‹ Historie générale de l'etablissment du ChristianismeChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

RÉTABLISSEMENT t\S CHRISTIANISME DANS LA GRANDS BRETAGNE , SOUS LES ANGLO-SAXONS.

Augustin dans le royaume de Kent.

Après la nuit longue et profonde qui avait plané mr l'Angleterre depuis un siècle et demi vint enfin l'heure où cette église allait recouvrer sa liberté, et où les Anglo-Saxons eux-mêmes devaient être appelés à prendre part au royaume de Christ. Ils avaient, dans une longue suite de combats sanglans , soumis les Bretons : les évêques de l'ancienne église avaient été ou chassés ou mis à mort , leurs temples incendiés, et les petits troupeaux chrétiens entièrement dispersés ; et pour tout ce qui regardait le midi et l'orient de ce pays , ce n'était plus que dans quelques couvens isolés qu'on trouvait encore quelques traces du christianisme d'autrefois.

Il est vrai que les choses étaient sur un pied plus supportable à l'ouest et au nord de cette île : l'évanii. 16

a 4 a A n°lo~ Saxons. — lb paganisme dominant. Iàv. VI.

gile s'était affermi chez les Pietés et les Scots; il restait même dans les contrées montueuses de Cornouailles et de la principauté de Galles, comme dans les montagnes de l'Écosse et en Irlande des églises florissantes que les Anglo- Saxons n'avaient pu atteindre ; et les couvens de ces contrées étaient de fertiles pépinières où se cultivaient le christianisme et les sciences , tandis que des guerres toujours renaissantes ravageaient le midi de l'Angleterre. — Mais après tout, l'église de la Grande-Bretagne était dans la souffrance; et l'un des ouvriers les plus fidèles de cette époque et de ces contrées, Columkill, venait de mourir (597) , lorsque le Seigneur suscita au loin, pour le remplacer, ce pieux Grégoire dont on vient de raconter la vie , qui envoya avec zèle de nombreux ouvriers dans ce malheureux pays. On a déjà dit quelques mots du désir qu'il avait eu lui-même d'entrer dans cette œuvre; mais c'est ici le lieu de donner sur ce sujet un peu plus de détails.

La première occasion de ces missions de Rome en Angleterre , de cette œuvre si féconde en conséquences importantes , fut une circonstance en apparence fortuite et minutieuse , qui laissa dans la grande arae de Grégoire une impression ineffaçable. C'est Bède, historien anglo-saxon, dont nous aurons bientôt à parler plus au long, qui nous la raconte (1). Nous l'avions déjà indiquée dans le chapitre précédent (p. 207).

Grégoire vivait encore comme simple moine

(1) Ilist. eccl., I. i, c. t.

Ch. XXIV. GRÉGOIRE Ie* Bt LES IBUÏtBS ANGLAIS. a43

dans sa cellule à Rome, lorsque, passant un jour dans les rues de cette ville , il vit offrir en vente, comme esclaves, sur la place publique quelques jeunes gens d'une beauté qui le frappa. Il apprit qu'ils avaient été amenés de l'île lointaine de la Grande-Bretagne, d'où les princes saxons envoyaient fréquemment leurs prisonniers de guerre sur les marchés de la France et de l'Italie. Les habitans de cette île, demanda Grégoire, sont-ils païens ou chrétiens? — Ils vivent dans les ténèbres du paganisme. — Hélas ! répartit Grégoire avec tristesse, est-il possible que le prince des ténèbres puisse tenir sous son empire des physionomies aussi belles, et que ces nobles créatures ne sachent rien de la grâce éternelle! — Puis il poursuivit cet entretien avec quelques jeux de mots qui nous fourniront une occasion de plus de demander grâce pour les générations passées, et d'atténuer jusqu'à un certain point les jugemens sévères dont elles sont souvent l'objet. Il semble qu'il y ait un certain fond de naturel et de vérité dans cette signification qu'on donne, comme involontairement, à la rencontre de certains mots avec de certaines choses, et à ce qu'on pourrait appeler des jeux de mots sérieux; car toutes les générations humaines s'y prennent successivement, même la notre ! Qui n'a remarqué de nos jours, entre mille exemples, le malheureux nom de Bapina que portait un général de la révolution ? Et qui ne l'en a fait pâtir? Qui n'est sensible aux liaisons d'idées qu'excitent les simples sons de quelques termes ? Et le Français surtout , avec quelle facilité ne saisit-il pas jusqu'à la moindre allusion

a44 Anglo-Sax. — jeunes anglais a rome. Liv* V\.

de ce genre? — Une autre raison qui doit nous empêcher de condamner en thèse générale et sans restriction l'argumentation qu'on ferait sur certains mots, considérés dans leur simple effet sur l'oreille, c'est que l'Écriture elle-même use assez souvent de ce genre d'argumentation. Nous ne citerons que Gai. 4? ai -a 5 et Matth. a, a3. Et après ce petit plaidoyer à priori en faveur d'une anecdote nous reprenons le fil de notre histoire. — Quel est, dit Grégoire, le nom de la nation de ces jeunes gens?

— Ce sont des Angles (Angli), lui dit-on. — En effet , se sont des visages angéliques ; et c'est une chose lamentable, qu'ils ne soient pas participans, avec les anges de Dieu de la gloire à venir! Et comment s'appelle leur province ? — Deira. — Ah! vraiment , dit-il , c'est bien de irâ , de la colère divine qu'il faut qu'on les retire pour les amener à la grâce de Christ ! Comment s'appelle leur roi ?

— Ella, lui dit-on.— Ah! plût à Dieu qu'il apprit bientôt à chanter Alléluia ! etc

Nous avons dit, dans notre notice sur Grégoire Ier, que ces jeunes étrangers avaient laissé dans son esprit une si forte impression qu'il s'adressa incontinent à Pelage, alors évêque de Rome, pour qu'il envoyât des missionnaires dans leur patrie et qu'il l'admît lui-même dans leur nombre; que le pape lui donna son consentement; mais que les habitans de Rome qui avaient appris à le chérir, obtinrent qu'on le fit ramener dans la ville. Grégoire n'en continua pas moins à s'occuper avec un vif intérêt de la Grande-Bretagne, du rétablissement de son ancienne église , et de la conversion

Ch. XXIV. BTHELBEBT ÉPOUSE UHB CHRETIENNE.

des païens qui en avaient pris possession. A peine fut-il élevé sur le siège épiscopal (590) , qu'il fit racheter, dans les états des Francs, plusieurs jeunes Bretons de dix-sept à dix-huit ans qu'on vendait comme prisonniers de guerre , et qu'il les fit venir à Rome , où il les plaça dans des couvens, et les fit instruire dans la religion chrétienne, afin de les employer plus tard comme missionnaires.

Il faut dire aussi que d'autres événemens avaient contribué en même temps à exciter à Rome la pensée d'une mission pour la Grande-Bretagne; et que Dieu avait prépare dans le pays même les voies à son évangile. L'un des rois anglo-saxons les plus puissans, Éthelbert, roi de Kent, était parvenu vers la fin du sixième siècle, à se faire considérer comme souverain de tous les autres princes saxons établis au midi de l'Humber. Dans ce cas le souverain prenait le titre de bretwalda. Éthelbert avait épousé Berthe, princesse chrétienne, fille de Charibert, roi des Francs, qui résidait à Paris (1) ; mais ses parens ne la lui avaient accordée que sous la condition qu'elle aurait le libre exercice de sa religion , sous la direction du pieux évêque Luithard , qu'elle emmènerait avec elle. Le roi, encore païen, y consentit ; et on arrangea à cet effet près de Dorovernum(le Canterbury d'aujourd'hui), capitale du royaume, une chapelle chrétienne, qui avait été construite déjà du temps des Romains, et qui avait échappé aux dévastations des Anglo-Saxons. Il est vraisemblable que cette princesse contribua pour

(1) Bèd* , Uist. eccL, Li,c. a6.

a4G Anglo-Sqx. — Augustin bt 4o mwsionn. I*>. VI.

beaucoup à engager Grégoire à la tentative qu'il fit sur l'Angleterre : car dans les lettres de recommandation que ce pape donna aux premiers missionnaires pour les rois Francs, il s'appuie positivement sur des appels qu'il dit avoir reçus de la Grande- Bretagne.

L'entreprise fut conduite avec une activité distinguée par Augustin, chef de cette mission, homme ardent à l'oeuvre, quoiqu'il fut malheureusement très-attaché au préjugé de la primauté de 1 église de Rome. Il partit, en 596, à la tête de quarante missionnaires. Il est vrai qu'au bout de quelques journées seulement, la pensée des immenses difficultés d'une entreprise qui portait ces hommes à aller chercher9 au péril de leur vie, un peuple lointain et barbare dont, pour la plupart, ils ne connaissaient nullement la langue, les frappa tout à coup d'un tel découragement qu'Augustin retourna à Rome, pour demander, en son nom et en celui de ses compagnons de voyage, que Grégoire les libérât de l'engagement trop onéreux qu'ils avaient pris. Mais Grégoire chercha à ranimer leur courage encore inexpérimenté, o II eût mieux valu, * écrivait-il à cette petite troupe, dans une lettre qu'il lui envoya par Augustin , « il eût mieux valu ne pas commencer une si bonne oeuvre, que de l'abandonner après les premiers pas. Je ne puis vous donner aucun conseil, mes enfans bien-aimés, si ce n'est que vous cherchiez à achever ce que vous avez commencé. Ne vous laissez abattre ni par les difficultés de k route, ni par les calomnies de gens mal intentionnés. Pensez que plus le travail est grand, plus aussi

Ch. XXIV. ARRIVEE A THANET (50^) ifc]

sera magnifique la récompense du Seigneur. Rendez toute obéissance à Augustin , qui est préposé sur vous comme votre abbé. Lors même que je ne puis travailler avec vous, je désire travailler pour vous, et avoir part ainsi aux bénédictions de votre récompense à venir »(i).

Augustin repartit donc, muni de lettres'de recommandation pleines d'instances, d'abord pour les Gaules, où il ne fit qu'un court séjour, mais où il remit les lettres que nous avons vues (c. *3), puis pour l'Angleterre, où il arriva heureusement en 597 a^vec ses quarante collaborateurs, en débarquant dans la petite île deThanet à l'embouchure de la Tamise, sur la frontière du royaume de Kent.

A peine Augustin fut-il arrivé dans cette île avec les siens , qu'il envoya au roi , à Dorovernum , quelques ecclésiastiques francs de sa suite (car il ne pouvait se faire comprendre au moyen du latin), pour lui donner avis de son arrivée, et lui dire qu'ils étaient venus de Rome pour lui apporter la plus heureuse des nouvelles, une doctrine qui lui donnerait, s'il la recevait, la connaissance du Dieu vivant et vrai, une joie éternelle et un royaume sans fin dans les cieux. Le roi, excité par son épouse, se rendit lui-même dans l'île de Thanet pour en apprendre davantage; mais il ne voulut d'abord recevoir les missionnaires qu'en plein air, afin d echapper à leurs arts magiques. Ils se présentèrent à lui portant devant eux une croix d'argent, et un grand tableau qui représentait le Sauveur du

(1) Bèdt , HUt. eecl, 1. 1, c. 14.

Angh-SaJC. PREMIÈRE EïfTREVUB. Là». VI

monde , et en psalmodiant avec mélodie en grand chœur. Poétique et sage simplicité 1

Le roi les fit asseoir, et Augustin lui exposa par ses interprètes, aussi bien qu'il en était capable, les avantages et les espérances du christianisme. Étnelbert répondit : « Vos paroles et les promesses que vous m'apportez sont très-belles; mais comme elles sont entièrement nouvelles pour nous et que nous n'en avons aucune certitude, nous ne pouvons , ni moi ni mon peuple , les recevoir sans réflexion, ni renoncer à la religion de nos pères. Cependant, puisque vous avez fait un si long voyage, et que vous désirez nous communiquer ce que vous regardez comme vrai et comme bon, je vous recevrai avec hospitalité, et il ne vous sera pas défendu de gagner à votre religion, par la prédication publique, autant de gens que vous le pourrez» (i)- 1* roi permit donc aux missionnaires de s'établir dans sa capitale, où on leur céda cette ancienne église dont nous avons parlé.

Les missionnaires se mirent aussitôt à l'œuvre parmi les païens ; ils établirent avant tout des prières communes, des veilles religieuses, et plusieurs autres exercices de ce genre. Privés de tout appui extérieur, qui ne pouvait guère leur arriver, vu rimperfection des communications de l'époque, & se contentaient de la nourriture et de l'entretien le plus chétif , que leur fournissaient leurs disciples, et ils s'efforçaient d'appuyer leur prédication àe l'exemple d'une vie pieuse. Ils eurent au bout àe

(i) Hcrac bril* p. j5$.

Ch. XXIV. BAPTt d'bthblb. et de dix millb angl. a49

peu de temps la joie de rassembler une petite église anglo-saxonne, qui se réunit pour le service divin hors de l'enceinte de la ville. Bientôt Éthelbert luimême fut gagné à la foi et se fit baptiser; et son exemple fit une telle impression sur son peuple, qu'on vit peu après accourir des masses de païens qui demandaient à se faire instruire. Il parait qu'Éthelbert avait soin que la chose se fît avec une entière liberté et par conviction, et que c'est ce principe même du christianisme qui lui avait plu tout particulièrement dans la prédication des missionnaires.

Le pieux Grégoire fut grandement réjoui de la nouvelle qu'Augustin lui envoya de ses succès : il la fit connaître en Orient comme en Occident; et déjà en 598 il écrivait à Élogius, patriarche d'Alexandrie : « Le jour de Noël , notre cher frère Augustin a admis plus de dix mille Anglo- Saxons par le saint baptême dans l'église chrétienne. »

On différera naturellement de jugement sur des conversions de ce genre. Ceux qui pensent qu on doit et qu'on peut démêler avec quelque certitude le point où un homme donne quelques signes de vie spirituelle, afin de le recevoir seulement alors dans l'église chrétienne, craindront qu'on n'ait admis dans des cas pareils avec beaucoup trop de facilité : d'autres , jugeant qu'il est impossible de décider à coup sûr s'il n'y a aucune trace de vie dans un homme qui , après avoir entendu la prédication , demande le baptême , penseront qu'on feit bien d'admettre tout ce qui se présente avec cette demande. C'est une question qui

a5o Anglo-Sax. — ♦ sage lettbe db Grégoire. Liv. Fi.

n'est point du ressort de notre histoire , mais sur laquelle il y aurait peut-être du danger à décider trop hardiment. Nous nous bornons donc à continuer le récit des faits (i).

A Fouie de ces heureuses nouvelles, le sage Grégoire crut bon d'envoyer une lettre calme et remplie de directions chrétiennes à Augustin , qui lui avait écrit, à ce qu'il paraît, avec une sorte d'échauffement, et qui lui avait même parlé de miracles qu'il aurait faits. Cette lettre de Grégoire mérite d'être conservée dans une histoire des missions (a).

« Gloire soit à Dieu dans les lieux très-hauts , lui écrit-il , et paix sur la terre , et joie chez les hommes, de ce que le grain de froment est tombé en terre et y a porté beaucoup de fruit , afin que Celui par la mort duquel nous vivons, par la faiblesse duquel nous avons été fortifiés , et dont les souffrances ont dissipé les nôtres, ne règne pas seulement au ciel (mais aussi sur la terre)! C'est par amour pour lui que nous avons été chercher dans la Bretagne des frères que nous ne connaissions pas ; et c'est par sa grâce que nous avons trouvé ceux que nous cherchions sans les connaître. Qui peut dire la joie qui s'est élevée dans le cœur de tous les croyans en voyant que , par la grâce toutepuissante de Dieu , et par ton travail fraternel , le peuple des Angles a été arraché à la puissance des ténèbres, et éclairé par la lumière de la sainte foi !

(t) Noos devons à l'aateor de l'ouvrage que nom traduisons , de dire iju'il incline ici à penser qu'Augustin et ses collègues firent des admissions trop larges.

Ch. XXIV. SA6B LBTTRR DE GRBGOIHB. *5 1

N'est-ce pas là l'œuvre de Celui qui , pour montrer que le monde doit être converti par sa force et non par la sagesse humaine, a envoyé dès le commencement, comme ses messagers dans ce monde, des hommes sans lettres? C'est ce qu'il a fait maintenant encore chez les Angles. — Mais, bien-aimé frère, il y a dans ce don céleste quelque chose qui présente un sujet de crainte , à côté d'une grande joie. Sans doute tu dois te réjouir de ce que les ames de ces Anglais ont été attirées par des merveilles extérieures à la grâce intérieure : mais tu dois craindre que ton faible cœur, élevé par les merveilles qui se (ont faites , ne soit ruiné au-dedans par une vaine gloire, tandis qu'il est honoré au-dehors. Nous ne devons jamais oublier que lorsque les disciples du Seigneur revinrent lui dire avec joie que les démons mêmes leur étaient soumis en son nom, il leur répondit : « Ne vous réjouissez pas de ce que * les esprits vous sont soumis, mais réjouissez- » vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel.» Il te reste donc , mon cher frère , au milieu de ce que tu fais au-dehors par la puissance de Dieu , à te juger toujours avec sévérité au-dedans, et à reconnaître exactement ce que tu es , considéré en toimême , et combien est grande la grâce de Dieu envers ce peuple pour la conversion duquel tu as reçu même le don d'opérer des signes. Avec tous ces pouvoirs merveilleux que tu as reçus, souvienstoi qu'ils ne t'ont pas été donnés pour toi , mais pour le salut des autres. Dans les œuvres extraordinaires il importe de tenir son ame extrêmement recueillie, afin qu'elle ne cherche pas sa

a5a Anglo-Sax. — règlement db orbgoire. L». VI.

propre gloire. On ne doit désirer, dans les miracles, que le gain des ames, et que la gloire de Celui qui seul peut en donner le pouvoir. Mais il est un signe auquel nous pouvons reconnaître l'honneur de notre élection : c'est cette parole que le Seigneur nous a dite : a Voici à quoi chacun reconnaîtra » que vous êtes mes disciples, c'est si vous tous » aimez les uns les autres. »

Pour instruire Grégoire avec plus de détail sur l'état des choses , Augustin lui avait envoyé deux de ses collaborateurs, qui devaient en même temps présenter à cet évêque une suite de questions dont plusieurs , il faut le dire , ne font pas grand honneur ni à l'esprit ni au cœur d'Augustin, mais d'autant plus à Grégoire , par les réponses qu'il y fait. Cet homme pieux cherche autant que possible, dans ces réponses, à diriger l'esprit du missionnaire sur les sujets les plus utiles , et s'attache le plus long-temps aux questions qui présentent un intérêt pratique : puis sur les objets même les plus matériels il donne des directions sages et pleines de modération. Augustin avait demandé, par exemple , comment il fallait employer les dons des nouveaux convertis et les revenus de l'église; Grégoire lui répond qu'il faut en consacrer un quart à l'entretien de l'évêque et de sa famille ; car à cette époque l'église romaine ne s'était pas encore crue plus sage que l'Esprit de Dieu , qui a institué le mariage comme un gardien de la pureté (i Cor 7> 5, 9); et elle ne l'avait donc point encore interdit aux prêtres. « Si les ecclésiastiques , dit goire, n'ont pas le don de la continence , quik^

CA. XXIF. FÀTJSSBS CONDESCEND AJf CES ROMAINES. a 53

marient et qu'ils se fassent donner l'entretien nécessaire. » On devait, ajoute cet évéque, consacrer un second quart de ces revenus à l'entretien des autres membres du clergé, un troisième aux pauvres , et un dernier quart à la construction des églises (i).

On trouve aussi dans les réponses de Grégoire plusieurs directions qui font pressentir l'esprit ambitieux que nous verrons éclater plus tard chez Augustin : Grégoire lui recommande une conduite sage et flexible. Il conseille aussi à Augustin de ne pas renverser les temples païens des Saxons, mais d'en faire enlever seulement les idoles, d'en arroser les murailles avec l'eau consacrée , et de les faire convertir en églises chrétiennes, afin non-seulement d'épargner les frais de construction pour de nouveaux locaux, mais aussi d'attirer le peuple d'autant plus facilement dans des lieux où il avait déjà accoutumé d'assister au service divin.

Sans doute Grégoire alla trop loin dans cette condescendance pour les pratiques idolâtres; et ce système eut plus tard pour effet déplorable de flaire tomber en plus d'une occasion le christianisme au plus bas niveau de l'idolâtrie. Ainsi , par exemple , Grégoire ne se borna pas même à faire maintenir les temples idolâtres, mais il recommanda encore d'adapter, autant que possible, les cérémonies chrétiennes aux cérémonies païennes déjà usitées, afin, disait-il, que le changement ne fût pas trop pénible au peuple. Il consent volontiers

{i)Bède , t,»8.

a54 Anglo-Sax. — succès; renforts; pallium* Im>. Fi.

à ce que les nouveaux convertis sacrifient et mangent en l'honneur de Dieu un certain nombre de bœufs en certains jours de fête, comme ib le faisaient précédemment en l'honneur des dé* mons, etc. (i).

Cependant , ou peut-être par cette raison même, les succès continuaient; autant qu'on peut appeler succès les espèces de conversions qui se faisaient par de tels moyens. Augustin communiqua à Gré* goire, sous les plus brillantes couleurs, le prompt accroissement de l'église britannique , en se plaignant vivement de ce qu'il y avait si peu d'ouvriers pour une si grande moisson; et Grégoire lui envoya une nouvelle société de collaborateurs, au nombre desquels se sont surtout distingués Paulin, Mellitus, Juste et Rufin. Ces nouveaux ouvriers apportèrent avec eux tout ce qui passait alors pour objet de nécessité dans la formation et l'établissement d'une église, des vases sacrés, des tapis d'autels, des ornemens d'église, des vêtemens pour la messe, des reliques , mais aussi (ce que le pieux Bède relève très-expressément) beaucoup de livres. Ces livres consistaient en un beau manuscrit de la Bible, en deux livres des psaumes , deux exemplaires des quatre évangiles, et quelques martyrologes et livres de messe. Outre cela Grégoire envoyait à Augustin, comme récompense particulière, le manteau épîscopal, en lui indiquant soigneusement qu'il ne devait s'en servir qu'à la célébration de la messe. Cependant il importe de remarquer qu'Augustin ne

(i) Bèd$t Uist., 1. 1, c. 3o.

Ch. XXIV. AUGUSTIN BVEQ. \ LETTRES ▲ ÉTHELBERT. a55

recevait là de l'évêque que le manteau , et qu'il s'était déjà fait précédemment consacrer par l'archevêque d'Arles; Grégoire n'avait participé à cette ordination que par le consentement qu'il y avait donné.

Les nouveaux arrivés apportaient aussi à Éthelbert des lettres de recommandation dans lesquelles Grégoire appelle ce roi , comme on l'avait déjà fait de Clovis, un second Constantin, en l'exhortant à hâter la propagation du christianisme chez ses sujets, et à réformer leurs mœurs par des exhortations, par le bon exemple , la crainte et les promesses. Il recommandait surtout au roi de suivre en tout les avis d'Augustin , « de cet homme si fort versé dans les saintes Écritures , comme dans les règles monastiques, et si rempli de bonnes œuvres m : que sans cela Dieu n'exaucerait pas les prières qu'il ne cessait lui, Grégoire, d'adresser à Dieu pour la prospérité du roi. Grégoire dit de plus à Éthelbert qu'il avait vu par les saintes Écritures que la fin du monde et le règne des saints étaient proches; que s'il voyait donc lui, Éthelbert, arriver beaucoup de choses extraordinaires, des apparitions dans le ciel, des météores dans les airs, des guerres, des famines, des pestes et des tremblemens de terre, choses qui n'auraient pourtant lieu qu'après son départ (de lui, Grégoire), il ne devait pas s'en effrayer, puisque ces signes n'étaient envoyés que comme des précurseurs, afin de nous apprendre à nous occuper de nos ames immortelles (i).

(i) Grégor.t\. Ut «p. 66. — Bide t i, 3a.

a56 Anglo-Sajc.— cowstit.de LB6L.AifOLiGA.irB. L.Vh

Dans son extrême joie Grégoire prit , sans plus tarder, tous les arrangemens qu'il eût pu prendre si le pays eût déjà été gagné tout entier à la foi chrétienne. Il établit deux archevêchés , l'un à Dorovernum (Cantorbéry ), qui fut assigné à Augustin; l'autre à York ; et sous chacun de ces archevêchés douze évêchés : il fait une mention particulière d'un évêque de Londres, quoiqu'il ne se fût encore rien passé dans cette ville; et il remarque avec soin, en faveur d'Augustin, qu'en qualité d'archevêque il doit avoir le rang sur tous les autres évêques, et que son pouvoir doit s'étendre non-seulement sur le clergé anglo-saxon , mais aussi sur celui de l'an* cienne église britannique, au nord et à l'ouest du pays (i).

Par ces arrangemens, qui du reste n'étaient encore pour la plupart que sur le papier, Grégoire fit deux choses : l'une, bien malheureuse, c'est qu'il jeta dès-lors dans l'église britannique les germes des divisions qui éclatèrent plus tard entre l'église nouvelle et l'ancienne, et qu'il empiéta évidemment, fut-ce même sans intentions ambitieuses, sur les droits de cette dernière; l'autre, c'est qu'il posa par là les bases de la constitution hiérarchique de l'église anglicane, telle qu'elle subsiste encore aujourd'hui , ce qui place cette dernière dans une position assez singulière puisque les prétentions qu'elle élève à une succession apostolique ne reposent absolument que sur l'autorité d'un pape qui est venu interrompre la succession de l'église

(i) BèeU ,1. i, c.*9.

Ch. XXIV. AUGUSTIN VBOT ASSERT. L*éGL. fiBBTONlfB. l5y

primitive du pays» pour la soumettre de force à des prétentions qui ne datent que du commencement du septième siècle ou de la fin du sixième.

C'est au milieu de cette perspective riante d'une victoire complète de l'évangile chez les Anglo- Saxons que Grégoire termina sa carrière terrestre (6o4). A peine fut-il mort qu'on put voir avec douleur qu'Augustin avait perdu en lui un conducteur précieux , et la mission anglo-saxonne son plus salutaire appui : car Augustin , dans les mains duquel Grégoire avait déposé la direction de toute l'église britannique» commença bientôt» soit par un attachement aveugle à l'autorité de Rome» soit tout simplement dans des vues ambitieuses» mais en tout cas » il faut en convenir » d'après les malheureuses instructions de Grégoire» à exiger des anciens évêques bretons de Cornouailles et du pays de Galles (ce qu'on appelait le clergé gallois)» qu'ils se soumissent avec leurs églises à sa juridiction ; qu'ils le reçussent » lui » comme le fondé de pou* voirs de l'église de Rome; qu'ils s'accommodassent en toutes choses au rituel de cette dernière communion , et qu'ils fissent cause commune avec lui dans la conversion des Anglo-Saxons. Ces demandes devinrent l'occasion des plus fâcheuses divisions» et faillirent ruiner de nouveau l'œuvre de l'évangile en Angleterre : les évêques de l'ancienne église britannique refusèrent unanimement de s'y soumettre» et déclarèrent d'une manière solennelle qu'ils étaient résolus à conserver à tout prix l'indépendance dont ils avaient joui jusqu'alors » de même que les formes de culte qui leur étaient ii. 17

2 58 Anglo-Sax. — coif cile. hibic. de mensosgb. L. FI. particulières et qu'ils avaient reçues de leurs ancêtres.

À la demande du roi Éthelbert qui désirait la paix du pays, et pour chercher une issue à ce conflit, on convoqua, sur la frontière du Wessex, un concile général afin d'amener, s'il était possible, par la voie de lâ persuasion la soumission du clergé britannique. Mais comme celui-ci repoussait toute espèce d'invitation de ce genre, Augustin en appela dans la chaleur de la dispute à un miracle, qu'il était prêt à foire et qui trancherait d'un coup toute la difficulté. Si nous nous en rapportons au récit de Bède, qu'on aurait du res.te quelque droit de suspecter, comme Anglo-Saxon et zélé catholique , les adversaires d'Augustin auraient craint d'accepter le défi; mais on n'en fit pas moins paraître un aveugle Anglo-Saxon , pour la guérison duquel les évêques de l'ancienne église auraient essayé la prière sans succes. Alors, dit Bède, Augustin se jeta à genoux et pria Dieu de rendre la vue à cet homme, aveugle des yeux du corps, afin de rendre aussi la vue à ceux qui manquaient de celle de l'entendement- La chose se fit sur l'instant, ajoute Bède, et les évêques bretons furent réduits au silence. Mais ils déclarèrent également qu'ils ne pouvaient renoncer, au nom de leurs églises, à leurs anciennes pratiques sans le consentement de ces mêmes églises, et que pour cela ils demandaient une assemblée plus nombreuse. On la leur accorda.

Sept de leurs évêques et plusieurs de leurs hommes les plus instruits, sortis du célèbre couvent de Bangor ( celui delà principauté de Galles), furent

Ch. XXIV. HUPTURÉ ETfTRB ROM B BT l'bgL. BRBT. a5o.

appelés par le peuple et par lè clergé à se rendre à l'assemblée convenuè. Ils trouvèrent bon d'aller au» para v an t consulter un ermite, sage et généralement respecté* sur ce qu'ils avaient à faire dans cette occasion importante. L'ermite leur répondit : « Si Augustin ést un homme de Dieu, vous devez lui obéir; ét la preuve en sera si, selon l'exemple de Jésus, il est revêtu de douceur et d'humilité. » — t Mais, dirent les évéques gallois, cela même à quoi pourrons-nous le reconnaître ?» — L'ermite leur donna le conseil de se rendre tous auprès d'Augustin pour continuer les négociations; que s'il se levait à leur arrivée avec amour et humilité ce serait une preuve qtié l'esprit de Christ habitait en lui, parce qu'il n'habite, ajouta le religieux, que chez ceux qui sont humbles de cœur; que si, à leur entrée, il restait fièrement assis sur son siège, ils ne devaient pas s'occuper davantage de négocier avec lui. C'est ce dernier cas qui eut lieu lorsque les évéques se présentèrent à la réunion; et dès-lors ils refusèrent de se rendre à aucune proposition. Comme ils se retiraient, Augustin les poursuivit de ces paroles violentes, déjà bien marquées du sceau de l'église de Rome : « Si vous ne voulez pas accepter la paix de la part de vos frères, recevez la guerre de la part de vos ennemis : si vous ne voulez pas annoncer aux Anglo- Saxons le chemin de la vie, recevez de leurs mains la mort ! » — Prédiction sinistre qu'Augustin pouvait bien prendre sur lui , puisque c était presque en entier de lui que dépendait la question de la paix ou de la guerre.

Il est vrai que cet homme violent ne vit pas de

2Ôo jinglo-Sax.-~ éthelbert càthol. romain. Lw. V\.

ses yeux l'accomplissement de sa menace; car il mourut encore avant la fin de 6o4 ; mais il laissa le puissant Éthelbert héritier et exécuteur de ses vues.

Peu avant sa mort il avait sacré évêques les deux prêtres et missionnaires Mellitus et Jus tus. Le premier fut désigné pour la mission d'Essex, le long de la Tamise : — le fleuve formait la limite entre ce royaume et celui de Kent ; — le second se rendit dans le Sussex. La capitale d'Essex était Lundonia (Londres), qui nous est représentée, déjà à cette époque, comme le marché général de divers peuples qui venaient s'y rendre par eau et par terre (i) : la province était gouvernée par Saberet , neveu et vassal d'Éthelbert. Mellitus travailla dans cette contrée avec zèle; et le roi Éthelbert érigea à Londres un siège épiscopal, et y bâtit une église magnifique dédiée à S1 Paul, sur la même place où se trouve maintenant le beau temple protestant du même nom.

Ce roi anglo-saxon qui , après la mort d'Augustin, poursuivait vivement l'œuvre de la mission romaine dans le pays, voyait avec peine, probablement avec irritation, la résistance que l'ancien clergé breton avait opposée jusqu'alors à son œuvre, et l'alliance plus étroite qu'il contractait avec celui d'Écosse et d'Irlande pour s'opposer aux prétentions de la hiérarchie étrangère. Cependant Éthelbert ne voulait pas faire lui-même la guerre aux chrétiens de la vieille église; mais il chercha, sous de misé-

(c) Bèdâ,\. », c. 9.

Ch. XXIV. MASSACRE DES BRETONS PAR e'tHBLFRU). a6l

rables prétextes, à exciter contre eux Éthelfrid, roi encore païen de Deîra et bientôt du Northumberland. Ce chef barbare vint en effet se jeter avec une puissante armée sur la province où s'était tenu le dernier concile, et sur les contrées occupées par les opposans : il y eut auprès de la ville de Chester une bataille sanglante, dans laquelle les Bretons furent totalement défaits. Derrière la ligne de bataille s'étaient rassemblés, de tous les couvens du pays, et surtout de celui de Bangor, plus de 1,200 pauvres moines, réunis pour implorer à leur manière, et bien probablement avec beaucoup de superstition et dans des sentimens bien charnels, le secours de Dieu sur les ames de leur peuple. Ils ne furent pas exaucés. Quand la bataille fut à peu près décidée, Éthelfrid ne s'étonna pas peu de la présence et de l'accoutrement de cette troupe sans armes qu'il voyait derrière les combattans; et lorsqu'on lui dit que ces gens étaient venus prier leur Dieu de donner la victoire aux Bretons il s'écria à la tête de ses sauvages guerriers : « S'ils ont invoqué leur Dieu contre nous, ils ont combattu contre nous par leurs prières. » — Et il les fit tous massacrer.

Cette bataille fut le dernier coup porté à l'indépendance des Bretons, qui se trouvèrent dès -lors irrévocablement placés sous le pouvoir des Anglo-» Saxons : leur pays fut entièrement ravagé; et le beau couvent de Bangor en particulier, qui pouvait contenir deux mille moines, fut réduit en un mpnceau de cendres sous les mains des Barbares.

Cependant Augustin avait été remplacé sur le siège archiépiscopal de Cantorbéry par Laurence,

?6a Anglo-Sajc. — rupture pbofohde. Ébald. Uv. FL

qui était venu avec lui en Angleterre en 597. U parait que cet homme continua l'œuvre de la conversion des Anglo -Saxons avec le même zèle que son prédécesseur, quoique avec moins d'ostentation. De concert avec les deux évêques Mellitus et Justus, il renouvela la tentative de réunir l'ancienne église bretonne et irlandaise avec l'église anglosaxonne ou romaine; mais la conduite hautaine d'Augustin , et bien plus encore la défaite sanglante que les Bretons venaient d'éprouver de la part <FÉthelfrid, avaient tellement aliéné les esprits, que les Bretons ne voulaient plus même manger à la même table avec les serviteurs de la hiérarchie romai-

ne(i).

Et peu s'en fallut même que cette conduite abominable du parti romain n'attirât sur ce parti luimême une ruine complète , en détruisant l'église chrétienne tout entière dans le pays : car, divisée pomme elle l'était, elle se voyait réduite à la position la plus précaire vis-à-vis du parti païen, encore extrêmement fort. Éthelbert étant mort en 616, après un règne de 56 ans, la mission perdit avec lui son premier et son plus ferme appui, et son fils et successeur Ébald {on Éadbald) se livra à des passions violentes qui furent sur le point de replonger le pays dans l'idolâtrie dont il sortait à peine. On a vu qu'il était fils de la pieuse Bertha; mais Bertha étant morte, Éthelbert s'était remarié; et la jeunesse de cette seconde épouse porta Ébald, après la mort de son père, à épouser cette même femme, sa

(1) Bèd*, U », c. i3.

Ch. XXIV* BECHUTB D*BB*LD BT DBS BOIS d'bSSEX. B*53

belle-mère. Les missionnaires lui représentant que c'était une union illégitime , il repoussa une religion qui lui interdisait la satisfaction de ses convoitises y et il rentra , avec un grand nombre de ses courtisans , dans le paganisme.

La mission reçut encore d'un autre côté un coup non moins douloureux. Un autre de ses protecteurs , le roi Saberet de Londres , mourut à cette même époque , et laissa trois fils , qui se partagèrent le gouvernement, et qui tous trois se déclarèrent ennemis du christianisme. Ils firent relever les autels des faux dieux ; l'évêque Mellitus fut banni de leur territoire , et s'enfuit vers Laurence à Cantorbéry, où Févéque Justus de Rochester s'était pareillement réfugié : l'état des choses parut même si critique à ces trois missionnaires qu'ils résolurent de quitter l'Angleterre , et d'abandonner entièrement la mission. Mellitus et Justus s enfuirent en effet en Gaule : et peu après, Laurence, effrayé des dispositions d'Ébald , était pareillement sur le point de s'embarquer , lorsque dans la dernière nuit qu'il comptait passer en Angleterre , après s'être couché à la suite de beaucoup de prières et de larmes, il songea qu'il voyait l'apôtre Pierre devant lui , qui le reprenait sur sa pusillanimité, et l'encourageait à persévérer auprès de son troupeau dispersé. Laurence tenta donc une nouvelle démarche auprès d'Ébald ; et le Seigneur bénit l'entretien de ce missionnaire fidèle avec le roi au point qu'Ébald renonça à son union incestueuse, retourna franchement au christianisme, se fit baptiser et s'employa dès-lors avec zèle

264 Anglo-Sax.— rbtour dWld.— Edwin. Liv. Vh

à la propagation de la foi (i). Les missionnaires qui s'étaient enfuis revinrent bientôt; et des ce moment la mission vit luire un nouveau temps de grâce , dans lequel la connaissance du salut fut portée bien au-delà du royaume de Kent.

NorthomberUnd et re*te d« KhepUrchie.

Mais à cette même époque les provinces orientales de la Grande-Bretagne étaient encore ensevelies dans l'ombre mortelle d'une idolâtrie sauvage et sanguinaire, dans laquelle elles étaient retombées depuis l'invasion \ et avec le morcellement des royaumes anglo-saxons il était difficile de parvenir à travailler chez ces populations, et de les amener au service du Dieu vivant. Cependant le Seigneur avait encore ici préparé silencieusement les voies à son évangile.

On vient de voir comment le cruel Éthelfrid, roi de Deïra, avait traité les chrétiens bretons. Son voisin était Àella, roi de Bernice , dont Éthelfrid avait épousé la fille. Aella, étant mort, laissa un fils encore enfant , E divin ; mais Éthelfrid s'empara du royaume de Bernice, le réunit à celui de Deïra , et devint ainsi le fondateur de l'un des plus puissans royaumes de l'heptarchie , celui du Northumberland. Pour sauver le rejeton royal des mains de son beau-frère , quelques membres de la famille l'avaient enlevé et transporté en secret à

Ch. XX1F. EOWIN (BBEHIOB) VCGITXF. APPARITIOH. 265

la cour de Cadwan , prince de la Galles septentrionale ; mais ce fut pour lui le commencement d'une longue suite d'épreuves. Une malheureuse dispute qui arriva entre Edwin et Cadwallon, fils de Cadwan, obligea Edwin de s'enfuir : il alla chercher un asile à la cour de Céorl , roi de Mercie, où il passa plusieurs années et épousa la fille du roi ; mais il vit bientôt que , même à la cour de son beau-père, il n'était pas à l'abri des embûches d'Éthelfrid ; et comme son épouse venait de mourir il s'enfuit à la cour de Redwald, roi des Estanglesf où il fut reçu avec amitié.

Cependant là encore son repos fut bientôt trou* blé par son persécuteur, qui promit à Redwaldune forte récompense s'il consentait à assassiner Edwin. Redwald résista long-temps , soit aux promesses , soit aux menaces d'Éthelfrid; mais à la fin les unes et les autres devinrent si fortes qu'il se sentit ébranlé. Un ami découvrit , encore à temps , au malheureux Edwin le danger qui le menaçait et lui conseilla de s'enfuir : mais Edwin préféra se fier à l'honneur du roi, et plutôt tomber victime de la trahison que de passer ses jours à errer de lieu en lieu. Un événement , que nous racontons tel que Bède nous le donne, put y contribuer pour beaucoup.

Un soir où Edwin était assis solitaire dans sa chambre à coucher, enfoncé dans les diverses réflexions que lui suggérait sa triste destinée , un ' inconnu se présenta à lui et lui fit entendre qu'il connaissait la cause de son chagrin. « Mais , mon prince , » ajouta ce même étranger d'un air solen-

a 66 Anglo-Sax. — edwin et un nrcomiu. liw. VI.

nel , « qu'est-ce que tu promets à celui qui te délivrera de tes angoisses, et qui engagera Redwald à ne te faire aucun mal et à ne point te livrer à celui qui cherche ta vie? » — « Tout, » reprit vivement le prince, « tout ce qui est en mon pouvoir. » — Et que promets-tu , » continua l'étranger ,9 si je te donne l'assurance qu'après avoir détruit tes enne* mis tu monteras sur le trône de Northumberland , et que tu passeras en force et en puissance nonseulement tes ancêtres , mais tous les rois des Angles ?» — Le prince, encouragé par le ton d'assurance de l'étranger, lui dit : « Un pareil libérateur aura une récompense proportionnée à la grandeur de son bienfait. » — « Mais , » continua d'un ton toujours plus surprenant le personnage « que serait-ce si celui qui f annonce choses comme devant t'arriver certainement, t'enseignait encore outre cela le meilleur chemin pour arriver au bonheur 9 et de meilleures règles de conduite que celles qu'ont jamais connues tes ancêtres ? Le suivrais-tu , et recevrais-tu ses instructions?»— Edwin n'hésita nullement à lui promettre qu'il le ferait. — Alors l'étranger plaça sa main droite sur la téte du prince et lui dit : a Pense à cette heure solennelle, mon fils, lorsque toutes ces choses t'arriveront , et alors ne tarde point de tenir ta promesse. »

C'est ainsi que raconte cette histoire Bède qui vivait dans le Northumberland cinquante ans après Edwin (1. 2, c. ia). Ceux qui ont peur du surnaturel pourront supposer bien facilement que toute cette scène fut un petit arrangement de

Ch. XXIV. BDWIII ROI DD NORTHUMBERLAID. 267

quelque chrétien de la Grande-Bretagne , à qui la foi donna le courage d'annoncer ainsi un avenir qu'il désirait; Du reste on pourrait se rappeler ici l'histoire très-généralement crue , peut-être parce qu'elle est attestée par un auteur païen , du personnage mystérieux qui apparut un soir à Brunis dans sa tente et cjui lui donna rendez-vous à Philippes.

Quoi qu'il en soit, Edwin résolut de rester auprès de Redwald. Çejui-ci de son côté consulta son épouse, qui lui peignit de si vives couleurs Finfar mie qu'il y aurait à trahir son hôte, que Redwald, changeant entièrement d'avis, résolut même d'aider Edwin à recouvrer son royaume. En même temps , Éthelfrid irrité du refus qu'on lui faisait de livrer le jeune proscrit, déclara la guerre à Redwald. Les deux armées se rencontrèrent dans le comté de Nottmgham et se livrèrent bataille sur la rive droite de lldel. Redwald avait distribué son armée en trois masses; son fils aîné commandait la première, luimême la seconde, Edwin la troisième. Éthelfrid se jeta avec fureur sur la première division et tua de sa propre main le fils de Redwald. Il s'avançait déjà de raëine sur la seconde; mais la fureur de ses troupes se brisa bientôt contre la fermeté des guerriers de Redwald; et l'assassin des moines de Bangor, le persécuteur d'Edwin reçut la récompense de ses crimes : il fut tué sur le champ de bataille : la défaite des troupes du Northumberland fut complète ; et Edwin fut reçu comme roi par les habitans du Deîra avec acclamations.

Cet événement devint éminemment favorable à

268 j4nglo-Sax.— wwvs épouse éthelburga. Lh.Vl.

la propagation du christianisme dans cette province. À l'époque ou Edwin était encore un pauvre fugitif à la cour de Kent, et où il venait de perdre sa première épouse , il avait vu une fille d'Éthelbert et de Bertha, la pieuse Éthelburga , et il s'était attaché à elle. Mais dans sa position malheureuse il n'avait osé lui déclarer ses sentimens. A peine fut-il rentré en possession de ses états qu'il la fi t demander à Ébald, son frère, qui , comme on l'a vu, s'était chaudement déclaré pour le christianisme. Celui-ci lui répondit : « qu'il ne convenait pas à une princesse chrétienne d'épouser un païen , et que la foi céleste ne pouvait s'entacher par uné union avec un. roi encore étranger au vrai Dieu » (i). Edwin répartit qu'il ne s'opposerait en aucune manière à la foi que professait la jeune fille, et qu'au contraire il lui accorderait le libre exercice de sa religion , de même qu'à tous les chrétiens qu'elle amènerait avec elle : que même il ne rejetait nullement l'idée d'embrasser lui-même cette religion dès qu'il l'aurait fait examiner par des hommes raisonnables, et que ceux-ci l'auraient déclarée plus sainte et plus digne de Dieu que celle de ses pères.

Éthelburga épousa donc Edwin (6a5); et elle se fit accompagner du pieux Paulin, jusqu'alors missionnaire dans le royaume de Kent, qui reçut la consécration d'évêque, afin d'aller à la fois officier pour la reine et sa maison , la préserver de retomber dans l'idolâtrie, et prêcher l'évangile à la cour païenne d'Edwin. Les premiers temps de son

(i) Hède,ï. t, c. 9.

Ch. XXIV. PRÉMICES DU NORTHUMBERLAND. 269

séjour en Northumberland furent pour lui un temps d'épreuves bien pénible. De quelque manière qu'il s y prit pour recommander le christianisme au roi et à ses courtisans, ses paroles, ses prières et ses larmes paraissaient être perdues : le roi ne pouvait se résoudre à renoncer au dieu de ses pères. Cependant, sur les instances de sa femme il permit qu'on baptisât une fille qui venait de lui naître, Eanûed, avec onze autres personnes de la famille royale, qui furent ainsi reçues dans l'église chrétienne comme les prémices du Northumberland, le

dimanche des rameaux de l'an 626.

Mais il arriva un événement qui fit faire à Edwin, contre son attente, quelques pas de plus vers le christianisme. Deux princes du royaume de Wessex , Quichelm (Guillaume) , et Cynegil, jaloux de la puissance de ce prince qui s'avançait à grand pas vers le rang de souverain de l'heptarchie, résolurent, comme ils n'osaient l'attaquer ouvertement, de s'en débarrasser par le meurtre (626). Ils envoyèrent auprès de lui un messager qui avait caché sous ses vêtemens un poignard empoisonné, et qui, pendant que le roi l'écoutait , dirigea contre son cœur un coup violent. Mais un des serviteurs d'Edwin se jeta au-devant , reçut le coup et tomba mort à l'instant. Le meurtrier de son côté fut immolé sur-lechamp, et Edwin rassembla aussitôt une puissante armée pour aller se venger sur son perfide adversaire, en promettant à Paulin, par manière de vœu, qu'il embrasserait le christianisme s'il revenait vainqueur.

Effectivement Edwin remporta une pleine vie-

i*)Q Anglo-Sax. — kowih ntcuwx au ouustiâ*. Là. V\.

toire; et on pot, dès ce moment, le considérer comme le souverain le plus puissant de l'Angleterre. Conformément à sa parole donnée il se fit instruire dans le christianisme par Paulin , il tint des conférences avec les plus sages conseillers sur les matières qu'il entendait traiter , et il se retira dès-lors fréquemment dans la solitude* afin de réfléchir sur ce qu'il avait à faire dans cette grave conjoncture.

Boniface , qui était pape à cette époque , avait appris avec joie par Paulin qu'il y avait quelque espoir de gagner à la foi chrétienne le puissant Edwin et ses sujets. Il ne tarda pas d'envoyer à ce prince une lettre d'encouragement , qui donne un touchant échantillon de la sagesse avec laquelle les missionnaires de cette époque présentaient encore quelquefois les doctrines chrétiennes à leurs disciples , et, il faut le dire aussi, des lumières avec lesquelles les papes les dirigeaient en certains cas (i). L'évéque de Rome fait observer au roi : c que la toute-puissance et la gloire insondable de Dieu ne peuvent être saisies par l'entendement humain le plus pénétrant; mais que le Dieu révélé dans la Bible est tellement l'ami des hommes, que dans si miséricorde il a bien voulu nous faire connaître sa bonté paternelle ; que, dans ce dessein, Christ a fait annoncer son évangile à tous les peuples de la terre; et que lui (le pape) avait voulu faire parvenir aussi au roi cet heureux message. Voici , ajoute-t il, le sommaire du christianisme. Dieucréa-

(i) BUe, 1. », c. 10.

Ch. XXIF, LETTRB DB B OUI FA CE A EDWIIf. \*J\

leur de l'univers a fait l'homme à son image et lui a donné de vivre éternellement, s'il garde ses cornmandemens. C'est ce Dieu, révélé comme Père, Fils et Saint-Esprit, qu'adore comme Créateur toute la race humaine* C'est à lui que sont soumis tous les royaumes ; il a pitié de toutes ses oeuvres , et S visite les peuples les plus éloignés , pour enflammer leurs cœurs du feu de l'Esprit-Saint Je te conjure donc avec l'amour le plus vrai de renoncer k ton idolâtrie abominable , pour embrasser

le vrai Dieu Reçois , grand roi, reçois donc le

signe de cette sainte croix, par laquelle le monde pécheur a été racheté ; romps les liens de Satan, et tourne*toi vers le vrai Dieu qui veut te rendre digne des récompenses éternelles » (i)«

Cette lettre produisit sur le cœur du roi une profonde impression.

Il ne faut pas oublier non plus, au nombre des motifs qui durent agir puissamment sur l'esprit d'Edwin, l'apparition (quelconque) que nous avons rapportée plus haut; car il parait, dans tous les cas, qu'il y eut quelque chose de ce genre. Et soit que nous supposions que c'était Paulin lui-même qui avait joué un pareil rôle, soit que ce missionnaire eût simplement ouï parler de l'événement (carEdwin n'avait aucune raison de le cacher, et en avait plutôt de le publier), Paulin agit comme un homme qui en avait connaissance, et jugea que le moment était venu de rappeler au roi ce fait, si propre à le faire souvenir de l'angoisse à laquelle il avait

Jnglo-Sax. — Liwcoifinj. cjonfkrehce. coin. L V I,

échappé et des engagemens qu'il avait pris alors. Un soir donc qu'Edwin était de nouveau seul dans son appartement, plongé dans de profondes réflexions sur le pas important qu'il avait à faire, l'évéque entra chez lui d'un air solennel, lui plaça la main sur la tête et lui dit : « Grand roi , connaissezvous ce signe ?» — > Edwin , profondément ébranlé, se jeta en tremblant aux pieds de Paulin, qui le releva de terre et lui dit du ton prophétique d'un second Nathan : « Dieu t'a sauvé des mains de tes ennemis ; il t'a élevé sur le trône de la Grande- Bretagne; et il a ainsi accompli ses promesses. Veux-tu maintenant tarder à accomplir les tiennes? Reçois la foi du Dieu qui t'a délivré des épreuves temporelles , pour qu'il te délivre encore des peines sans fin de l'enfer. »

Le roi fut décidé. Mais afin de sonder quels étaient les sentimens de ses principaux serviteurs, il les rassembla avec ses prêtres, pour traiter publiquement la grave question relative à la nouvelle religion. Paulin commença par un discours solennel, où il exposa les vérités capitales de l'évangile, les preuves de sa divinité , et son excellence audessus de l'idolâtrie des Anglo-Saxons. Son discours fit une impression très -favorable sur l'assemblée. Après lui parla le grand-prêtre païen, Coify, homme qui ne cherchait dans la religion, comme son discours le montre naïvement, que ses avantages temporels : « C'est à vous, ô notre roi, qu'il appartient de juger de la religion qu'on nous propose maintenant: mais laissez-moi vous déclarer ouvertement ce que l'expérience m'a appris jusqu'à ce jour. Il y

Ch. XXIV. DÉLIBÉRATION DU IfOBTHUMBBRLÀÏI D.

a long-temps que je suis persuadé que notre religion n'est pas bonne. Aucun de vos sujets probablement ne s'est plus appliqué que moi à honorer dos dieux; et cependant plusieurs ont reçu de tous de plus grands bienfaits et de plus grandes dignités que moi , et tout leur a mieux réussi. Si les dieux avaient du pouvoir ils auraient certainement accordé leurs plus grandes faveurs à ceux qui les honoraient le plus. Si donc vous avez trouvé, après mûr examen, que la nouvelle doctrine soit meilleure que l'ancienne , nous ne tarderons pas un instant à l'admettre avec joie. »

Un autre des conseillers royaux (ealdormans) se joignit au même avis. — « La vie de l'homme sur terre m'apparaît, ô roi, comparée avec l'époque inconnue vers laquelle nous nous avançons, comme le vol d'un oiseau, lorsque en un jour d'hiver, où la tempête remplit les airs, tu te réjouis à table et auprès d'un bon feu avec tes serviteurs. Un pauvre moineau vient quelquefois se jeter dans l'appartement pour y chercher de la chaleur : mais à peine est-il entré par une fenêtre qu'on le chasse déjà par une autre. Aussi long-temps qu'il parcourt la salle à manger il ne sent pas l'intempérie de l'hiver; mais sa joie ne dure qu'un moment ; et sorti de l'hiver il est repoussé dans l'hiver et disparait. Voilà la brièveté de la vie humaine : ce qui la précède, ce qui la suit, nous n'en savons rien. Si donc la nouvelle doctrine nous apprend là -dessus quelque chose de certain il est juste que nous la recevions. »

Tous les autres conseillers se joignirent à cet 11. 18

*74 Anglo-Sax. — 6jj. (bdwin . nortrvhbbrl.) Liv. IL

avis; et le grand-pretre demanda même que le roi voulût bien laisser discourir encore davantage levéque cluvtien sur son Dieu. — Alors Paulin se mit à parler avec abondance de la miséricorde, de la grâce, de la patience et de la fidélité du Seigneur. Puis Coify reprit encore en disant : « Il y a longtemps que je savais que notre religion n'avait aucune solidité ; car plus j'y cherchais la vérité, moins je la trouvais. Maintenant je déclare , ô roi ! que je crois que la vérité est dans cette prédication, et qu'elle peut nous donner la vie et le bonheur éternels. Je te conseille par conséquent de livrer aui flammes, sans le moindre délai, les temples et les autels où nous avons adoré jusqu'ici sans fruit. » — « Mais, s'écria le roi , qui serait plus propre à cela que toi-même ?» — « Je le veux bien , dit le prêtre, puisque c'est moi qui , dans ma folie, ai honoré ces autels plus qu'aucun autre; et comme le vrai Dieu m'a donné maintenant sa sagesse , je les détruirai de ma propre main pour donner un exemple à tout le peuple. » — Coify demanda alors au roi un cheval de bataille et des armes , choses qui étaient interdites aux prêtres païens; et le roi les lui ayant accordées, le prêtre ceignit une épée, prit en main une latfce, et partit pour le temple idolâtre de Godmundham, situé non loin de la résidence royale d'Aldby, dans le Yorkshire. Arrivé aux portes du temple il y enfonça sa lance, pour maïquer que la guerre était déclarée aux dieux du pays ; et ce fut le signal de la destruction de l'édifice ; aussitôt toute la suite du prêtre jeta des tisons enflammés dans la charpente, qui fut consumée de fond en comble.

€k. XXIV, couvbrsioh du Norfhumberhnd. 275

Le changement dè religion de cé prêtre idolâtré ressemble, comme on le voit, à celui dé bien d autres : cet homme voyait lés dispositions de son roi; la piété lui apparaissait comme un moyen dé s'enrichir : et il ne comprenait certainement rien à cette parole d'un apôtre : « que si quelqu'un est en Christ c'est une nouvelle création. » Mais né cessons d'observer que la sagessé de Dieu se sert des passions des hommes pour én tirér un bien incalculable en faveur d'une multitude d'autres hommes et de générations successives; ce fut encore ici le cas.

Le roi ayant renoncé publiquement à l'idolâtrie de ses pères , il se fit baptiser par Paulin avec deux fils qu'il avait eus de sa première épouse, et avec sa nièce Hilda , qui plus tard devint célèbre dans l'histoire des missions du Northumberland: un grand nombre de ses hauts fonctionnaires se joignirent à lui. La cérémonie eut lieu le jour' de Pâques 627, dans une petite chapelle en bois qu'on érigea à cet effet, et à la place de laquelle se trouve maintenant la magnifique cathédrale d'York, qu'on éleva quelques siècles après en souvenir de cét événement.

La conversion du roi et de ses principaux conseillers passa come un feu par toute la nation , et des milliers d'habitans de toute condition suivirent son exemple : les routes étaient remplies tous les jours de troupes d'hommes qui venaient chercher la demeure de l'évèque chrétien ; et selon Nennius (1)

(1) Scrip. i5 Histor. Briu et Saxon,, U i.

2j6 Anglo-Scuc.— northumderl. — EstangUs. Liv. VI,

Paulin aurait baptisé dans la Swale douze mille âmes en un seul jour. Nous venons de convenir, comme il est juste, que des baptêmes de ce genre sont bien suspects en eux-mêmes; mais cependant les chaînes de fer d une ancienne idolâtrie étaient rompues pour une grande partie de la nation ; les obstacles extérieurs à la propagation du christianisme levés; les voies frayées à l'évangile : de sorte que le chrétien peut toujours se réjouir à la vue de pareils événemens comme à l'aurore d'un beau jour.

Dès l'époque de son baptême Edwin se dévoua fidèlement à la cause du christianisme et se montra le protecteur de l'église dans toutes les provinces nord-est de la Grande-Bretagne. Son zèle s'étendit même au-delà du Northumberland, chez les païens des états limitrophes auxquels notre histoire nous rappelle maintenant.

A la mort de Redwald , premier protecteur d'Edwin , les principaux des Estangles, qui connaissaient les vertus et la capacité de ce dernier, lui offrirent la dignité souveraine. Mais celui-ci crut avec raison devoir exercer envers le fils la même générosité que le père lui avait témoignée : il refusa donc cet honneur, pour le faire retomber sur Corpwald, fils de son bienfaiteur , à qui en même temps il persuada d'embrasser le christianisme. Corpwald le fit, mais il paya de sa vie cette dernière démarche : après un règne de trois ans il fut assassiné par un compétiteur païen qui prit momentanément sa place.

Cependant la semence répandue parmi les Es-

Ch. XXIV. ESTAWGLB5. SIGEBERT. FELIX. 377

t angles ne périt pas pour cela ; et le Seigneur s'était déjà choisi l'instrument par lequel il voulait les appeler à l'évangile. Corpwald avait laissé un frère , nommé Sigebert , qui après la mort de son père avait été obligé de s'enfuir dans les Gaules. Là le malheureux prince erra pendant long- temps, jusqu'à ce qu'il fit la connaissance d'un ecclésiastique bourguignon , nommé Félix , qui l'instruisit dans le christianisme avec un tel succès que Sigebert embrassa du cœur la foi en Jésus. Dès ce moment le jeune prince mit à profit avec soin les moyens d'instruction qu'il trouva dans les Gaules, et il fit de tels progrès daijs les sciences que Bède le nomme le prince le plus savant de son temps (1. a, c. i5 ). L'église de Dieu allait en profiter. Grâce à l'intervention d'Edwin Sigebert fut appelé sur le trône des Estangles à la place de l'usurpateur (63i ) ; et à peine y fut-il assis qu'il fit venir Félix pour l'aider à instruire son peuple. La hiérarchie romaine avait déjà fait assez de progrès pour que la chose ne pût avoir lieu sans l'autorisation du métropolitain de Cantorbéry ; mais celui-ci la donna sans difficulté , sacra Félix évéque des Estangles , et obtint bientôt du pape en sa faveur le pallium destiné aux évèques missionnaires.

Dès-lors ce prêtre travailla vivement, de concert avec Sigebert , à l'instruction du peuple ; et il eut le bonheur de poser dans son diocèse les premières bases de l'église de Christ. Bientôt on vit les troupeaux chrétiens se multiplier dans toute la contrée , en même temps que les écoles , pour lesquelles Félix fit venir de la Gaule des maîtres ins-

2j% jfnglo-Sajr. — ESTA3GLE9. pemda. Mercie. Liv. V I.

traits : on a même des raisons de croire que c'est à Sigebert qu'on doit l'école qui devint dans la suite l'université de Cambridge.

Il est vrai qu'au bout de peu d'années ces semailles qui promettaient tant , furent frappées d'un orage qui menaça de tout détruire. Sigebert , qui parait avoir eu plutôt les qualités d'un homme pieux et savant que celles d'un roi, céda bientôt la couronne à son cousin Égric et se retira dans un couvent ; mais au bout de quatre ans ses sujets vinrent l'arracher à sa retraite et le replacer à leur tête pour qu'il les conduisit contre le farouche Penda , roi de Merci e, païen opiniâtre, qui dévastait le pays. Mais Sigebert fut battu et tué (64a). — Cependant Dieu veilla à ce que l'église de Christ , encore toute jeune, de ces contrées ne fut pas entièrement détruite.

Bien plus. Les pieux travaux d'£dwin pour l'établissement du christianisme eurent quelques succès inattendus dans les états même du terrible Penda, en Mercie, ai* midi de l'Humber (i). Un préfet saxon de Lincoln , Blecca , qui se vantait de descendre de Wodan lui-même, et qui avait ouï parler de la nouvelle religion qui se répandait de l'autre côté du fleuve, invita Paulin à venir auprès de lui ; et celui-ci eut le bonheur de voir ce magistrat embrasser le christianisme avec toute sa maison. On trouvait encore à Lincoln un vieux temple en ruine qui avait servi à l'ancienne église bretonne; on le répara; et c'est là que la nouvelle église eut ses réunions. Bientôt il s'y jeta une foule d'habitans,

(i)UèJe, 1 », c, î6.

Ch. XXIV . EDWIN REGNE El* PAIX SUR LHBPTARC. îl^C)

qui furent baptises par Paulin. Cet évèque se faisait assister dans sa mission par un diacre nommé Jacques, qui travailla dans cette contrée avec bénédiction jusqu'au temps de Bède.

En général l'affaire de Penda avait été passagère; Edwin continuait d'être considéré comme le chef de l'heptarchie ; et il semblait que sous son gouvernement juste et fort il se fût levé un jour de salut pogr la Bretagne, et que l'état de l'église chrétienne y fut fixé pour jamais et mieux qu'en aucun temps. Bède dit dans son Histoire « que sous le gouvernement d'Edwin la paix et la sécurité étaient telles que, selon un proverbe alors répandu, une femme eut pu passer à pied, avec son nourrisson, à travers toute l'île et d'un rivage de la mer à l'autre , sans avoir rien à craindre.» On conçoit combien cet état tte choses devait être favorable soit à l'achèvement des progrès du christianisme, soit à la civilisation du peuple : la domination d'Edwin était plus étendue que celle d'aucun des bretwaldas qui l'avaient précédé : tous les princes bretons de l'ile, aussi bien que les rois saxons, lui étaient soumis, sauf le seul roi de Kent, Edbald, pour qui la femme d'Edwin , sœur de ce roi , avait obtenu une entière indépendance. Dans cet état de choses Edwin s'appliqua à la législation et à l'agriculture du pays, il établit des routes, et il s'efforça d'établir le commerce entre les diverses provinces.

Mais tout à coup le ciel si serein de ce gouvernement, qui dura dix-sept ans, se couvrit d'un noir nuage. Ce Penda, que nous venons de voir fondre sur les Estangles et les soumettre, s'allia avec le

a8o Anglo-Sax. — le northumb. ratage. Kent. Là>. VL

chef de la principauté de Galles, Cad wallon, ce vieux ennemi d'Edwin , qui lavait déjà chassé de la cour de son père; tous deux, mécontens de la gloire d'Edwin , se jetèrent dans le Northumberland avec de grandes forces, et, en octobre 633, les deux armées se livrèrent à Hatfield une bataille où Edwin perdit la vie avec un de ses fils, et où son armée fut entièrement dispersée. Penda s'éten-

Ml

nage sur tous ses pas. Non moins cruel que le païen Penda, Cadwallon, quoique chrétien de profession, donna libre cours à sa jalousie offensée; et ces deux barbares ravagèrent ce malheureux pays pendant plusieurs années. Paulin, forcé de prendre la faite avec la reine Éthelberga et les autres membres de la famille royale, ne vit d'autre parti que de se retirer à la cour du frère de cette dernière, chez Edbald à Cantorbéry; il monta sur un vaisseau avec les faibles restes de son église , et quitta, non sans une profonde douleur, ces champs où Dieu avait déjà répandu avec tant d'abondance le pain de sa Parole. Edbald le nomma évèque de Rochester; et cet ouvrier fidèle retrouva d'autant plus de consolation à entrer dans ce nouveau champ d'activité, que l'évangile avait continué de prospérer, sous le gouvernement chrétien d'Edbald, dans tout le royaume de Kent. L'archevêque de Londres, Honorius, l'un des disciples de Grégoire, organisa son diocèse régulièrement, en le divisant en paroisses, et en donnant à chacune d'elles un ecclésiastique à résidence fixe. Jusqu'ici le pays n'avait reçu la prédication que d'un certain nombre de mis-

Ch. XXIV* PBKDA BT CADWALLON. 28 1

sionnaires ambulans , tirés de certains couvens ou du siège même de l'évêque ; et cet état de choses ne pouvait subsister que jusqu'au moment où l'église aurait pris plus d'extension et de solidité. Ce moment était arrivé ; et Paulin y contribua.

Quant au Northumberland la fin malheureuse d'Edwin ramena pour quelque temps une nouvelle séparation des deux royaumes qui composaient cet état. Mais Dieu préparait déjà le retour à l'ordre précédent, et le châtiment des deux meurtriers d'Edwin. Lorsque, en 616, ce même Edwin avait défait Éthelfrid sur les rives de Fidel , ce dernier avait laissé quatre jeunes princes, qui s'étaient en* fuis dans les montagnes de la Galédonie , et que les moines essayèrent de former à la piété et aux sciences dans les couvens de Columba. Après la mort d'Edwin, deux d'entre eux retournèrent dans le Northumberland et se partagèrent ce qu'ils purent recouvrer du domaine paternel. Osric , déjà d'un âge mûr et guerrier expérimenté , fut élu roi de Deïra; Anfrid, de Bernice. Mais, quoique instruits l'un et l'autre dans le christianisme , ils retombèrent dans le paganisme dès qu'ils furent remontés sur le trône ( 634 ), et une foule de leurs sujets les suivirent dans leur apostasie. Il sembla donc un moment que tous les travaux d'Edwin et de Paulin dans le malheureux Northumberland allaient être perdus; et cela d'autant plus que, tandis que Penda était retourné sur le territoire des Estangles, où il continuait ses dévastations, Cadwallon restait dans le Northumberland et y tenait les habitans sous un sceptre de fer. Osric

28a AnghSax. — oswald vengeur. L. VI '.

essaya de le surprendre avec une troupe des siens; mais il perdit la vie dans cette entreprise : son frère Anfrid qui rechercha humblement la paix auprès de Cadwallon fut assassiné avec perfidie : il ne restait plus qu'un troisième fils d'Etheifrid, Oswald, à qui échut, selon l'usage de ces temps , la triste obligation de venger sur les princes bretons la mort de son père et de ses frères ; mais ce fut effectivement cet homme que Dieu choisit pour délivrer le Northumberland, et pour y ramener le christianisme. Lui aussi , il s'était enfui en Ecosse après la mort de son père ; et il avait trouvé un asile dans le célèbre couvent de Yona (c. a i,p. 166). Là il avait embrassé le christianisme ; et la foi avait jeté dans son cœur des racines plus profondes que dans celui de ses deux frères. Lorsqu'il apprit dans sa cellule le malheureux sort de sa patrie et de ses frères , il fut saisi tout ensemble de douleur et du courage de la foi , et il résolut d'aller au secours de sa patrie opprimée à la tête d'une petite troupe de chrétiens écossais. Il arrive avec eux sur la f rontière; quelques Northumbriens, restés fidèles à la foi chrétienne, se joignent à sa petite troupe, avec laquelle il s'avance lentement au-devant de la redoutable armée de Cadwallon. Il sentit vivement à son approche , qu'il ne pouvait se mesurer avec son puissant ennemi qu'en invoquant le secours du du Dieu des armées (i); il fit donc dresser, dans les pleines de Denisburn, qui reçurent bientôt après le nom de Uefenfelth (champ du ciel), une

(i) Uèd€, 1. \ c. i. a.

Ch. XX1F. Qswald, roi du ifORTHUMnFiu.AND. a83

grande croix, autour de laquelle il s'agenouilla avec les siens ; puis il les rangea courageusement pour attendre l'attaque de son adversaire. L'orgueilleux Cad wallon , indigné qu'on lui opposât une troupe aussi faible , se précipita en personne au-devant d'elle en brandissant sa lance : mais une flèche lui traversa le cœur , et il tomba mort. La terreur et la confusiqn se répondirent dans son armée , dont la complète déroute signala à jamais ce grand jour, et éleva Oswald sur le trqne du Northumberland (634). — Penda ne devait pas encore trouver son châtiment : mais \\ ^rrhrç pourtant au bout de quelques années.

A peine Oswald fut-il au gouvernail que l'un de ses premiers soins fat c|e relever le christianisme de son oppression. Et comme c'était parmi les Écossais qu'il avait été élevé , il envoya quelques députés dans ce beau couvent de l'île de Yona auquel tout nous ramène , afin d'y demander quelques docteurs pour sqn peuple. Le couvent lui envoya un nommé Corman. C'était un homme de moeurs sévères et sombres , qui voulait introduire dans tout le pays les habitudes austères du couvent ; comme il ne pouvait y réussir , il retourna bientôt, mécontent, dans sqn cloître en disant qu'il n'y avait rien à faire parmi ces gens. Les pieux habitans de l'île délibérèrent sur une nouvelle mesure à prendre. Tandis que Cormsm exposait ses raisons , une voix partie des 4^rniers rangs de l'assemblée s'écria : « Frère, il me semble que la faute en était à vous ; peut-être avez vous exigé de pauvres païens, çle chrétiens déchus et d'hommes

a84 Anglo-Sax. — oswàld. a.ïdah. Lindisfarne. Liv. VL

ignorans, plus que ne comportait leur faiblesse; e* il est probable que, selon le précepte de l'apôtre, vous eussiez dû leur donnerd'abord du lait et non des viandes solides. » — Tous les yeux se portèrent sur l'orateur , simple moine nommé Aïdan , que ses frères nommèrent sur-le-champ successeur de Corman. Il reçut la consécration épiscopale, et se rendit à la cour d'Oswald qui le reçut avec joie, et qui prit même le parti de l'accompagner dans ses prédications, pour lui servir d'interprète auprès de son peuple jusqu'à ce qu'il eût appris à parler le saxon d'une manière satisfaisante. Comme Aïdan avait vu avec quelle facilité tout un peuple retombe dans l'idolâtrie quand il n'a pas été suffisamment instruit, il résolut de former dans le Northumberland un collège pareil à son couvent de Yona , et d'y faire venir un certain nombre de docteurs de ce même établissement. Le roi, ravi de ce projet, lui fit présent d'une île de son territoire située à l'embouchure du Lindis , appelée alors Lindisfarne, et qui, à cause de sa destination, reçut le nom d'île sainte ( Holy Island) qu'elle conserve encore aujourd'hui.

Bède fait dans son Histoire ecclésiastique des Anglo-Saxons (1. 3, c. 5), un tableau touchant des dispositions et du zèle pieux qui animaient dans leur œuvre l'évêque Aïdan et ses collaborateurs. « Ce qui recommandait le plus sa prédication , ditil , c'est qu'Aïdan vivait comme il enseignait aux autres à vivre ; son cœur ne .tenait nullement aux biens de cette terre ; et il distribuait aussitôt aux pauvres , ou bieu il employait à racheter des pri-

Ch. XXIV. AÏDAN (635) LINDISFARlf E. 285

sonniers , ce que le roi et les riches de ce monde pouvaient lui donner. Animé d'un zèle infatigable il parcourait à pied la ville et tout le pays afin de prêcher l'évangile à tous. Un jour le roi ', désireux de le soulager dans ces courses pénibles, lui ayant fait présent d'un de ses plus beaux chevaux, Aïdan rencontra un homme qui lui demandait l'aumône; et comme l'évéque n'avait point d'argent sur lui , il descendit de cheval et fit cadeau de sa monture au mendiant. Le roi lui en fit des reproches : mais Aïdan lui répondit : « Faites-vous plus de cas d'un » animal que de cet enfant de Dieu?» — Dès qu Aïdan rencontrait quelqu'un sur son chemin, riche ou pauvre, il l'abordait pour l'inviter à la foi en Christ ; et si c'était un chrétien , il lui adressait quelques mots d'exhortation ou de consolation. Ses momens de loisir étaient consacrés à la lecture de la Parole de Dieu , qu'il portait toujours avec lui ; et jamais il ne se laissa détourner par l'éclat ou la richesse de dire la vérité à qui que ce fût. »

Le couvent de Lindisfame, fondé en 635, devint bientôt comme celui de Yona, sur les côtes occidentales d'Écosse, une pépinière de pieux évangélistes, qui fondèrent de nombreuses églises dans toute la contrée qui va depuis l'extrémité septentrionale du Northumberland jusqu'au Firth d'Edimbourg, et depuis la Tine jusqu'à l'Humber. Aïdan lui-même était à la fois évêque d'un vaste diocèse, abbé de son couvent et docteur en théologie; et il vivifiait toute son œuvre par sa profonde piété. Il avait pour principe de fonder toutes ses instructions sur la Parole de Dieu seule, et de donner à ses disciples la

a86 Anglo-Sax. — règne d'oswalD. — WesseJc. h». VI

connaissance pratique des saintes Écritures comme l'arme spirituelle et seule véritable de leur vocation. Il eut le plaisir de voir sortir de son école un bon nombre de pieux ouvriers , parmi lesquels il remarquait surtout avec joie quelques jeunes gens qu'il avait rachetés de l'esclavage à un prix très-élevé(i).

Cependant la domination d'Oswald s'étendait de plus en plus, comme avait fait celle d'Edwin;et, comme cette dernière, elle était abondamment bénie. Non-*seukment toutes les peuplades de Fheptarchie l'avaient reconnu comme leur souverain, mais les princes Pietés et Scots se soumirent également à ses lois : il se parlait quatre langues dans ses états : le breton, le picte, le scotet Fangle : et ce souverain régnait ainsi sur quatre peuples, dont la conversion faisait sa sollicitude ; car, selon Bède, Oswald au milieu de l'éclat de sa puissance resta humble et bienveillant envers tous , et surtout envers les pauvres et les étrangers.

À son règne se rattache l'arrivée d'un missionnaire qui vint dans l'île à cette même époque. C'était un prêtre romain nommé Birinus, qui avait obtenu du pape Honorius la permission d'aller prêcher l'évangile aux idolâtres de la Grande-Bretagne: il s'était établi dans le fFessex, dans un moment ou Oswald s'y trouvait également pour rechercher la main de la fille du roi, Cynegisel. Oswald s'était vivement intéressé au pieux étranger et l'avait introduit à la cour. Bientôt leurs efforts réunis avaient

(i)Jfefe,l.S, c. 5.

Ch. JCX1V. OSWÀLD TUÉ PAR PEND A. 287

famille; et cet exemple fut suivi par un grand nombre de courtisans. Cynegisel assigna à ce prêtre, comme son évêché, la ville de Dorcic (Dorchester); Oswald confirma cette donation en sa qualité de chef souverain; et ainsi s'établirent aussi dans le Wessex les premières bases d'une église chrétienne (635).

Mais au milieu de l'époque la plus brillante de sa vie, Oswald, comme son prédécesseur Edwin, vit tomber tout son éclat par un coup inattendu, et périt aussi de la même main que lui. Combien les jugeraens de Dieu sont incompréhensibles dans Thistoire des hommes, et ses voies insondables ! Qui serait en état de résoudre tant d'énigmes que présentent ses jugemens, et de soulever le voile qui sépare l'histoire d'aujourd'hui de l'histoire de demain, si la Parole de l'Éternel ne portait, par la foi, nos regards sur le grand jour des rétributions, où nous verrons dans l'enchaînement d'une sagesse et d'un amour infini ce qui est resté ici-bas mystérieux et inexplicable! Ce fut à la fleur de son âge, dans la trente -huitième année de sa vie, et après huit ans de règne, que le roi de Northumberland fut tout d'un coup appelé au combat (64*) par le farouche Penda, qui avait déjà fait tant de mal à son prédécesseur. Oswald s'avança à la tête de son armée dans les plaines de Macclesfield ( Shropshire) ; mais les païens remportèrent la victoire , et Oswald perdit la vie. Les Northumbriens conservèrent les dernières paroles de leur prince mourant comme un souvenir sacré : « Seigneur, » s'écria-t-il en tombant de cheval , « Seigneur, aie pitié des ames de mon

a88 Anglo-Stuc. — • lsgbhd. Oswio (beuticb). Im>.

peuple! » — Le barbare Penda exerça sa fureur ju que sur le cadavre de son ennemi : il lui coupa I te te et les bras, qu'il fit placer au bout de longue piques. — Mais « il ne put tuer que le corps. »

Le respect de la postérité a fait d'Oswald un ma; tyr; et bientôt l'amour de ses contemporains, se cou vrant des formes de la superstition, eut à raconte des merveilles sans nombre dont ses restes étaien devenus l'instrument Pendant bien des siècles 01 alla guérir les hommes et les bétes dans le lieu oî avait coulé son sang; et la poussière de cette terre, dissoute dans de l'eau, était le plus puissant remède, disait-on, contre toute maladie. La main avec laquelle le roi pieux avait si souvent distribué de la nourriture aux pauvres aurait échappé encore pendant plusieurs années à la dissolution ; et une portion du poteau auquel les païens avaient attaché sa téte aurait rappelé un mort à la vie (i). Si cette crédulité de la reconnaissance devait être jugée sans indulgence , au moins nous fournit-elle, dans tous les cas , une preuve parlante du succès avec lequel Oswald avait travaillé parmi ses contemporains, et du souvenir respectueux qu'ils avaient conservé de lui.

A la mort d'Oswald le Northumberland se divisa de nouveau pour quelques années en deui parts. Oswio, frère cadet d'Oswald, prit le gouvernement de la Bernice; et pour gagner l'amour du peuple il épousa Eanfled, fille d'Edwin. I* royaume de Deïra échut à Oswin, petit-fils d'Ethel-

(i) Bide, 1. 3, c. x, s, 6, 9, t3.

fA. XXIV. OSrtld DÉFAIT PEND A, DE 1ÉERCIE. a 89

rid (644)- — Au bout de quelques années, Oswio è retrouva engagé avec Penda, le cruel meur- -tier de son père, dans une guerre qu'il avait gsayé de détourner par toutes sortes de sacrifices: 1 avait offert à ce farouche barbare tous les orneuens royaux et une immense Somme d'argent : nais Penda qui ne pouvait se satisfaire que par la ruine entière du royaume refusa tout avec orgueil, en s'appuyant sur ses succès précédens et sur sa puissante armée. Oswio se vit donc forcé de rassembler , avec son fils Alchfrid , lès débris de Far* mée de son père, pour défendre sa dignité et celle de son peuple jusqu'à la dernière goutte de son sang. L'armée de Penda était, selon la chronique, trente fois plus forte que celle d'Oswio : mais ce prince et son fils eurent recours à Dieu; et le premier promit solennellement que si le Dieu des armées lui donnait la victoire sur son cruel ennemi, il vouerait sa fille unique, Elfléda, à la virginité, et il lui donnerait douze journaux d'un terrain fertile pour y fonder un couvent de filles.

Là-dessus Oswio se jette avec fureur sur son puissant ennemi , résolu de vendre chèrement sa vie s'il devait périr. Mais cette fois ce furent les Merciens qui furent battus; et Penda périt avec trente de ses plus vaillans capitaines (655). Oswio entra dans la Mercie, se la soumit, et envoya aussitôt après aux païens de cette province des messagers du salut. Il était devenu souverain.

Le pieux Aïdan, qui survécut encore de neuf ans à Oswald , employa, avec le secours d'Oswio, ses dernières forces à la propagation du christianisme

290 AngloSax.— osmo. colma*. békéd.biscop. L. VI

clans le Northumberland : Lindisfarne atteignit sous lui sa plus haute prospérité, et devint un centre de lumières chrétiennes pour tout l'orient de l'Angleterre. Lorsque ce vieillard chrétien mourut (en65i), il fut remplacé successivement dans la direction de cette école par deux hommes animés du même esprit que lui, Finan, puis un Coknan que nous reverrons plus loin, et auquel fiède donne un très-honorable témoignage.

Nous mentionnerons à cette occasion quelquesuns des hommes qui se distinguèrent à cette époque , presque tous sous le gouvernement d'Oswio.

L'un d'eux fut Bénédict Biscop, que l'histoire nomme aussi Bennet. Il descendait d'une famille noble du Northumberland. Il fit en 653 le voyage de Rome, afin de s'y instruire plus exactement sur l'état de l'église de son époque, et de rapporter de là chez lui ce qu'il y aurait trouvé d'utile. Mais la piété de Bénédict parait avoir été moins profonde que celle d'Àidan ; et il semble que ses fréquens voyages sur le continent n'avaient guère pour objet que de transplanter dans sa patrie la civilisation et les arts , pourtant déjà très-déchus de l'Italie et de la France, afin de perfectionner les formes extérieures et la constitution de l'église de la Bretagne. Il désirait surtout donner à ses compatriotes encore grossiers, plus de goût pour l'architecture religieuse. Il amena de France à cet effet un grand nombre d'architectes habiles, et éleva aux frais du roi Oswio, à Monkwearmouth, une magnifique église en pierre, bâtie dans le goût romain. Jusqu'alors les temples n'avaient été abso-

th. XXI y. oswio. BBitibicT biscop. — Théodore, api

lument faits que de troncs d'arbres superposes et recouverts d'un toit dè paille. Il introduisit àussi dans les îles Britanniques l'art de fabriquer le verre; il établit des verreries Sur les rives dù Wear ; et l'église ddnt ndus venons dé parler fut aussi la première de l'Angleterre qui fut ornée dé vitres.

Ce même tiénédict Biscop fit dans les dernière* années de sa vie un autre voyage à Rome qui eut des résultats plus importans ét plus utiles. Il ramena avec lui quelques hommes qui , proportionnellement à l'époque , étaient des hommes savans, et qui cdntribuèrént beaucoup à répandre une certaine instruction dans les nombreux couvéns de l'Angleterre. L'un d'eux fut Théodore , plus tard archevêque de Cantorbéry. Il était natif de Sicile, et avait été moine grec; il avait acquis dans les couvens de Rome d'assez grandes connaissances dans l'arithmétique , l'astronomie , la poésie et la musique d'église , et il parlait couramment le grec et le latin. Lorsque ces connaissances étaient accompagnées , comme c'était le cas chez lui , d'un esprit de vérité et d'humilité , un tel homme était précieux à cette époque , et dans une église encore aussi faible que celle des Anglo-Saxons. Théodore apporta aussi avec lui une bibliothèque considérable pour son temps; on y trouvait quelques copies des saintes Écritures , et plusieurs manuscrits grecs et latins, au nombre desquels étaient les poésies d'Homère et un recueil d'homélies de Chrysostome. Tel fut le moyen qu'employa la Providence pour introduire chez les Saxons la première

29a Anglo-Sax. — oswio. adbien. hilda. Liv. FI.

connaissance du grec et les premiers germes d'une interprétation éclairée des Écritures.

Un des compagnons de Théodore était Adrien, savant africain, qui possédait une connaissance assez grande des langues originales de la Bible , et qui fut placé comme abbé à la tête d'un couvent qu'Augustin avait fondé à Cantorbéry. Ces deux hommes se mirent à expliquer publiquement les saintes Écritures , secondés en cela par Benoit qui leur servit d'interprète jusqu'à ce qu'ils se fussent rendus maîtres de la langue saxonne ; et les hommes les plus considérables de l'Angleterre assistèrent à ces cours. Ces deux missionnaires travaillèrent aussi avec zèle à établir des collèges dans toutes les grandes villes du pays , et à répandre parmi le peuple le goût des langues savantes.

On ne négligea pas non plus l'instruction des femmes; et Hilda, cette nièce célèbre du grand Edwin , qui avait été baptisée par Paulin le même jour que ce prince, y apporta surtout des soins particuliers. Dès l'âge de quatorze ans la foi en Jésus avait jeté en son coeur de profondes racines; et elle résolut bientôt de se retirer de la cour royale , où elle avait vécu jusque là , afin de consacrer toutes ses forces au service de Christ. Elle alla passer un an en France , auprès de sa sœur Hereswide qui vivait dans le couvent de Chelles. Les instances du pieux Aïdan la rappelèrent ensuite dans sa patrie, où elle se voua , sous la protection d'Oswio, à l'instruction de son sexe; elle établit des couvens de lieu en lieu dans le Northumberland ; et Oswio, se souvenant du vœu qu'il

Ch. XXIV. KBNTIGBRN. ASAPH. aû3

avait fait , comme Jephté, de consacrer sa fille au Seigneur s'il remportait la victoire sur Penda , remit en effet sa jeune Elfléda dans les mains de Hilda qui en fit bientôt la compagne de ses travaux. Hilda vécut jusqu'en 680 , et fut comptée après sa mort au nombre de ces ames élevées qui se sont acquis une réputation particulière de sainteté par leur pieuse vie et par les sacrifices de leur charité (1).

Vers la même époque environ vécut aussi Ken~ tigern (Kyndeyern), évèque de Glascow en Écosse, qui travailla avec un zèle particulier et un grand succès à la propagation du christianisme dans les montagnes de sa patrie, où vivait encore toute une population picte païenne ; puis dans lès îles d'Orcney (ou Orcades). Ses disciples allèrent même porter l'évangile en Norvège et en Islande (a). Les Pietés ayant fini par le chasser du pays il alla chercher un asile dans la Galles septentrionale, où le chef de la contrée le protégea et lui permit de bâtir un couvent sur le fleuve Elwy. Cette institution se distingua de bonne heure par son activité dans toute sorte de travaux pratiques et scientifiques , et forma un grand nombre de pieux prédicateurs, parmi lesquels on remarque Asaph qui fut élu évéqué de l'endroit , et qui donna son nom au siège qu'il occupait.

Le couvent de Rentigern renferma bientôt neuf cents moines , que le fondateur dirigea avec une

(i)£à*e,L 3, c. *4eta5; 1. 4, e. »3.

(a) Vita Sanct. Kentigerni in Usher Anliq.% c, i5 p. "558.

ao4 Anglo Saa:. — adhelm (675-709). Liv. VI.

prudence et une sagesse vraiment chrétiennes. Trois cents d'entre eux qui n'étaient pas faits pour l'étude travaillaient à l'agriculture ; trois cents au* très exerçaient des métiers et les enseignaient au peuple; les autres étaient employés aux études, à la prédication de l'évangile , et à copier des livres , tandis que Kentigern parcourait à pied tout le pays avec quelques autres de ses moines , prenait soin des églises déjà établies , et adressait des appels aux païens. On voit tous ces détails dans sa biographie rédigée par son disciple Asaph , dont l'ouvrage montre que le pieux Kentigern a laissé à la postérité de véritables bénédictions (1).

Un autre homme distingué de ces temps, que nous nommerons encore ici quoiqu'il ait paru un peu plus tard (675 — 709), fut Adhelm, né dans le Wessex , et proche parent d'Ina , roi de cet état Il fut fait abbé du couvent de Malnisbury (2 5 1. W. Londr. ; Wiltshire) en 675 ; et ce couvent devint sous sa direction une école précieuse pour la propagation du christianisme et des sciences dans la Grande-Bretagne. Adhelm travailla pendant trente ans avec un zèle infatigable, et fut un instrument béni dans la main de Dieu pour affermir l'église dire tien ne chez les Anglo-Saxons. Il savait le latin et le grec ; et il fut le premier de ses compatriotes qui écrivit le latin. Il avait aussi le don de faire des vers, et il l'employa à l'instruction du peuple :il s'appliqua particulièrement à cette dernière méthode d'enseignement parce qu'il s'était aperçu

( 1 ) Iclund Je Scn/ t Jiiifl.

Ch. XXI P. oswio. — cbod en Mercie. 39$

que ses compatriotes barbares ne prêtaient que peu d'attention à l'instruction et sortaient de l'église dès que la messe était dite. Il composa alors un certain nombre de petites pièces de vers, dans lesquelles étaient introduites avec habileté des paroles de la Bible ; et comme il avait une belle voix il se plaçait souvent sur un pont de la ville qui menait à la campagne, et chantait ses cantiques d'une voix mélodieuse aux passans qui se rassemblaient en foule autour de lui. De cette manière il se fit aimer du peuple, à qui il apprit en même temps à écouter quelque temps de suite. Vers la fin de sa vie (709) il traduisit les psaumes en saxon, et il encouragea d'autres personnes à faire des essais de ce genre. Cet homme fut donc un véritable bienfaiteur de sa patrie : Alfred le Grand, qui régna deux siècles plus tard, le nomme le meilleur des poètes saxons, et dit que de son temps le peuple chantait encore partout quelquesuns de ses cantiques (1).

Nous terminerons cette liste des hommes distingués de cette époque en parlant d'un homme qui nous ramène au récit des faits politiques et religieux , de Cedd qui dans ses dernières années fut évêque de Londres et fondateur de l'église de Christ dans l'Essex.

Cedd était un élève du couvent de Lindisfarne : le désir de vouer sa vie au service du Seigneur parmi ses compatriotes idolâtres s'éveilla de bonne heure dans son cœur ; et il commença par la Mer-

(i; Turnert kist. of the Àngh Sax. !. 12, |>. 36o.

296 Anglo-Scuç. — oswio. cedd [Mercie et Essex), L. VI.

pie. Lorsque le cruel Penda èut perdu la vie il eut pour successeur dans le gouvernement de pette province son fils Péada, qui ne fut plus que le vassal du puissant Oswio , devenu souverain de l'heptarchie. Péada demanda à Oswio la main d'une de ses filles , qui lui fut accordée sous la condition qu'il renoncerait à l'idolâtrie. Le jeune époux demanda auparavant à être instruit dans les doctrines du christianisme par Finan, abbé de Lindisfarne ; il déclara au bout de quelque temps être réellement convaincu des vérités de la foi, indépendamment de toutes vues temporelles : puis Use fit baptiser , de même que sa nombreuse suite ; et il emmena avec lui en Mercie quatre missionnaires de l'école de Lindisfarne , Cedd, Adda, Betta et Diuma. Ces hommes pieux prêchèrent dans cette contrée avec un grand succès, et y établi rent l'église de Christ sur uq pied qui ne put plus être ébranlé par les efforts subséquens du paganisme.

Mais bientôt s'ouvrit pour Cedd un nouveau et vaste champ d'activité dans lequel il entra ayec joie, tandis que ses trois autres compagnons d'oeuvre restaient en Mercie : les habitans de YEssex l'appelèrent parmi eux comme messager de Christ. Nous avons déjà vu (p. 360) que vers l'an 6c4 le christianisme avait été propagé da ns ce royaume par les soins d'Éthelbert de Kent , qui porta son neveu Ségebert, appelé aussi Saberet, roi d'Essex, à embrasser la foi. Il était survenu depuis lors dans ce pays beaucoup de troubles; et les successeurs de Ségebert étaient retombés dans le paganisme. Mais à l'époque où nous sommes parvenus Sigbercht,

Ch. XXIV. 06wio. — cbdd en Essex. 297

alors roi d'Essex, ramené à la foi par Oswio, lui demanda quelques prédicateurs ; et Oswio jeta les yeux sur Cedd, qui quitta la Mercie pour se rendre en Essex avec quelques collaborateurs de Lindisfarne. Ces missionnaires parcoururent toute la province; ils fondèrent en divers lieux de petits troupeaux de fidèles ; au bout de quelques années Çedd fut sacré solennellement évëque du royaume; il bâtit des églises, fonda des couvens, établit des prêtres et des diacres, et fixa l'existence de l'église dans la contrée. Pour que le pays ne manquât plus de prédicateurs de la parole , il établit plusieurs séminaires, au nombre desquels se distingua surtout celui de Tillaburg (Tilbury , 8 1. à Test de Londres).

Cedd exerçait , par la force de son caractère , sur les hommes de son époque une influence puissante et d'autant plus nécessaire que les mœurs étaient plus rudes et plus dissolues : l'histoire en a conservé un exemple remarquable. L'un des principaux courtisans d'entre ceux qui s'étaient fait baptiser précédemment vivait ouvertement dans l'adultère; et Cedd avait défendu par cette raison à tout chrétien d'avoir avec lui aucune relation, et de manger avec lui à une même table. Pendant une absence de l'évêque le roi rendit visite à ce courtisan , et viola publiquement la défense du pieux évêque. Lorsque Cedd fut de retour, le roi, repris par sa conscience, se jeta à ses pieds à la première entrevue et lui demanda pardon : mais l'évêque , le touchant du bâton qu'il tenait à la main , lui dit : « Puisque tu n'as pas voulu , ô roi , fuir la

2y8 Anç -Sajc o*wio. soct — wtlpheee Merde). L V\.

iiLiLson de rhomme vicieux , tu y mourras! » Et en effet, peu après cet événement (en 661), le roi fut assassine dans un festin par ce même courtisan.

Nous retrouverons cet évéque plus tard au synode de Witby , dont il fut le président : il mourut peu après, d une peste qui fit en Angleterre des ravages terribles, et qui enleva encore un grand nombre de ses frères et de ses collaborateurs (i).

Mais nous revenons à l'histoire générale de Fheptarchie.

La puissance d'Oswio s'éleva bientôt a une hauteur que la Grande-Bretagne n'avait fait qu'entrevoir sous le règne d'Edwin ; et Oswio put appeler avec raison la belle Albion son ile et son domaine. Tous les princes bretons et saxons lui étaient soumis ; et la plupart des Pietés et des Scots de l'Ecosse et de l'Irlande cherchèrent à conserver son amitié par un tribut annuel. Mais cependant le vieil adversaire de sa famille n'était pas encore entièrement détruit; et un rejeton du terrible Penda vint répandre un trouble inattendu sur ses vieux jours. Quelques chefs de ftJercie se soulevèrent, et placèrent le sceptre dans les mains d'un prince qu'ils avaient jusqu'alors soigneusement caché au puissant bretwalda, dans celles de fTulphère i fils cadet de Penda, qui parvint ainsi, en dépit de la puissance d'Oswio, à monter sur le trpne çle Mercie (657), à s'y maintenir , et à se soumettre inème encore une partie de l'Essex et quelques autres districts.

(1) BèJc, !. 3, c. >i à i3.

Ck, XXIV. Essex. — Sussex ( wilfrid ). 399

Cependant si cette révolte de Wulphère fit une brèche à la puissance d'Oswio, elle n'eut pas dans la même proportion des suites fâcheuses pour l'église de Christ. Car, soit politique, soit autres raisons, Wulphère aussi montra du zèle pour la propagation du christianisme, qu'il avait déjà embrassé précédemment sur les suggestions d'Oswio. Après la mort de Sigbercht d' Essex 9 son successeur Sighère était retombé dans l'idolâtrie avec un grand nombre de ses sujets; mais Wulphère leur envoya un évéque chrétien qui parvint à rétablir dans le pays l'église opprimée, en attendant que, bientôt après, la hiérarchie romaine vînt donner à son existence encore plus de fixité.

Dans le petit royaume de Sussex l'église de Christ jeta pareillement peu à peu des racines plus profondes qu'elle n'avait fait d'abord. On a vu (p. a63), que Justus était allé s'établir dans ce royaume à Kochester, que l'apostasie des fils de Saberet l'avait forcé à quitter le royaume , mais qu'il revint peu après pour continuer ses travaux. Il n'y a pas beaucoup à dire sur ce qui se passa dans cet état jusqu'à l'an 665, où le roi Adelwach embrassa l'évangile sur les suggestions du puissant Wulphère, son parrain, qui lui donna en souvenir de cette démarche importante l'île de Wight, où le paganisme dut dès-lors aussi céder le pas à la foi chrétienne. Nous verrons plus loin la suite de cette mission , qui se releva bientôt rapidement par les travaux de Wilfrid, homme intrigant et actif dont nous reparlerons fort au long.

Il ne reste plus, pour avoir passé en revue toute

3oo Anglo-Sax. — oswio. — Wessex, agilbert. Lw.Vl.

rheptarchie qu'à ajouter quelques mots sur le JVessex. Le christianisme avait commencé depuis quelque temps (p. 287) à s'établir dans ce royaume, qui après les règnes brillans d'Edwin , d'Oswald et d'Oswio devint bientôt à son tour le plus puissant de tous et finit même par les dominer. Après le baptême du roi Cynegysel en 635 , Birinus s'était établi àDorchester, où il travailla avec bénédiction jusqu'en 65o. Le fils de Cynegysel , Cenwalch , résista d'abord à la foi chrétienne : mais chassé de son trône par Wulphère , et obligé de se réfugier chez le roi des Estangles , où il passa trois ans , il finit par embrasser le christianisme ; puis , lorsqu'il eut été réintégré dans ses états , il s'occupa à le répandre parmi ses sujets. Un Franc pieux , nommé Agilbert , qui avait passé quelques années dans les couvens d'Irlande, vint le seconder dans ses travaux, et rassembla dans le Wessex une église dont il devint évêque. Mais comme la conversion du roi avait été superficielle , ce prince, qui d'ailleurs ne comprenait que le saxon , finit par dire qu'il s'ennuyait du dialecte étranger du missionnaire et fit venir Wini , autre évêque, qui savait la langue des maîtres du pays. Le pieux Agilbert retourna dans sa patrie. — Mais Wini à son tour fut bientôt renvoyé ; et le Wessex resta long-temps sans prédicateur. Cependant, comme le pays fut frappé à cette même époque de diverses calamités, Cenwalch reconnut l'ingratitude dont il s'était rendu coupable envers Agilbert , et lui envoya des députés pour lui en demander pardon et pour l'inviter à revenir dans son royaume. Agilbert

Ch. XXIV. MU7THBR. ÉTAT DB LA GRAN DE-BRBTAG. 3oi

ne le pouvant plus alors , envoya à sa place son parent , l'évêque Leuther, que le roi reçut avec plus de respect, et qui travailla dès-lors dans la contrée à l'œuvre de l'évangile.

Coup-d'œil général sur l'état religieux de la Grande-Bretagne an septième siècle. Lutte avec Rome. Bède. Décadence.

Arrivés à ce point de notre histoire, et à l'époque marquante où la lutte entre les libertés de l'église bretonne et les prétentions de Rome se décide définitivement , il importe de nous arrêter un moment pour considérer cet événement avec attention, et pour nous faire d'abord quelque idée de l'état où se trouvait alors en général l'église de la Grande-Bretagne sous le rapport de sa culture

Il n'y avait pas plus de soixante-cinq ans que les premiers missionnaires romains étaient arrivés sur les bords de la Tamise; et pendant ce court espace de temps l'église de Christ venait de s'établir dans l'heptarchie anglo-saxonne , et la grande majorité des populations de l'île avait embrassé , du moins au-dehors , la foi chrétienne et renoncé à l'idolâtrie. Deux archevêchés, Cantorbéry et York, et vingt-quatre évêchés avaient été fondés; des couvens , des églises , des paroisses et un clergé nombreux donnaient à l'œuvre nouvelle une vie croissante.

Cependant la grande masse du peuple et de son

3oa Juglo-Sojc. — ig»o&a*ce n désordms. Là>. Vt>

clergé était encore plongée dans la barbarie et l'ignorance, et connaissait à peine les premiers élémens de la foi. Un décret d'un concile qui se tint à cette époque à Rome pour traiter des intérêts de 1 église britannique, nous en donnera une idée plus vire que toutes les paroles. On ordonna dans cette assemblée « qu'il serait défendu aux évéques , de même qu'à tous ceux qui étaient voués à la vocation ecclésiastique ou monastique de porter des armes , de tenir des musiciennes, et de Élire jouer en leur présence la comédie ou des farces. On commandait par contre aux prêtres de lire tous les jours à leurs troupeaux des portions des saintes Écritures, afin que les esprits de leurs auditeurs apprissent à se nourrir de la Parole de Dieu , même pendant le temps où ils prenaient pour leur corps des alimens matériels » (i).

Un pareil état de choses ne doit point nous surprendre : les simples lumières humaines manquaient presque absolument, et, ce qui était bien plus fatal encore, les nouvelles églises ne possédaient aucune traduction de l'Écriture dans leur langue ; les écoles commençaient à peine à s'établir; les prêtres étaient ignorans eux-mêmes; et s'il se trouvait dans leur nombre quelques hommes vraiment chrétiens et instruits, c'étaient souvent des missionnaires étrangers qui ne pouvaient se faire comprendre du peuple que par des interprètes ignorans. 11 est vrai que cet état de décadence était commun à l'Europe tout entière : on

(i) J oh ruons Sammlung der Kirchengtsttz , a. 679.

Ch. XXIV. L ECOSSE VA MIEUX. TE A VAUX L1TTER. 3o3

en peut juger par la pauvreté excessive où était alors réduite la bibliothèque même du pape de Rome. Vers 65o, le pape Martin priait instamment un évéque de Maestricht de lui envoyer, s'il lui était possible, des parties les plus reculées de la Germanie , quelques livres pour sa bibliothèque, qui en était presque entièrement dépourvue (i).

Sans doute les choses étaient sur un pied plus supportable chez les missionnaires écossais et dans l'orient et le nord de la Grande-Bretagne. Les nombreux couvens d'Écosse et la florissante école de Lindisfarne renfermaient un grand nombre de moines, *sans cesse occupés à copier des livres. Depuis l'époque de Columba il était resté dans ces retraites isolées une activité d'autant plus précieuse qu'elle compensait jusqu'à un certain point la paresse qui s'introduisait dans les couvens latins du continent, et qui allait jusqu'au scandale. Dans les monastères d'Écosse celui qui n'était pas missionnaire était copiste. Ces copies toujours renaissantes de la Parole de Dieu occupaient aussi les couvens des femmes, et s'exécutaient souvent avec une beauté d'écriture et avec une exactitude qui excitent ïétonnement , et qui paraissent maintenant presque inimitables. On trouve même à l'époque dont nous parlons , chez les missionnaires écossais, quelques tentatives de traductions des saintes Écritures, et quelques autres travaux littéraires dont les fragmens présentent le germe des connaissances qui se sont développées plus tard

(i) Wartons Hist. cng. pottry , t , dissert. î.

3o4 Ànglo-Sax. — câEDMON (hist. sacrée bîi vehs).Z,. Vt.

chez les Anglo-Saxons. On lira sûrement avec plaisir quelques détails à ce sujet.

Gaëdmon , moine pieux de Whitby , fit , environ à cette époque, un premier essai de- versification de quelques portions de l'histoire de la Bible ; ce curieux fragment , que le savant Junius a publié à Amsterdam en i665, est le plus ancien échantillon de poésie anglo-saxonne que nous possédions. Il commence par l'histoire de la chute des anges et celle de la création du monde : il passe ensuite à celle de nos premiers pères jusqu'au déluge : il dépeint la sortie d'Égypte et l'entrée d'Israël en Canaan, et termine par la guerre de Nébucadnetsar et la vie de Daniel (i). Voici un court extrait de cet ouvrage.

Nu we sceolan (jo//e/i)herigean Maintenant nous devons célé-

( herr, hcrrlich ? ) brer Heafon rices weard (tvard; Le Gardien du céleste royaume

guardé)

Metodes nrihte Le puissant Créateur

And his mod ( math ) gethane Et les pensées de son esprit;

( tlioughts ; gcdanken ) Weorc wuidor ( wunder? ) fae- De ses oeuvres le glorieux père

der

Swa he, wuldres gehwaes Lorsque lui à de toute gloire

(ou magnificence) Ece drigten (truhtinan , c. 16) Éternel maître, Ord onstealde (ortor, ortas ; — Établit le commencement ( IV>-

stcllen ) rigine d es choses )

He aerest (ersî) gescop (ges- Il créa d abord

chaffcn)

Eorthan bearnum, (born; ge- La terre pour les enfans des boren) hommes

(i) ttèdc.Hist.ccclA. 4, c 14.

Ch. XXIV. LITTÉRATURE ANG.-SAX. AU 7e SIBGLB. 3o5

Heofeo to rofe (roof) Le ciel pour leur toit;

Halig seyppend ! (schospfer) Saint Créateur I

Tha middan geard , L'espace intermédiaire

( Mon cynnes weard ( Le Gardien de l'humanité

Ece drihtne ! ) L'éternel Seigneur ! )

Aefter teode (to do ; er that 9 II fit ensuite

du verbe thun)

Firum foldan Pour le sol des hommes

Frea (freyl libre) almihtig ! Le roi tout-puissant!

( Compares ceci avec t. 1 , p. 546 , col. a [Anglo-Saxon] ).

Un autre monument remarquable de cette époque est un vieux manuscrit appelé l'évangile de Cuthbert, qui contient les quatre évangiles en latin, et qui fut écrit vers 680, par Egbert, moine de Lindisfarne. Ce manuscrit est en lettres romaines d'une beauté extraordinaire et d'une encre brillante , qui est encore de nos jours noire comme l'ébène. L'abbé Ethelwald orna ce manuscrit de lettres et de traits en or et de pierres précieuses ; et un ermite, nommé Bilfried, y ajouta des desseins très-compliqués à la plume. Au temps du grand Alfred, un prêtre nommé Aldred , écrivit dans les larges intervalles des lignes une traduction saxonne, qui présente le plus bel échantillon d'écriture qu'on ait dans cette langue.

On a de la même époque encore un autre exemplaire latin de l'évangile de S1 Jean, que Cuthbert , l'abbé de Lindisfarne , avait accoutumé de lire, il fut placé à sa mort dans son cercueil, où on l'a retrouvé plus tard parfaitement conservé.

Il reste aussi un autre beau manuscrit latin des évangiles fait par Cedd, ce missionnaire d'Essex dont on a parlé précédemment. On le conserve 11. ao

3o8 A ng. Sojc. — toxsc ee de s. fier, et de si mon. L. VI. la tonsure en rond et derrière la tête, sur le haut, prétendant que c'était une imitation de la couronne d épines du Sauveur. Les ecclésiastiques de l'ancienne église de Bretagne laissaient au contraire pendre leurs cheveux par derrière, et ne tondaient que le devant, en découvrant tout le front et le cerveau, en forme de demi -lune, d'une tempe à l'autre. Les Romains soutenaient que leur tonsure descendait de l'apôtre Pierre, et accusaient les missionnaires scots de porter au contraire sur le front la marque du magicien Simon. L'histoire ne dit pas que le clergé d'Angleterre ait mis aucune importance à ces choses jusqu'à l'époque où l'évéque de Rome fit des efforts opiniâtres pour l'obliger à se joindre en ce point aux traditions de son église: mais dès ce moment les ecclésiastiques anglais tinrent avec fermeté à conserver leur ancienne liberté et leur indépendance ; et si la querelle sur ce point particulier amena plusieurs scènes qui faisaient peu d'honneur au christianisme, elle eut cependant l'heureux effet de retarder beaucoup le moment où les superstitions romaines purent forcer l'entrée de l'ancienne église.

Il existait encore d'autres différences entre les stations fondées par les missionnaires scots dans le Northumberland et celles des autres royaumes où les missionnaires romains avaient été presque seuls à travailler. Les Scots célébraient, par exemple, aussi bien que l'église romaine toutes les grandes fêtes de l'année ; mais ils ne savaient rien de cette foule d'autres fêtes dont le calendrier romain était rempli déjà depuis long-temps à l'honneur d'une multi-

Ch. XXIV. l Église bretonne, non romaine. 309

tude de saints, et en souvenir d'événemens étrangers à l'Écriture ou même fabuleux. Les Scots estimaient beaucoup encore le célibat des prêtres; mais il n'existait aucune loi de l'église qui leur défendit le mariage. Quoique le souvenir d'un Patrick, d'un Columba et d'autres hommes de Dieu leur fût cher et vénérable, cependant on ne voyait rien de pareil à ces reliques dont les Romains venaient encombrer les nouvelles églises du Northumberland , et dont la cour et les moines romains faisaient déjà un honteux trafic. Leurs églises n'étaient point non plus consacrées à un saint, comme celles du pape, mais uniquement à la gloire de Dieu et de Jésus. Et voilà pourquoi , malgré tout ce que le catholique Bède a cru pouvoir reprocher d'erreurs et d'hérésie à un Colman et à d'autres missionnaires écossais, ce même auteur était cependant obligé de leur rendrejce témoignagejsi honorable (1.3, c. 4) • «Us ignorent les décrets des conciles, et ils s'en informent très-peu; mais il est vrai qu'ils insistent d'autant plus sérieusement sur les œuvres de la piété et sur l'honnêteté des mœurs, telles qu'elles sont prescrites dans les écrits des prophètes , des évangiles et des apôtres. » — On a vu quelque chose de tout-à-fait semblable au sujet des Culdéens (c. ai, p. 1 7 1 ). Bède ajoute encore que , « malgré la diversité des races et les nombreux germes d'antipathie qui tendaient à les déprécier, les ecclésiastiques scots jouissaient parmi les Anglo- Saxons d'une telle considération , que lorsque l'un d'eux ou un moine venait seulement à traverser un endroit, tous les habitans se rassemblaient autour de lui et

voulaient qu ils les bénit ou de La main ou par quelque sainte parole» L 3, c a6 >

Tous les efforts précédera ayant été inutiles pour opérer la réunion des deux églises par les voies qu'on avait suivies jusqu'alors, les missionnaires romains essayèrent d'y arriver par un autre chemin. Évidemment il ne s'agissait pas en ceci seulement d'une conformité dans des points secondaires, dont le peu d importance devait leur sauter aux yeux à eux-mêmes ; leur grand objet était de voir reconnaître en Angleterre la suprématie de Févéque de Rome et la légitimité exclusive de sa hiérarchie. Ils pensèrent donc avec raison que leur plus puissant moyen consisterait à trouver parmi les missionnaires anglo-saxons eux-mêmes quelque défenseur du système romain , et ils finirent effectivement par rencontrer l'homme assez habile et assez ambitieux pour les conduire à leur but

Cet homme était H'ilfrid^ devenu célèbre par cela même dans l' histoire des missions d'Angleterre. Il naquit vers 634 àaxis le Northumberland, et reçut sa première éducation , comme un grand nombre d'autres hommes marquans de son époque, à Lindisfarne. Il développa dès sa jeunesse des facultés distinguées; et la soif d'instruction qu'il possédait le fit bientôt sortir de sa cellule pour aller s'éclairer par des voyages. Comme il lui fallait à cet effet la connaissance du latin , il se rendit à l'établissement des missions de Cantorbéry dans le double but de s'y instruire à la fois dans cette langue et dans les usages des Romains. Bientôt le voyageur de ces temps, Bénédict Biscop, le prit

Ch. J(XIY. ALCHFRID ET W1LFAID CONiHRBÎIT. 3xi

avec lui dans ses voyages en Italie; et Wilfrid passa le canal , âgé seulement de dix-neuf ans , pour aller d'abord visiter les monastères les plus célèbres des Frajacs, Il s'arrêta une année entière à Lyon, ou il gagna l'affection de l'archevêque Delphin , qui aurait voulu lui faire épouser sa nièce. Mais le jeune homme avide d'instruction, et qui voulait apprendre à connaître le monde, se retira du piège et se hâta d'arriver à Rome.

Dans cette célèbre capitale il visita tous les jours les tombeaux des saints martyrs, et il s'appliqua à. l'étude de toutes les sciences alors répandues dans l'Occident. Un secrétaire du pape Martin, Boniface, fut son maître principal , lui expliqua les quatre évangiles, l'instruisit dans tout ce qui concernait la discipline romaine, et lui apprit avant tout à calculer exactement le cycle de Pâques. Wilfrid fut introduit auprès du pape même, qui lui donna sa bénédiction; puis, muni d'abondantes reliques, il revint dans sa patrie, où il gagna bientôt l'affection à? Jlchfrid, fils naturel d'Oswio , qui avait arraché à son père le gouvernement du petit royaume de Deïra. Le jeune roi accueillit Wilfrid avec d'autant plus déplaisir qu'il cherchait déjà depuis long-temps à s'instruire à fond dans les rites de l'église romaine, afin de se livrer en entier à ce parti et d'agrandir ainsi toujours plus la division. qui existait déjà entre la province de Deïra et le reste du Northumberland. Alchfrid traita donc Wilfrid avec toute sorte d'égards , et lui assigna dans son territoire une grande étendue de terrain sur lequel le jeune prêtre fonda le couvent de Rippon. Tout cela étaient

3*a Anglo'Sax. — * «ybodb db whitbt. Ltv. VI.

autant de préparatifs pour introduire à fond dans le Northumberland le système de l'église romaine (i).

Il ne s'écoula pas bien du temps avant que cette grande question se traitât à la cour d'Oswio avec beaucoup de vivacité. Le vieux roi désirait ardemment la paix ; car ce n'était pas sans chagrin que souvent il se voyait célébrer la fête de Pâques de son côté, tandis que plusieurs des siens étaient encore dans le carême , ou inversément. Pour finir la dispute il convoqua, en 664, à PPhitby, un synode où se trouvèrent, du coté du clergé scot, le roi Oswio, l'abbesse Hilda et le vieux évêque Colman de Lindisfarne, chef de son clergé, — et du côté des catholiques le prince Alchfrid, Àgilbert, évêque du Wessex, Wilfrid et encore quelques autres. Le vénérable Cedd présida l'assemblée et fut nommé arbitre.

Oswio ouvrit la séance en établissant le principe erroné, mais encore si généralement répandu, que ceux qui servent le même Dieu doivent aussi suivre une même règle dans toutes les formes religieuses, et participer aux mêmes sac remens. « Recherchons donc, ajouta-Nil, quelle est la vraie tradition; et décidons-nous unanimement à la suivre. » Là-dessus il demanda au pieux Colman de déclarer publiquement ce qu'il avait à dire sur l'objet en question. Celui-ci répondit simplement : a Le moment où je célèbre la Pâques est le même que j'ai reçu de ceux qui m'ont envoyé chez vous comme évêque; le

(i) Mabill. 4ct. Bcnetf., t. 3f p, 170.— Beda Ht st. ccc7.,l. 3, c »5.— Predegod. Vit* fïilfridi metr.

Ch. XXIV. 3TWODB DB WHITBT (664). 3l3

même encore qu'ont observé nos pères , aimés de Dieu : c'est la même règle d'après laquelle se sont dirigés Févangéliste Jean, ce bien-aimé disciple de notre Seigneur Jésus-Christ, et toutes les églises qui lui étaient confiées. »

Après Colman , le roi demanda à Àgilbert, son évéque, de parler dans le sens des Romains; mais celui-ci s'excusa comme ne possédant pas suffisamment la langue des Angles et demanda qu'on accordât la parole à son disciple Wilfrid. Celui-ci accepta : « Nous avons vu, dit-il, que le temps de Pâques observé par l'église romaine, et que nous observons aussi , a été gardé de la même manière par tous ceux qui habitent Rome, où les saints apôtres Pierre et Paul ont vécu, enseigné et souffert, et où ils sont enterrés (i). Nous avons remarqué que cette règle est suivie partout en Italie et dans les Gaules, où nous avons voyagé pour l'édification et pour l'instruction. Nous avons encore appris que la Pâques se célèbre en ce même jour en Afrique, en Asie, dans l'Egypte et dans la Grèce, et par tout le monde chrétien. Ce n'est donc qu'ici, parmi quelques-uns d'entre nous et chez ceux qui participent à leur obstination , les Pietés et les Bretons, qu'on voit le contraire; et cependant ce peu d'opposans n'occupent que deux petites îles dans le grand Océan, et ont l'insolence de s'opposer follement au monde entier ! *

(■) Jusqu'à ce que Rome «il ccwè d'avancer ses contes et ses sophisme» il faudra prendre son parti de rappeler les bits et les considérations qui les réfutent. Voyez entre autres t. i, p. 5g.

3i4 Anglo-Sax. — les papes sort s. pierre. Liv. VI.

La parole du jeune homme , qui passait pour grand orateur et très-savant, produisit sur rassemblée une profonde impression ; car, comme l'observe Bède, c'était alors la marque d'un grand génie (magnœ virtutis) que de faire le voyage de Rome.

Le bon vieux Golman répliqua paisiblement : a II est bien singulier que tu traites de folie la règle que nous suivons quand nous nous appuyons sur l'exemple du grand apôtre Jean qui fut jugé digne de reposer sur le sein de Jésus ! » — Mais Wilfrid réclama contre l'accusation d'avoir accusé Jean de folie , et dit avec beaucoup de finesse qu'il ne s'agissait de comparaison qu'entre Columba, chef des chrétiens bretons, et le siège apostolique de Rome, — ou entre Jean et Pierre, le prince des apôtres (comme on avait déjà appris depuis long-temps à le nommer), ce Pierre auquel Jésus avait dit : a Tu » es Pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon » église ; je te donnerai les clefs du royaume des » cieux ; ce que tu lieras sur la terre sera aussi lié » dans les cieux , et ce que tu auras délié sur la » terre sera aussi délié dans les cieux. »

On voit par tout ceci que Wilfrid même ne niait pas que la pratique de l'église bretonne ne remontât à l'apôtre Jean; et l'on aperçoit en outre le tissu d'erreurs que renferme le raisonnement par lequel il voulait faire passer aux évèques de Rome des déclarations qui n'avaient été adressées qu'à Sc Pierre personnellement, déclarations que d'ailleurs on interprétait d'une manière complètement fausse, puisqu'elles avaient été adressées en une autre occasion aux onze apôtres et même à tous les

Ch. xxir. ET S. PIERRE EST LE PORTIER DU CIBL. S I T)

disciples (Matth. xvm, 14, 19); qu'elles ne désignaient d'autre autorité que celle de la prédication du salut dans la bouche de tout fidèle, et qu'enfin Jésus aurait pu dire à l'apôtre Pierre toute autre chose au monde sans que cela concernât en aucun sens un prêtre futur de l'Italie. Mais le roi Oswio , mal instruit déjà, entendant cette dernière citation demanda à Golman s'il était bien vrai que Jésus eût ainsi parlé à Pierre; et le vieux évêque, habitué luimême à l'interprétation romaine , ne sut répondre que sur le fait matériel de l'existence du passage. Alors le roi lui dit : « Peux-tu prouver que le même pouvoir ait été donné à Columba ? » Comme l'évêque ne comprit pas qu'il le pouvait, le roi reprit: « Vous vous accordez donc tous deux à dire que ces mots ont été adressés à S1 Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont été données. Dès-lors je vous dirai , pour terminer la dispute , que puisque Pierre est le portier du ciel , je ne veux m'opposer à lui en aucune manière, mais au contraire suivre tous ses commandemens aussi bien que je le saurai et le pourrai , de peur que lorsque j'arriverai un jour à la porte du ciel il ne me la ferme. — La conséquence était parfaitement juste : si S1 Pierre était le portier du ciel , et si les papes étaient S1 Pierre, il n'y a pas de doute qu'il ne fallut en passer par toutes ces conséquences.

La sentence du roi fut reçue du parti romain avec acclamations ; et on résolut sur-le-champ que le rite de l'ancienne église bretonne-écossaise cesserait pour être remplacé par celui de Rome. Wilfrid, enflammé parce succès, devint toujours plus

3i6 Ang.-Sax. — l'kgl. brbt. subjug. pael romb. L. V /.

hardi, et demanda qu'avant de se séparer rassemblée décidât encore , comme un point important, l'égalité de la tonsure des ecclésiastiques, en soutenant qu'il avait apporté de France la véritable coupe orthodoxe. Mais comme la décision d'Oswio portait sur tous les usages qui s'appuyaient sur des ordres de l'apôtre Pierre, on fut naturellement d'avis que ce point était déjà entièrement résolu et n'avait pas même besoin d'être mentionné.

On comprend que, quelque peu fondamental qu'eût été l'objet qu'on avait traité dans ce synode, les suites en furent de la dernière importance, soit pour l'église de la Grande-Bretagne, soit plus tard pour toute l'œuvre des missions de l'Allemagne païenne qui, dans le cours du septième et du huitième siècle, ne fut presque conduite que par des missionnaires bretons. La digue qui avait contenu jusqu'à présent l'irruption de la hiérarchie romaine avec l'effroyable amas de ses superstitions était rompue, et il ne se passa pas bien du temps avant qu'on vit périr complètement la primitive indépendance de l'église d'Angleterre , et avec elle sa pureté. Colman prévit clairement toutes ces suites; il déposa la charge d'évêque de Lindisfarne et se retira chez ses frères de l'Irlande , dans les couvens desquels il travailla jusqu'à sa fin à la propagation d'un christianisme plus pur que celui qu'on voulait imposer au reste de l'Angleterre. Il mourut en 678.

Cependant comme l'amour d'Oswio pour les missionnaires scots ne s'était point éteint dans son cœur malgré le résultat du synode de Whitby, ce

Ch. XXIV. CBDDA ▲ LICHTPIBLD. — M. D OSWIO. 3§7

roi élut en ses vieux jours pourévêque duNorthumberland le pieux Cedda, disciple d'Aïdan et frère de Cedd. Il le fit dans un moment où l'un des chefs de Theptarchie avait envoyé Wilfrid en France, pour le faire consacrer dans ce pays par une réunion de douze évêques francs. Ce ne fut pas sans chagrin

qui venait de se passer ; et comme l'humble Cedda sentit qu'il était un obstacle aux projets de Wilfrid, il se retira dans son couvent de Lestingham, où l'archevêque Théodore (p. 291) le remarqua bientôt et le nomma évéque de toute la Mercie. Il s'établit à Lichtfield, alors encore petit village ; et il se mit de là à parcourir toute la contrée pour y prêcher l'évangile (1). Il vivait dans la pauvreté : il voyageait à pied : Théodore le plaça en vain lui-même sur un cheval dont il lui avait fait présent pour ses nombreuses courses : le pieux serviteur de Christ crut qu'il en serait moins propre à visiter les cabanes des pauvres, dispersés dans tout le pays, et il préféra continuer ses voyages comme il l'avait fait jusqu'alors. Ce fut lui qui fonda cet évêché de Lichtfield qui brille de nos jours au nombre de ceux de l'Angleterre avec un éclat qui n'était certainement pas dans l'intention des fondateurs.

Oswio mourut vieux et rassasié de jours en 670, après avoir travaillé avec zèle et fidélité , pendant un règne de vingt -huit ans, au bien temporel et spirituel de ses sujets du Northumberland. Il eut pour successeur Egfrid, avec qui s'éteignit le titre

(1) Bèdet\. 3, c. 18.

3i8 Ang.-Sax. — Théodore, arch. cahtorbkrt. L. F/.

et le pouvoir des bretwaldas anglo-saxons; la grandeur qu'avait possédée jusqu'alors le Northumberland passa à la Mercie et au Wessex.

L'influence du pape dans le pays s'accrut dès-lors chaque année; et une circonstance, en apparence fortuite, y contribua puissamment. Le roi de Kent avait envoyé à Rome un certain Wighart pour l'y faire sacrer évèque selon le rite romain. Cet homme mourut à Rome; et le pape saisit avec ardeur (668) cette occasion d'exercer sa prétendue autorité sur l'église de la Grande-Bretagne, en envoyant au roi, de son propre mouvement, ce Théodore de Sicile que nous venons de mentionner de nouveau et qui s'était peut-être rendu à Rome dans le dessein même d'obtenir cette charge. Aussitôt arrivé en Angleterre, Théodore convoqua (673) un concile composé de tous les évêques de la Bretagne, afin de s'occuper avec eux de mettre tous les diocèses du royaume sur le même pied que l'église romaine; et alors il fut question d'introduire dans l'église nonseulement de nouveaux rites , mais aussi de nouvelles pratiques qui devenaient presque des doctrines, comme par exemple, pour n'en citer qu'une, la confession auriculaire. On devait encore fonder dans le pays un certain nombre de nouveaux évèchés; et le puissant diocèse d'York en particulier devait en fournir quatre à lui seul. Théodore obtint tout cela. Il triompha même de Wilfrid sur le dernier point; car Wilfrid, qui avait jusqu'alors possédé l'archevêché d'York et qui en tirait des revenus considérables, s'opposa vivement à la motion qui concernait son poste, malgré l'approbation que le

Ch. XXIV. W1LFRID APPELLE AU PAPE. CHASSÉ. 3l9

projet avait trouvée auprès du roi lui-même; et quand le décret fut passé il en appela hautement à la décision de l'évêque de Rome. On trouva cet appel non-seulement extraordinaire, mais ridicule; mais Wilfrid partit pour Home avec une troupe de moines pour y soutenir son appel en personne. Il s'arrêta pendant l'hiver chez les Frisons du bas Rhin , pour leur annoncer l'évangile ; puis il se rendit dès le printemps suivant auprès du pape, qui le reçut de la manière la plus amicale, et qui, sans avoir pris aucune information, décida que les nouveaux évéques seraient déposés et que le puissant diocèse de Northumberland serait rendu tout entier à Wilfrid avec tous ses revenus.

L'ambitieux évèque revint triomphant en Angleterre pour présenter la bulle du pape au roi Egfrid. Mais il 6e trouvait loin de compte avec ses adversaires. Le roi convoqua ses évêques; et cette réunion était encore si éloignée de reconnaître les prétentions du prêtre italien , et d'admettre qu'un ecclésiastique étranger au pays pût renverser d'un mot les résolutions prises par le roi et par un évèque d'Angleterre, qu'elle déclara l'ordre du pape nul et non avenu , et prononça la peine de mort contre Wilfrid pour être allé intriguer à l'étranger et avoir été provoquer un pareil décret. — Cependant le roi commua la peine en celle de la prison; et il rendit même à Wilfrid la liberté au bout d'un an; mais sous condition qu'il quitterait pour jamais le Northumberland.

Wilfrid alla chercher un refuge en Mercie; mais le roi Ethelred lui ordonna aussitôt de sortir de ses

3ao ÀngloScuc. — wilpbid dans le scssex. Liv. VI,

états. Il se rendit alors dans le Wessex, où la réputation de son mauvais caractère l'avait aussi précédé , et où le roi Ketwin ne voulut pas lui permettre de rester. Il se réfugia alors dans le Susse*, dont la plupart des habitans étaient encore païens; le roi le reçut avec bonté (p. 299); et Wilfrid fat favorisé par un heureux concours de circonstances. Depuis trois ans une sécheresse extraordinaire avait amené la famine dans le pays. Wilfrid, habile dans tout ce qui regardait les intérêts de cette vie, apprit aux habitans du pays quelques perfectionnemens dans l'art de se nourrir de la pèche ; et ce bienfait ouvrit aussitôt à sa prédication un large accès. L'impression fut encore beaucoup plus grande lorsque , au jour même où un grand nombre de Saxons allaient recevoir le baptême, on vit enfin arriver une pluie abondante. Les habitans ne manquèrent pas d'attribuer ce bienfait au christianisme, et ils se présentèrent dès-lors au baptême avec un redoublement de zèle. Le roi, pour sa part, fit présent à Wilfrid d'un district de ses états, en comprenant dans ce don les quatre-vingt-sept familles bretonnes qui l'habitaient et auxquelles le missionnaire accorda aussitôt la liberté. Il bâtit dans ce lieu un couvent qui devint en peu de temps le plus fort point d'appui de l'église du Sussex; puis le roi lui-même se fit instruire dans les doctrines du christianisme, et se fit baptiser avec une grande partie de son peuple. Ces succès de Wilfrid lui regagnèrent peu à peu la bienveillance de l'archevêque Théodore, qui obtint (686) d'Alchfrid (ou Aldfrid), successeur d'Egfrid, que ce prêtre exilé

Ch. XXIV. WOUVBIX» HTTRIGUB DB WILPRID. 3*1

pût rentrer dans le pays. Le roi en vint même, peu après , à nommer Wilfrid abbé de Lindisfarne. Mais au bout d'un petit nombre d'années cet homme remuant se voyant ainsi rentré en faveur, renouvela ses vieilles prétentions sur l'évêché du Northumberland tout entier, et Aldfrid fut obligé de le chasser de nouveau de son royaume. Wilfrid infatigable s'adressa encore une fois au siège de Rome (70a) : encore une fois il fut reçu du pape de la manière la plus cordiale , absous de toutes les accusations qu'on lui faisait , et renvoyé aux princes bretons avec l'ordre positif qu'on le réintégrât dans tous ses droits précédens. Mais Aldfrid refusa, aussi long-temps qu'il vécut, de laisser même paraître devant lui cet intrigant.

Cependant lorsque cet excellent prince mourut, en 704, et n'eut pour successeur que son fils Osrid, enfant de huit ans, Wilfrid recommença ses manoeuvres. L'un des principaux membres du gouvernement se mit dans son parti, et réunit, en 5o5, un nouveau concile. Au premier moment Wilfrid perdait de nouveau sa cause, et les évêques repoussaient unanimement les prétentions du pape, en ratifiant les décrets du synode précédent; mais le courtisan dont nous venons de parler, soutenu par la soeur du roi défunt, vint déclarer que l'intention du roi Aldfrid lui-même avait été de rétablir Wildfrid dans toutes ses charges s'il avait recouvré la santé , et que le roi avait même dit que telle était sa volonté au cas qu'il vînt à mourir. L'assemblée fut extrêmement surprise; mais pour rester fidèle au respect envers la volonté royale , on accorda à 11. 11

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