‹ Historiettes et fantaisiesChapitre 12 sur 17 · CE QUE C'EST QU'UN CURÉ · texte numérisé non relu

CE QUE C'EST QU'UN CURÉ

URAM l'été de 1846, me trouvant en vacances à vingt lieues de Paris, j'entendis parler avec admiration du curé de M..., village peu éloigné de celui que j'habitais. Sans fortune personnelle, ce bon curé avait rebâti son église et fondé plusieurs beaux établissements de charité. On racontait mille traits aimables de sa persévérance et de sa confiance en Dieu. Je ne les rapporte pas : il n'y a guère de diocèse où l'on ne voie pareille chose. Quel catholique ne connaît au moins un curé bâtisseur d'église, fondateur d'hospice et d'école, embarrassé de ses ouvriers, de ses pauvres, de ses dettes, ayant cinquante, soixante, quatre-vingt mille francs à payer, et nul autre caissier que la Providence ? Ma curiosité néanmoins ne laissait pas d'être fort excitée au sujet du curé de M

Déjà je songeais à lui rendre visite, lorsque certains indices me donnèrent lieu de croire qu'il était mon

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compatriote, et que je pourrais retrouver par lui un ami d'enfance que j'avais entièrement perdu de vue, à mon grand regret.

Je partis un beau matin, mon fusil sous le bras, et

je me dirigeai à travers champs du côté de M ,

dont je vis, après trois heures de marche, le clocher neuf s'élever à quelque distance au milieu des bois. Le site était agréable : je m'assis, pour en jouir, sur un tertre ombragé de noyers. Mais mon repos fut court : des clameurs mêlées d'aboiements troublèrent tout à coup le silence profond de la campagne. Je me levai, et j'aperçus, dans un chemin creux, un homme vêtu de noir, qui cherchait à se défendre de deux gros chiens. Plus loin, un groupe de jeunes gars, quelques-uns assez grands, poussaient les clameurs que j'avais entendues. Ils ne retenaient pas les chiens, ils les excitaient au contraire ; et ils jetaient des pierres à ce malheureux homme, qui se retirait devant eux. Je courus à son secours. C'était un prêtre. Les garnements endiablés criaient : Coac ! coac ! au loup ! au corbeau !

J'arrivais à temps: les pierres tombaient sur le prêtre, et les chiens avaient déjà emporté un lambeau de sa soutanelle. Transporté d'indignation, je mis en joue cette mauvaise bande. Je crois que dans ma colère j'aurais fait feu, du moins sur les chiens. Le prêtre, me voyant prendre si vivement son parti, m'enlaça dans ses bras, plus effrayé de moi que de ses agrès-

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seurs. Mais ceux-ci se soucièrent peu d'engager un combat où leur artillerie n'aurait pas valu la mienne ; ils disparurent comme une volée de moineaux.

Rassuré contre toute éventualité de collision, le prêtre me tendit la main avec un sourire plein de candeur et de bonté,

— Beiiedictus qui venit in nomine Domini, me dit-il. J'allais avoir grand besoin de vous, Monsieur... Mais vous êtes un peu trop vif.

Je ne répondis pas à sa cordialité : je m'aperçus qu'il avait une joue en sang.

— Les misérables vous ont blessé! m'écriai-je.

— Non, non, répondit-il : les pauvres enfants ne m'ont fait aucun mal. Je me serai écorché par maladresse en traversant quelque haie.

— Venez avec moi, Monsieur l'Abbé, poursuivis-je, tout échauffé encore. Vous ne devez pas laisser outrager votre personne. Je verrai le maire, et je ferai châtier ces drôles. Plusieurs sont assez âgés pour répondre de leur méchanceté.

— Ah! que me proposez-vous? Quand nous allons quelque part, c'est pour porter la miséricorde, non le châtiment. Vous ne gagneriez rien d'ailleurs à vous plaindre : personne, dans leur village, ne trouverait mauvais qu'on assommât un prêtre, ...surtout moi.

Je regardai de nouveau le prêtre. Il était assez grand, un peu maigre et fatigué. Ses traits offraient un tel mélange de gravité et de simplicité, il y avait

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tant de rides sur son front dégarni, tant d'innocence dans ses yeux et dans son sourire, qu'on ne pouvait guère préciser son âge ; mais cela ne devait pas éloigner beaucoup la cinquantaine. Qu'un tel homme fût haï, même habillé d'une soutane, c'était ce qu'on ne pouvait comprendre en le voyant. Je lui demandai ce qu'il avait fait à ces paysans pour exciter ainsi leur fureur.

— Pas grand'chose, me répondit-il toujours souriant; pas grand'chose, car je ne suis pas leur curé. Ils ont des jalousies contre ma paroisse, et ils m'accusent de vouloir les rendre dévots ; en quoi ils ne se trompent guère. Ils croient aussi que je leur jette des maléfices, pour me venger de la résistance qu'ils opposent à mes désirs. S'ils perdent un mouton ou une vache, si une gelée ou une grêle leur fait du tort, cela vient de moi ; ils m'ont infailliblement vu, conjurant le ciel contre eux du haut de mon clocher, leur envoyer l'orage et retenir la pluie.

— Mais ce sont des sauvages !

— Des sauvages, voilà le mot ! autrement ils ne seraient point mauvais. Hélas! nous devons nous frapper la poitrine, nous autres prêtres, quand l'esprit des peuples tombe en ces profondes ténèbres : car c'est notre faute. Cette paroisse était gâtée dès avant la Révolution. Le curé, riche et sceptique, se faisait aimer et mépriser en négligeant ses devoirs. Il avait sommeillé durant la paix, il apostasia misérablement

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à l'heure du péril, et le mystère de la colère divine lui laissa longtemps le poste qu'il livrait à l'ennemi. Lorsqu'il mourut, sans se repentir, le christianisme avait déjà péri dans son troupeau : il n'y restait plus que des superstitions et des vices. Les prêtres qui succédèrent à ce curé, ou furent chassés ou cédèrent au mal, désormais victorieux. Ils eurent des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre, des pieds et point de mouvement, une langue et point de paroles. Trop heureux d'acheter au moins la paix par de tels sacrifices! mais quels fruits espérer de cette paix de la mort? Non mortui laudahunt te, Domine!

— Sed nos qui vivimiis, ajoutai-je en serrant avec une tendresse respectueuse le bras du bon prêtre.

Il me jeta un regard ravi.

— Est-ce à un vrai chrétien que je parle ? mon brave défenseur est-il de ceux qui vivent ?

— Oui, Monsieur le Curé ; c'est un enfant de l'Église qui vous a tiré de la main des mécréants.

Sur ce mot, nouvelle explosion de joie naïve.

— Certes, s'écria le bonhomme, neque irrideant me inimici mei ! Qu'on ne m'insulte plus! je suis en mesure de soutenir le combat. Mais, puisque vous êtes chrétien, mon cher Monsieur, vous comprendrez pourquoi ces pauvres gens me détestent. Ils me font, à leur manière, la guerre qu'on nous fait plus ou moins partout. J'ai parlé contre les cabarets, contre le travail

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du dimanche, contre les mauvaises lectures, contre l'avarice. Hélas! j'ai parlé h peu près contre tout ce qu'ils font et contre tout ce qu'ils aiment, et ils m'ont pris en aversion. Ce n'est pas uniquement leur faute. Livrés à eux-mêmes, ils me toléreraient peut-être i mais le maire fait un peu l'usure, l'adjoint tient cabaret, le maître d'école vend des almanachs : ce sont les grandes influences du lieu, et elles forment l'esprit public. En outre, j'ai empêché quelques filles de ma paroisse d'épouser certains philosophes de celle-ci. Je ne pouvais faire autrement, puisque j'étais consulté ; mais ils n'entrent point dans ces considérations-lh. Tous ensemble se sont coalisés contre moi, si bien que je ne m'aventure jamais par ici sans recevoir des pierres. Je vous assure qu'il faudrait de graves raisons pour m'y faire venir la nuit. En dépit de ma sorcellerie, je pourrais attraper quelque mauvais coup.

— Mais, Monsieur le Curé, comment vous exposezvous h les rencontrer, même le jour?

— Que voulez-vous? il faut pourtant que je les habitue à me voir! D'ailleurs, cette fois, ils m'ont joué un tour. J'ai la confiance d'une bonne vieille de leur village : ils m'ont fait dire qu'elle était malade, et qu'elle me demandait instamment. Je ne m'y fiais pas. Néanmoins, la chose pouvait être vraie ; et puis je me suis dit : Ma démarche leur prouvera, du moins, qu'un prêtre n'hésite pas à remplir son devoir ; et si

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c'est un piège qu'ils me tendent, ils comprendront peut-être que je ne suis pas sorcier. Ils m'attraperont, mais j'attraperai le diable. N'est-ce pas? Me voilà parti. Je rencontre plusieurs jeunes gens sur la route, etcependant point d'offenses : mauvais signe ! Je passe devant l'école, et je m'aperçois qu'on me guette : bon, je suis pris! J'étais déjà sûr de ne pas trouver ma malade, et j'apprends en effet qu'elle est aux champs. J'entre à l'église, pour prier la sainte Vierge de m'accorder sa protection. Elle n'y manque pas. Une petite fille (pauvre petit ange!) vient rôder autour de moi, s'approche, me dit tout. bas de m'en retourner par les vignes, et se sauve. Voyez ! même dans ce méchant endroit, il y a encore delà charité. Mais moi, tout en méditant sur cette adorable Providence qui se réserve partout des cœurs afin d'y asseoir son doux empire, j'oublie l'avertissement, j'ouvre mon bréviaire, et je prends par distraction le chemin accoutumé. Une embuscade des enfants de l'école m'y attendait, en punition de ma sottise. Ils m'ont environné tout à coup, poussant des cris, excitant leurs chiens, lançant des pierres. Ah! c'est qu'ils ne plaisantaient pas ! Heureusement, la sainte Vierge, qui voulait seulement me donner une leçon de mémoire, vous avait mis en sentinelle pour les empêcher d'aller trop loin. Une petite peur et une petite égratignure, c'est payer peu le plaisir de rencontrer un bon chrétien sur cette terre infidèle.

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— J'admire votre charité, Monsieur l'Abbé; néanmoins je ne me console pas de n'avoir pu allonger les oreilles d'un de ces garnements. Et j'aimerais à rencontrer le maître d'école, pour corriger sur sa personne tous ses écoliers à la fois.

— Bah! bah! ils ne savent ce qu'ils font. Mais voulez-vous absolument que je me venge? Ne perdez pas tout espoir. Je finirai par trouver le moyen de morigéner le grand ennemi que j'ai parmi ces gens-là, et qui n'est autre que le prince de ce monde. Ils ont fait partir leur curé le mois dernier : un pauvre séminariste, qui tremblait d'être assassiné, et qu'ils avaient enfermé comme un lépreux dans son presbytère. Je leur en donnerai un autre de ma main. Je les ai étudiés, je sais ce qu'il leur faut, et je tiens leur homme : un véritable saint, un apôtre à qui la sainte Vierge accorde tout ce qu'il veut! Il les aimera tant, qu'il fera des miracles, ou il mourra ; et alors ce sera sa mémoire qui fera des miracles, et ils se convertiront sur son tombeau. La tombe aussi est éloquente et fait ses œuvres. Comment! l'Évangile dompte les anthropophages de rOcéanie; et ces sauvages-ci, qui sont baptisés après tout, résisteraient à la charité d'un vrai prêtre ! Mais un prêtre, mon cher Monsieur, un prêtre, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce même Jésus qui, montrant les chemins de la Galilée, a dit : De ces pierres je puis faire des enfants d! Abraham. Il y a déjà là une bonne femme aimant et servant Dieu ; elle

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est seule, avec quelques petites filles peut-être. Vous pensez que ce n'est rien, n'est-ce pas? Eh bien! c'est tout ce qu'il faut. Avant quinze ans, ils auront école de frères, école de sœurs, confrérie, et le reste; ils iront presque tous à la messe dans leur église rebâtie, et ils demanderont un vicaire, parce que le curé, réduit à se croiser aujourd'hui les bras dans cette jachère, ne pourra plus suffire à la moisson. Voilà ce que je vous promets, puisque vous êtes vindicatif.

— Dieu vous exauce, Monsieur le Curé ! Vos vœux sont plus chrétiens que ma colère, et vous êtes meilleur prophète que moi.

— Mon cher Monsieur, le don de prophétie, que l'Esprit répandait autrefois indistinctement sur les fidèles, est aujourd'hui le partage des saints : tout me manque pour en être gratifié. Mais celui qui voit un pommier longtemps stérile fleurir enfin au printemps, sera-t-il prophète pour annoncer que l'arbre n'est pas mort et donnera bientôt du fruit? Le peuple dont nous parlons, est cet arbre ; une pauvre vieille branche a reverdi, quelques petites fleurs y sont écloses : voilà le signe. Je le connais : ce n'est pas la première fois que je l'observe; et j'attends fermement la visite de Celui qui apparut à la pécheresse sous la figure d'un jardinier.

Nous avions fait un assez long chemin ; le prêtre s'en aperçut.

— Je vous détourne peut-être? dit-il. Si nous

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n'allons pas du même côté, perraettez^moi de vous remercier de la protection que vous m'avez donnée. Je suis maintenant hors de danger. Vous voyez cette croix neuve : c'est l'entrée de mes terres, et, grâce à Dieu, je n'y manque pas d'amis.

— Je crois, dis-je, Monsieur, que nous ferons plus longtemps route ensemble : je vais à M

— Eh! s'écria-t-il. Dieu soit loué! il me fait aujourd'hui grâces sur grâces : je suis le curé de M

— Je m'en doutais, répondis-je.

— Sans indiscrétion, poursuivit le bon prêtre, piiisje vous demander chez qui vous allez, à M ?

— Je vais chez vous, Monsieur le Curé.

— Soyez mille fois le bien venu, mon cher défenseur. Le curé de M... n'est pas riche, et son presbytère n'est pas grand, mais on y peut encore exercer la sainte hospitalité.

— J'en profiterai. Monsieur le Curé. Permettez-moi de vous dire qui je suis.

Je me nommai à la façon des héros d'Homère : Un tel, fils d'un tel. Au nom de mon grand-père maternel, il ouvrit des yeux émerveillés ; au nom de mon village, il m'embrassa,

— Mais nous sommes pays! s'écria-t-il, et même il ne tient qu'à nous de nous croire parents. Je suis du Gàtinais aussi; ma mère est, comme la vôtre, de Boynes, où tout le monde est cousin.

— Je possède peut-être un titre de plus à votre

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bienveillance ij'ai été longtemps l'ami très intime d'un excellent jeune homme qui, je crois, est votre neveu.

Le curé me prit les deux mains, les serra fortement, et me regarda quelques moments en silence, avec une expression de tendresse et de douleur dont je fus troublé.

— Hélas! me dit-il enfin, je n'ai eu d'autre neveu que Laurent-Pierre. Est-ce de lui que vous parlez? 11 est mort, le pauvre cher enfan.t! il est mort ici, bien tristement, bien malheureusement... Mais non; non, sa mort n'a pas été triste et malheureuse, car elle a été chrétienne... Ah! cher compatriote, quel souvenir réveillez-vous dans mon cœur! Vous l'avez donc connu, vous l'avez donc aimé, ce doux Laurent? Il était devenu un homme parfait, plein de bonté, plein de piété... Oui! ils l'ont laissé mourir... à cause de moi... Tenez, je vous demande pardon, ne parlons plus de lui en ce moment. Ce soir ou demain, après la sainte messe, nous irons prier sur sa tombe. Nous y trouverons peut-être quelque chose de cette ineffable paix dont il jouit éternellement, je l'espère et je le crois, dans le sein du Dieu de miséricorde.

La voix du bon curé était tremblante, ses yeux se remplissaient de larmes, son visage avait pâli. Je n'osai le questionner sur l'époque et sur les circonstances de cette mort, dont il parlait avec une émotion si différente de son calme habituel. J'attendis qu'il renouât

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l'entretien ; et, devinant qu'il priait, je r,écitai moimême quelques prières pour l'àme de mon ami.

Nous approchions de M , qui me parut un village

assez considérable, et mieux tenu que ne le sont ordinairement ceux de la contrée. A une portée de fusil des premières maisons, sur un petit calvaire en maçonnerie, s'élève une croix de pierre assez belle. Une religieuse y était à genoux, entourée de quinze ou vingt petites filles. Toutes ensemble chantaient, avec beaucoup de charme, O crux, ave! Le curé salua la croix, la religieuse et les enfants.

— C'est, me dit-il, notre petite école, qui va faire la promenade du jeudi. Si nous étions arrivés au village par l'autre entrée, nous aurions rencontré un frère avec sa bande de garçons. Avant de partir pour la promenade, ils chantent ^ye maris Stella devant une statue de la sainte Vierge.

— Je pense, dis-je, que ceux-là ne jettent point de pierres au curé ?

— Ils n'en jettent plus, grâce à Dieu; mais ce n'est pas sans peine qu'ils en ont perdu l'habitude. Ils étaient pour le moins aussi attachés à cette coutume que nos amis de là-bas, et même je dois dire à leur honneur qu'ils visaient beaucoup mieux.

— Ainsi, Monsieur le Curé, vous avez été lapidé?

— Mainte et mainte fois... mais, hélas! toujoursen homme qui ne mérite point le martyre. Je n'en ai pas moins choisi sairît Etienne pour un de nos patrons.

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Nous visiterons tout à l'heure sa chapelle : quelquesunes des pierres jetées sur moi tiennent leur place dans la muraille, et presque toutes y ont été placées par les mains qui les avaient lancées. Vous voyez que je suis croyable quand je dis que les fleurs annoncent les fruits. J'ai passé ici trois longues, bien longues années, avant de voir non pas une fleur éclore, mais un faible bouton poindre sur l'arbre que j'arrosais de mes sueurs et de mes larmes. Cette paroisse était plus hostile, plusperdueencore que celle d'où nous venons. Ah ! que Dieu est puissant ! qu'il est bon ! que sa miséricorde est grande!

Nous étions dans la principale rue du village. Les habitants saluaient le curé de la façon la plus cordiale ; les petits enfants accouraient lui demander une caresse.

Nous passâmes devant l'auberge, dont l'enseigne toute neuve représentait les Trois Mages, ces antiques patrons du voyageur, qui ont découvert le nouvel homme et le nouveau monde. L'hôte, assis sur le seuil, se leva, et tira d'une main sa pipe, de l'autre son bonnet de coton. Je savais quelle est l'importance d'un aubergiste : je félicitai le curé d'en être aux politesses avec un si gros personnage.

— 11 est plus gros encore que vous ne le voyez, me dit le curé. Ce fut longtemps mon adversaire acharné. Il parlait encore contre moi dans le conseil lorsque je n'y avais plus que des amis. Je l'ai fait nommer maire,

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et il est devenu l evéque du dehors. Aujourd'hui nous en sommes aux présents. C'est moi qui lui ai donné son enseigne, et, ce que personne ne voulait croire, il m'a fait cadeau d'un beau ciboiiv d'argent. Depuis qu'il est maire, il ferme son cabaret les dimanches et fêtes, à l'heure des offices.

— Je commence h soupçonner que vous faites des miracles, Monsieur le Curé.

— Non ; mais Celui qui les fait ne les refuse pas à l'infirmité de son serviteur. Sa charité supplée à mon impuissance. Quelquefois il m'inspire les actions et les paroles nécessaires; presque toujours il opère par lui-même : je viens pour essayer encore de tourner un obstacle que je n'ai pu ni vaincre, ni ébranler, ni esquiver; l'obstacle n'existe plus.

Je fus chargé, poursuivit-il, de cette paroisse après la révolution de. Juillet. Mon prédécesseur avait été pillé et chassé outrageusement. C'était un de mes amis. Il vint me trouver au grand séminaire, où je professais la philosophie. Après m'avoir raconté ses travaux, ses fatigues, ses douleurs, il me confia que, ne pouvant rentrer dans sa paroisse, il se proposait de partir pour les missions. En l'écoutant, j'eus honte de ma vie, jusqu'alors si douce ; je conçus le dessein de partir avec lui : Eamus et nos! Mais notre évêque nous déclara qu'il ne voulait pas du même coup se priver de deux prêtres utiles, et qu'il entendait premiè-

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rement me garder. « Quant à vous, dit-il à l'ancien

curé de M , je ne vous donnerai Vexeat qu'après

vous avoir remplacé dans votre cure. Mais à qui imposerai-je une semblable croix? Connaissez-vous quelqu'un qui la puisse porter? — Oui, Monseigneur, répondit mon ami; et c'est ce bien-aimé frère qui demande à prendre comme moi le fardeau de l'apostolat.— Qu'en dites-vous, mon cher professeur? me dit le bon évêque. Consentez-vous d'aller féconder cette mission? Elle sera aussi méritoire qu'une autre. »

Je fus moins épouvanté que je ne l'aurais cru, et je répondis à Monseigneur en renouvelant à ses pieds le vœu d'obéissance de- mon ordination. Il me bénit, non sans verser des larmes. Voilà comment je devins

curé de M Je fermai mes livres, j'abandonnai mon

heureuse cellule du séminaire, et j'arrivai, rempli d'espérance et de terreur.

On me reçut très mal, et il avait été question de ne pas me recevoir du tout. Cependant je pus m'installer, moyennant un charivari qui se renouvela tous les soirs à peu près, par permission des autorités, pendant un mois. Un des plus zélés tapageurs était le seul homme de la paroisse qui consentît à me parler, mon propre sacristain, esprit fort et ivrogne achevé. J'aurais aussi vainement essayé de le punir que de le convertir. Si je'l|ayais chassé, personne n'eût consenti à le remplacer, .'et-il m'aurait' à son- tour chassé le

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lendemaitt. Je voulus plusieurs fois rendre visite au maire : ce magistrat me ferma constamment sa porte. Je vous laisse à penser ce que faisait l'instituteur communal. Le reste de la population, encouragé par ces exemples, me prodiguait les mauvais traitements : les petits enfants me poursuivaient de leurs cris, les grands me jetaient des pierres, les pauvres même ne me savaient aucun gré des aumônes que je leur faisais : il peine daignaient-ils m'écouter dans le moment que je leur donnais mon pain. Quand j'étais forcé de passer devant le cabaret, je voyais toujours quelque pauvre mêlé à ceux qui chantaient les refrains satiriques composés contre le curé par les beaux-esprits du village : In me psallebant qui bibebant vimim. Je ne pouvais rien espérer de mes sermons : personne ne venait à l'église. Le dimanche comme les autres jours, je célébrais les saints mystères dans une solitude absolue. Cette pauvre église faisait peine h voir : l'eau coulait par le toit rompu, l'humidité verdissait les dalles, l'édifice entier menaçait ruine, et le sacristain me disait avec raison que la voûte finirait par me tomber sur le dos. J'avais quelques économies : je les consacrai à faire réparer la principale fenêtre \. du chœur. Ce travail coûteux fut achevé la veille de la Toussaint. Je savais que ce jour-là et le lendemain, jour des Morts, en vertu d'une coutume plus superstitieuse que dévote, presque tout le monde assisterait aux offices, et je pensais qu'on me tiendrait quelque

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