EUPHROSYNE
replacerez sur ma tête cette couronne ; vous poserez ce bouquet d'hyménée sur mon cœur qui ne battra plus ; vous direz à mon époux : « — Christ adorable!
« Seigneur Jésus, c'est Euphrosyne, notre sœur et « votre servante fidèle. Elle est née pour vous, elle a « vécu pour vous. Nous sommes témoins qu'elle a « voulu n'aimer que vous.
« Elle a rempli les promesses de son baptême. Elle « a renoncé au monde ; elle a refusé de le connaître, « de peur de vous aimer moins. Elle a cru, parce que « vous l'avez dit, qu'il n'y a de bonheur qu'auprès de « vous.
« C'est à vous. Seigneur, de tenir aujourd'hui vos « serments. Recevez donc pour jamaisEuphrosyne dans (( votre grâce ; donnez-lui l'éternelle paix. »
ON frère, je n'en ai point cru la joie extérieure qui t'environne, et tu n'as pas à me faire un long récit de tes secrètes douleurs. Je sais que tu es pauvre dans l'abondance ; je connais tes efforts inutiles, tes espérances trompées ; j'ai pénétré dans la solitude de ton cœur, j'ai vu que tes souhaits purs et pieux semblaient méprisés du ciel.
Tu m'es apparu comme un arbre précieux, chargé de fruits qui sèchent sur la branche. Tu n'as pu trouver ni les combats du siècle ni la paix du cloître ; tu restes à l'écart, insulté dans ton armure par mille soins puérils, dont l'importunité t'empêche d'agir et t'empêche de prier.
Le monde te blâme de cette oisiveté qui t'écrase. On se dit : Que fait-il? que n'est-il au combat? que n'est-il à la prière? Tu vois grandir la renommée d'une foule de nouveaux venus qui n'ont point ta
raison, ni ta science, ni ta vertu peut-être; on te cite leur exemple, et l'on te croit perdu dans ton bonheur.
Qu'importe? si Dieu te donne ce martyre, acceptele. Proclame devant le monde ta soumission par un absolu silence et par la paix de ton visage ; proclamela devant Dieu par le mépris continuel de tes désirs. Tu souffres? Réjouis-toi de souffrir : tu triomphes, si tu souffres !
Ouvre la vie des saints, médite les annales de ta famille : ces glorieux frères que Dieu t'a donnés, vierges et matrones, enfants et vieillards, rois et solitaires, soldats et docteurs, tous sont martyrs ! martyrs de la corruption qui est dans la nature, martyrs de l'amour de Dieu, martyrs de la rage des hommes, martyrs de leur propre volonté. Quiconque a passé sur la terre pour arriver au ciel, porte dans le ciel une palme humide. Trempée de sang, ou de sueurs, ou de larmes, la palme a été trempée dans les blessures vives souffertes pour la foi par l'humanité. Le monde a vu les uns sur des lits de feu, et n'a vu les autres que sur des lits de roses ; Dieu les a tous vus dans la mortification, dans l'humilité, dans la patience, dans le repentir. Quand les fidèles sont assemblés, regarde celui qui pleure et tremble, et se frappe la poitrine: ce n'est pas le coupable, c'est le saint.
Tous les saints du ciel ont des palmes, des palmes humides, qu'ils agitent au souffle de nos prières ; et
ainsi tombe sur nous la féconde rosée de leur sacrifice, qui nous attire la grâce de Dieu : mais sur eux-mêmes est tombé le sang de Jésus-Christ, le roi éternel, le modèle inimitable, l'inépuisable force des martyrs.
Mon Sauveur! glorieux sont vos martyrs et glorieux sont vos saints. Vos martyrs ont travaillé, vos saints ont souffert, et nous ne savons pas jusqu'où votre miséricorde s'étend. Selon les forces, vous distribuez les fardeaux. Celui qui ne pourrait souffrir qu'un jour, ne souffrequ'un jour,et vous avez soutenu à chaque instant de sa vie celui qui vous a glorifié durant le cours d'une longue vie. Si nous ne pouvons vous servir sans votre aide et sans votre grâce, c'est que nous sommes faibles et que nous luttons contre un ennemi terrible et fort ; c'est qu'il faut braver toujours des coups redoutés ; c'est que sans cesse il faut vaincre la douleur, vaincre le désir, refuser l'encens à d'impures idoles longtemps adorées et souvent trop chères encore ; c'est qu'il faut enfin rompre le joug d'un tyran plus habile que tous les persécuteurs, puisqu'il n'est autre que nous-mêmes.
Il faut que vous soyez glorifié durant tous les âges, et jusqu'à la fin des âges vous aurez des martyrs. Le glaive en fera, le libre amour de vos enfants les multipliera. Les uns seront mis en lambeaux par les ongles de fer, et les autres déchirés par les tentations ; de ceux-ci on broiera les os, de ceux-là on broiera le cœur. Ils compteront longtemps par
leurs plaies tout ce que les bourreaux auront tranché, tout ce qu'il aura fallu couper et arracher soi-même.
Mais ils auront là-haut l'éternelle palme ; ils auront dès ce monde, ô Jésus ! votre amour.
Accepte, mon frère, le calice qu'il te faut boire, et ne murmure pas. Après avoir tant donné, s'il t'est demandé plus encore, donne encore et réjouis-toi. Tu sauras, sur les débris de tes espérances, quelle est la miséricorde de Dieu. Un jour viendra qui te fera voir ces ruines amoncelées comme autant d'échelons par où ton âme aura gravi vers le renoncement qui fait l'homme et le chrétien. Tu crois perdre ton temps, et tu gagnes le ciel !
Laisse arriver tous les désenchantements, laisse tomber ce reste des illusions de la jeunesse qui te couronne encore. Ces désastres sont le pain quotidien de la vie. Courage, ô voyageur ! cette tempête qui soulève les ondes et qui emporte à chaque effort quelque chose du navire, ne fait pourtant que le pousser plus vite au port du salut.
EUX Français qui n'avaient de commun que le même nombre d'années, se rencontrèrent un jour en Afrique, se parlèrent, se convinrent, et ne tardèrent pas à se lier : l'un était capitaine de cavalerie ; l'autre, littérateur, ou, si l'on veut, n'était rien. Ils se trouvèrent appelés à faire ensemble une campagne. Leur rôle n'était point le même ; mais le soir, après la marche ou après le combat, ils se chauffaient au feu du même bivouac, et le curieux dormait à la belle étoile sous le manteau du héros. Entre Français, il n'en faut pas tant pour se dire bien des choses. De la liaison à l'amitié, de l'amitié à l'intimité, ce fut l'affaire de trois jours. Les deux compagnons s'ouvrirent d'autant plus volontiers et d'autant plus parfaitement leurs cœurs, que ni l'un ni l'autre n'avait le cœur mauvais. Quand deux hommes s'aiment, par cela même qu'ils s'aiment, ils sentent mutuellement qu'ils ont bon cœur ; la confiance est venue.
Le curieux n'avait pas beaucoup à dire : il était chrétien, il avait clos ses romans. Pour le capitaine, sa bonne âme était empêtrée de mille façons : il se déplaisait dans la vie ; il était plein de désirs, et plein deméprispourtous ses désirs; il voulait tout atteindre et s'éloigner de tout ; il aspirait au bâton de maréchal de France, et il parlait de se faire chartreux. Quelquefois, la main cachée sous son burnous, il traçait sur sa poitrine le signe de la croix ; et le lendemain, il prétendait ne pas croire en Dieu, et ne pouvoir croire qu'à l'amour. Mais ce qui le dépitait étrangement, c'était de n'avoir jamais pu aimer comme il l'aurait voulu, à en devenir malade, à en mourir. Sa destinée, fort singulière, offraitmême mélange que ses idées : il avait fait des voyages périlleux, couru des aventures bizarres et vécu parmi toutes sortes de gens, passant en quelques années des guinguettes d'étudiants à la vie de bivouac, puis à la solitude et aux combats du désert. On lui avait donné des Arabes à commander ; il les étonnait par sa bravoure, mais lui ne s'étonnait plus de leur férocité. En expliquant à son ami par quel procédé les Arabes, avec leurs mauvais coutelas, coupent si lestement une tête, il s'interrompait pour cueillir quelque fleur dont il enrichissait un petit herbier attaché à ses arçons, ou pour réciter une élégie qu'il avait composée sous la tente, dans le style de l'abbé Delille, qui est celui qu'attrapent mieux les soldats. Au milieu de ce chaos,
grand lecteur de Lélia, de Jocelyn, de Werther, même de Télémaque; et doux et sensible comme une fille.
Il avait une sœur, bien digne, sur ce qu'il en racontait, d'un pareil frère. Aux aventures près, — car elle n'avait jamais quitté la petite yille où elle vivait occupée de sa mère, de sa broderie et de ses poètes — c'était le même trouble, les mêmes aspirations confuses, les mêmes rêves poursuivis sans suite ni fin. Elle le laissait assez voir dans les lettres qu'elle écrivait au capitaine, et que celui-ci, rempli d'admiration, s'empressait de lire à son nouvel ami. D'une certaine manière, il y avait vraiment de quoi admirer. Outre que ces lettres étaient animées d'une grâce naïve et pleine de ces traits délicats et forts qui coulent naturellement de la plume des femmes, lorsqu'elles n'écrivent pas pour être imprimées, on y contemplait, spectacle curieux et triste, les perturbations produites par ces misérables lectures qui gâtent tant de jeunes personnes, comme la piqûre du ver gâte le fruit dans sa fleur. La sœur du capitaine allait avoir vingt ans ; elle divaguait avec une audace qui montrait son innocence, mais aussi avec des soupirs qui faisaient craindre que cette innocence ne fût bien exposée. Le vertige dénonce l'abîme : que fallait-il pour qu'elle se précipitât tout à coup ? Elle n'était pas sans piété ; mais déjà les saintes notions reçues dans son enfance s'altéraient. Cette rêveuse faisait un
pitoyable mélange de la tendresse divine et de la tendresse humaine. Quoiqu'elle prétendît aimer Dieu, on voyait trop que l'amour divin ne lui paraissait pas suffisant pour remplir un cœur.
Le capitaine trouvait tout cela charmant et poétique. Il y répondait par de longs galimatias, que la pauvre enfant admirait à son tour, bien qu'ils ne valussent pas les siens. Faire entendre raison au capitaine était chose impossible. Le chrétien avait bien essayé, mais une discrétion nécessaire l'empêchait de dire tout ce qu'il craignait.
Un jour, au commencement de mai, les deux amis, revenant d'une visite aux postes avancés, arrêtèrent leurs chevaux près d'une rivière sur laquelle on avait assis le bivouac. Tout était tranquille en cet endroit; on y trouvait de la fraîcheur et de l'ombre, et toutes les parures du printemps d'Afrique. Du 15 avril au 15 mai, razedarack,le citronnier, le cédrat, l'oranger, fleurissent ; le bananier, le grenadier, le jujubier, étendent leur pétillante verdure sur le glaïeul et l'acanthe, qui commencent adonner des bouquets; dans l'herbe s'épanouissentles cyclamens; la mûre noircit; la svelte hampe de l'aloès s'élève déjà, caressée d'une brise parfumée.
Le jour n'était pas très avancé ; la marche du matin, quoique courte, avait été dure ; le capitaine et son compagnon, s'invitant au repos, allèrent s'asseoir au pied d'un oranger dont le feuillage se dé-
ployait comme un dais de velours vert semé d'étoiles d'argent. Autour d'eux le spectacle était magnifique : le bivouac ressemblait à un jardin immense, qu'animaient de tous côtés les mouvements des bataillons, la variété des uniformes, l'éclat des feux et des baïonnettes. La gaieté des soldats, enchantés d'un si bon gîte, s'accompagnait des chants du clairon et des appels du tambour, voix sonores des camps. Au loin se déroulait une plaine où jaunissaient de précoces moissons, où se dressaient des palmiers, témoins du soleil d'Afrique parmi cette verdure et cette douce atmosphère d'Europe. A l'autre extrémité de l'horizon, sur la crête des montagnes, on distinguait les longs fusils des vedettes arabes, menace de mort jetée à travers la paix et les beautés de la féconde nature. Chacun pouvait se dire-: Un de ces fusils, peut-être, renferme la balle qui me tuera demain.
Les deux amis cependant ne promenèrent qu'un regard distrait sur les merveilles éparses devant eux. Ni l'un ni l'autre ne songeait à la mort : on y songe peu dans les camps. Mais cette ardeur qui s'empare si aisément du cœur de l'homme, cette habitude de sentir l'ennemi tout près, cette préoccupation de le vaincre pour atteindre le but auquel il fait obstacle, interposent je ne sais quel voile entre l'œil du soldat et le pays qu'il parcourt. Il cesse en quelque sorte de le voir : le chasseur ne voit point la plaine où il poursuit le gibier. Quand le soldat se distrait de son
œuvre, alors, sous l'influence inaperçue du danger, ce n'est pas autour de lui, c'est au dedans de lui qu'il porte le regard : il pense à sa patrie, et plus il en est loin, plus il y pense; il ne demande à tout ce qu'il contemple qu'une ressemblance qui donne un corps à son souvenir ; puis, dans la grande patrie que lui rend ce cher mirage, il cherche le coin de terre où il est né, le toit où il a vécu, la famille que ce toit abrite; il revoit le foyer où l'on parle de lui, où peut-être il ne reviendra pa's ; il resserre tous les liens qu'a formés son cœur, comme pour défier la mort de pouvoir les rompre.
Le capitaine avait reçu de sa sœur, au moment d'entrer en campagne, une longue lettre, à peine parcourue. Il était impatient de la lire h son ami, et celui-ci n'éprouvait pas un moindre désir de l'entendre. Plus intéressé qu'il ne l'aurait prévu par ces intimes confidences, il se surprenait souvent à former des projets dont il souriait ensuite, et qui n'en devenaient pas moins, s'il faut l'avouer, le thème favori de ses songes, durant les longues chevauchées où il n'avait pour se distraire ni l'espérance ni le désir de la gloire. La sœur du capitaine l'occupait autant, peut-être plus que ses propres sœurs. Il arrangeait en lui-même d'aller la voir lorsqu'il serait de retour, de lui tenir de sages propos, de lui donner de bons livres... enfin de lui offrir un bon mari. C'était là ce qui le ramenait au bon sens : car aussitôt lui appa-
raissait un fantôme ou plutôt un monstre capable de le faire fuir au bout du monde. De la collerette de la jeune fille sortait une vapeur noire, épaisse, horrible; cette vapeur prenait un corps, elle prenait une figure folle, dédaigneuse, ennuyée, effrontée ; elle tenait cent discours insolents et absurdes ; elle méprisait la quenouille et l'aiguille, elle parlait de poésie et d'amour, — et c'était la femme bel-esprit, la liseuse de romans, Cathos, Madelon, Philaminthe, Bélise. Grand Dieul... — Moil se disait-il, époux d'une penseuse, d'une femme incomprise ! Il se voyait plaidant en séparation de corps, accusé de sévices graves, priant le Ciel de lui envoyer un prompt trépas. Il se promettait de ne jamais passer à dix lieues de la ville où demeurait la sœur du capitaine, il priait pour cette pauvre fille. Et tout cela n'empêchait point qu'une heure après il ne se rattrapât composant une narration de ses campagnes d'Afrique, que la sœur du capitaine écoutait, gracieusement accoudée sur le fauteuil de sa mère, les yeux rêveurs et le front penché.
Voilà ce que c'est que d'avoir vingt-cinq ans et d'être en Algérie, sans autre besogne que de laisser marcher son cheval, 0 jeunesse, toujours pleine de chimères, que de périls oii tu te perdrais infailliblement, si Dieu n'avait fait peser sur toi tant d'inévitables disciplines pour refréner ta folle et puissante ardeur I...
Le capitaine déploya donc la lettre de sa sœur, et la lut lentement à son ami attentif.
Cette lettre se trouva tout à la fois plus touchante et plus sensée que les autres. Elle sentait sa quinzaine de Pâques, et portait l'impression encore vive des sermons d'un missionnaire que la jeune fille avait voulu entendre par curiosité, comme elle l'avouait par un meilleur sentiment. Elle était, disait-elle, convertie, revenue à Dieu pour tout de bon. Elle engageait son frère à prier pour elle et pour lui-même. Elle lui dépeignait vivement la paix moins rare de son âme. — Mais, ajoutait-elle, combien cette paix est encore facilement troublée! combien je crains de n'en pas jouir longtemps, et de la perdre tout à fait! Je voudrais connaître mon avenir, et il est incertain; je voudrais aimer la croix, et je la redoute ; je voudrais me donner àla solitude, et le monde me séduit; je voudrais me donner au monde, et la solitude m'attire. Je sens que je ne serai heureuse qu'en me fixant : à quoi me fixer? Il faut que j'obéisse à ma vocation : quelle est ma vocation ?
Tout cela était dit avec beaucoup de naturel. Le capitaine en fut un peu mortifié. Il avait le défaut d'aimer la littérature; les grandes phrases l'enlevaient. Il laissa voir que sa sœur- lui semblait, pour cette fois, légèrement au-dessous d'elle-même, et que les écrivains l'inspiraient mieux que les prédicateurs. Son ami reçut une impression toute contraire.
Ému de pitié sur la situation morale de la pauvre jeune fille, il se sentit un violent désir de porter quelque peu de jour au milieu de tant de ténèbres; et cette pensée s'empara si bien de son esprit, qu'il y donna suite, en écrivant la lettre qu'on va lire. 11 ne l'écrivit pas sans fruit pour lui-même.
Comme on le pense bien, la lettre ne fut pas envoyée. Elle jaunit à loisir parmi les papiers de l'ami du capitaine, telle qu'il l'avait griffonnée sur ses genoux, à l'ombre d'un figuier sauvage et d'un laurierrose, dans les plaines ravagées des Hachem-Garabas. La campagne finie, les deux amis se séparèrent : le capitaine pour aller gagner la graine d'épinards ; le curieux pour rentrer en France, où il n'oublia pas seulement sa lettre, mais aussi la jeune apparition qui trop souvent, compagne importune et chère de son voyage, l'avait empêché d'en ressentir la fatigue ou d'en admirer la beauté. Si donc la lettre est imprimée aujourd'hui, ce n'est pas pour le cœur qu'elle devait calmer. Dix ans se sont écoulés. Le capitaine, devenu colonel, a un petit garçon qui lui apprend à réciter le Credo ; sa sœur est sans doute à l'abri des souffles poétiques, ou dans un cloître, ou dans un ménage, ou dans la tombe. Leur ami, dont la tête grisonne, contemple en sa maison deux berceaux, deux autels, rempart infranchissable à tous les rêves et à tous les souvenirs. Mais il voit encore des yeux obscurcis de larmes folles; il connaît encore des cœurs tourmentés
â38 LETTRE A UNE INCONNUE
de l"avenir, des âmes dans l'angoisse, lâchement amoureuses de leurs chimères, et qui fuient la paix. Que cette page leur parvienne, qu'elle les console, comme elle consola celui qui l'écrivit !
« Vous ne me connaissez pas, sœur affligée, et moi je ne vous ai jamais vue ; et cependant votre cœur s'est révélé à moi. Oui, je connais vos tourments, je vous plains, je souffre avec vous, j'ai prié pour vous. Écoutez-moi, ma sœur : il me semble que je peux vous secourir. '
« Vous désirez d'aimer la croix, et vous avez raison : car vos chagrins viennent de ce que vous ne l'aimez pas. Mais comment aimerez-vous la croix ? En l'acceptant, en la portant telle que Dieu la présente. Celle qu'il vous offre est rude, j'en conviens. Être en doute sur l'avenir, ignorer quelle vocation l'on a véritablement, ne pouvoir suivre la vocation que l'on croit avoir, ne point sentir autour de son cœur toutes les affections dont on éprouve le besoin : voilà, n'est-ce pas, ce que vous souffrez? Eh bien ! c'est ce qu'il faut ' aimer, aimer aujourd'hui, aimer demain, aimer aussi longtemps que Dieu le voudra. Aimer ce supplice, cela est-il possible? Oui, cela est possible, facile même! Dites-vous d'abord que Dieu est bon, et qu'il vous aime. Songez ensuite que si vous connaissez le poids et la douleur qu'il vous envoie, vous ne savez pas tout ce qu'il vous épargne, et bénissez sa miséricorde.
« L'avenir est obscur, il vous alarme. Ma sœur, pourquoi s'alarmer? Qui sait, hors Dieu, ce qui arrivera demain ? Il y a de quoi trembler lorsque l'on est heureux, parce que le bonheur est à la veille de finir; lorsque l'on souffre, il n'y a lieu que d'espérer, parce que tout finit. Et puis, que nous reste-t-il du bonheur quand nous l'avons goûté? Des regrets souvent, presque toujours un péché d'ingratitude envers Dieu. Mais, de l'affliction supportée chrétiennement, il nous reste dans la vie un doux sentiment de repos, et dans l'éternité un mérite immense. Oh ! quand le jour du jugement viendra, que nous serons heureux de nos épreuves ! que nous serons riches de nos misères !
« Vous voudriez connaître votre vocation. En attendez-vous une qui soit exempte de travail et d'angoisses? Sur la terre, ni pour les méchants ni pour les bons, il n'y a de ces vocations-là. L'enfer, comme le ciel, se gagne avec labeur, et le démon dit à ses victimes ce que le Rédempteur dit à ses élus : « Celui qui « veut venir avec moi, qu'il s'oublie, qu'il prenne sa « croix et me suive. » Oui, le pécheur creuse à la sueur de son front l'abîme dans lequel il va s'engloutir, de même que le juste dresse péniblement l'échelle de vertus par où l'on monte à Dieu.
« Et que savez-vous si votre vocation n'est pas de soutîrir comme vous souffrez, de combattre comme vous combattez, en attendant que Dieu vous donne d'autres souffrances et d'autres combats? car, chère
sœur, souffrir, combattre, il n'y a rien autre chose dans la vie : c'est le fonds de l'existence humaine. La miséricorde céleste prend soin seulement de ménager le fardeau selon les forces ; elle y mêle quelques récréations passagères, semblables à ce petit souffle frais et consolant et à ce peu d'ombre qui reposent le laboureur durant les fatigues de la moisson. Priez, soumettez-vous ; si quelque murmure vous échappe, offrez à Dieu vos murmures, vos langueurs. Vous trouvez-vous inutile, offrez-lui votre inutilité. Mais surtout attendez avec confiance le lendemain, ce lendemain que Dieu seul connaît, et en vue duquel il dispose vos épreuves d'aujourd'hui.
« Ne demandez pas de faire ceci plutôt que cela, d'être ailleurs plutôt qu'ici. Toute situation, où nous ne sommes pas par notre faute, est bonne : c'est Dieu qui nous y a mis.
« Mais votre cœur éprouve un besoin d'affections qui n'est pas satisfait ? Hélas ! que demandez-vous ? En fait d'affections, ce que les créatures se peuvent donner est ce qu'il y a au monde de plus trompeur, de moins durable, ce qui répond le moins au rêve de notre âme, ou, pour mieux dire, à son erreur. Ni nous ne sommes aimés des autres, ni nous ne pouvons les aimer comme nous le voudrions. Pourquoi ? Parce que nous ne pouvons et nous ne devons aimer, selon l'ardeur de ces immenses désirs, que Dieu seul. C'est Lui qui a fait nos coeurs, il les a faits pour Lui : rien ne
les peut remplir que Lui, rien n'y peut demeurer que par Lui et avec Lui. Je vous parle pourtant des affections légitimes ; les autres ne doivent pas être nommées. Oui, les affections légitimes, celles que Dieu a bénies et voulues, elles ne sont rien sans Lui ; elles nous trompent, elles finissent, elles deviennent un pur néant. Et lorsqu'elles nous donnent tout le bonheur qu'elles peuvent donner ; lorsque, placées sous la garde de Dieu, elles restent bonnes et consolantes, dans cette condition encore, comme toute chose en ce monde, elles ont leurs fatigues et leurs abattements. Pour en tirer quelque joie, il ftiut autant de travail que pour tirer un morceau de pain d'un champ de blé : il est nécessaire que tout cela soit fauché, passe sous la meule, soit pétri, subisse l'action du feu, c'est-à-dire, perde sa fleur et sa beauté. Consolez-vous donc sur ce point encore, si Dieu ne vous donne pas ce qui vous semble nécessaire : vos désirs pourraient être étrangement trompés.
« Je vous le répète: Priez, attendez, soyez simple, retenez tous vos désirs sous la main de Dieu, n'ouvrez plus jamais ces livres que vous avez trop lus, écartez de votre cœur les pensées ambitieuses ; mais dites votre chapelet, en méditant ces mots, qui peignent l'humilité de Marie : Voici lasei^ante du Seigneur, et visitez les pauvres. Alors Dieu prendra pitié de vous ; il vous donnera la paix. »