célèbre fondateur des ordres monastiques de l'Egypte, mit en mouvement toutes les classes d'habitans, et frappa les païens d'une admiration générale ; l'histoire assure que pendant un seul jour de son passage en cette ville, il se joignit à l'église chrétienne plus de païens que précédemment pendant une année entière.

Ch. XXII, RÈGLB DE COLOMB AN. 187

Et une connaissance, même superficielle, des règles qui dirigeaient les habitans de la plupart des couvens , nous aidera à comprendre cette impression que produisait sur l'esprit des païens la vue d un moine fidèle à sa profession : il nous a semblé que le sujet exigeait quelques développemens de ce genre. On verra, par la faible esquisse que nous en donnons ici, qu'au fond toutes ces règles ne contenaient que l'idéal de la vie chrétienne, seulement modifié, et quelquefois défiguré par des exagérations; mais nous oserons recommander de nouveau, au lecteur que ces exagérations choqueraient , de rechercher si la société dans laquelle il vit , l'église à laquelle il appartient , ou les principes par lesquels il se conduit ne pèchent pas par l'extrême opposé.

Nous choisirons pour exemple des règles monastiques, entre plusieurs autres, celle de Colomban; non le Golumba dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, mais Colomban que nous trouverons plus loin dans l'histoire des missions chez les Allemans.

Selon cette règle (i) : « l'obéissance est la première vertu d'un moine. A la première parole de leur supérieur tous doivent fléchir sans le moindre retard; celui qui n'obéit pas sur-le-champ a déjà désobéi ; celui qui contredit est un séducteur. Si le moine veut s'appeler un véritable imitateur de Christ, il ne doit refuser aucun service, quelque dur et quelque difficile qu'il soit (2).

(1) Holstemi, Codex régit la ru m, t. i. p. 169.

(a) Vwy« à ce sujet de» extrait* curieux de la règle de Si Benoit d*u*

188 Couverts. — règle de colombjui. Liv. V.

» Un moine doit garder sévèrement le silence, et ne parler que dans le cas de nécessité ou d'utilité. On ne doit entendre sortir de sa bouche aucune parole méchante, injuste, impie, vaine, offensante, fausse ou impure. Le moine doit se contenter d'une nourriture pauvre et frugale, de légumes, de céréales : un peu de farine dans de l'eau et de pain dur lui suffiront , quoiqu'il ne doive pourtant pas dépasser certaines bornes dans son abstinence, qui pourrait sans cela le rendre incapable de travailler, et qui serait alors un péché.

» Un moine pour qui le monde est crucifié et qui est crucifié au monde, foule aux pieds toute espèce de convoitise. Pour lui il y a péché non -seulement à posséder, mais à désirer plus qu'il ne lui est nécessaire. Pour un imitateur des prophètes et des apôtres, pour un disciple de Christ, la convoitise seule est une lèpre, et l'hésitation un péché criant. La pauvreté et le mépris des biens temporels est le premier degré vers la perfectionne dernier échelon est un amour persévérant pour Dieu et pour les choses célestes.

» La chasteté du moine a son siège dans ses pensées mêmes; sans cela Celui auquel il s'est consacré pourrait lire dans son ame et sur ses traits ce que Pierre dit des impurs : « Ils ont les yeux pleins d'adultère. » A quoi servirait d'ailleurs un corps contraint à la chasteté quand l'ame serait impure.

» L'humilité du cœur est le vrai repos pour un

le Cours d' Hi st. mod., t. 1, p. 75; et entre antres l'extrait dn ch. 6& de cette règle , intitulé : Si quelque chose «f impossible , etc.

Ch. XXII. 4° DONS DE GUÉ RISON PROMIS A l/ KG LISE. 189

esprit qui a été long-temps balloté par ses péchés. Que le moine vive dans son couvent, sous la discipline de son père (l'abbé, abba)y en paix avec ses frères. Qu'avec l'un il apprenne l'humilité , avec d'autres la patience , la douceur, le silence, etc......

Voilà quelques-unes des règles de Colomban. On en trouve d'autres encore, qui établissent d'une manière touchante les préceptes de l'hospitalité , qui devait ouvrir les portes du couvent à quiconque y chercherait un asile; de la bienfaisance, qui donne volontiers aux pauvres tout ce qu'elle possède ; de l'affabilité envers les étrangers, qui n'a point honte de laver les pieds du voyageur fatigué, etc., etc.

Il est vrai que ces directions , au fond si chrétiennes , étaient accompagnées de réglemens disciplinaires d'une sévérité souvent révoltante. Une des règles qu'on vient d'indiquer, portait : « Si quelque

» chose d'impossible est ordonné à un frère, et

» si le prieur persiste,.... que le disciple sache qu'il » en doit être ainsi ; et que , se confiant en l'aide » de Dieu, il obéisse. » Mais des taches de ce genre restaient inconnues aux païens; ou, ce qu'ils pouvaient en apercevoir formait encore à leurs yeux un contraste vénérable avec le déchaînement de toutes les passions qu'ils voyaient autour d'eux.

Nous ne devons pas oublier une autre circonstance qui ajoutait encore à l'ascendant extraordinaire que les moines exerçaient sur les esprits, dans les siècles du moins dont nous parlons ici ; c'est la réputation qu'avaient ces hommes de posséder des dons surnaturels , et en particulier celui des guérisons. On se rappelle d'avoir rencontré des

190 Couverts . — lbur ascendaht. — khbouï,. Liv. V.

cas de ce genre dans la vie du pieux Sévérin, par exemple, et dans un grand nombre d autres occasions.

Mais on comprendra mieux cet ascendant qu'exerçaient les solitaires sur les masses, par un de ces faits qui parlent plus vivement que tous les raisonnemens , parce qu'ils peignent en quelque sorte aux yeux la chose même dont on s'occupe. On a déjà vu dans le chapitre des Gaules (p. 1 10 et 1 ia) les histoires de Wulfilaïch et de S1 Seine : c'est quelque chose de tout semblable que nous avons encore maintenant en vue.

Un certain Erroul , né en 547 » ava^ long-temps vécu à la cour de Clotaire , roi des Francs , jusqu'à ce que fatigué des vanités de ce genre de vie il obtint du roi la permission de se retirer, comme il le désirait depuis long-temps , dans un monastère du diocèse de Bayeux. Là il gagna par sa piété et sa conduite l'estime et l'amour de tout le couvent, dont il fut bientôt abbé. Mais s'apercevant que cette estime générale menaçait de lui inspirer de l'orgueil il se retira , avec trois amis seulement , dans la partie la plus reculée de la foret d'Ouche (près de Bernay , département de l'Eure) , qui n'était habitée que par des brigands et des bétes féroces. Ils s'établirent là à la source d'un torrent ; ils s'y bâtirent de petites huttes avec quelques branches d'arbres et un peu de terre glaise, et ils s'enfermèrent d'une haie. Bientôt arriva l'un des brigands du voisinage qui , saisi de respect à leur vue , leur dit : « Vous n'avez pas choisi ici un en- » droit convenable; les habitans de cette forêt ne

Ch. XXII. ERROUL, A OUCHE El» NORMANDIE. 191

» vivent que de proie, et ne souffrent pas au mi- » lieu d'eux des gens qui vivent du travail de leurs » mains : vous ne pouvez être ici en sûreté. D'ail- » leurs que voulez-vous faire dans cette contrée sau- » vage et stérile? » — Le pieux Erroul lui répondit : « Sache , mon frère, que le Seigneur est avec nous; et comme nous sommes sous sa protection nous ne craignons pas les menaces des hommes. D'ailleurs quel brigand voudrait nous tuer quand nous ne faisons de mal à personne , et que nous désirons seulement mener dans la retraite une vie pieuse ? Or cette richesse que nous avons , tu peux l'avoir aussi , mon frère , si tu abandonnes ton malheureux métier, et si tu veux servir le vrai Dieu; car , il l'a dit : « Cessez de faire le mal et faites le » bien : les yeux du Seigneur sont sur les justes , » et ses oreilles entendent leur cri ; mais la face » du Seigneur est contre ceux qui commettent l'i- » niquité , pour détruire leur mémoire de dessus » la terre. »

Le brigand s'en retourna tout pensif, pénétré des paroles et du ton de cet homme vénérable ; mais dès le lendemain matin il reparut , apportant à l'abbé trois pains et quelques rayons de miel , à peu près tout ce qu'il possédait alors ; puis il consentit à rester avec lui , à cultiver le terrain, et à se nourrir ainsi du travail de ses mains. Bientôt un grand nombre d'autres brigands de la même forêt cédèrent aux exhortations d'Erroul pour s'établir dans son voisinage , et pour apprendre de lui la religion chrétienne et le travail des mains ; et ainsi naquit peu à peu à Ouche, en Normandie, le couvent

ioa Couv. — 5° sont de vbritab. stations mission. L. V .

florissant qui y subsiste encore de nos jours , et qui donna successivement naissance à quinze autres monastères qui, comme autant de colonies, cultivèrent peu à peu toute la contrée et en firent une portion de l'église de Christ (i).

Outre cette influence indirecte des couvens sur la propagation de l'évangile, ces établissemens devinrent encore très- souvent de véritables stations de missions, dont sortirent pendant plusieurs siècles des essaims d'évangélistes , qui allèrent instruire des peuplades ignorantes dans la connaissance du vrai Dieu. La chose eut lieu surtout à l'époque de l'invasion des Barbares, il est vrai; mais elle se continua encore long-temps après. Constamment notre histoire va nous faire entrer , au milieu des solitudes et des ruines de l'Occident , dans tel pauvre couvent obscur , où nous trouverons tel serviteur de Christ des plus distingués qui , à la tète de quelques collaborateurs zélés et pieux, s'appliquera à répandre la foi dans toutes les contrées environnantes, et enverra souvent jusqu'à de grandes distances des corps entiers d'évangélistes. Qui ne se rappelle dans le midi des Gaules l'antique couvent de Lérins (c. 19, p. 66)? Et qui oubliera, après les avoir connus , ceux de Luxeuil et de Corvey , auxquels les riverains du Rhône , de la Loire et du Rhin doivent une si grande partie des bénédictions que l'évangile a répandues parmi eux ! La même œuvre jaillit des admirables couvens de Hy et de Bangor, en Ecosse et en Irlande, pour s'étendre

(1) Mabillon, Acta Sanctor.y t. 1, p. 354,

Ch. A XII. s. gall, aiascHAu, poulde. 193

de là non «seulement chez les nombreux païens de ces contrées, mais jusque chez les peuplades grossières des Allemans, des Boïares, des Thuringiens et des Frisons , où de courageux missionnaires , sortis de ces asiles, allèrent semer les premiers germes du christianisme. Ils couvrirent d'églises la moitié de l'Allemagne et de la Suisse; et les couvens de S1 Gall, de Hirschau et de Foulde devinrent des points lumineux pour une multitude de contrées qui maintenant possèdent depuis des siècles la Parole de vie.

Quelque mélangées d'erreurs que fut donc, dès les premiers siècles, la foi des missionnaires dont il s'agit et des institutions dont ils sortirent, et lors même que nous ne considérerions leur oeuvre que comme un crépuscule au milieu des profondes ténèbres du temps, nous devons savoir apprécier ce crépuscule, soit à cause de la lumière dont il était le précurseur, soit à cause de celle qu'il renfermait déjà au moment même; lumière que nous admirerons d'autant plus que nous la comparerons à la nuit noire au milieu de laquelle elle s'avançait , et à l'horreur de l'idolâtrie et de la barbarie qui couvrait les peuples tout autour d'elle.

En sorte qu'après tout il reste vrai que c'est à ces établissemens que l'Europe doit d'avoir sauvé du naufrage général et la civilisation , et les lettres , et les saintes Écritures qui nous ont transmis la révélation de Dieu ; et que c'est là que pendant long-temps tout vint se rattacher. — En effet tous les genres de bien se lient l'un à l'autre. Quand les indigens, si nombreux depuis l'invasion des Baril. i3

194 Couverts, — biehpaisans en tout sbws. Lù>. F.

bares , se trouvaient en foule à la porte d'un couvent, pour y recevoir le morceau de pain que leur réservait la bienveillance chrétienne, et qu'à certains jours la table pauvre et frugale , mais charitable, de ce couvent se garnissait de centaines de mendians , auxquels la règle du monastère ordonnait de fournir le vêtement et la nourriture, la force même des circonstances exigeait un développement croissant dans l'agriculture, et par une conséquence nécessaire l'admission de moines instruits dans les professions de première nécessité. Par là les habitans des environs, qui jusqu'alors avaient erré à la fois dans la misère et dans l'oisiveté sur des landes incultes, apprenaient insensiblement à cultiver la terre : et ils s'établissaient près du couvent, qui leur donnait les directions nécessaires, qui les instruisait dans quelque métier, et les recevait en qualité de frères lais dans son association. C'était là la marche habituelle des choses. Le savant prince abbé Gerbert, entre autres, a montré dans son Histoire de la forêt A/oire (i) avec quelle puissance l'ordre des Bénédictins a travaillé, chez les Germains en général, à la culture du pays et à la propagation des connaissances de tout genre, en même temps qu'à l'établissement de l'église de Christ. Ceux des moines qui , par des raisons quelconques, ne s'occupaient pas d'agriculture, travaillaient dans leurs cellules à copier les saintes Écritures ou d'autres ouvrages importans de la littérature romaine et grecque, propageaient ainsi de

(i) HUtor. Nigrœ Sylva , p. 6.

Ch. XXII. COPIBWT LUS BCMTURBS. IpS

front tous les genres de lumière parmi les hommes, et acquéraient par là des droits incontestables à la reconnaissance de la postérité : leur assiduité au travail , l'exactitude qu'ils y apportaient ne sont pas ordinaires de nos jours ; et c'est par ces moyens pénibles et pleins de dévouement personnel que ces solitaires répandirent pendant tout le moyenâge des milliers d'exemplaires de la Bible. Les courais de femmes même occupaient à ce précieux travail un grand nombre de mains ; et sans doute nous ne posséderions pas la plupart de nos manuscrits des saintes Écritures, ni une foule d'anciens classiques, si des mains assidues n'eussent travaillé sans cesse dans le silence des cloîtres à en multiplier les exemplaires.

Toutes ces observations acquerront une force beaucoup plus grande encore si nous avons soin de nous souvenir que les couvens en général, et surtout ceux des huit ou dix premiers siècles , furent très-loin d'être toujours entachés de toutes les superstitions que Rome introduisit plus tard dans l'église ; et qu'au contraire on vit souvent sortir de ces asiles, et surtout de ceux d'Irlande et d'Ecosse , des hommes fermes et éclairés , professant le principe que c'est dans l'Écriture sainte que nous devons puiser toute notre foi.

Nous voudrions terminer cette suite de considérations en faveur des couvens d'une certaine nature , par une réflexion à laquelle on n'a peut-être pas toujours accordé tout le poids qu'elle méritait; nous voulons parler de l'influence que le seul site

196 Couverts. — 6° agissaient par lboe sitb. Lu>* V.

de ces établissemens devait exercer sur le cœur et sur toutes les impressions de ceux qui les habitaient. Sans doute nous ne pouvons nous attendre à ce que cette considération soit à la portée de tout le monde : il y a des hommes usés par la civilisation , dont les goûts ont été presque entièrement dénaturés : il y en a qui, par leur constitution même sont peu sensibles aux influences dont nous voulons parler. Mais il semble pourtant qu'il y a eu en tout temps, pour la masse des hommes, dans les beautés et les grandeurs de la nature une puissance cachée qui n'a jamais perdu tous ses droits, une voix mystérieuse qui a fait vibrer au fond de leur ame des libres, que les affaires humaines laissent endormies , mais qui se réveillent avec force devant les grandes œuvres de Dieu. Seulement il faut, pour comprendre ce que nous voulons dire ici, qu'on sorte, au moins par la pensée, des scènes ordinaires de la vie , telle que les hommes l'ont faite, et qu'on se replace dans la position qu'il s'agit de juger : car on ne comprend une sensation qu'en l'éprouvant. Il nous faut aller avec un Cyrille nous établir dans quelque monastère des bords de la mer Noire, ou avec un Columba dans l'ilot qui porte son nom, et recueillir là les impressions solennelles de ces hommes de Dieu ; voir s'étendre devant nous ces longs flots d'une nappe d'eau qui n'a point d'horizon ; entendre le profond silence de la solitude, ou le bruit monotone des vagues du rivage; nous représenter, si nous le pouvons, une nuit solitaire dans un cloître isolé battu par la tempête; ou bien il nous faut aller avec le fondateur de

Ch. XX1L 70 ET PARLEUR ÉLOIGNE ME NT DU MONDE. IOJ

la Chartreuse de Grenoble, sur les pas de S* Bruno, avançant, avançant de montagne en montagne, jusqu'au fond d'une gorge lointaine, et là tout seuls savourer la paix inexprimable d'une position pareille; ou encore, passant à des scènes plus gracieuses, gravir avec quelque autre solitaire sur une cime élevée , près des beaux lieux où je trace ces mots, nous établir devant une longue ligne de blanches Alpes , ayant sous les pieds deux riantes vallées et un lac d'azur : là il faut sentir ses genoux fléchir d'admiration à la vue de ce ravissant spectacle , et éprouver l'accomplissement de cette parole : « Il n'y a point en ces lieux de langage , et cependant leur voix est ouïe ! » — Placez encore au milieu de ces scènes émouvantes les mœurs solennelles du monastère : écoutez , au milieu de tant d'émotions , peut-être pendant le silence de la nuit, la cloche de la prière ; songez à tous les amis et à toutes les vanités que vous avez laissées pour jamais derrière vous, là-bas dans le monde, qui n'est plus pour vous qu'un rêve, et vous aurez quelque idée de tout ce qui pouvait se passer de grand et de vraiment divin dans l'ame d'un solitaire.

Nous n'insisterons pas davantage sur ces considérations, parce que la vérité doit se justifier par elle-même ; mais nous restons convaincus qu'à cet égard la position encore des monastères au milieu de ce monde était des plus propres à exercer sur l'ame de leurs habitans une influence éminemment salutaire, et que, sous bien des rapports, l'oreille des solitaires était plus près du ciel.

Cependant ce n'est point aveuglément que nous

198 Couverts. — s. benoît (48o-543). Liv. V.

jugeons ces institutions ; un grand nombre de causes diverses devaient agir , et agirent en effet sur elles , pour les corrompre et les dénaturer; et il est bien probable que toutes les imperfections inhérentes à ce genre d'établissement se fussent développées d'une manière encore plus nuisible qu'elles ne l'ont fait, si Dieu n'eût suscité d'assez bonne heure un homme qui arrêta cette marche descendante, au moyen de quelques principes rigoureux qui devinrent communs à la plupart de ces institutions, et en leur donnant une loi sévère, fortement organisée. Quelques mots sur ce sujet termineront la suite de nos réflexions sur l'importante question qui nous occupe.

L'homme que la Providence choisit pour cette œuvre , et qui réunit effectivement la presque totalité des couvens d'Occident sous une règle commune, fut S1 Benoit y qui naquit en 4&° dans la province italienne de Nursie. Ses parens, d'une fortune aisée, l'envoyèrent de bonne heure à Rome pour son éducation ; mais le jeune homme ardent, remarquant avec douleur l'affreuse dépravation de mœurs qui régnait alors chez les Romains , et tremblant pour son propre cœur , se hâta de s èloigner du monde pour aller passer ses jours dans quelque profonde retraite, au milieu des exercices d'une piété austère et soutenue. Le jeune ermite à peine âgé de quinze ans , choisit sa solitude près d'un lac qui servit ensuite à la désigner (Subjaco). Là il trouva un nommé Romanus , qui s'était bâti en ces lieux une petite cabane pour lui-même, et qui descendit tous les jours au jeune homme, par le

Ch. XXII. SON ASCENDANT. AFFLUfiffGB EXTRAORDIlf . lt)Q

moyen d'une longue corde, le morceau de pain qui devait le nourrir dans son antre, comme un Daniel dans la fosse aux lions.

Bientôt le bruit de ce genre de piété si extraordinaire se répandit dans toute la contrée; et de toutes parts les gens de la campagne venaient vers Tétonnant jeune homme, pour lui apporter de la nourriture ou pour lui témoigner leur vénération. Les moines d'un «couvent voisin lui firent offrir la charge d'abbé au milieu d'eux : et quoiqu'il leur dit qu'ils ne pourraient supporter sa sévérité ni lui leur relâchement, ils insistèrent; mais en effet, au bout de quelque temps ils furent si mécontens de son austérité qu'ils finirent par en vouloir à sa vie, et qu'il les quitta pour rentrer dans sa solitude.

Il ne se passa pas long-temps avant que la réputation de sa sainteté lui amenât une foule d'hommes fatigués des malheurs du temps et du bouleversement général de la société, qui désiraient trouver dans les relations calmes de l'ame avec Dieu et avec les biens invisibles le bonheur que ce monde n'avait pu leur donner ; ils vinrent passer leurs jours dans la solitude sous la direction du solitaire. L'affluence devint telle que Benoit se vit bientôt en état de former douze couvens , chacun habité par douze moines , toujours placés sous la direction d'un chef spécial : on vit même des Goths se ranger sous cette discipline, et dévouer à la culture de la terre les terribles forces dont ils avaient fait jusqu'alors un usage si différent.

Mais la jalousie d'un prêtre du voisinage força

aoo Couvons, — mont-cassin. — lbs béitbdictins. Li». V.

Benoit à quitter la contrée. Suivi d'un petit nombre de disciples, il se rendit alors dans les ruines d'un vieux château situé sur une haute montagne, où il posa les fondemens du célèbre couvent connu plus tard sous le nom de Mont-Cassin, qui devint le berceau des nombreux monastères de l'ordre des Bénédictins y qui se répandirent dès-lors en Occident : on voit que leur nom vient de leur fondateur (Benedictus). Le paganisme s'était maintenu dans cette contrée-là, comme dans bien d'autres, jusqu'à ce moment; et S1 Benoit trouva encore, sur la montagne qu'il avait choisie pour son séjour, un bocage et un temple consacrés à Apollon , où les paysans venaient faire leurs sacrifices. Le solitaire les eut bientôt portés à renoncer à l'idolâtrie et à renverser leur temple. Dès ce moment sa réputation se répandit de plus en plus au loin , et amena auprès de lui des milliers d'hommes qui venaient travailler, de concert avec lui, à la propagation de l'évangile de Christ. Ces circonstances l'engagèrent à esquisser une règle définitive pour les nombreuses confédérations qui se formaient; et ce fut cette règle-là qui, sous la protection de l'évêque de Borne , et plus tard surtout par les puissans efforts de Grégoire le Grand, devint la loi presque universelle des couvens d'Occident. La destruction du paganisme , qui menaçait de reparaître dans l'empire même avec les Barbares , la défense de l'église, la propagation du christianisme parmi les peuples qui envahissaient le territoire romain , l'éducation des enfans et de la jeunesse, la culture des terres, alors presque entièrement négligée, tels furent les

Ch. XXÎL RÈGLB LABOBIEUSB ET SEVERB. 201

grands objets que Benoit, ou plutôt le Seigneur, à Finsu même de cet instrument, se proposa dans le code qui porte son nom. Cet homme éminent mourut en 543; mais les nombreux disciples qu'il avait formés continuèrent son œuvre avec un succès éclatant.

Du reste Benoit avait compris que la sévérité ascétique de plusieurs règles de l'Orient ne pouvait s'adapter ni aux races sauvages ni au rude climat de l'Occident; il professa hautement la nécessité du travail des mains à coté d'un culte réglé et des travaux de l'esprit; il fut même tellement ennemi de l'oisiveté qu'il Ha ses moines, comme des enfans sous tutelle , à un travail qui leur était prescrit heure par heure, et qui ne laissait pas un instant à la paresse.

Pour récapituler maintenant tout ce que nous avons dit sur ce sujet , il nous paraît évident que des institutions du genre de celles qu'on vient de décrire durent produire pendant tout le cours du moyen - âge un effet éminemment salutaire. La force des choses contraint sans doute l'observateur impartial à convenir de tout ce qui se mêla de superstition , d'ignorance , puis plus tard de relâchement et de décadence à cette œuvre; mais on ne doit pas s'étonner si nous insistons moins sur ce point de vue : c'est l'histoire du bien et non celle du mal que nous nous sommes proposé de publier; et d'ailleurs on a assez pesé sur le mauvais côté des établissemens dont il s'agit pour que nous ayons cru bon et juste d'en relever aussi le côté louable et avantageux.

203 COUV. ENSEIGNEMBNS PODR LES PROTESTONS. LÀ>. V .

Il resterait, en finissant sur ce sujet, à poser une question bien intéressante :

Les établissemens protestans destinés à former des jeunes gens au saint ministère auraient -ils quelque chose à prendre en tout ceci ? et pourraient-ils trouver, dans les institutions dont nous venons de traiter, quelque chose à imiter ? — Nous le pensons , et nous le dirons librement, quoique en bien peu de mots.

Il nous paraît que la généralité des institutions protestantes de ce genre ne tend presque exclusivement qu'à cultiver l'entendement, et qu'elles songent à peine à former la pratique; tandis que les monastères que nous avons décrits, sans négliger l'étude, donnaient sur la pratique des leçons nombreuses , ou plutôt des exercices continus et de la plus haute importance :

On apprenait aux jeunes gens, ou plutôt on les formait , à vivre dans la continuelle pensée de la présence de Dieu ;

On donnait à leur ame une forte trempe, en les exerçant à dompter leurs sens sous tous les rapports ;

On leur apprenait en particulier à jeûner , et à suivre en cela une pratique honorée de l'exemple presque continu de Jésus , des apôtres et de toute la primitive église ;

En les tenant dans une discipline sérieuse, on leur apprenait à obéir , et à respecter des supérieurs ;

On les formait à l'amour de la pauvreté , et à renoncer sincèrement aux richesses et à l'éclat du monde ;

Ch. XXIL ENSEIGNEMEN5 POUB LES PHOTESTANS. 2o3

On leur apprenait à visiter le pauvre, l'orphelin, le malade : c'était une partie essentielle de leurs études ;

Enfin leur éducation entière , de tous les jours et de toutes les heures , de la nuit comme du jour, était solennelle et sacerdotale.

Rappelez-vous les effets produits : voyez l'ascendant que de pareils hommes ont exercé sur la masse des autres hommes , même éclairés ; et jugez.

2©6 Grrgoire 1". — diversement juge. Im>. FI.

admirateurs passionnés en ont (ait un saint et un modèle de toutes les perfections, tandis que d'autres, qui ne peuvent lui pardonner d'avoir été le fondateur de la hiérarchie romaine, en font un habile hypocrite, et lui refusent toute intention droite et chrétienne. Il nous paraît que l'histoire repousse également ces deux jugemens extrêmes.

Doué d'une piété vraie et profonde et d'une humilité sincère, qu'on voit paraître dans tous les traits de sa vie, Grégoire avait en même temps de la dignité , de la force dans le caractère , et une pénétration d'esprit qui lui fit concevoir clairement l'état et les besoins de son époque , et qui fit de lui un des instrumens les plus bénis de la Providence pour relever l'église d'Occident des ruines où elle était comme ensevelie. Lors même qu'il partagea avec tous ses contemporains beaucoup de superstitions (et où trouverons-nous dans l'histoire de ces jours malheureux un seul écrivain qui en ait été exempt?), lors même que ses Commentaires allégoriques sur le livre [de Job, et ses Dialogues sur les légendes de quelques saints d'Italie ne montrent en lui ni un interprète éclairé des Écritures ni un historien d'une critique sévère, Grégoire reste après tout, comme individu, comme chrétien, et même comme chef de l'église d'Occident, l'un des hommes les plus distingués de son temps, à qui on ne peut comparer qu'un bien petit nombre de ses successeurs (i).

(0 Noaâ «von* ponr m rie V Histoire ecclésiastique de Grégoire de Tours ; — rartont celle de Bède; — une Vita sancti Gregorii M. ( Ma billon , sec i ), attribuée à un certain Paolua; — mais plu qne toni

Ck. XXIIL SA NAISSANCE. JEHNBSSB. PIBTÉ. 207

Grégoire naquit à Rome vers Van 54o. Son pére Gordien, sénateur distingué, s'était retiré du monde peu après la naissance de son fils, et était devenu cardinal-diacre dans les états romains. Le jeune Grégoire , élevé dans les écoles de Rome, fit des progrès considérables dans les sciences ; et l'étude du droit civil et canonique à laquelle il se voua avec zèle , lui ouvrit de bonne heure la carrière brillante de gouverneur impérial de Rome , à laquelle l'appela l'empereur Justin.

Mais son ame cherchait une gloire et des biens supérieurs. Après avoir fondé à Rome un couvent à ses frais , il se retira lui-même dans cet asile (en 575), pour y apprendre à connaître et à gouverner son propre cœur avant de se dissiper dans un travail tout consacré à autrui. Cependant il éprouva de bonne heure aussi le besoin de se vouer à la vocation de messager de Christ : des jeunes gens Anglo-Saxons, mis en vente comme esclaves dans un marché de Rome, excitèrent particulièrement chez lui ce besoin de la charité chrétienne, et il se sentit pressé de s'occuper sans délai à porter luimême au peuple idolâtre qui venait d'envahir la Grande-Bretagne , l'heureuse nouvelle de la rédemption. Déjà il était en chemin du côté des Gaules, avec quelques moines pieux qui partageaient son projet, lorsque l'amour qu'avaient conçu pour lui un grand nombre de Romains, et la pensée des dangers de son entreprise, excitèrent dans cette

cela , les Lettres de Grégoire lui-même ( dans ses Opp., t. a ) qoi nous fournissent les données les plus authentique* sur sa vie et sor l'époque où il vécut.

ao8 Grég.I".— A coiwtawtihop. — lombards. Lit>. VI.

ville une sorte de tumulte; et le peuple demanda avec instances au pape Pélage qu'il rappelât cet homme pieux pour le conserver à l'église de Rome. On envoya effectivement sur ses traces des messagers qui le ramenèrent ; et l'évêque de Rome, après s'être convaincu des talens de Grégoire, aussi bien que de sa piété, le chargea de l'honorable commission de se rendre à la cour impériale de Constantinople comme légat du pape, pour y demander des secours contre les Lombards qui depuis quelque temps menaçaient l'Italie. Grégoire passa plusieurs années dans cette capitale brillante de l'Orient sans obtenir ce qu'il désirait; mais son séjour lui procura du moins la connaissance de quelques hommes distingués de son temps; il lui fournit aussi l'occasion d'apprendre à mieux connaître les hommes, et le loisir de composer ses Commentaires sur Job, dans lesquels, au milieu d'un système d'interprétation absolument fautif, on trouve cependant plus d'une perle précieuse sur les points qui concernent la morale chrétienne.

Les Lombards , branche des Suèves , contre lesquels Grégoire allait chercher protection , et dont nous aurons maintenant à nous occuper, se présentent dans l'histoire comme terminant cette longue succession de Barbares qui vinrent pendant deux siècles envahir l'Occident. Eux aussi étaient venus de la Scandinavie, comme presque tous les autres Germains. Arrivés sur le Bas-Danube, ils embrassèrent, sans que l'histoire nous l'apprenne en détail, une ombre de christianisme sous la forme arienne; probablement dans l'idée de s'assimiler

Ch. XXIU. OSTROGOtHS. IfAR.'ÈS. — LOMBARDS. 20f)

déjà jusqu'à un certain point à ces peuples d'Italie dont ils convoitaient le territoire. Avec tout cela, peuple et roi continuèrent dé mener la vie barbare, et de ne se plaire qu'à la guerre et à la chasse. Déjà plus d'une fois ils avaient servi comme auxiliaires sous l'empereur d'Orient, dans les guerres qu'il faisait à d'autres détachemens de leur propre race; et cela même leur avait donné la pensée qu'ils avaient quelque droit à s'établir sur un territoire qu'ils avaient ainsi protégé.

Le royaume des Ostrogoths approchait de sâ fin; et déjà l'empereur d'Orient avait repris pied en Italie: son exarque Narsès, qui s'était établi à Ravenne au nom de l'empereur, avait gouverné pendant quinze ans toute l'Italie d'une manière éclairée et ferme : mais des intrigues de cour détruisirent au bout de peu de temps presque tout son travail. L'impératrice Sophie, épouse de Justin II, qui ne l'aimait pas, et qui voulait le dégoûter du gouvernement, lui envoya un jour un rouet j comme pour lui témoigner son mépris sur sa condition d'eunuque, et le renvoyer parmi les femmes. Narsès déposa effectivement sa charge, mais en disant « qu'il filerait à cette femme un fil auquel l'empereur aurait long-temps à dévider ». Il tint parole : ce fut lui qui attira sur l'Italie les belliqueux Lombards , qui , sous le vaillant Albouin , s'emparèrent ( en 568) de la Haute-Italie, où ils fondèrent un royaumè qui porta leur nom et dont la résidence fut Pavie. Dès ce moment ils étendirent leurs excursions tout autour d'eux ; et Rome ii. i4

QIO Grég. Ier. ALBOCIλ. CLODOFHIDB. IfICET. Uv. VI.

même fut souvent en danger de tomber entre leurs mains et de se voir livrée au pillage.

L'épouse d'Albouin était une princesse franque, Clodofinde, fille de Clotaire Ier de Paris ; elle avait été élevée dans les principes de l'église catholique; et on a lieu de croire qu'elle s'employa à tourner le cœur de son époux du côté de cette communion. Elle y était vivement poussée par un homme pieux de cette époque, A/icet, évêque de Trêves, dont Grégoire de Tours raconte beaucoup de bien , et à qui sa piété avait attiré tour à tour l'estime et la persécution de trois rois successifs. Sigebert le rappela de l'exil où rayait envoyé Clotaire II ; et alors Nicet redoubla d'efforts pour venir au secours du christianisme , encore souvent opprimé parmi les Francs.

Et pour ce qui concerne les Lombards, nous avons une lettre de lui (de l'an 564 environ) dans laquelle il exhortait Clodofinde à faire tout son possible pour amener son époux et son peuple à l'église orthodoxe (i). On ne peut être surpris de trouver dans les représentations de cet homme pieux , au milieu de toutes ses bonnes intentions , la couleur de son temps , où les miracles tenaient lieu de toute autre preuve pour l'excellence d'une • doctrine, et où l'on n'était surtout pas assez rigoureux à constater la vérité des choses de ce genre. Nous ne rentrerons pas dans cette question qui s'est déjà présentée souvent , et nous nous bornons de plus en plus à livrer des documens au jugement des

(i) DucÂcsne, Uist. Franc, t. t, p. 853.

Ch. XX1IL IiBTT. DB NIORT.' — GRSQ. REVIENT A ROME. 2 1 1

lecteurs. « Que le roi , écrivait Nicet , envoie des » députés à 1 église de S* Martin ; et ils verront de » leurs propres yeux comment les aveugles recou- » vrent la vue , les sourds l'ouïe , les muets la pa- » role, les lépreux et les malades la santé. Que » dirai-je des reliques des saints évéques, Hilaire » et S1 Loup ? Ne se fait-il pas tous les jours par » elles de si grandes merveilles qu'il nous serait » impossible de les toutes raconter? Est-ce le cas » dans les églises des Ariens ? Nullement. Jamais » un démon n'a chassé un autre démon. Que n'as- » tu pas vu toi-même sur la tombe des évéques » S1 Remi et S* Médard ? Tu as appris de ta grand'- » mère , la pieuse Clotilde, comment elle a amené » son mari à la vraie foi : imite son exemple. »

Il est probable que Clodofinde ne vécut plus long-temps ; car bientôt on trouve pour épouse du farouche Albouin une Rosemonde , fille d'un roi des Gépides , qu' Albouin lui-même avait tué. Comme cet homme barbare avait un jour, dans un accès d'ivresse , forcé Rosemonde à boire dans le crâne de son père , elle le fit assassiner par son écuyer en 574. Voilà le peuple qui s'était établi dans le voisinage des états romains. Nous revenons à Grégoire.

En 584 le pape Pélage le rappela à Rome pour l'employer à sa cour , bien contre le penchant et le vœu de Grégoire lui-même. « Je sentais, 1» écrivait ce dernier à un de ses amis, » le besoin pressant de travailler à mon propre salut , dont les affaires du inonde me distrayaient depuis long-temps. Rentré dans mon couvent j'espérais y placer pour jamais,

ai a Grêg. /"".— recueilli au sein des affaires. L. VI.

entre le monde et moi , une barrière insurmontable; mais voilà que je suis de nouveau lancé sur la * mer orageuse de cette vie ! Et aussi long-temps que

je me sens privé du commerce de mes frères , je ne puis trouver de consolation pour mon ame (i).

Il se retrouvait donc à Rome , tout à la fois abbé de son couvent , et chargé d'une multitude d'affaires ; mais il mettait à profit tous les momens dont il pouvait disposer , pour annoncer la Parole de Dieu aux habitans de la ville. Plusieurs de ses sennons nous montrent à quel point il savait se servir des tribulations de l'époque pour tournerf l'attention de ses auditeurs vers les biens impérissables du royaume de Dieu. « Ces saints ,» dit-il dans un de ses discours, « ces saints sur le tombeau desquels nous nous rassemblons s'élevaient en esprit au-dessus de ce monde. Mais voyez ! Ce monde se détruit sous vos yeux , et cependant vos cœurs s'y attachent encore ! Partout la mort , partout le deuil , partout la destruction ; de toutes parts nous sommes battus , de toutes parts abreuvés d'amertumes (par les irruptions des Lombards^; et cependant nos convoitises terrestres nous aveuglent au point de nous faire aimer les amertumes du monde ! Nous nous cramponnons à des objets qui s'écroulent ; et comme nous ne pouvons empêcher l'écroulement du monde nous nous écroulons avec lui. Autrefois ce monde nous attirait par ses plaisirs ; mais maintenant la chute de tous les objets terrestres nous montre clairement comment ils

(i) Prctfatio ai Job., ci.

Ch. XXlll, DURE SÉVÉRITÉ MONASTIQUE. 2l3

n'étaient rien, même à l'époque où ils nous paraissaient si solides. Pensez-y donc bien afin de tourner vos cœurs à l'amour des choses éternelles (i)!

La sévérité de la discipline que Grégoire avait établie dans son couvent de Rome se montre par un exemple, certainement bien repoussant, mais qui prouve à quel point Grégoire s'était détaché , en vue de sa vocation, de toute recherche des biens de ce monde et l'exigeait de ceux qui se soumettaient à sa direction. L'un de ses moines avait su se procurer en secret, contre la règle positive du couvent, trois pièces d'or; puis il avait confessé ce péché sur son lit de mort. Grégoire l'apprit : il ne pouvait, conformément à un sage règlement de l'église, refuser à cet homme sur son lit de mort, au moins l'assistance d'un ecclésiastique; mais pour le punir, même en ce moment, de son infraction à la règle et de son avarice, il défendit que personne d'autre absolument le visitât; et le moine étant mort dans le sentiment d'une profonde douleur, Grégoire ne le fit pas moins ensevelir avec ses trois pièces d'or sous un monceau de fumier.

Sans doute c'était là une sévérité décidément opposée à l'esprit de pardon que respire l'évangile ; mais ce n'en est pas moins un symptôme frappant de la force morale qu'on trouvait dans les caractères de ces temps. Si ces hommes allaient trop loin, ils le faisaient pour le Seigneur; et peut-être que les temps de désordre au milieu desquels ils vivaient exigeaient une rigueur proportionnée,

(i) In Evangel., u. Homcl., 18.

ai4 Grég. /"". — (^90) prêche aux pestiférés. Liv. f/.

comme un contrepoids salutaire. Plus une époque sort de son ornière , plus il faut y développer de fermeté envers soi-même et envers les autres.

Une terrible inondation du Tibre vint ravager en ces temps (590) plusieurs quartiers de Rome, et laissa à sa suite une épidémie qui enleva un grand nombre d'habitans, et parmi eux le pape Pelage II. Cette détresse ouvrit à la piété de Grégoire de nouveaux canaux : il parcourait la ville sans crainte au milieu des mourans pour consoler et pour exhorter ; et il profita de cette occasion pour représenter au peuple les sévères jugeinens de Dieu et pour l'exhorter à la repentance. « Nous aurions dû, mes frères, » dit-il dans un de ses discours, w craindre le fléau de Dieu avant qu'il arrivât; maintenant qu'il est là sachons au moins trembler sous lui. Que la douleur fraie dans nos cœurs l'accès à la conversion, et que le châtiment que nous éprouvons attendrisse notre dureté; car, pour parler avec un prophète, l'épée du Seigneur a pénétré jusqu'à l'ame! Voyez comment le glaive de la colère divine frappe des foules d'hommes avant qu'ils aient su prendre le temps de pleurer sur leurs péchés! Repentons-nous pendant que nous avons encore le temps de pleurer. Le Seigneur donne un nouveau courage au cœur contrit; car il a dit : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. » Rappelez-vous comment les maux des Ninivites furent enlevés par la repentance, et comment, dans la mort même, le brigand converti trouva sur la croix la récompense de la vie. Encourageons-nous d'avance par la pensée que

Ch. XXUL EST FAIT PAPE. SA DOULEUB. 21 5

nous avons déjà la prière que nous pensons présenter au Seigneur ! »

Au milieu de ces jours de détresse , le peuple fut appelé à repourvoir la place vacante d'un évéque de Home; et qui en était plus digne que Grégoire ? Mais à peine eut-il appris ce désir du troupeau qu'il se fit emporter hors de la ville pour s'aller cacher dans les forets voisines. — On a, en général, quelque peine à croire à la sincérité de ces fuites ; peut-être parce qu'on en juge par soi-même : mais les mobiles secrets des actions resteront à jamais des terres inconnues , dans lesquelles Dieu seul peut suivre le cœur de chacun ; et dans tous les cas, la recherche des places, en nos jours, ne montre tout au plus qu'une grande sincérité dans l'avidité. Quoi qu'il en soit, Grégoire ne put échapper aux perquisitions du peuple ; il fut ramené en triomphe dans les portes de Rome, et consacré évéque de cette ville au mois de septembre de la même année.

Grégoire exprime, dans plusieurs de ses lettres , envers ceux qui le félicitaient sur cet événement , la douleur qu'il en éprouvait ; et il le fait d'une manière qui ne laisse guère de doutes sur la sincérité de ses regrets. Ainsi il écrivait à Theoctista , sœur de l'empereur (Ep., 1. i, ep. 5) : « J'ai perdu les consolations de ma solitude. Extérieurement je parais avoir monté ; mais au-dedans je suis déchu. Je ne demandais ni ne craignais rien du monde ; et déjà je croyais planer par-dessus cette terre , lorsque tout à coup la tourmente m'a fait retomber

dans son tumulte L'empereur veut que je sois

un lion , mais il ne pourra me rendre tel ! » — Au

a 1 6 Grcg, lfr. — poids de soe poste et db l'époq. Liv. VI.

patricien Narsès (ep. 6) : a Je suis tellement envahi par la douleur, qu'à peine je suis en état de parler. Mon ame est enveloppée de ténèbres. Tout ce que le monde regarde comme des douceurs et des joies , ne m'apporte que détresse et qu'ennui. » — A son ami Léandre : « Je pense avec larmes, que j'ai perdu le tranquille port de mon repos ; et je regarde , en soupirant sans cesse, cette terre ferme que je ne puis plus atteindre. Si tu m'aimes , soutiens-moi de tes prières. »

Il est facile de comprendre en effet que si on a * pu souvent soupçonner, dans des expressions et dans des résistances de ce genre , les petites façons de celui qui feint de fuir ce qu'il désire, quelques-uns pourtant ont pu être sincères dans cette sorte de sentimens ; et qu'une ame qui avait trouvé sa joie à quitter les vanités du monde, et à vivre dans le recueillement avec son Dieu et dans le fidèle accomplissement des devoirs d'un cercle restreint , pouvait voir dans la vocation d'un évêque de Rome , à cette époque , une des tâches les plus difficiles et les plus chargées de responsabilité qui eussent pu lui être imposées. L'Italie était dévastée par les Lombards : les cours franques des Gaules étaient remplies d'abominations : l'Espagne succombait sous des guerres civiles incessantes : les îles Britanniques, subjuguées par les Anglo- Saxons, menaçaient de retomber complètement dans le paganisme ; et l'Orient tout entier, l'état comme l'église, se trouvait dans un désordre qui faisait craindre sa ruine complète. Plus d'une fois Grégoire, écrasé à la vue de cet état dq choses, crut que

Ch. XXUL GREGOIRE EX SENT L'IMPORTANCE. 21 J

tout allait se dissoudre ; et ses lettres expriment continuellement la ferme conviction où il était que la fin du monde était proche. Il n'y aurait donc pas de quoi s'étonner qu'avec un corps maladif qui Je fixait souvent sur son lit avec de vives douleurs , il n'eut beaucoup préféré passer le reste de ses jours dans une tranquille cellule , plutôt que de prendre sur lui la charge redoutable qui vepait de lui être imposée. Mais le Seigneur en avait décidé autrement ; et il se mit à l'œuvre dans la confiance en Celui qui soutient les faibles.

On voit par toutes ses lettres qu'il reconnaissait toute l'importance de cette tache, « II faut , » disait-il en gémissant dans l'une d'elles (i) , « que je pourvoie tout à la fois aux évèques et aux prêtres ; aux couvens et aux églises ; que je surveille les embûches des ennemis ; et que je sois sans cesse au guet contre les ruses et (a corruption des gouverneurs. Vous saurez apprécier toutes ces charges ^ proportion que votre amour pour moi sera plus pur. » — Et ailleurs : « Depuis que j'ai pris sur moi la charge de premier pasteur (a) , mon ame éprouve plus de peine à se recueillir. Tantôt il faut que je m'occupe des églises , tantôt des couvens , tantôt de la vie des particuliers ; une autre fois c'est le glaive dévastateur des Barbares qui m'arrache des gémissemens ; d'autres fois les loups qui en veulent au troupeau qui m'est confié. Puis il faut que je pense k l'administration des propriétés de l'église , afin que ceux qui la servent ne

(i) L. 5, ep. 4>.

(a) In Ezeeh., t. i, Uom., 1 1, 5-6.

a 18 Grég. Ier. — contt ait lbs consolât, d'en haut. L. Vî.

manquent pas du nécessaire. D'autres fois je dois supporter avec patience ceux (jui dérobent les biens des couvens , ou m'opposer à eux avec force , tout en ménageant la charité. Comment une ame , dissipée au milieu d'affaires si nombreuses et si diverses, peut-elle se replier sur elle-même pour vaquer à la prédication dans le recueillement ! »

Mais Grégoire connaissait aussi l'heureux but au-devant duquel il marchait, au milieu de toutes ses souffrances , et les joies qui pouvaient le soutenir dans son travail. « La coupe des souffrances , dit-il, nous conduit à la gloire éternelle (i). Que sont toutes ces choses dont Jésus parle (Jean 1 5, 1 5), et qu'il promet de faire connaître à ses disciples comme à ses amis ? N'est-ce pas le bonheur intérieur de l'amour ? N'est-ce pas le festin de la céleste patrie , dont le souffle de son amour envoie tous les jours à nos ames quelques avant-goûts ? Car en aimant les choses célestes dans lesquelles nous nous instruisons , nous apprenons à Le connaître. Les amis du Seigneur annoncent par leurs paroles et par leur conduite une patrie éternelle, qui est le but de toutes leurs souffrances. »

Grégoire a laissé entre autres ouvrages un traité qui montre avec quel sentiment solennel il considérait la charge de pasteur; et il faut convenir qu'il a donné de çet ouvrage un commentaire bien honorable dans sa conduite fidèle, en continuant, au milieu de ses infirmités corporelles, les travaux de son ministère avec un zèle infatigable. L'écrit

(i) In Evang., c. a, ttotn. 37.

Ch. XX 11 L Directions pastorales , et Lettres. *\g

dont nous voulons parler sont ses Directions pastorales (i) qui servirent pendant tout le moyen-âge presque exclusivement de manuel des sciences pastorales aux ecclésiastiques, et qui furent de bonne heure traduites en grec, puis, par le roi Alfred, en anglo-saxon , pour les missionnaires de ses états. — On a encore de Grégoire dans le même genre, ses Lettres où l'on trouve des épancbemens pleins de noblesse et d'une onction chrétienne sur le bonheur et la grandeur de la vocation d'un serviteur de Christ.

« Avant tout, » écrivait-il à Dominique, évêque de Carthage (1. a, ep. 39), a le pasteur doit être un modèle de son troupeau, et se conserver dans l'humilité Nous devons chercher par notre vie et

notre doctrine à gagner les ames des hommes , à fortifier les faibles, en leur représentant les joies du royaume des cieux, à effrayer les orgueilleux, en leur annonçant à haute voix les punitions de l'enfer, etc. » — » a Le monde est plein de prêtres , » disait-il ailleurs, dans une exhortation adressée à tous les évêques (a) , « mais il n'y a que peu d'ouvriers pour la moisson de Dieu. Ils en ont accepté la vocation ; mais ils n'en remplissent pas les devoirs. Que celui qui n'est pas capable d'agir par un discours soutenu sur de grandes masses, s'applique selon ses moyens à édifier dans le particulier Vous êtes le sel de la terre!.... Mais

nous négligeons la prédication ; nous nous abaissons à des affaires extérieures ; et pour notre con-

(1) Régulât pustoralis liber. (a) T. i, fol. 1496.

aao Grig. Ier. — la. sajldaighe. Uv. P /.

damnation nous nous laissons encore appeler évéques, c est-à-dire surveillans de l'église! »

On a déjà dit que Grégoire s'intéressa à la conversion des païens ; et en effet il fut le premier de tous les évêques de Rome qui vécurent jusqu'à cette époque qui ait regardé cette oeuvre comme une partie prononcée de sa vocation : on verra dans le prochain chapitre avec plus de détail , tout ce qu'il fit pour fonder l'église de Christ parmi les Anglo-Saxons, et comment il a pu mériter d'être appelé par là le père de l'église britannique : ici nous ne mentionnerons que ses travaux pour la Sardaigne et chez les Lombards.

La Sardaigne était, à cette époque, encore presque toute païenne. Il y avait sans doute à Cagliari , la capitale, et dans quelques autres villes quelques évêques ; mais Grégoire était forcé de leur adresser d'amers reproches sur leur négligence et leur paresse. « Mon cœur est désolé , » écrivait-il à l'évêque de Cagliari (1. 3, ep. a6), « de voir que par ta négligence les campagnes de ton diocèse soient encore plongées dans la nuit du paganisme. Comment puis-je te demander de t'occuper de la conversion des peuples étrangers au Dieu vivant, quand tu ne fais pas même d'efforts pour retirer de l'idolâtrie les ames qui t'entourent! J'attends des évêques qu'ils ne redoutent aucune peine pour ramener les peuples an christianisme. »

Mais à ce sujet Grégoire montre un côté faible : car il établit le principe de la contrainte dans l'œuvre de l'évangile, principe fatal et détestable

Ch. XXIII. PRrncîPB dr la contrainte. aai

qui va peser pendant tant de siècles sur l'église , pour y introduire tant d'ivraie. Grégoire veut en effet qu'on use de punitions pour faire cette œuvre sainte que l'évangile n'adresse qu'aux convictions : « Si à l'avenir je trouve encore dans un seul diocèse de la Sardaigne un seul païen, je m'en prendrai sévèrement à l'évêque. Si les gens de la campagne sont assez pervers et opiniâtres pour ne vouloir pas se laisser conduire à leur Dieu et Maître, qu'on leur impose des travaux plus forts, afin qu'instruits par ce châtiment ils apprennent

à se plier à la voix de la vérité ! »

Il y avait en Sardaigne encore toute une peuplade, les Barba rizéniens, qui restaient vivement attachés au culte idolâtre : mais quelques-uns de leurs chefs avaient cependant déjà été gagnés à la cause du christianisme ; et Grégoire s'adressa à eux par des lettres spéciales, pour les encourager à favoriser de tous leurs moyens la conversion de leur peuple. Il fit plus : comme cette tribu soutenait depuis long-temps contre les Romains une guerre opiniâtre , Grégoire parvint à y mettre fin par un traité : mais une des conditions expresses de la paix fut que le peuple consentirait à recevoir le christianisme. Ensuite Grégoire envoya dans le pays quelques prêtres pieux de son couvent , entre autres Félix et Cyriacus, qui furent chargés d'instruire le peuple. Grégoire leur donna une lettre de recommandation pour leur chef, auquel il disait entre autres (1. 3, ep. 27) : « Je vois qu'il n'y a encore point de chrétiens parmi tout ton peuple , puisqu'on ne me parle que de toi en cette

222 Grég. Ier, SARDAIGNE. ZiV. VL

qualité; et par conséquent je dois te regarder comme le meilleur d'entre tous les tiens. Tandis que le reste de tes Barbarizéniens vivent comme des animaux destitués d'intelligence, sans connaître le vrai Dieu, et en adorant des idoles de bois et de pierre, tu montres, en servant le vrai Dieu, combien d'avantages tu as reçus de plus qu'eux tous. Mais cela t'oblige à montrer aussi , par tes bonnes œuvres autant que par de bonnes paroles, quelle est la foi que tu as reçue : cela t'impose le devoir de consacrer et d'amener à Christ tout ton peuple , en le faisant baptiser et en l'exhortant à rechercher la vie à venir. Si peut-être tu ne peux t'acquitter de cette tache, k cause d'un trop grand nombre d'autres occupations, je te prie amicalement d'assister au moins en toutes choses mes frères, les deux serviteurs de Dieu que je t'ai envoyés, et de montrer, en favorisant leurs travaux selon tout ton pouvoir , que tu te déclares de bon cœur pour le Dieu tout-puissant , qui à son tour te soutiendra dans toutes tes voies. »

Un général romain résidant en Sardaigne, Zabarda, avait rendu à l'œuvre des missions de cette île des services marqués ; Grégoire lui en témoigne sa joie en ces termes ( t. 3, ep. a5) : « J'ai vu par les lettres de mes deux frères et collaborateurs, combien tu es bien disposé pour les intérêts de Dieu : je rends grâce de tout mon cœur au Seigneur, de ce qu'il a donné k la Sardaigne un chef pareil, qui sait s'occuper du bien temporel de l'état de manière à gagner en même temps à Dieu des citoyens pour la patrie céleste. »

Ch. XXïll. PROGRÈS RT RAVAGES DR S LOMBARD*. 223

Mais Grégoire s'occupa , avec plus de sollicitude encore, de la conversion des redoutables Lombards , qui avaient conquis alors, comme on Fa dit, la majeure partie de l'Italie, et étendu leurs dévastations au loin : car il savait que Tunique moyen de sauver le pays d'une ruine totale était d'amener ces Barbares sous le joug de Christ. A leur tête se trouvait, depuis 584, le belliqueux Autaris, qui sentant que le gouvernement d'Orient ne lui opposait qu'une résistance languissante, se mit avec ses armées à parcourir toute la presqu'île, pénétra jusqu'à ses extrémités et répandit partout la dévastation. De nouveau les villes et les villages sont incendiés, les populations massacrées, les temples démolis, les ecclésiastiques assassinés ou chassés de leurs sièges : Rome même trembla plus d'une fois devant ces farouches guerriers, et Grégoire dut mettre en mouvement toute sa force et tout son courage pour détourner, avec le secours de Dieu, de dessus son troupeau la tempête qui le menaçait. Au milieu de la décadence croissante de l'empire d'Orient, et de l'impuissance où cet état se trouvait de secourir l'Italie, ce ne fut que la courageuse influence de Grégoire sur l'esprit des habitans de Rome, qui put arrêter encore pour quelque temps la ruine totale des derniers restes de l'ancien empire d'Occident. L'église d'Italie en général souffrit pendant tout ce temps des dommages immenses ; et elle sentit clairement qu'elle périrait, si elle ne remportait ellemême la victoire sur le paganisme des Lombards.

Toutes ces choses augmentaient chez Grégoire la persuasion que tout tirait vers sa fin. « Que per-

l'r. CROIT ETRE A LA PIN DU MONDE. Lîv. VL

sonne ne me blâme, » dit-il en terminant la suite de ses prédications sur Ezéchiel, « si je m'arrête ici. Car,comme vous le voyez tous, nos souffrances en sont venues à l'extrémité. Partout nous sommes entourés d'épées , de tous cotés nous menace la mort. Les uns reviennent chez nous les mains coupées; nous apprenons des autres qu'ils sont emmenés en esclavage ou tués. Qu'est-ce qu'il nous reste donc, si ce n'est à rendre grâce à Dieu, sous la verge qui nous punit de nos péchés ? Car notre Créateur est devenu notre Père par l'esprit d'adoption qu'il nous a donné. Tantôt il nourrit ses enfans de pain, tantôt il les frappe de verges : il les élève pour l'héritage éternel, tour à tour par la douleur et les bienfaits. »

Il adressait des exhortations ou des consolations du même genre à l'évêque Ànastase d'Antioche, qui à ce qu'il paraît, avait exposé à Grégoire toutes les douleurs qu'il éprouvait de son côté à la vue de la décadence de l'église d'Orient, a Garde seulement ( 1. 7 , ep. 3 ) d'une manière inébranlable dans la pensée, comme aussi tu le fais, ces paroles de l'Écriture : « Que dans les derniers jours il viendra des temps mauvais. » Et si , même dans ta vieillesse tu te vois éprouvé, souviens -toi de celui qui disait k Pierre : « Quand tu seras vieux un autre te ceindra. » Je sais que tu as beaucoup souffert dès ta jeunesse; et tu m'écris maintenant qu'il y en a plusieurs qui se réjouissent de tes peines. Mais nous savons qui est celui qui a dit : « Vous pleurerez et vous vous » lamenterez, et le monde se réjouira; vous serez » dans la tristesse ; mais votre tristesse sera changée » en joie. » Nous avons éprouvé la première de ces

Ch. XXIU. AUTH4RÎS OPFRB9SEUB. THEODOLINDE. 22$

choses, pourquoi n'espèrerions-nous pas la seconde?.... Je connais, moi aussi, de ces gens qui se présentent en habits de brebis, mais qui au-dedans sont des loups ravissans : ne nous laissons pas troubler par leurs desseins ambitieux : le Seigneur brisera leurs

épées, comme contre un rocher Le cœur de Dieu

s'approche de nous; et dans les heures de l'affliction nous nous sentons distinctement placés plus près de lui. Ce que j'ai à souffrir du glaive des Barbares et de la dépravation des magistrats, je ne te le dirai pas, afin de ne pas affliger encore plus un ami que j'aimerais consoler : mais je garde en mon cœur ces paroles : « c'est ici leur heure et la puis- » sance des ténèbres. » La puissance de la lumière aura aussi son heure ; car les élus sont la lumière du monde, et les enfans de Dieu posséderont la terre. Tu aimerais que nous pussions nous parler, et tu voudrais avoir les ailes d'une colombe : mais ne les as-tu pas déjà? l'amour de Dieu et l'amour du prochain! Avec ces deux ailes l'église s'élève au-dessus de la terre; et si tu ne les avais pas eues, tu ne serais pas arrivé à moi par tes lettres pleines d'amour. »

L'épouse du terrible Autharis était la pieuse Théoclolinde, fille de Garibald, duc bavarois, qui avait été élevée dès sa jeunesse dans l'église orthodoxe. Malgré tous ses efforts elle ne pouvait contenir en rien l'humeur farouche de son époux, qui opprimait l'église avec brutalité; car il était encore païen , ou tout au plus prétendait-il professer une sorte d'arianisme. A la fin il fit même défendre aux chrétiens de baptiser leurs enfans dans la foi orthodoxe (1-2, ep. i). Ce fut un bonheur pour le pays ii. i5

ziô Grcg. 1".— agiujlp; cocrow.de fbb.thbod. L. VI. qu'il mourût déjà en 5<)o. Les Lombards avaient conçu une telle estime pour sa veuve qu'ils se déclarèrent disposés à prendre pour roi l'époux qu'elle choisirait; et son choix tomba sur Agilulf, qui fut proclamé à Milan en 591 . Quoique cet homme partageât la haine de son prédécesseur contre le gouvernement des empereurs d'Orient en Italie, et par conséquent contre tout ce qui pouvait paraître tenir à leur parti, Grégoire s'empressa de profiter, en faveur de l'église, de l'ascendant que Théodolinde exerçait sur son époux. On voit dans plusieurs de ses lettres à cette reine, elle-même si bien disposée, avec quelle sagesse il saisissait toutes les occasions

peine Agilulf eut-il pris les rênes du gouven que Grégoire lui envoya une couronne d'or avec un anneau de fer, couronne qui fut effectivement placée sur la tête d' Agilulf à Milan, et qui a brillé plus tard, sous le nom de Couronne de fer, sur le front de tant d'empereurs allemands, puis sur celle du météore qui a porté quelque temps le titre d'empereur des Français.

Théodolinde ne manqua pas d'exercer quelque ascendant sur le cœur d'un époux qu'elle avait fait roi ; elle obtint pour les évêques de la Lombardie la permission d'admettre de nouveau les enfans par le baptême dans le sein de l'église orthodoxe. Mais la paix du pays n'en continua cependant pas moins à être troublée : les gouverneurs romains eux-mêmes, jaloux du pouvoir de l'évêque, contrariaient Grégoire dans ses efforts; et il éclata, en 5ç,i , une

Ch. XXUL DÉTHESSBk PAIX AVEC LB« LOMBARDS. 227

nouvelle guerre qui tnit Rome au bord de sa ruine. La détresse s'accroissait chaque jour, et ne faisait que s'augmenter par l'opiniâtreté de l'exarque Romanus, qui au lieu d'envoyer > de Ravenne , du secours à Rome ne faisait qu'exciter toujours plus les Lombards : la désolation devint terrible. « Semblables à des chiens, dit Grégoire dans l'une de ses lettres, les habitans du territoire sont emmenés la corde au cou et vendus aux Francs. Combien de fois déjà, depuis vingt-sept ans que les Lombards ne cessent d'inquiéter la ville, n'ai-je pas vidé les trésors de l'église pour la préserver! Je pourrais m'appeler pour cette raison le trésorier de l'empire!... »

Cette fois encore Grégoire apaisa les Lombards par le même moyen ; et par suite de ses efforts et de l'influence de Théodolinde il se conclut enfin en 595 une paix solide. Grégoire en remercie cette pieuse femme dans une lettre extrêmement affectueuse, où il l'exhorte encore à travailler de tout son pouvoir à amener son mari et tout son peuple au bonheur de la foi à l'évangile. Le moment n'en était plus éloigné.

Cependant l'empereur Maurice, à Constantinople, fut très-mécontent de ce que l'évêque s'était mêlé de la pacification dont on vient de parler; et il lui en adressa de sévères reproches. Grégoire se défendit dans une lettre où il exposa à ce monarque, avec l'humilité d'un évéque chrétien, mais aussi avec là force et la sincérité d'un homme expérimenté , les raisons qui l'avaient (ait agir , et le bien qui résultait , pour l'église , de la paix qui venait de se conclure.

aaH Grég. I e. — costcisiow du lombards. Liv. FI.

Grégoire n'eut pas la joie de voir accomplir de son vivant le désir ardent de son cœur, l'entrée des farouches Lombards dans l'église orthodoxe ; mais la pieuse Théodolinde continua à travailler à ce but avec ardeur, et elle réussit enfin. Le fidèle Colomban, dont nous parlerons bientôt plus au long, vint en Lombardie : Âgilulf se déclara, avec une grande partie de son peupla , pour l'église orthodoxe; et lorsqu'il mourut, en 616, Théodolinde prit, au nom de son fils mineur, les rênes du gouvernement pour l'espace de dix années, et laissa après sa mort le témoignage honorable il avoir été Tune des princesses nourricières de l'église de Christ.

Un autre objet de la sollicitude de Grégoire fiit l'église , jeune encore, de ces Francs qui, les premiers de tous les peuples germains, s'étaient joints à l'église orthodoxe : c'était de cette église que dépendait principalement la propagation ultérieure du christianisme en Europe et l'anéantissement du parti arien. Il y avait bientôt cent ans que Clovis lui avait donné le degré et l'espèce de consistance que peut donner à l'église le bras séculier. Depuis lors l'évangile s'était répandu généralement chez ce peuple ; mais la dépravation qui se manifesta de bonne heure dans les cours franques , une longue suite d'assassinats qui s'y commirent vers ces temps dans la famille royale , jointe à la dégénération du clergé , eut bientôt empoisonné la source d'où la connaissance du salut devait se répandre sur le pays. Toutes les abominations qu'enfanta la haine et la scélératesse de la fameuse Brunehauit

Ch. XXUL TRISTE ÉTAT DE Ï.'ÉGLI«B FRANQUE. 21Q

et de Frédegonde , sa rivale, les meurtres et les empoisonne mens de frères , de mères , de fils, de filles qui se succédèrent chez les premiers-nés de l'église devaient contribuer à dépraver au plus haut degré le clergé franc, qui tombait effective* ment de plus en plus dans l'ignorance et dans le vice. On finit par voir les places ecclésiastiques devenir , à la cour des rois, l'objet d'un commerce honteux» et se vendre à l'enchère : Grégoire en fit des plaintes amères à Brunehault , sur laquelle il parait s'être fait dans le commencement des idées plus favorables qu'elle ne le méritait ( 1. 5, ep. 6), puis à son fils Childebert. 11 écrivait à ce dernier (1. 4,ep. 53) : «J'ai appris qu'on donne la ton* sure au premier venu d'entre les laïques , et qu'on élève de pareilles gens à la dignité épiscopale! Mais de cette manière on donne la charge d$ docteur à des gens pleins d'amour -propre, qui n'ont jamais été écoliers et qui n'ont que le nom du prêtre , tandis que tout en eux montre qu'ils ne sont que des ignorans. Comment un homme pourra* (-il intercéder pour les pèches des autres quand U n'aura jamais pleuré sur les siens ? Un pareil berger ne protège pas le troupeau , mais l'égaré; car ce qu'il ne fait pas lui-même , il ne peut non plus exhorter les autres à le faire ; et ainsi le peuple devient la proie de véritables brigands. Votre Grandeur elle-même peut juger, par sa propre conduite, de l'inconvenance d'une chose pareille. Vous ne placerez certainement jamais à la tête d'une armée un homme qui n'aura pas donné des preuves de ses talens et de sa fidélité : or combien

a3o Grèg, irr.— bhv. des mission, b* amglet. Lm>. VI.

cette attention n'est-elle pas plus nécessaire pour un homme qui doit conduire des ames sur le chemin de la vie ? — J'ai aussi appris cette chose terrible , c'est qu'pn vend les places ecclésiastiques pour de l'argent! Gomme ceci est une véritable peste , absolument opposée au bien de l'église de Christ, nous vous avertissons que vous devez rigoureusement défendre dans vos états un crime aussi honteux. »

Nous, aurons occasion en racontant, dans un chapitre prochain, la vie de Colomban , de revenir sur cet état de l'église gallo-franque en ces jours, et de montrer les milles difficultés que la Parole de Christ avait à traverser pour surmonter les restes encore puissans de paganisme qui lui faisaient la guerre.

Cependant Grégoire venait de tenter l'envoi d'un certain nombre de missionnaires dans la Grande- Bretagne auprès des idolâtres Anglo- Saxons : il exposa cet objet avec un vif intérêt dans quelques lettres adressées, soit à la reine Brunehault, à laquelle il prodigue déjà moins de louanges, soit aux deux neveux de cette femme , Théodoric et Théodebert , pour leur recommander , de même qu'à l'évéque Synagrius, le conducteur de la troupe missionnaire , Augustin , qui avait été abbé dans son couvent à Rome.

« Le Dieu tout-puissant , écrit-il aux deux jeunes rois francs, vous ayant ornés de la pureté de la foi, et vous ayant distingués entre les autres peuples par la pure connaissance de la religion chrétienne, je crois pouvoir attendre de vous que

Ch. XXlll. LES RECOMMANDE AUX ROIS FRANCS. a3l

vous emploierez tous les moyens possibles pour convertir vos sujets à la foi que vous professez vous-mêmes, comme rois et seigneurs de ce peuple. Je viens d'apprendre aussi que, par la miséricorde de Dieu, le peuple des Angles demande avec instances d'être conduit à la foi de Christ , mais que vos prêtres , placés vis-à-vis d'eux , ne s'en soucient nullement et ne font rien pour satisfaire ce désir. C'est pourquoi j'ai cru bon de leur envoyer avec d'autres serviteurs de Dieu, le ministre du Seigneur Augustin , porteur de cette lettre , dont je connais le zèle et les dispositions. J'ai recommandé à ces missionnaires de prendre avec eux quelques prêtres de votre pays des Francs , qui est voisin des Bretons, afin qu'ils apprennent à connaître avec leur secours les dispositions des Angles, et qu'Us contribuent, avec la grâce de Dieu, à satisfaire le désir de ce peuple. Comme il s'agit de sauver des ames humaines, prenez ces missionnaires sous votre protection , afin que le Dieu toutpuissant vous protège à son tour, quand il vous aura trouvés fidèles dans ce qui le concerne ; et qu'à la fin de votre pèlerinage terrestre il vous conduise dans son royaume céleste. »

Nous verrons bientôt avec quel zèle le pieux Grégoire s'appliqua à soutenir cette mission. Un examen impartial des documens historiques que nous avons sous les yeux concernant cet événement ne nous permet pas de douter un instant que Grégoire n'ait agi dans toute cette affaire par des principes chrétiens complètement purs , et que ce ne soit l'amour de Christ et des ames immortelles

a3a Grég. — fo»dk la rci<é*sca paul*. Zip. f 7.

qui Fait porté à faire annoncer Févan^ile à des hommes perdus dans l'idolâtrie, auxquels il fut allé rauooncer lui-même si les circonstances le lui eussent permis.

Mais il est temps de terminer cette longue notice sur un seul homme. Si on s'y est arrêté plus que de coutume, c'est à cause de l'importance du rôle qu'il a joué dans l'église, car il est certain que Grégoire Ier a beaucoup contribué à donner au pouvoir des papes Fé tendue et la solidité dont ces derniers ont depuis lors abusé d'une manière si criante. Il est vrai que ce mal ne fut pas dans les intentions de Grégoire; etqu'au contraire,si la hiérarchie romaine des siècles su i vans était restée dans l'ornière salutaire que cet homme pieux lui avait tracée, elle eût été une bénédiction pour le monde, et sa piété eût épargné aux peuples des luttes sanglantes. Mais il n'eu fut point ainsi ; et Grégoire lui-même put voir avec douleur l'orgueil et l'ambition se glisser, déjà de son vivant, dans l'âme de cet Augustin qu'il avait préposé sur ses missionnaires de la Grande-Bretagne, et à qui il avait donné les plus salutaires instructions; il dut voir qu'en opposition à ses desseins il avait déjà dérivé vers des principes qui jetèrent, dès le commencement, dans les îles Britanniques les germes envenimés de la division et du despotisme : de sorte qu'il reste incontestable que Grégoire posa, même sans le vouloir, les bases de ce système ambitieux de Rome, qui ne chercha plus que le triomphe d'une hiérarchie particulière, l'asservissement des peuples et la domination des prêtres. Nous devons nous arrêter quelques instans à contem-

Ch. XXUL lbs mission, d'abord iifDÉpfiNDAns. a33

pler ces faits de plus près : car nous sommes arrivés au moment où il&prennent une consistance prononcée.

Jusqu'ici, c'est-à-dire jusqu'à la fin du sixième siècle, nous n'avons trouvé que rarement la hiérarchie romaine sur le chemin de notre histoire des missions; et ce n'est, comme on l'a déjà fait observer, qu'avec Grégoire Ier qu'elle commence à y paraître : jusqu'à ce moment, l'influence du pape sur l'œuvre de la conversion des païens n'avait été qu'une affaire fortuite ou arbitraire, la suite d'engagemens volontaires, que les missionnaires croyaient bon de prendre avec le siège romain, comme d'autres missionnaires en prenaient avec d'autres évéques ou avec d'autres métropolitains : il faut s'en souvenir. Ce ne furent en grande partie que des missionnaires écossais et irlandais qui, même au septième et au huitième siècle, se rendirent dans les diverses provinces de l'Allemagne. De tout temps les couvens dont ils sortirent étaient restés complètement indépendans de la domination de Rome; et nous allons voir comment , dans la première moitié du septième siècle , lorsque les missionnaires de Grégoire cherchèrent à établir sur le territoire de la Grande-Bretagne la hiérarchie romaine comme la seule légitime, et se mirent pour cela à attaquer l'ancienne église britannique et écossaise , ces couvens luttèrent long-temps avec courage pour conserver le trésor de leur indépendance spirituelle, et pour refuser à l'éveque de Rome ses droits prétendus sur leur église et sur leur foi. On ne peut rien voir de plus positif à ce sujet que cette réponse d'un.

a 34 Grèg. BÂlfGOR COMPLETT. PROTB5TJLHT. LÛ>. VI.

abbé du célèbre couvent de Bangor aux sommations que lui faisait Augustin de reconnaître l'autorité de l'église romaine : « Sachez que nous sommes tous obéissons et soumis à l'église de Dieu; soit au pape de Rome , soit à tout autre véritable membre de Christ; de sorte que nous aimons tous les hommes au degré où ils se trouvent placés , et que nous sommes prêts à les servir de paroles et d'effets. Quant à telle autre soumission que nous devrions à celui que vous appelez pape ou père des pères, nous ne savons ce que cela veut dire. Mais nous sommes et serons toujours prêts à témoigner la première espèce d'obéissance à lui et à tout autre chrétien » (i).

C'est dans ces dispositions d'une activité libre et indépendante dans l'œuvre de Christ qu'un grand nombre de missionnaires écossais, ou issus de l'ancienne église britannique, se rendirent au milieu des païens de l'Allemagne, pour chercher à y établir l'église de Christ ; et lorsque , dans la première moitié du huitième siècle Boniface entra dans ce même travail, il trouva en Bavière, chez les Ailemans et chez les Thuringiens , un grand nombre de ses compatriotes qui n'avaient nullement songé à aller auparavant chercher auprès de l'évêque de Rome ni une permission , ni même aucune espèce de direction.

Mais tel ne fut pas le cas de tous les missionnaires qui allèrent travailler en Allemagne à la même époque ; au contraire , il s'en trouva un grand nombre

(i) Spelmatt Concil. Àngl, t. if p. 10S.

Ch. XXIII. LES CIRCONST. CONDDISBIfT AU PAPISME. a35

qui sentirent le besoin, ou qui crurent avantageux pour eux ou pour leurs travaux, de s'unir de plus prés au siège de Rome : et on a déjà vu combien il est facile de concevoir, sans penser à droit divin, que cette antique cité soit devenue, pour une grande portion de l'église de Christ, un centre vers lequel plusieurs se sentissent attirés. Par suite de ces destinées invisibles qui gouvernent toutes choses par un long enchaînement de causes et d'effets, et de la double action de Dieu et de Satan dans l'église, les germes du mal comme ceux du bien avaient été déposés de très-bonne heure dans son sein : car il est hors de contestation que dès le second ou le troisième siècle on voit poindre, en Occident du moins, l'idée d'un respect particulier pour l'église de Rome ; les évéques de cette église furent intéressés de bonne heure à favoriser les traditions fabuleuses, qui naquirent bientôt, sur un prétendu épiscopat de l'apôtre Pierre dans cette ville i et un fait mieux avéré, parce qu'il était vrai , tourna également à l'avantage de leurs prétentions ambitieuses. Si Rome, comme il est probable, n'a jamais vu S* Pierre, au moins avaitelle été honorée de la visite, d'un long séjour, d'une importante épitre , puis du martyre de S* Paul : c'est encore là qu'avaient éclaté dès les premiers siècles des persécutions sanglantes, dans lesquelles des milliers de Romains avaient subi le martyre pour le nom de Christ ; enfin l'évéque de Rome avait déjà acquis par le fait, à l'époque où nous sommes parvenus, une influence puissante et réelle sur les rois francs; et c'est dans le territoire de ces derniers, qu'allaient travailler la plupart des

a36 Grég. I". — unité apparente et extérieure. L. V].

missionnaires de la Germanie. Une lettre de recommandation à ces princes devait donc procurer aux missionnaires une protection précieuse, et un poids qui n'était point à mépriser lorsqu'il s'agissait de pénétrer au milieu de peuplades encore barbares, qui ne pouvaient guère se contenir que par une main puissante et par la pensée d'un pouvoir temporel prêt à les châtier de leurs fautes. Enfin il y a toujours, et il y avait surtout alors, dans la vie d'un missionnaire tant de cas difficiles où l'homme est heureux de ne pas se sentir seul , que tout évangéliste devait naturellement saisir avec empressement l'idée de se rattacher aux directions et à l'autorité d'un chef quelconque. Ces hommes, ne voulant pas former de sectes, confondirent sans s'en douter l'unité spirituelle avec l'unité visible, et crurent devoir contribuer de tout leur pouvoir à cette denûère. Maintenant que tous les événemens sont sous nos yeux, il nous est facile de juger de ces questions : mais qui était suffisant alors pour prévoir toutes les suites?

Ce furent donc sans doute des considérations de cette espèce qui engagèrent, au bout de quelque temps, les missionnaires qui vinrent de la Grande- Bretagne sur le continent à commencer leur œuvre par aller rendre à Rome une visite à un chef prétendu de l'église, qui de son côté ne manqua pas de les recevoir avec joie et avec distinction. Puis, ce que ces hommes avaient fait de leur propre mouvement, devint peu à peu une règle, que l'évèque de Rome' parvint à imposer à tous ceux qui voulurent plus t^rd entrer dans la même carrière.

Ch. XXUI. PAtXIUM. GERMES DE M4UX. ^7

En récompense de ces marques de soumission les papes donnèrent d'avance aux missionnaires qui venaient ainsi leur rendre hommage, la dignité épiscopale sur les églises qu'ils pourraient parvenir à former; et ainsi on put bientôt recevoir cette charge honorable avant même d'avoir rassemblé une église parmi les idolâtres. Au bout de peu de temps les missions allemandes tout entières furent gagnées à l'autorité de Rome; les papes se mirent à envoyer à chacun de ces évéques le paUium, manteau d'honneur qui se donnait à tout missionnaire élevé à la dignité épiscopale; et cette dis* tinction honorifique devint encore pour Rome un moyen puissant d'attirer sous son influence ceux mêmes des évangélistes qui jusqu'alors avaient agi indépendamment d'elle.

Sans doute ce serait un jugement peu équitable et peu charitable que de vouloir attribuer dès l'origine tout ce système à un plan profondément médité et à des vues ouvertement impures : on voit que la nature des choses, la pente des événemens purent amener tous ces résultats ; le péché se développa ensuite,

Quoi qu'il en soit, voilà la forme que prend dès ce moment l'œuvre des missions , pour se dégrader même de plus en plus jusqu'à l'époque de la bienheureuse réformation.

Toutes les réflexions que nous venons de faire s'appliquent, nous le répétons, d'une manière toute particulière à Grégoire Ier. Celui qui voudrait l'accuser d'avoir suivi un système de calcul et de ruse, et d'avoir agi comme un imposteur, non-seulement

2 38 Grég. Ier. — SES IHTBlfTIOHS PURES. Liv. FI.

n'aurait pas l'histoire de son côté , mais il l'aurait contre lui. Outre tout ce que nous avons déjà dit pour repousser cette supposition , nous en appelons encore d'avance, entre une multitude d'autres preuves, à une lettre, vrai modèle de sagesse chrétienne, que ce pape adressait au missionnaire Augustin en Angleterre, et qu'on trouvera dans le chapitre suivant. Ses intentions dans tout ce qu'il fit en général ne furent pas plus coupables qu'elles ne le furent dans le titre de « serviteur des serviteurs de Dieu » qu'il prit par un sentiment d'humilité, sans que nous soyons autorisés à le rendre responsable de l'hypocrisie avec laquelle une foule de ses successeurs l'imitèrent en cela.

C'est notre dernier mot d'apologie sur cet homme célèbre : nous finissons la notice qui le concerne par quelques détails sur ses derniers momens.

On a vu que Grégoire souffrit habituellement en son corps, au milieu des travaux et des peines si nombreuses que lui causait sa haute vocation; mais sa foi et son ame forte ne cessèrent de le soutenir et de l'élever au-dessus de la souffrance. Il dit dans une de ses homélies : « Ma voix succombe aux efforts que je fais » (il était malade de la poitrine) , « et j'avoue que, ne pouvant être entendu d'un grand nombre, j'ai honte de parler à un grand nombre ; mais cette honte même je la blâme en moi, car quoi donc! dois-je, parce que je ne puis être utile à plusieurs, négliger par cette raison le petit nombre ? » (i). — a Je ne sais vous dire autre

(i) Evang., L a, Hom. %%.

Ch. XXI1T. sa mort (6o4). a3g

chose de moi , » écrivait-il à une patricienne nommée Italica (1. 7, ep. 127), « si ce n'est qu'en juste punition de mes péchés je suis forcé à garder le Ht depuis onze mois. Je souffre tellement de la goutte que la vie m'est devenue un pénible fardeau : la douleur me cause tous les jours une sorte d'évanouissement ; et je soupire après la mort comme après un libérateur bienvenu. » — Puis il revient au tableau général des maux qui régnaient alors dans le monde : « Parmi les ecclésiastiques et tout le peuple (de Rome) à peine y a-t-il un seul homme, libre ou esclave , qui soit exempt de la fièvre ; l'Afrique et l'Orient sont pareillement remplis de désolation ; je vois approcher la fin de toutes choses ; ne vous inquiétez donc pas de votre propre détresse. Appliquez- vous avant tout à la piété , qui a les promesses de la vie présente et de celle qui est à venir. » — a Je meurs tous les jours , » écrit-il ailleurs , « et cependant je vis encore ! A peine ai-je passé de mon lit à mes affaires que je suis forcé par la douleur de retourner à mon lit! ...Mais je suis un pécheur chargé de fautes; et comme tel je mérite bien d'être enfermé dans une prison aussi douloureuse... Cependant je m'écrie tous les jours avec le psalmiste : « Retire mon ame

de cette prison , afin que je glorifie ton nom »

Grégoire mourut en 6o4 9 après avoir occupé la chaire de Rome pendant treize ans et six mois. Ce fut un homme de Dieu tel qu'il le fallait à son

ver les faibles ; ferme et sévère quand il fallait résister au mal. « Tu me connais, » écrivait-il un jour

a4o Grég. I". — tout semble périr. Ltv. FI.

à un évéque rétif (1. 4, ep. 47 )> « et tu sais que je puis endurer long-temps; mais quand j'ai une fois résolu de ne plus céder je marche avec joie au-devant de tous les dangers. »

Grégoire fut donc un instrument béni pour l'église de Christ en ces jours. Mais c'était une œuvre au-dessus de ses forces et au-dessus des forces d'un homme quelconque que d'arrêter le torrent dévastateur qui se répandait alors sur tout le monde connu : les Barbares avaient à peine cessé de bouleverser l'Occident, que Mahomet allait paraître en Orient : il semblait que tout allait périr.

Mais nous ne pouvons encore porter notre attention de ces côtés : nous allons reprendre la trace de nos paisibles missionnaires parmi les peuples germains, et commencer par l'Angleterre, que les Anglo-Saxons venaient d'asservir.

a. xxiv. *4i

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