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compte de mon cadeau. Lorsquej'entrai dans l'église, les débris de ma belle fenêtre jonchaient le sanctuaire, et les pierres dont on s'était servi pour la détruire couvraient l'autel. Ce spectacle me navra. Je (oiiibai à genoux et je pleurai; des rires moqueurs répondirent à mes gémissements. Néanmoins, après avoir tant bien que mal réparé le dégât, je fis sonner la messe. On vint en foule, hélas! pour jouir de ma douleur et pour me faire un nouvel outrage. Dès que je fus en chaire, chacun se leva et sortit, au signal du maire et de l'instituteur, « Arrêtez ! » leur criai-je, emporté par un mouvement que je ne pus dompter, et qui les retint immobiles. « Plusieurs de vous ont, cette nuit même, insulté cette église, qui est la maison de Dieu. Dieu les a vus, Dieu les connaît : qu'ils fassent pénitence, car Dieu s'apprête à les punir!... » Ils haussèrent les épaules et quittèrent le lieu saint, m'y laissant presque seul, après m'avoir fait si durement comprendre qu'ils voulaient refuser toujours de m'écouter.
Recevez l'aveu d'une faute que je commis alors : Mon évêque m'en a sévèrement repris, et je la regretterai toujours. J'étais outré ; j'osai demander à Dieu de venger lui-même sa cause : Siirge, et judica causam tuam ! Je ne fus que trop écouté. En huit jours, deux des principaux déprédateurs faillirent se tuer, et restèrent infirmes. On se souvint de mes menaces, on eut peur, on m'insulta moins; mais je commençai de passer pour sorcier, et je ne fus pas moins haï. Le
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châtiment de ces deux misérables, qui refusèrent obstinément mes consolations , m'épouvanta plus qu'eux-mêmes. Aux nouvelles difficultés qui m'entourèrent, et à mes propres remords, je sentis que Dieu ne m'avait pas envoyé pour maudire : Non in arcu meo sperabo; etgladius meus ?ion salvabit me.
Je ne confiais qu'à mon évèque toutes mes douleurs. Elles étaient telles, ([ue je craignais de défaillir. Le bon prélat me réconfortait : « Ne désespérez jamais de la miséricorde », me disait-il. « Si vous aviez été en mission, croiriez-vous n'avoir rien fait pour le salut des sauvages durant tout le temps que vous auriez passé sur la mer? les heures employées à apprendre leur langue eussent-elles été des heures perdues? En vérité, toutes vos peines, toutes vos larmes, toutes les peines et les larmes de vos prédécesseurs, sont des grains précieux déposés dans cette terre : elle ne les étouffera point. »
Il me bénissait : je sentais renaître mon espérance ; mais les germes annoncés ne paraissaient pas. Fui de tous comme un pestiféré, je n'essayais rien qui n'avortât misérablement, ou qui ne tournât contre moi.
Je voulus donner quelques soins, quelques médicaments à des malades pauvres, si abandonnés de tout le monde, qu'ils avaient consenti à me recevoir : le médecin et l'apothicaire du canton me menacèrent d'un procès. Je voulus donner des leçons à des jeunes
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garçons assez intelligents : le maître d'école me dénonça, je ne sais quel inspecteur me fit condamner à l'amende ; et mes élèves, m'ayant quitté, m'insultèrent, pour se faire pardonner d'avoir été mes amis. On me signala au chef-lieu, on m'appela un prêtre remuant, on se plaignit de moi à l'Évêque, le procureur du roi me signifia rudement d'avoir à respecter les lois de l'État.
Que vous dirai-je? Gela dura trois ans. 0 mon Dieu, quelles années! Prosterné dans mon église déserte, je conjurais Dieu de se laisser toucher. Dieu semblait aussi insensible à mes larmes que la pierre 011 elles tombaient." Il m'écoutait cependant, il faisait son travail dans les cœurs; mais je n'en voyais rien.
A cette époque, un grand malheur m'atteignit : ma sœur unique mourut. Elle laissa deux orphelins : Laurent-Pierre, votre ami, et une fille de dix-sept ans, nommée Edmonde, ma filleule. Cette chère petite voulait se consacrer à Dieu, mais sa faible santé lui commandait d'attendre encore. Elle n'avait aucun appui sur la terre. Elle vint ici vivre avec moi, ou plutôt elle vint y mourir.
Dans les premiers temps, sa présence parut adoucir ces esprits farouches. Elle était douce, avenante, obligeante comme la charité ; elle avait mille petits talents, mille petites recettes : elle s'attira l'amitié de quelques jeunes personnes, et bientôt je pus espérer
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que par elle un faible rayon de la grâce descendrait sur mon infortunée paroisse. Il en fut ainsi, en effet; mais à quel prix, grand Dieu î...
Le curé s'arrêta, presque aussi ému qu'il l'avait été quelques instants auparavant, au souvenir de mon ami. Nous étions arrivés devant l'église, située sur une place spacieuse, plantée de jeunes arbres et où se voyaient d'assez belles maisons. L'édifice était entièrement neuf. Je fus étonné de ses vastes proportions, et je complimentai sincèrement le curé sur le goût simple de l'architecture. Nous entrâmes: mon étonnement augmenta. L'autel brillait d'une décoration magnifique; fout était propre, ordonné, poli. Un sacristain, que je soupçonnai n'être pas celui dont le curé m'avait parlé, époussetait les boiseries avec un air de décence et de piété qui relevait singulièrement ses humbles fonctions. Mais ce qui me fit un plaisir inexprimable, ce fut de voir plusieurs femmes en méditation dans, la chapelle de la sainte Vierge, autour d'un confessionnal, où le vicaire était assis.
Le curé, devinant mes pensées, me serra la main, et me dit à voix basse : « C'est demain le premier vendredi du mois ; nous fêtons le Sacré-Cœur. Ce soir, je confesserai les hommes. Rendons grâces à Dieu ! »
C'était un besoin de mon âme. Je m'agenouillai auprès de ce vrai serviteur du Christ, et je ne m'aperçus pas si sa prière fut longue, car je priai moi-même
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de l'abondance du cœur, comme je voudrais prier toujours.
Il se leva le premier; nous sortîmes.
— Voilii, me dit-il avec un vif accent de reconnaissance, voilà ce que Dieu sait faire ! C'est Lui qui a remué ces pierres, au positif comme au figuré ; Il a remué les pierres et les a disposées dans ce bel ordre, édifiant à la fois parmi nous le temple matériel et le temple spirituel. Certes, s'il m'est permis de parler comme l'Écriture, qui fait crier les pierres, je puis bien dire que les pierres ont travaillé! Oui, mon cher ami, notre église a été bâtie sans plan, sans architecte, sans argent ; et, pour y voir des chrétiens, je n'ai eu qu'à en ouvrir la porte : Qui habitare facit sterilem in domo, matrem filiorum lœtantem. Quelle parole puissante avais-je adressée aux premiers qui sont venus prier? où ai-je trouvé les cent mille francs que cette construction nous a coûté?
— Cent mille francs? m'écriai-je.
— Cela vous effraye? reprit le curé ; sachez que ce n'est pas la moitié de nos dépenses. Je vous ferai voir notre hôpital et nos écoles, qui ont coûté davantage.
— Mais, dis-je, Monsieur le Curé, comment avezvous pu vous engager dans de telles entreprises?
— Je l'ignore, répondit-il ; je n'en ai ni la respon-
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sabilité ni le mérite. J'ai agi comme ces machines qu'un moteur invisible fait marcher, et qui ne savent ce qu'elles font. Ma chère petite Edmonde a été la vraie fondatrice de l'église ; l'hôpital est en quelque sorte bâti sur la tombe de mon pauvre Laurent.., Mais entrons au presbytère.
La répugnance que le curé éprouvait à parler de sa nièce et de son neveu était trop visible pour que je ne l'eusse pas remarquée, et je n'avais assurément nul désir de me faire un jeu de sa douleur ; cependant l'œuvre de la conversion ou plutôt d^ la résurrection du village paraissait si intimement attachée à ces deux mémoires, que je souhaitais ardemment de savoir ce qu'il ne me disait pas. Je résolus de le pousser un peu lorsque je le verrais sur ce chapitre, d'où sa volonté l'éloignait sans cesse, mais où son cœur le ramenait toujours.
Nous étions au presbytère ; il m'en fit les honneurs.
Si le curé de M avait remué beaucoup de pierres,
ce n'était pas pour se mieux loger. La maison, petite et noire, semblait ne tenir debout qu'en vertu d'un pacte avec les vents. Elle se composait de trois pièces aurez-de-chaussée : l'une, servant de cuisine; l'autre, de salle à manger et de parloir ; la troisième était chambre à coucher, salon et bibliothèque. J'y aperçus un certain nombre de beaux livres. Le curé me dit qu'il en avait eu davantage, ayant quelquefois sacrifié,
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dans sa jeunesse, au démon de la bouquinerie. Mais un jour ses paroissiens, lui attribuant une grêle assez forte qui venait de ravager leurs champs, avaient fait invasion chez lui, et saccagé une partie de son grimoire. «Heureusement», ajouta-t-il, leur fureur est tombée sur un meuble qui renfermait mes livres les plus rares, et c'étaient ceux qui ne me servaient pas. »
Au-dessus du rez-de-chaussée, il y avait un grenier et deux chambres proprettes. L'une de ces chambres semblait meublée pour une femme : on y voyait quelques images de piété, un tableau fait à l'aiguille, une table à ouvrage, et un lit de fer entouré de rideaux blancs. Mais la pièce était assombrie par un vaste auvent placé à l'extérieur, au-dessus de l'unique fenêtre.
— Pourquoi ne faites-vous pas enlever cet auvent? dis-je au curé : la chambre en serait plus saine et plus claire.
— Cette chambre, répondit-il, n'est plus habitée : c'est celle d'Edmonde. La chère petite a fait elle-même placer cet auvent, afin que les pauvres ne fussent pas obligés d'attendre à la pluie, lorsqu'il n'y avait personne au presbytère pour les recevoir. C'était une grande charité de sa part, car elle n'aimait rien tant que le grand air et le grand jour.
— Combien vous avez dû souffrir, ajoutai-je d'une voix émue, lorsque Dieu vous priva d'une si douce
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compagnie, et même, si je me rappelle bien ce que vous m'avez dit déjà, d'un si précieux secours !
— Je vois, répondit le curé, que vous désirez connaître toute l'histoire de mes douleurs. Je vous la raconterai dans ce lieu même: je n'en saurais trouver un, à part l'église, où je puisse avec plus de consolation et de résignation vous faire ce triste récit. Mais vous, mon ami, commandez h votre cœur, et ne vous indignez pas contre ceux qui m'ont porté des coups parfois si douloureux. N'accusez que l'infirmité partout semblable de l'espèce humaine, lorsqu'elle secoue le joug divin. Songez que je tiens ici la place de Jésus-Christ persécuté, battu de verges, crucifié ; songez que le serviteur coupable n'est pas au-dessus du maître innocent ; et enfin, souvenez-vous qu'aujourd'hui, comme il y a dix-huit siècles, et par toute la terre comme au Calvaire, le fruit du salut pend à l'arbre de la croix. Aucun siècle ne s'est écoulé sans que le monde ait vu des hommes puissants par la force ou par le génie s'élever à une grande hauteur parmi leurs contemporains, les dompter, les enchaîner, leur donner des lois ou des doctrines. Dans la gloire, dans la pourpre, dans l'empire, tous ces hommes néanmoins sont restés des hommes; le monde, qu'ils avaient soumis, les a jugés, et toujours, en exaltant leur gloire, il les a, par un juste arrêt, rabaissés au niveau de la nature humaine. C'est à l'opprobre, c'est au supplice et à la croix que le monde a reconnu son
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Dieu. Mais, je ne crains pas de le dire, ce Dieu luimême serait oublié, celte croix auguste se rapetisserait au niveau de tant de grandeurs qui ont ébloui la terre et qu'on ne connaît plus, et l'œuvre du salut serait imparfaite, si la très sainte Trinité, dans les conseils de sa miséricorde infinie, n'avait pris soin de donner toujours à la terre de fidèles imitateurs de Jésus crucifié. Elle choisit donc des hommes de bonne volonté, — oui, mon Dieu, d'un peu de bonne volonté! — et, soutenant leur faiblesse, réparant leurs défaillances, pardonnant leur lâcheté, elle leur donne le calice à boire et le Calvaire k gravir. Il faut que l'outrage les accompagne, il faut que la sueur de sang les inonde, il faut qu'ils soient attachés au bois, et que le sang et l'eau s'échappent de leur flanc ouvert. Alors ils renouvellent l'œuvre de la croix, ils ouvrent le ciel au larron et à l'homicide ; et ceux qui les ont frappés se disent : Vraiment ils nous aimaient ! vraiment ils ont pratiqué parmi nous la loi du Dieu qui mourut pour racheter le monde !
Or, croyez-moi, cher ami de mon pauvre Laurent, vous à qui je ne craindrai point de montrer mes blessures, croyez-moi bien : mon cœur, trop attaché à luimême, n'a pas, sans doute, autant que Dieu l'aurait permis, goûté les joies du sacrifice ; mais je les ai suffisamment connues pour pouvoir vous dire qu'heureux et bienheureux sont ceux qui portent la croix. Ils aiment 1 Avant de recevoir la vocation du sacrifice, ils
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ont déjà reçu l'amour, ce don de Dieu ; l'invincible amour qui triomphe de la mort! Elle monde conjuré ne peut rien contre la félicité de leur âme. Avec l'amour, ils ont la foi; avec la foi, ils ont l'espérance : déjà la meilleure part d'eux-mêmes n'est plus sur la terre. Qu'importe au voyageur qui voit le but et qui est sûr de l'atteindre, que lui importe le chemin où il marche encore? Chaque pas qu'il fait n'est qu'un pas de moins à faire, et le rapproche de son éternel repos. Oui, silrement, il est blessé, son sang coule; mais, encore une fois, il croit, il espère, il aime, et il s'enivre d'un bonheur que toute l'ingratitude des hommes ne peut lui ravir : le bonheur de les aimer et de souffrir pour eux.
Ma nièce Edmonde, la chère petite, avait reçu du Ciel cette inappréciable grâce de la charité. Elle connaissait le prix des âmes ; pour en sauver une seule, elle auraitjoyeusement donné sa vie. Des paroles admirables s'échappaient de son cœur, lorsque le soir, dans notre solitude, nous causions du bon Dieu. Moi, prêtre, théologien, déjà vieux docteur, j'appris d'elle des choses que j'ignorais. Elle avait surtout une dévotion parfaite envers la sainte Vierge, patronne des prédestinés ; ses entretiens n'étaient qu'un commentaire de la parole de saint Bernard : Omnia per Mariam.
Comme je vous l'ai dit, Edmonde s'était attiré
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l'amitié d'un certain nombre de femmes: elle ne tarda pas à les réunir en petite confrérie, et j'eus enfin la joie de voir sept ou huit personnes à la messe. Avec quel bonheur je saluai ces prémisses si longtemps attendues ! Edmonde faisait mille beaux projets : elle voyait déjà les femmes m'amener leurs enfants, les jeunes filles se marier et convertir leurs époux : elle voulait que nous réparassions et que nous agrandissions la chapelle de la Suinte-Vierge. En attendant, elle travaillait jour et nuit pour relever, par quelques ornements, l'indigence lamentable de cette chère chapelle.
Ces agréables rêves durèrent peu ; ils étaient prématurés : ma pauvre Edmonde n'en devait pas voir l'accomplissement.
Ses amies, touchées de ses discours, les répétèrent dans leurs familles, s'éloignèrent des fêtes grossières qu'elles avaient jusque-là fréquentées. On les chansonna ; elles résistèrent ; l'irritation s'en accrut, et trouva enfin un moyen de les vaincre. Non seulement je fus de nouveau en butte aux insultes, mais, ce qu'on n'avait pas fait encore, on décria ma vie, et, ce que je n'aurais pu croire, on calomnia Edmonde, cette douce et virginale créature, dont l'aspect seul faisait penser à la vertu. On m'adressa une chanson de Béranger, qu'une main plus adroite que celle des paysans avait tournée contre ma nièce et contre moi. Je devinai que ces refrains hideux allaient circuler
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partout, et que les enfants mêmes les rediraient. Ma première pensée fut d'éloigner Edmonde, d'ailleurs souffrante depuis un certain temps ; mais le mal était déjà fait, il était trop tard. Ce que je venais d'apprendre, Edmonde le savait. Avant de rompre avec elle et de la rejeter comme une personne infâme, une de ses amies, excitée par je ne sais quelle jalousie absurde, s'était empressée de lui rapporter tout ce que l'on disait. Le coup avait porté, il avait fait une blessure mortelle ; l'innocente vierge ne vivait plus que par un effort de son courage et de sa charité pour moi. Afin de ne pas m'affliger, et pour que je ne l'obligeasse pas à quitter cet air empoisonné où l'on assassinait son honneur, elle se taisait et elle mourait.
Le refrain meurtrier la poursuivait partout. Si elle sortait, elle l'entendait murmurer à ses côtés ou retentir dans les maisons. Le jour, quand j'étais dehors ; le soir, quand je dormais, des hommes, des enfants, des femmes, venaient le fredonner près de la fenêtre, sous cet auvent qu'elle avait fait placer pour abriter les pauvres. Sans cesse la pointe de ce poignard infernal troublait sa méditation et son sommeil. Ils la voyaient mourir, et ils ne cessaient pas ! Croiriez- vous qu'un jour, comme elle était seule à prier dans l'église, un homme, qu'elle a reconnu et qu'elle n'a point nommé, vint se placer derrière elle, et, sans respect pour le lieu saint, sans pitié pour sa faiblesse, lui chanta ces vers obscènes et sacrilèges, jusqu'à ce qu'enfin elle tombât
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évanouie. Ahl qu'il faut prier pour le poète qui a fait cette œuvre coupable ! car il ignore sans doute quelle arme cruelle il a mis aux mains de ces grossiers ennemis de la religion qui désolent nos villages. Suis-je le seul curé dont il a entravé la mission ? ma pauvre Edmonde a-t-elle été la seule victime de sa marotte, plus mortelle que la dent des vipères?
Lorsque je dis à Edmonde que sa santé m'imposait le devoir de lui faire quitter le pays, elle me répondit : (( Cher oncle, je sais d'où vous vient cette pensée. Vous devez comprendre que j'emporterai partout le mal dont je souffre ici. Ne me condamnez pas à mourir loin do vous, et songez aussi que mon départ donnerait do nouveaux prétextes à la calomnie. Ma réputation exige que je ne fuie pas, dussé-je, en fuyant, assurer ma guérison : car on vise à l'honneur de Dieu même en attaquant le mien. Faisons généreusement notre sacrifice : nous triompherons, vivants ou morts, do ce dernier effort de l'enfer. »
Je ne me rendis point à ces raisons; mais quand j'eus pris à la hâte les dispositions nécessaires pour assurer un asile à ma chère enfant, le mal avait fait d'irréparables progrès, le voyage n'était plus possible. Je me résignai.
Edmonde fit dire à ses anciennes amies qu'elle allait mourir, et qu'elle les conjurait de venir recevoir ses adieux. Elles vinrent presque toutes. Celle qui lui avait porté le premier coup, accourut la première et
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fut la plus tendre. Edmonde, consolée, m'annonça que cette bonne fille deviendrait le modèle de la paroisse, prédiction bientôt accomplie, comme beaucoup d'autres : car il semblait que Dieu, pour adoucir ses derniers moments, lui eût accordé de voir l'avenir. Sans murmurer, sans se plaindre, sans accuser personne, elle confia l'honneur de sa mémoire à leurs regrets et à leur amitié. Elle leur parla ensuite de la religion avec tant d'éloquence, que toutes lui promirent en pleurant de revenir à l'église et de n'en plus oublier le chemin. Elles ont tenu leur promesse.
J'ai bien des fois, depuis mon sacerdoce, assisté (les mourants, et je savais combien la mort chrétienne est belle; mais je n'ai pas vu de fin plus auguste que celle de cette pauvre innocente : c'était vraiment la victime de bonne odeur, s'immolant dans la joie et la paix. « Cher oncle, » me dit-elle, « je vous laisse ma petite dot pour réparer la chapelle delà sainte Vierge. Prenez courage : encore un peu de temps, et vous vaincrez. Je crois que je vous parle de la part de Dieu. Vos ennemis sont nombreux, mais ils ne l'emporteront pas. Faites-leur du bien. »
Elle mourut en répétant ces paroles : « Faites-leur du bien. » Qui lui avait appris cela, à cette petite fille ? qui lui avait appris à parler comme saint Paul ? Faites-leur du bien : c'est, en trois mots, toute la science des saints, toute la perfection de l'Évangile, tout le secret de Dieu pour vaincre la fureur et l'art
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profond de l'enfer. L'homme résiste à tout, à la raison, à la force, à la science, au châtiment ; il cède au bien qu'on lui fait. Ses yeux alors s'ouvrent, son cœur fléchit, sa colère tombe. Vainement il essaye de se révol 1er ; vainement il revêt contre la douce charité ces armes dont il se cuirasse contre la justice, contre l'évidence et contre les miracles : à travers ces enveloppes d'airain, la charité pénètre jusqu'à la conscience; il faut se rendre, il faut se soumettre. C'est l'arrêt de Dieu : Beati mites, quia possidebunt terrain. Et c'est pourquoi, mon ami, tout le travail des ennemis de la sainte Église est de l'empêcher, autant qu'ils peuvent, de faire le bien.
Edmonde passa de cette vie à la gloire éternelle. J'eus, pour m'en convaincre, la secrète vertii qui sortait de son cercueil. Je demeurai en prières, à cette place où nous sommes, toute la dernière nuit qu'elle passa sous mon toit; j'éprouvais une douleur immense, et, dans cette douleur, une paix et une consolation infinies. Jamais je ne me suis senti si fort sous le fardeau que Dieu m'a donné; jamais la pensée d'un murmure et l'ombre d'un ressentiment ne furent plus éloignés de mon cœur. 0 vertu de cette dépouille virginale ! vertu de ce pardon si souvent répété dans son âme, qui le renouvelait en ce moment devant Dieu ! ma prière, commencée pour elle, s'achevait pour ses persécuteurs.
Je regardai comme un nouvel effet de son crédit au
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ciel la foule qui vint à ses obsèques. Je parlai, et l'on m'écouta; je vis même des pleurs, j'entendis des sanglots : la calomnie était tombée avant la victime ; je crus qu'enfin la glace était rompue, que les brebis venaient au pasteur. Mais Dieu allait me demander encore un sacrifice, et celui-là devait me trouver moins soumis.
Le frère d'Edmonde, Laurent-Pierre, votre ami, avait voulu servir, afin de ne point toucher à son petit héritage, et de le réserver tout entier pour sa sœur. Brave, instruit, honnête, il pouvait se faire une, carrière dans les armes. La mort d'Edmonde nous laissait tous deux seuls sur la terre. Notre mutuelle affection en devint plus vive : chacun de nous aimait dans l'autre tout ce qu'il avait perdu. Sans me consulter. Laurent, cédant aux conseils de son bon cœur, sollicita un congé pour venir m'embrasser. Hélas! il l'obtint à cause de son excellente conduite ; et il partit en jeune homme et en soldat, à pied, le sac sur le dos. C'était au commencement de l'hiver ; il avait à faire un long voyage.
Pendant qu'il me ménageait cette joie, ma situation ici empirait; non qu'elle fût redevenue ce qu'elle était avant la mort d'Edmonde. Les amies de cette chère enfant persévéraient, grâce à Dieu, et commençaient d'ébranler autour d'elles des cœurs jusqu'alors bien obstinément fermés. Mais ce mouvement même ravivait d'anciennes fureurs, que j'avais crues trop tôt
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définitivement éteintes. Les principaux du village et les jeunes gens étaient toujours mes adversaires déclarés; ils m'insultaient encore fréquemment dans les rues, mon nom seul excitait leur colère. Vous allez connaître à quels excès cette colère se pouvait porter. Laurent arriva la nuit, après une longue marche, par un temps effroyable. 11 avait supporté, durant plusieurs heures, une pluie glacée, et il s'était blessé en tombant dans nos mauvais chemins. La Providence permit qu'il s'adressât d'abord, pour demander ma maison, à deux des habitants qui me haïssaient le plus. Le premier referma sa fenêtre sans répondre, le second se répandit en injures. Il leur avait dit qu'il était mon neveu. Un troisième refusa de sortir. Cependant le pauvre enfant trouva un mendiant moins inhumain, qui voulut bien lui indiquer ma porte. Il frappa. Hélas ! je n'étais pas chez moi, et ne devais pas rentrer. Obligé de me rendre chez un confrère, h trois lieues du village, j'avais annoncé que j'y passerais la nuit. Ma vieille servante, sourde et presque idiote, ou n'entendit pas, ou craignit une de ces méchancetés que l'on nous faisait souvent. Laurent frappa en vain : personne ne répondit. Il crut qu'on lui avait donné une fausse indication, et que la maison était déserte. Accablé de froid et de besoin, il se traîna dans le village, cherchant Taubcrge. C'était le quartier général de mes ennemis. Il essuya un nouveau refus, plus injurieux que les autres et accompagné de menaces...
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Vous VOUS étonnez? J'ai oublié de vous dire que le malheureux, dans ses chutes, avait perdu son sac et son argent. La mort était déjà peinte sur son visage ; on n'en fut point ému : un chien aurait été recueilli, le neveu du curé fut chassé. Mon Dieu, faites-leur miséricorde ! Ce n'était pas ce pauvre enfant qu'ils voulaient frapper, c'était moi ! Ils le virent tomber exténué, et ne le relevèrent point. Au bout d'une heure seulement, ils permirent à une servante, dont la charité excitait leurs moqueries, de lui apporter un peu de vin. Tandis que, agenouillée dans la boue, elle approchait des lèvres de Laurent le cordial qui ne pouvait déjà plus le sauver, ces barbares faisaient encore pleuvoir sur elle leurs grossiers quolibets. Elle leur cria, pleine de terreur, que le malheureux expirait. A son accent, ils comprirent qu'elle disait la vérité, et alors, épouvantés eux-mêmes, ils s'enfuirent. Oui ! sans penser à offrir le moindre secours, comme si, en fuyant la victime, ils fuyaient le forfait.
La servante appela vainement un aide : l'aubergiste, ivre et à moitié endormi, ne répondit que par des l)lasphèmes à ses prières. Cette fille dut elle-même traîner Laurent, presque inanimé, jusqu'à l'écurie, où elle le déposa sur un peu de paille. L'ayant ensuite couvert de sa pelisse, elle veilla pieusement à côté de lui, attendant le jour et mon arrivée.
Dans ce grand désastre, Dieu, qui frappe toujours en père, me fit une grâce dont je le bénirai aussi
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longtemps que dureront ces cruels souvenirs : il m'envoya un ange pour m'amener plus vite auprès de Laurent. Vers le milieu de la nuit, à l'heure oîi l'infor. tuné tombait devant la porte de l'auberge, un rêve affreux m'éveilla. J'ouvris les yeux, et je crus voir Edmonde. La rayonnante paix de son visage était mêlée de cette tristesse qui nous semble pouvoir encore atteindre les bienheureux, et qui n'est pas un effet de la souffrance, mais un témoignage de leur tendre compassion pour nous. Elle ne me parla point, et je compris cependant qu'elle m'avertissait de me rendre chez moi. Sans réfléchir ni raisonner là-dessus, me souvenant seulement que ma place était au milieu de mon troupeau, je me levai et je partis. La pluie n'avait pas cessé, la nuit était obscure, je connaissais peu le chemin ; néanmoins j'arrivai sain et sauf en moins de temps que je n'en aurais mis le jour. J'entrai d'abord chez moi : tout était tranquille, excepté mon cœur, écrasé d'horribles pressentiments. Je fis du feu, me proposant de prier jusqu'au jour. Edmonde m'apparut une seconde fois, plus triste encore. « Mon enfant », lui dis-je, que veux-tu ? s'agit-il de ton frère? » La douce vision s'effaça, et, machinalement, je sortis. Je voulais aller prier à la porte de l'église ; mais un secret instinct dirigea mes pas vers l'auberge. Des voix plaintives semblaient m'appeler de ce côté. J'aperçus au fond de la cour une faible lumière, et alors j'entendis distinctement, au milieu du silence,
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des soupirs pareils à ceux de l'agonie. Si j'étais arrivé quelques heures plus tard, je n'aurais trouvé qu'un cadavre.
Mon Dieu, mon Dieu, quel spectacle! et combien, à présent encore, j'ai besoin de me souvenir que votre sainte Mère vous vit sur la croix, victime sans tache de mes péchés! Le frère d'Edmonde morte, le premierné de ma sœur morte, mon neveu, mon fils d'adoption , le dernier de mes parents, je le vis là, couché sur le fumier, pâle, souillé, en délire, méconnaissable à tout autre œil que le mien! Éperdu, je l'emportai dans mes bras, délirant presque comme lui, et lui adressant des paroles qu'il n'entendait point. Je le déposai sur le lit de sa sœur, et je les pleurai tous deux avec une amertume inexprimable, elle, comme si je venais de la perdre, et lui, comme s'il n'était déjà plus.
La servante de l'auberge m'avait suivi. En me donnant une partie des détails que vous connaissez, elle ne m'apprit rien que je n'eusse deviné: il m'avait suffi de voir Laurent dans l'écurie. A ce trait je reconnus les meurtriers d'Edmonde; et mes ressentiments contre eux, ces ressentiments si bien étouffés, si complètement anéantis, se réveillèrent dans mon âme avec une violence égale au double crime qui les excitait. Je me trouvai sans vertu devant ce coup soudain; ma. coupable colère se tourna contre Dieu même.' Mon Dieu!;'disais-je, pourquoi m'avez-vous
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jeté parmi ces méchants? S'ils voulaient mon sang, ne pouvaient-ils pas le prendre dans mes veines, et permettrez-vous que leur fureur trouve le secret de me faire mourir toujours?
Détestables murmures, dont je m'accuse devant vous et (|ue je ne veux pas que vous excusiez : car vous verrez ici quelque bien que j'ai paru faire, et il faut que vous sachiez que c'est Dieu seul qui, réellement, l'a fait. A lui donc toute la reconnaissance et tout l'honneur! je n'ai été dans ses mains qu'un instrument misérable et parfois indocile; j'ai souvent refusé de suivre ses voies adorables : il m'appelait au travail, et je lui demandais lâchement le repos.
Ces murmures, hélas! ne furent pas l'explosion irréfléchie des premiers transports de la douleur ; je m'y obstinai. En vain Laurent, ayant repris connaissance, me donnait l'exemple d'une résignation comparable à la clémence de sa sœur : je me révoltais contre le sort que je lui voyais accepter. 11 voulait bien mourir ; je ne voulais pas qu'il mourût. Tout ce que je pouvais faire, c'était de ne pas troubler sa dernière heure par l'aveu de mes angoisses rebelles, et par des malédictions contre ses bourreaux. Chose horrible! pendant que j'assistais ce cher enfant, pendant que j'écoutais sa confession vraiment angélique, pendant que je lui donnais les onctions saintes et que je m'apprêtais à lui fermer les yeux, j'entendais sans cesse, comme si on l'eût chanté à mon oreille, l'infâme
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refrain qui avait tué Edmonde. Des mouvements semblables à ceux de la mer en furie, des pensées de haine, d'indomptables désirs de vengeance, secouaient et bouleversaient mon âme.
Plus tard, la violence de ces sentiments, si différents du calme où m'avait laissé la mort d'Edmonde, m'a fait comprendre qu'alors, peut-être, j'avais conçu quelque vanité de mon triomphe. Dieu nous veut humbles en tout et partout, même dans le sacrifice, même au sein de la victoire, afin que nous n'échappions à la douleur que comme II veut, et quand II le permet. Oui, je m'étais dit : Je suis maître de mon cœur; Dieu me demande un grand sacrifice, et je le fais généreusement: Dieu trouve en moi un serviteur fidèle. — 0 profondeur et folie de notre orgueil! Les yeux fixés sur la main qui me tirait de l'abime, je m'étais glorifié, non de son secours, mais de ma force ; bénissant Dieu tout haut de sa miséricorde, je me savais gré tout bas de m^ vertu. Pour me faire enfin connaître ma faiblesse, Dieu m'abandonna aux tempêtes du désespoir.
Laurent n'acheva pas la journée, il expira vers le soir; et sans doute je n'ai dû qu'à mon prompt retour d'avoir pu l'embrasser vivant: carmes soins et la joie de me revoir prolongèrent de quelques heures cette existence si vite et si do'uloureusement tranchée : Tanquam flos agri, sic efflorehit l Je l'ensevelis moimême. Je puis dire qu'avant d'être enfermé dans le
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linceul, son corps fut lavé de mes larmes. Il était toute ma famille. Lui parti, rien ne me restait de ceux qui m'avaient aimé. J'étais seul, seul dans le monde : Similis factus sum pelicano solitiidinis . . . Vous le vouliez, mon Dieu! Il fallait que ces liens fussent brisés : car ma famille n'était plus ma famille, et vous aviez formé pour moi de nouveaux liens, plus sacrés que ceux de la chair et du sang! Mais alors je ne comprenais pas.
J'avais conçu un projet extravagant, dangereux, indigne de mon sacerdoce : je voulais, dans l'église, profitant du concours qu'attirerait sans doute le convoi de Laurent, et en présence de son cercueil, soulager enfin mon cœur, me venger de trois années de supplice, faire rougir mes paroissiens de leur ingratitude, de leur cruauté, de leurs vices sauvages ; leur rappeler tout ce qu'ils m'avaient fait, les accabler de la mort d'Edmonde, du meurtre de Laurent, de ma vie empoisonnée à jamais par eux; et, leur ayant ainsi parlé, quitter la paroisse pour n'y plus revenir. L'indignation, le mépris, les traits amers, les apostrophes véhémentes, s'agitaient dans mon esprit comme les laves d'un volcan près d'éclater.
Je montai en chaire. L'auditoire était nombreux ; je reconnus le même bon mouvement de compassion et presque de repentir qui les avait amenés au convoi d'Edmonde. Cette observation me frappa avant que j'eusse ouvert la bouche. Je me rappelai ma pauvre
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nièce; je me souvins de sa dernière parole : Faitesleur du bien! Je me demandai comment je pourrais m'exiler de ces deux tombeaux si purs et si sacrés. Dieu aussi daigna se faire entendre au fond de mon cœur. Ce verset du Psalmiste, que j'avais lu le matin même sans y prendre garde, me revint en mémoire : In Domino confido : quomodo dicitis animœ mese : Transmigra in montem sicut passer ? 0 mon âme, pourquoi me conseilles-tu de fuir? n'as-tu plus contlance au Seigneur?
Mes résolutions changèrent; mon cœur, éclairé soudainement, me dicta des paroles bien différentes de celles que j'avais méditées. Je me bornai à dire que Laurent m'avait légué le peu qu'il possédait pour fonder dans la paroisse un asile où l'on recevrait les pauvres voyageurs. J'ajoutai que maintenant, seul et sans famille, j'en aimerais davantage, s'il était possible, tous mes paroissiens, résolu de les servir assez pour retrouver en eux, un jour, les frères, les sœurs et les enfants que j'avais perdus. Ce fut tout mon discours : mes larmes l'achevèrent. Leurs sanglots, si j'avais pu parler davantage, les auraient empêchés de m'entendre.
A partir de ce jour, le plus grand nombre des habitants, non seulement me supportèrent, mais me traitèrent en ami. Quelques-uns de ceux qui avaient calomnié Edmondeetrefusé d'assister Laurent, vinrent
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me demander pardon. Le maître d'école perdit son crédit; le maire passa de mon côté : il me fut enfin possible d'annoncer la parole de Dieu, et de commencer le combat contre les erreurs et les vices qui infestaient cette malheureuse population. Ainsi le christianisme germa dans la paroisse sur les tombeaux d'Edmondc et de Laurent. 0 voies cachées de la sainte Providence !
Ces chers enfants m'avaient laissé deux œuvres h accomplir : je devais, pour obéir au testament d'Edmonde, réparer la chapelle de la Sainte-Vierge; et, pour exécuter les dernières volontés de Laurent, fonder un petit hospice. Mais toute la fortune des deux fondateurs ne dépassait pas dix mille francs : c'était bien peu. Je commençai néanmoins, et ma naissante popularité fut loin d'en souffrir. Un cruel événement vint l'accroître : le feu dévora cinq ou six maisons du village, entre autres celle de l'homme qui le premier avait fermé sa porte k Laurent. Me souvenant du commandement d'Edmonde, j'interrompis sans hésiter nos travaux, et je donnai l'argent qui me restait à ces incendiés, tombés dans une misère affreuse.
C'est alors que Dieu, qui tourne tout à l'accomplissement de ses fins connues de lui seul, m'envoya le pensée de quêter pour remplir ma caisse vide. Les premiers résultats dépassèrent mes espérances, et me poussèrent plus loin que je n'avais
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voulu aller. Par l'appui de mon évoque, par des offrandes spontanées, par des dons véritablement tombés du ciel, je me trouvai possesseur de trente mille francs. L'imprudence me vint en même temps que la fortune : je ne me bornai plus à réparer la chapelledela Sainte-Vierge; l'église tombait en ruine, je voulus la rebâtir.
Vous ne connaissez probablement que trop bien l'bistoire des curés constructeurs, fondateurs et quêteurs: je me dispense de vous faire la mienne, qui ressemble à toutes les autres. Je menai pendant huit à dix ans la vie la plus contraire à mes habitudes : je fus maçon, charpentier, architecte, négociant, couvreur, prédicateur, voyageur, homme du monde, plaideur, hélas! J'essuyai des refus mortifiants, j'obtins des secours miraculeux, j'eus des consolations et des tribulations de toute espèce : le matin j'étais accablé d'une dette que je ne pouvais payer, et le soir ma dette était payée, et j'agrandissais mes plans, parce que j'avais d es fonds de reste ; mais ces plans agrandis finissaient par créer de nouvelles dettes, qui m'engageaient dans de nouveaux voyages, dans de nouvelles séductions, dans de nouvelles dépenses. J'en serais mort à la peine, si Dieu, soutenan't sans cesse mon courage, réparant sans cesse mes étourderies, et sans cesse bénissant ma confiance désormais inébranlable, ne m'avait mis en rapport avec quelques âmes saintes, dont l'ardeuretla générosité me tirèrent
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cent fois des plus mauvais pas. Une dame de Paris aussi pauvre que moi fit à elle seule plus de la moitié des frais de l'église. Vous pensez bien que mes fatigues me paraissaient légères, quand je voyais de tels dévouements.
Dieu me comblait véritablement de ses grâces. La joie de voir s'élever sur des proportions magnifiques, d'un côté l'église, de l'autre l'hôpital, n'était rien encore auprès de celle que me donnait mon troupeau : ils m'appelaient leur père, et la piété gagnait sensiblement parmi eux. Le reste vint par surcroît.
J'avais pris mes dispositions pour que les grands travaux que j'exécutais tournassent à leur profit. Je les y employai presque tous, sous la direction de quelques ouvriers chrétiens, choisis avec scrupule, et dont plusieurs se sont fixés chez nous. Leurs maisons, que vous avez vues sur la place de l'église, forment un petit quartier entièrement neuf. Dans le village, un grand nombre d'habitations furent reconstruites et assainies. J'aieuassez de crédit pour vaincre des routines séculaires. L'agriculture s'est améliorée, on a défriché des terrains absolument improductifs. Un marais pestilentiel est devenu à peu de frais un pâtur'age excellent, le nombre des bestiaux a doublé, et cette richesse féconde m'a permis d'établir ici, comme vétérinaire, un pauvre enfant du pays, que j'avais rencontré dans mes courses, malade et mourant de faim malgré son talent. Il a fait fortune : c'est
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aujourd'hui un des grands de la paroisse et mon meilleur catéchiste.
Pour suppléer le curé durant ses longues et fréquentes absences, il fallait un vicaire : j'obtins de mon saint évêque un jeune homme plein de zèle et de charité, qui jeta les fondements d'une véritable école, où les enfants apprirent à connaître Dieu. Ce n'était plus le temps de nous contrecarrer. L'instituteur et les inspecteurs du gouvernement y perdirent leur génie : mon vicaire avait des diplômes. L'instituteur leva le pied, et nous eûmes des frères payés par la commune. J'avais fini par intéresser à mes œuvres, au chef-lieu et à Paris, quelques personnages puissants, desquels je tirai quelques petites faveurs, qui firent grand bien ici. Par exemple, mes ouvriers, s'étant associés, purent devenir adjudicataires d'un pont que le département a fait construire sur la rivière. Après les avoir mis à leur aise, ce pont a contribué à enrichir la commune au moyen d'un chemin qui la relie à la grande route, et qui lui permet d'exploiter avantageusement les industries nouvelles créées pour le besoin de nos constructions. Nous n'étions qu'agriculteurs; nous sommes devenus tuiliers, chaufourniers, plâtriers. Je crois que nous ferons de la soie un de ces jours : car nous avons planté de tous côtés des mûriers, qui réussissent à merveille...
J'interrompis ici le curé.
— Ne craignez-vous pas, lui dis-je, de devenir
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à la fin trop riches, et que cette richesse ne ramène les mauvaises mœurs?
— Non, répondit-il : tout cela ne produit pas de fortunes. Presque tout se fait par petites associations, dont le principal et pour ainsi dire l'unique capital est la probité chrétienne. Ce sont même plutôt des confréries que des associations. Chacun y gagne un peu. On emploie les pauvres, et l'on réserve la part des invalides; la charité fait le reste. Le grand propriétaire, c'est l'hôpital, qui ne se soutiendrait pas, chacun le comprend, sans le dévouement des soeurs.
Voici ce qui est résulté de l'aisance plus grande et plus générale q.ue nous avons obtenue : elle a puissammentcombattu l'avarice, péché dominantdupays; et, à mesure que l'avarice a diminué, l'esprit defamille a gagné de la force. Il n'était pas rare de trouver des paysans dont l'avarice flétrissait le cœur de telle sorte, qu'ils laissaient mourir de faim, à la lettre, leurs parents infirmes, et se refusaient aux plus simples et aux plus stricts devoirs envers leurs enfants. J'en ai vu des exemples terribles, incroyables. C'était l'avarice qui produisait ici, et c'est encore elle qui produit dans plusieurs des communes environnantes ces mœurs véritablement barbares qui semblent être d'un autre peuple et d'un autre temps. Elle est le seul Dieu de ces campagnes malheureuses. On lui sacrifie, comme 1| à tous les faux dieux, des victimes humaines. A défaut de la haine qu'on me portait, l'avarice aurait suffi
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peut-être pour décider plusieurs habitants de ce village, et des plus riches, à renvoyer le pauvre voyageur qui leur demanda inutilement l'hospitalité. J'ai connu un vieillard septuagénaire et paralytique à qui ses enfants, cultivateurs aisés, ne donnaient pour nourriture que les restes misérables de leur repas; j'en ai vu d'autres expirer, faute d'un médicament de deux à trois francs : on avait estimé en conseil de famille que leur vie ne valait pas celai Ce qu'on faisait pour les aïeux, on le faisait aussi pour les enfants : la plupart n'apprenaient point à lire, afin d'épargner les frais d'école; il n'y avait pas de première communion, parce que l'on craignait d'acheter des habits propres; on ne prenait pas garde aux maladies, parce que l'on craignait d'appeler le médecin. Vous ne sauriez imaginer les ravages que faisait ce vice monstrueux : il dissolvait absolument la famille. Dans toute maison, tout individu improductif, enfant, ou vieillard, ou malade, était haï et traité avec une dureté dont il ne se consolait qu'en haïssant à son tour. A père avare, fils prodigue. Les jeunes gens, tenus sous un joug de fer et n'ayant jamais reçu ni un mot ni une marque de tendresse, vendaient à de féroces usuriers l'espérance de leur héritage, pour le dépenser en débauches grossières; puis, saisis bientôt par le vice régnant, et passant de la prodigalité à l'avarice, ils s'abandonnaient comme leurs pères, contre ces pères eux-mêmes et contre leurs
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enfants, à cette sordide passion de l'épargne, qui les abrutissait jusqu'au crime. Que de fois, considérant leurs fautes et les maux qu'elles attiraient sur eux, j'ai reconnu ces pécheurs dont parle l'Écriture, qui dressent des embûches contre leur propre sang, et se mettent en embuscade pour perdre leurs propres âmes!
La haine régnait partout, du voisin au voisin, de l'époux à l'épouse, du père à l'enfant. Lorsque je cessai d'être un objet d'horreur pour la paroisse, et que je pus enfin causer avec tous les habitants, je fus consterné de leurs divisions, de leurs rancunes, plus encore que de leur profonde ignorance. Je me demandai s'il serait jamais possible de les amener à la pratique de la sainte charité. Ah! tout est possible à Dieu! La création du monde n'en est pas une preuve plus évidente pour moi que les changements opérés dans ces âmes. Dès qu'ils eurent consenti à venir chercher mes instructions à l'église, et à recevoir les avis que j'allais leur porter chez eux, tout devint facile. Les superstitions furent moquées ; les espritsforts, s'étant laissé battre en plusieurs rencontres ou par mes raisonnements ou par ceux de mes ouvriers, perdirent toute estime. Quant à l'avarice, nous l'employâmes elle-même à vaincre nos avares. Nous leur fimes comprendre qu'ils calculaient mal, et qu'en dépensant davantage ils gagneraient plus. En chaire, M. le vicaire et moi nous étions prêtres ; hors
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de là nous étions professeurs d'économie politique, physiciens, astronomes, conteurs, etc., etc. Le directeur des travaux, homme de foi et d'esprit, un des plus précieux cadeaux que j'aie reçus de Dieu, se fit banquier afin de tuer l'usure. Une opération très simple sur des terrains achetés pour l'hôpital, lui donna la faculté de dégager la plupart des terres, en permettant aux débiteurs de se libérer par des fournitures ou du travail ; et tout le monde y gagna, sauf, bien entendu, les détestables usuriers, dont on n'écouta guère les plaintes.
Enfin, mon cher* ami, le pays n'est plus reconnaissable, et notre progrès s'étend de jour en jour. Oui, chaque jour, quelque adversaire récalcitrant, quelque vieil ennemi rend les armes. Ils cèdent au bien que la religion leur fait ; ils donnent de véritables exemples de générosité. Un de nos usuriers a restitué à ses victimes, avant de mourir, la moitié de sa richesse mal acquise, et légué le reste aux pauvres dans un testament rendu public par sa volonté, pour la plus grande gloire de Dieu ! Il n'y a presque plus d'ennemis qui ne soient réconciliés. On n'abrège plus, par de mauvais traitements, la vie'des vieillards ; les pauvres sont assistés ; nous sommes des gens craignant Dieu. Dans toute maison, riche ou pauvre, quelque image de piété se montre en lieu d'honneur, ombragée du rameau de Pâques- Fleuries. L'église se remplit deux fois le dimanche, pour la messe et pour
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les vêpres. Quand le curé monte en chaire, personne à présent ne quitte le lieu saint. Les quelques entêtés qui s'obstinent sous le portail payent déjà leur place devant l'autel, et viendront l'occuper un jour ; car le respect humain, aujourd'hui, veut que chaque famille ait son banc à l'église. Personne ne meurt plus sans avoir reçu les sacrements.
La génération qui s'élève vaudra mieux encore. Nous avons deux écoles, une de Frères, une de Sœurs, il n'y a pas un petit garçon, pas une petite fille dans la paroisse, qui n'y vienne exactement. Si un père de famille refusait d'envoyer ses enfants à l'école, il serait, suivant l'expression du pays, montré au doigt, et appelé mauvais jm^e ; mot, pour le dire en passant, qui n'avait pas de signification jadis, et qui maintenant serait compris de tout le monde dans toute son énergie. Parmi nos enfants, vous n'en trouveriez pas un, en âge de raison, qui ne fiit en état de vous dire ce que représente chacun des tableaux de l'église, et les plus petits récitent les commandements de Dieu. Quand un pauvre passe, je vois souvent ces chers enfants lui faire l'aumône, en se recommandant à ses prières. Trois de nos jeunes paysans sont entrés cette année au séminaire; ce sont les premiers depuis soixante ans ; mais d'autres les suivront. Vous verrez l'hôpital : il est desservi par une petite congrégation qui s'est formée ici même, qui se recrute dans le village ou dans les environs, et qui
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a déjà essaimé sur plusieurs points du diocèse. Ces bonnes filles se livrent à toutes sortes d'œuvres de charité; elles gardent les enfants au berceau, font la classe, soignent les malades, ensevelissent les morts et prient pour les vivants, imitatrices, tout à la fois, de Marthe et de Marie. Leur maison est trop étroite pour le nombre des postulantes. Grand Dieu, qui m'aurait dit que je verrais ces choses! Et j'aiété assez lâche pour murmurer contre les sacrifices dont elles devaient être le prix?...
Le curé se tut. Je lui serrai les mains en silence ; et après avoir promené^ un regard consolé sur l'humble chambre d'Edmonde, nous allâmes visiter les écoles et l'hôpital. Les détails de cette visite, quoique charmants, allongeraient trop mon récit : je ne les rapporterai point. Ils n'ajoutèrent rien à mon affection pour le vénérable curé, mais ils me le firent admirer davantage. Sa prévoyante charité semblait avoir atteint la limite du possible; lui seul n'était pas satisfait. Il rêvait d'étendre ses conquêtes, et il me développa ses plans de bataille contre les paroisses voisines. Il voulait que son hôpital devint un centreoù les infirmes seraient recueillis et les malades amenés de dix lieues à la ronde.
— Oui, oui, disait-il, j'enlèverai à nos voisins toutes ces Tprétenànes ?ion-valeu?'s, et je leur enverrai, à la place, des religieuses qui leur apprendront à ne
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plus dédaigner de tels trésors. Ils y sont disposés mieux qu'ils ne le pensent. Du côté où vous m'avez rencontré ce matin, on me hait encore, mais de l'autre côté, j'ai déjà des amis. Il faut qu'on m'aime partout, afin d'aimer Celui qui m'envoie... A propos, n'allez pas dire ici qu'on m'a jeté des pierres : quelques-uns de nos jeunes gens ne manqueraient pas de partir dimanche, après vêpres, pour aller là-bas rendre des coups de poing.
La journée avançait. Je priai le bon curé de me conduire au cimetière, car je voulais prendre congé de lui le lendemain après la messe.
— Oui, me dit-il, venez prier sur la tombe de mes enfants. Venez remercier Dieu d'avoir frappé sur mon cœur comme le fléau frappe sur l'épi, pour faire sortir le grain qui doit nourrir le monde.
Les deux tombes étaient voisines ; rien ne les distinguait de la foule des autres , une humble croix, sans date, sans nom, s'élevait sur chacune d'elles. La charité du prêtre avait voulu ne laisser place ici-bas qu'en son cœur à ces deux souvenirs.
SULPIGE
uLPicE entra chez Estève un matin d'été. — Je pars pour Rome, dit-il à son ami, et je m'offre h l'Église. Avant de quitter Paris, je vais prendre congé d'une de mes villas. Si vous voulez m'y accompagner, je vous en ferai cadeau.
Sulpice est grand amateur des prés, des jardins et des bois ; mais il ne possède au monde qu'une grande malle, qu'il remplit de livres plutôt que d'habits, et une excellente mémoire, laquelle a deux portes de communication toujours ouvertes, l'une sur l'esprit, l'autre sur le cœur. Tant qu'il ne s'agit que de causer, il puise largement dans cette riche mémoire ; s'il s'agit d'écrire, il n'en tire qu'un petit nombre de pages en style excellent, juste ce qu'il faut pour payer son logement à l'hôtel garni, solder le compte modeste de son tailleur, et acheter de temps en temps une terre.
Voici comment il achète une terre.
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Durant l'hiver, qu'il passe ordinairement à Paris, il amasse quelques centaines de francs. Le printemps venu, il prend dans sa grande malle de quoi garnir un sac de soldat, monte en diligence, et gagne quelque pays dont il a d'avance étudié la topographie et l'histoire, aux bibliothèques des quais. De l'endroit où le laisse la diligence, il part h pied, le sac au dos, en quête de sa terre. Lorsqu'il l'a trouvée comme il la désire, pittoresque, silencieuse, fournie d'eaux et de bois, il s'arrête. Sa maison est déjà disposée pour le recevoir, c'est l'auberge. Il l'estime toujours assez vaste pour lui, car il prétend n'avoir jamais pu remplir qu'une chambre.
Il est le bienvenu. Un domestique l'attend au seuil ; domestique précieux, qui ne le hait point, qui ne cherchera pas à pénétrer ses secrets, qu'il pourra traiter en égal, parce que ce domestique, qui va le servir, ne sera point h lui. L'hôte, marjordome attentif, veille h ce que rien ne lui manque. Madame l'hôtesse, femme de charge obligeante et familière, aura soin de ses habits ; elle lui fera même de la tisane, s'il prend quelque malaise.
Il s'installe. Il étudie le vallon, la rivière, la colline. Bientôt il sait son pays par cœur; il en connaît les plus douces et les plus intimes beautés, il les goûte, et ne les oubliera pas. Il est propriétaire, le plus heureux des propriétaires. Toujours en bonne intelligence avec ses voisins, point envié, point jaloux, chéri
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du presbytère, du château et de la ferme; donnant à tous, libéralement, de bons avis pour s'embellir et pour s'enrichir. Il fait rectifier des jardins, planter des arbres, élaguer des massifs, se rend utile, laisse dans les âmes plus de bonnes semences encore qu'il n'en a fait jeter dans le sol. On le voit partir à regret, on lui demande de revenir. Lorsqu'il revient, son retour est une joie. On a badigeonné sa chambre, on a mis h son lit des rideaux neufs; on se plaît à lui montrer le bon fruit de ses conseils. Pour lui, il garde en un coin particulier de sa mémoire tous les plans de sa propriété nouvelle ; il saura la décrire avec l'exactitude du compas et le charme du pinceau.
Sulpice est un vrai propriétaire ; il tire gloire de sesrichesses et veut qu'elles soient appréciées. Lorsque par hasard il se trouve à Paris dans la belle saison, il court le matin chez un ami, l'enlève et le mène visiter une de ses villas de la banlieue. Les chevaux sont mis, la voiture attend. Pas un coucou, pas une brouette faisant le service des environs de Paris, dont il ne connaisse parfaitement le poste et les heures. Sa verve s'éveille aux premiers tours de roue, elle éclate à l'aspect des premiers buissons ; le grand air agit sur lui comme le vin, dit-on, sur certains poètes. C'est un homme d'espritqui a plus d'esprit, un homme heureux qui se sent plus heureux, une âme affectueuse qui devient plus cordiale. Qu'il parle de Dieu, des hommes ou de la campagne, son imagination se joue mieux
296 suLPiCE
à travers les idées : il a des mots, des comparaisons, des paradoxes qui échaufferaient l'imagination d'un caissier. Dès qu'on a mis pied à terre, il s'engage lestement dans les champs. Quelle fête alors, rien que de l'entendre, rien que de le voir! Il vous conduit aux plus agréables sites par les plus agréables chemins. Vous diriez qu'il connaît des arbres dont l'ombre est plus fraîche et des gazons dont le velours est plus vert; les oiseaux et les feuilles le saluent d'une chanson faite pour lui, d'une chanson nouvelle, qu'ils ne disent point à d'autres. Il sait tout admirer sans pâmoison, sans contrainte; on est à cent lieues des emphases de Gessner. C'est la magie des Géorgiques, avec je ne sais quelle grâce chrétienne que le latin n'a pas ; et il n'est plus possible d'oublier ces feuillages, ces bruissements, ces contours.
Voilà ce qu'il appelle « donner » une maison de campagne.
On va prendre Sulpice pour un jouvenceau? Il a quarante-cinq ans ; mais l'âge ne peut rien sur cette ardeur profonde. Le temps semble le pousser en sens inverse des autres hommes, et le ramener au berceau par le chemin qui mène à la tombe.
Estève et Sulpice étaient assis en face d'un plat d'oeufs et d'une bouteille de vin d'Argenteuil, dans la
salle basse d'un cabaret dont les fenêtres ouvraient sur un étang. Estève, plus jeune que Sulpice de quinze bonnes années, paraissait cependant plus grave; il ne riait jamais le premier, et ne riait qu'à demi.
— Sulpice, dit-il, votre campagne est charmante, votre cru d'Argenteuil est excellent, et l'on a faim chez votre cuisinier. Le cadeau mérite tous mes remercîments; recevez-les : mais je ne vous tiens pas quitte, et vous ajouterez quelque chose.
SULPICE. — Vous voulez peut-être un chemin de fer pour venir ici? Hélas! vous ne l'aurez que trop tôt, vous y perdrez la traversée du bois, la montée de la colline, l'appétit et la solitude. Vous serez alors chassé d'ici, comme je l'ai été de Meudon, par les invasions périodiques de la rue Saint-Martin.
ESTÈVE. — Non, Sulpice; mon opinion est faite sur les chemins de fer, et je suis, comme vous, de l'espèce qui ne voudrait point laisser disparaître les coucous. Je ne demande pas un moyen de revenir ici plus promptement : abréger la peine, c'est abréger le plaisir. Ce que je veux de vous, c'est le secret de votre joie, de cette bonne humeur que n'altèrent ni les révolutions, ni les années, ni la mauvaise fortune.
SULPICE. — Vous le possédez, mon secret ; je prie le bon Dieu. Ne savez-vous point le Pater, et ne le dites-vous pas au moins deux fois par jour.
ESTÈVE. — Si fait; mais
SULPICE. — Quoi, mais?
ESTÈVE. — La prière, sans doute, raffermit l'âme ; elle préserve du désespoir et empêche de succomber au dégoût. Mais, de la résignation que la prière procure au contentement inébranlable où je voiis vois, il y a si loin!
suLPicE. — La résignation et le contentement sont deux étages de la même hôtellerie : pour arriver du premier au second, il ne faut que monter un petit escalier très agréable, qui s'appelle la logique. Si vous êtes déjà résigné, raisonnez un instant, et vous serez satisfait. Toute puissance et toute bonté vient de Dieu : majeure. Folie de résister h la volonté de Dieu, nécessité de s'y soumettre, résignation : mineure. Mais cette volonté très sainte est aussi très juste, et très éclairée, et très aimante; donc, elle n'agit sur nous que par justice, par lumière et par amour; donc, elle nous guide et nous pousse vers le souverain bien ; donc nous sommes toujours, ou du moins nous pouvons toujours entrer dans la voie la plus sûre pour arriver à ce bien unique et suprême. Conséquence : bénissons Dieu et tenons-nous contents. — Il n'y a point de syllogisme plus simple.
ESTÈVE. — Mon cher ami, cela vous est commode à dire.
SULPICE. — Mon cher ami, avec votre permission, cela vous est facile à faire.
ESTÈVE. — Mais non ! Est-ce qu'il n'y a pas autour de nous mille spectacles, et en nous mille passions qui
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nous apportent chaque jour un épouvantable contingent d'angoisses et de douleurs? Sans doute, Dieu est bon, Dieu est juste, et j'admets tout ce que vous dites, vous le savez bien; cependant ma foi ne s'étonne pas plus de mes inquiétudes qu'elle ne s'explique votre tranquillité.
suLPicE. — Qui vous a dit que je n'eusse point d'inquiétudes? Les spectacles du monde passent devant mes yeux, aussi tristes que devant les vôtres; mon cœur n'est pasexempt de passions ; enfin, le contingent d'angoisses que chaque jour vous apporte tombe sur mon àme chaque jour, sans prendre garde que celui de la v'eille est encore tout entier.
ESTÈVE. — Et vous êtes si calme, avec tout cela?
SULPICE, — Vous seriez aussi calme que moi, si vous n'aviez que cela. Mais aux deux fardeaux que nous portons, vous en ajoutez, si je ne me trompe, un troisième, sous lequel vous chancelez. La charge de la veille et celle du jour ne vous suffisent pas : sans que rien ne vous y oblige, vous en prenez follement une troisième.
ESTÈVE. — Laquelle donc?
SULPICE. — Celle du lendemain.
ESTÈVE. — Je l'avoue; mais...
SULPICE. — Point de mais, s'il vous plaît! Dieu vous doit secours et assistance pour vos maux présents et passés. Quant aux maux futurs, priez-le de vous les épargner, et n'y pensez plus,
ESTÈVE. — Eh ! comment faire pour n'y plus penser? Ils sont là^ je les vois venir, ils vont fondre sur moi...
SULPICE. — Qu'importe qu'ils soientprochainsetimminents! Dieu est plus près encore pour les détourner. Craignez-vous qu'il vous oublie, surtout lorsque vous l'avez mis en demeure de veiller sur vous?
ESTÈVE. — Tout le monde ne peut avoir cette confiance.
. SULPICE. — Dites que tout le monde ne l'a pas, ce sera la vérité ; mais il est vrai aussi que tout le monde peut l'avoir.
ESTÈVE. — Comme il vous plaira. Ceux qui ne l'ont pas sont à plaindre, vous l'avouerez, surtout en un temps tel que le nôtre.
SULPICE. — Ceux qui n'ont pas confiance en Dieu sont à plaindre en tout temps, et en tout temps c'est leiir faute. Ils imaginent sans doute que Dieu n'est pas assez puissant, ou pas assez bon, ou pas assez sage? Qu'ils luttent contre cette sotte passion de leur esprit^ comme ils lutteraient contre quelque grossière passion de la chair. Je ne vois pas pourquoi vous seriez plus fatalement condamné à vous alarmer qu'un joueur à jouer, un ivrogne à boire, un débauché à se vautrer dans les orgies. Que conseilleriez-vous aux victimes de ces vices brutaux, les entendant se plaindre de leur ruine et de leurs maladies? D'être sobres, d'être chastes, de ne pas livrer leur
fortune et leur âme aux hasards des cartes. Dites-vous, cher Estève, q ue Dieu vous aime et que l'avenir lui appartient : vous serez alors délivré de ce souci de l'heure future, qui est le plus terrible et le plus insensé de tous ceux que notre folle espèce s'inflige volontairement. Que pouvez-vous craindre, en effet, et que pouvez-vous éviter? Qu'il s'agisse de votre vie ou de celle de vos proches, il faut la permission de Dieu pour qu'un cheveu tombe d'une tète humaine: mais si la permission de Dieu est donnée, quel autre recours avez-vous que la prière et la soumission? Vous fuirez? Bien : à condition qu'en fuyant le danger, vous ne fuirez pas le devoir. Vous irez dans un lieu où l'on ne meurt point, n'est-ce pas? Êtes-vous sûr qu'avant d'arriver en ce lieu si bien défendu contre la mort, vous ne trouverez pas la mort sur le chemin? ESTÈVE. — Vous êtes fataliste, mon cher Sulpic.\ SULPICE. — Le fataliste est celui qui croit les malheurs futurs assez inévitables pour s'en affecter d'avance. Moi, je raisonne : je me dis que Dieu accomplit en dépit de nos calculs tout ce qu'il a résolu ; mais je crois que nos prières éveillent sa miséricorde, et que sa miséricorde fait fléchir même son inflexible justice. Je le prie donc, je lui offre le sang de Jésus- Christ, cette source expiatoire qui coule toujours pour laver mes péchés; je m'applique, en un mot, suivant le conseil d'un Père de l'Eglise, à ne fuir Dieu qu'en me jetant dans ses bras. Une fois là, nous pouvons
attendre. L'épreuve, si elle vient, sera accompagnée de cette force et de ces consolations auxquelles nous n'avons nul droit quand nous voulons jouir de l'épreuve avant qu'elle soit venue.
ESTÈVE. — Vous me laissez sans réplique, mais non sans résistance. Quelque chose, au fond de mon cœur, proteste contre ma raison vaincue. Je ne sais ce que j'ai à répondre, mais j'ai à répondre.
SULPICE. — Ce que l'on conçoit biens' exprhne clairement.. Jo, vous laisse à juger ce que peuvent valoir des idées et des sentiments que vous concevez mal. Raisonnez moins, ou plutôt subtilisez moins, et priez davantage. La prière est l'action qui doit suivre le raisonnement. Je suppose qu'il s'agit de franchir une rivière trop large et trop rapide pour être traversée à la nage. Vous apercevez à quelque distance un bateau garni de rames; vous ne pouvez l'atteindre en étendant les bras, mais vous avez à votre disposition une longue corde, pourvue d'un grappin : voilà de quoi passer l'eau. Vous savez qu'en jetant le grappin surle bateau, vous l'attirerez hvous, etqu'en faisant mouvoir les rames, vous franchirez le fleuve. N'offensez-vous pas la Providence, ne vous trahissezvous pas vous-même, si, tous ces raisonnementsfaits, vous restez à vous lamenter, criant que vous ne pourrez jamais passer cette terrible rivière, que la nuit va vous surprendre sur le rivage et que vous y périrez? Or, le bateau, c'est la miséricorde de Dieu, qui vqus
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portera sain et sauf sur les eaux profondes ; la corde, le grappin, les rames c'est la prière. Priez, et vous passerez l'eau, vous gagnerez la rive heureuse. Peutêtre aurez-vous le vent contraire , il faudra se roidir sur la rame : mais prétendez-vous faire un tel voyage sans vous fatiguer un peu?
ESTÈVE. — Hélas! je crains que ce soit là le fond de mes désirs. Vivre sans fatigue! telle est, peut-être, l'objection qui se révolte obscurément dans les ténèbres de mon cœur, sans que je sache ou que j'ose la formuler.
suLPicE. — Ah! vous l'exprimez assez! Je la connais. Plus d'une fois, dans cette nuit où elle se cache, elle m'a livré de terribles combats !
ESTÈvE. — Plus heureux que moi, vous l'avez vaincue.
SULPICE, — Oui. comme on la peut vaincre. Elle a trois noms et trois caractères : elle s'appelle concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil de la vie. C'est elle qui fait toutes ces jolies choses que nous voyons dans le monde. Les ayant faites, elle les ramasse en faisceaux, et dit insolemment à Dieu : Pourquoi as-tu permis le mal et nous as-tu voués au malheur? Puis, sur cette base d'arguments, elle invente deshérésies, des systèmes politiques et sociaux, pour rendre à l'espèce humaine son bonheur et sadignité.
Je me suis laissé prendre, durant la plus grande
part de ma vie, à ses innombrables sophismes ; et aujourd'hui encore, les connaissant bien, j'ai besoin de veiller pour n'être pas séduit. Voulez-vous que je vous raconte cela? C'est l'histoire de tout le monde.
ESTÈVE. — Dites. Nous verrons si mon âme peut s'asseoir sur lesfondements où la vôtre a prisson repos.
SULPICE. — Dès que mes maîtres de philosophie eurent suffisamment ébranlé en moi les convictions chrétiennes, résolu d'être parfaitement heureux, je désirai une immense fortune, afin d'avoir beaucoup d'esclaves. Mais c'était peu d'une fortune, si grande qu'elle fût, je reconnus bientôt qu'il me fallait un empire. En parcourant mon empire, je vis qu'il ne suffisait pas, et que j'avais besoin de l'immortalité. Me voilà Dieu, voilà toute la terre soumise à mes caprices, voilà que je n'ai plus rien à désirer; — et voilà que je m'ennuiecomme Jupiter dans son olympe: tout prêt à me changer en bête pour m'amuser un peu. Il me parut que j'aurais aussi bien fait de rester homme. Je quittai donc mon olympe, puis mon trône, puis ma grande fortune, et j'essayai de trouver dans la réalité le bonheur que ne m'auraient pas donné, je le sentais profondément, toutes ces chimères, eussé-je pu les réaliser.
Or, la réalité, c'était une condition bourgeoise médiocre, avec quelque aptitude pour les travaux de l'esprit. Je me dis alors : Le bonheur est dans la gloire, il faut se faire un nom. Que serai-je? Grand poète,
grand historien, grand philosophe, grand orateur? Je conclus que je serais toutes ces choses-là successivement. Je me lançai dansles livres et dans les voyages: j'y passai plusieurs années, j'y mangeai mon patrimoine, et je devins un grand sceptique en fait de gloire de l'esprit.
Dans le nombre considérable d'artistes et de gens de littérature que je fréquentai, ou dont j'étudiai la vie, j'en trouvai peu dont j'eussie voulu faire les ouvrages: je n'en trouvai point dont j'eusse sujet d'envier le bonheur. C'est un peuple triste, jaloux et vain, où personne jamais n'est content de soi ni des autres, ni de la fortune.
Comment regarder sans pitié le groupe des philosophes et des poètes? les uns vendeurs de sagesse, qui n'ont pas même l'excuse delà folie, se font louer de nos passions en leur offrant une morale au rabais. Les autres, cyniques esclaves pour complaire aux puissants de ce monde, leurdébitentdesconteslascifs,oùla vertu déjà sapée sourdement par la pioche philosophique, succombe à l'outrage de la marotte et du grelot. Quoiqu'à peine chrétien en ce temps-là, je sentis que ce serait un poids éternel sur mon âme d'avoir écrit tel illustre mauvais livre, qui ne doit qu'à la complicité intéressée du vice sa prétendue perfection. Je rougissais dépenser que ma mémoire serait exposée aux panég)riques de tette suite de gredins subalternes qui se relayent de siècle en siècle pour glorifier les auteurs
impudiques et impies. Devant les bons ouvrages des honnêtes gens, tels que Polyeiicte, Athalie, Télémaqiie, mon admiration me décourageaitautant qu'ailleurs mon dégoût: car cette admiration ne m'empêchait pas d'y voir des fautes, et je me demandais ce que c'est que la gloire, lorsque le premier venu pouvait, comme moi, valablement écrire son i^e^o sur ces œuvres consacrées. Enfin j'avais pitié de moi, voyant la peine que je prenais à écrire, les terreurs dont j 'étais accablé lorsque mon ouvrage paraissait, l'anxiété aveclaquelle j'interrogeais l'impression de tel ou tel sot qui m'avait lu, la joie humiliante dont me remplissaient les moindres éloges. Je me surpris relisant pour la troisième fois, le même jour, l'article d'un enthousiaste qui me célébrait en style de collège, et qui faisait voir sa prédilection pour les endroits où mon talent se rapprochait le plus du sien. Quelques gens de mérite aussi m'approuvèrent. Je sentis que je marchais d'un pas plus sûr. Regardez, le voilà qui passe, ce grand auteur I Et tout cela pour quelques mots assez habilement arrangés, pour quelque peintureassez vive d'une chose ou d'un sentiment vulgaire. Je conclus que, si j'avais quelque succès, je deviendrais à mes propres yeux le fat le plus ridicule du monde. L'homme n'est pas fait pour l'encens. Si peu qu'il en aspire, sa raison l'abandonne; il tombe dans l'ivresse, au-dessous du viveur brutal qui s'éloigne en chancelant du théâtre de ses orgies.
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Ce que je dis ici de l'écrivain, je le dis du peintre, du statuaire, du musicien, du comédien, de l'orateur, en un mot de tout le peuple artiste. Ces gens-là sont doués, et certes, d'une façon magnifique ! Mais il semble que la fée Garabosse présida aussi à leur naissance, et qu'elle leur a infligé un "ontre-don des plus fâcheux : c'est une avidité de louanges insatiable, accompagnée d'une délicatesse d'orgueil qui se blesse de la louange même. La rage du succès les précipite au rang des plus lûches et vils flatteurs qui soient parmi les hommes. Ils flattent tout, le trône, le ruisseau, le coffre-fort ; et tout ce qu'ils flattent, ils le méprisent, n'estimant au fond qu'eux seuls ; en sorte qu'il n'y a point d'applaudissement qui les assouvisse, ni de couronne qui leur semble assez relevée. Le moraliste ne diffère pas, sous ce rapport, du farceur.
Une chose qui m'étonnait fort, c'était de voir combien, en général, le talent présente peu le caractère vrai de l'homme : le manteau noir du philosophe elles pleureuses de l'élégiaque cachent un compère jovial, amoureux avant tout de sa panse ; l'humoriste est rangé comme un bourgeois du Marais ; le pamphlétaire est poltron et craint les flèches des petits journaux ; l'esprit-fort consulte les somnambules ; le matamore et le casseur de vitres placent à la caisse d'épargne ; le bouffon est un croque-mort. Tous ces discoureurs qui parlent pompeusement de la mission
du poète, du sacerdoce de l'art, qui se prétendent les vrais apôtres de la vérité, jouent une comédie perpétuelle, et peut-être n'ont de mérite qu'à cette condition. La condition est dure pour de tels glorieux ; mais ils font bien d'autres vilenies que de porter le masque et de grimper au tréteau. Voyez l'orateur balbutier et fuir à la moindre menace d'impopularité ; voyez l'historien tronquer et falsifier les textes, dans l'intérêt de sa thèse et de son parti ; voyez le philosophe mentir à ce qui lui reste de conscience et de bon sens ; voyez le publiciste tremper sa plume dans les plus subtils venins de la calomnie ; voyez l'auteur dramatique et le comédien remplir le parterre d'applaudisseurs gagés ; voyez le peintre, le sculpteur, le romancier, le poète, prodiguer les nudités, traiter de préférence les sujets qui pourront le mieux exciter dans la foule ces délectations impures qui font les grands succès ! En quoi de si fiers talents vous semblent-ils plus haut placés sur l'échelle morale, que les derniers agents des plaisirs de Trimalcion? Pour moi, je les mets au-dessous de ces esclaves ; car ils sont libres, ils prostituent volontairement leur génie ; tandis que les agents de Trimalcion pouvaient craindre le bâton, V ergastuhim et les murènes.
Trimalcion ! Nos gens de littérature l'appellent aujourd'hui Turcaret, etlebafouent; mais c'est qu'il veut bien rire aussi de lui-même ; car il est toujours leur maître, et eux ne le bafouent que pour le divertir !
SOLPICE 309
Trimalcion est vraiment le mortel privilégié ; c'est lui qui a reçu du ciel le don le plus rare, le plus précieux, le plus digne d'envie : il est riche!
ESTÈVE. — Je vous trouve aujourd'hui, Sulpice, une singulière pente à l'exagération et au paradoxe. Vous aurez beau dire : la gloire est la gloire. C'est quelque chose d'avoir un nom parmi les hommes, de laisser de soi un souvenir, et de ne pas mourir tout entier.
SULPICE. — C'est quelque chose, si vous voulez ; mais que vaut ce quelque chose? Est-ce une joie digne, c'est-à-dire une joie vraie en ce monde? Est-ce le bonheur dans l'autre vie ? Si vous y tenez, je ne nierai pas la gloire. Mais souvenez-vous que je demandais à la gloire d'être le bonheur.
ESTÉVE. — Eh bien ! n'est-ce donc pas le bonheur que concevoir un ouvrage, l'exécuter, travailler pour l'amener à sa perfection, vivre avec cette pensée, en espérer des résultats utiles pour les autres et agréa- - blés pour soi-même? On a quelque raison,ce me semble, d'être satisfait lorsqu'on peut se dire : J'aurai revêtu d'une forme durable des idées saines et consolantes ; mon livre sera comme un phare sur les écueils, un arbre dans la plaine, un puits au désert. Ni Dieu ni les hommes ne condamnent un tel dessein, et l'on
Ipeut s'y complaire sans rougir de soi-même. SULPICE. — Assurément. Mais c'est du travail, et non plus le bonheur et la gloire que je voulais. Ces
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livres dont vous parlez, on les fait humblement, à force de fatigue et de sacrifice. L'auteur impose à son esprit le joug très rude de la vérité, de la raison, du bon sens. Il est chaste, il est sobre, vertus qui ne coûtent pas moins à l'esprit qu'à la chair; il est désintéressé enfin, car il refuse d'entrer dans la voie des applaudissements, comme d'autres refusent de suivre la voie de la fortune. Il s'expose, s'il a moins de force que de bonnes intentions, à ne mettre au jour qu'une platitude. Lors même que son génie répondrait à 8on honnêteté, il peut compter que le succès ne répondra point à son génie. Je ne le plains pas! Je tiens que l'homme capable à' écrire Athalie, Télémaque, le Discours sur l'Histoire universelle, ou le Sermon sur la prière, a en lui tout ce qu'il faut de véritable supériorité pour mépriser le dédain du public, et pour oublier même son ouvrage. Mais cet homme n'est plus l'artiste, le frivole amant de l'art pur, le vain adorateur de la renommée. Il n'a pas écrit pour le puéril plaisir de voir son portrait aux vitres des marchands d'images, et de recevoir les épîtres enflammées de Gathos et de Madelon. Il a voulu servir les hommes en glorifiant Dieu : il sait que ce qu'il a fait ne comptera pour la vie future, comme toute œuvre humaine, qu'à titre de bonne action; et, quant au mérite de la façon, il n'en est pas plus fier que tout autre artisan de tout autre ouvrage. Que lui importe qu'on lise sur sa tombe: lia fait des livres, on : lia fait des souliers?
SOLPICE 314
Les cinquante ou cent grimauds qui arrosent d'encre fraîche le piédestal de Voltaire, voudraient bien avoir l'esprit et la gloire de ce merveilleux garnement. Bossuet, Fénelon, Racine eussent de bon cœur échangé tous leurs ouvrages pour le mérite, la gloire et la récompense de saint Grépin. Ils auraient eu raison ; la vraie grandeur est celle que Dieu couronne.
En me jetant dans le métier littéraire, je n'avais aspiré qu'à la gloire comme moyen de bonheur. Je voulais gagner le suprême rang, et tenir le monde attentif à mes paroles. J'avais refait, sous une autre forme plus pratique, le rêve impérial dont je m'étais cru désabusé. Pour la seconde fois, je n'avais vu que moi dans le monde. Je ne me donnais plus la divinité aussi absolument que dans le premier essor de mes concupiscences; mais je me voyais en montre au genre humain, l'objet de ses respects, l'arbitre de ses pensées.
Convaincu à temps que j'aspirais à couvrir le monde d'une aile de papillon, et que je ne serais pas heureux pour devenir ridicule, je désirai la richesse : l'orgueil du riche me paraissant, au surplus, beaucoup mieux fondé que celui de l'artiste et du lettré. Le sentiment de l'art, me dis-je, est un don, une faveur céleste, ou une conquête; mais, don ou conquête, il est aux ordres de la richesse. Le riche est le patricien pour qui travaille docilement et respectueusement toute cette plèbe railleuse et pleine
de jactance. Il commande, et l'on s'empresse ; il approuve, et l'on se hausse ; il dédaigne, et l'on n'est pas; il siffle, et l'on n'est plus. Le talent n'est qu'un des valets de la fortune. Turcaret peut-être, puisque ainsi on le nomme, a moins de science et moins de piquant dans l'esprit qu'Apelles et qu'Horace; mais Apelles rêve de décorer la maison de Turcaret, Horace vient chanter à sa table pour une petite rente. Turcaret entre partout la tête haute. On l'annonce, la porte s'ouvre à deux battants. Horace ne vient que s'il est mandé ; il incline très bas sa tète panachée de lauriers, il se met ^slus un coin, il s'assied à la dernière place, il attend le dessert pour réciter quelque chose en l'honneur et au goût de Turcaret. S'il faut un député, le peuple choisit Turcaret; s'il faut un ministre, c'est Turcaret que le roi nomme : et quand, par un renversement de toutes les idées reçues, Horace monte à la tribune ou se glisse dans le conseil, un immense éclat de rire s'élève et le renvoie à l'Académie ; la voix du peuple redemande Turcaret. Ce Turcaret est plein de bon sens et de solidité. Si ses poètes et ses artistes ne le corrompaient point, il aurait de la morale. Donc, manifestement, la richesse est un don supérieur au génie, ou une conquête plus glorieuse. L'homme fort est celui qui entre à la Banque ; il a cent fois le droit de mépriser le baladin qui monte au Parnasse. Je n'ai été riche qu'en rêve, il faut l'être en réalité.
C'est la richesse qui me donnera le bonheur. Je serai indépendant, je jouirai de la vie, je ferai du bien, j'entrerai sans fatigue et sans ambition dans la politique, et je prendrai même plaisir, sans aucun mélange de jalousie, aux ouvrages des auteurs, s'ils en font de bons.
Un héritage m'échut à point nommé ; je me trouvai riche au moment que je souhaitais de l'être. Par malheur, ma fortune était dans l'industrie. Je fus forcer d'y veiller assidiiment, et, ne pouvant la réaliser, je me laissai aller au désir de l'accroître. Tout alla fort bien pendant quelque temps. L'argent m'arrivait par cent voies. J'eus hôtel et château, grand train, grande livrée, grande table, peintres, musiciens, gens de lettres. Avais-je trouvé le bonheur? Non, j'avais gagné la fièvre. J'étais le premier manufacturier de mon département : il fallait devenir le premier industriel et le premier argentier de France. Je ne rêvais que d'Ango et de Jacques Cœur, et je voulais qu'un jour, bientôt, mes navires couvrissent les mers. Un de mes hommes de lettres m'avait composé une bibliothèque magnifique, où je n'entrais jamais ; un de mes artistes faisait dans ma maison de campagne des embellissements que je n'allais point voir ; deux de mes journaux, d'accord avec mon préfet, m'offraient la députation, et je ne voulais point l'accepter. Les plus célèbres chanteurs venaient dans mes salons. Pendant qu'ils chan-
taient, je causais dans un coin de quelque affaire, avec d'autres artistes non moins ardents et non moins ingénieux que ceux qui courent après la gloire, car ils courent après l'argent.
Ce n'était point l'argent, néanmoins, ({ui m'enfiévrait ainsi ; c'était la même ivresse de domination et d'empire, la même convoitise, la même concupiscence qui m'avait toujours emporté. Au milieu de mes richesses, je menais une vie d'anachorète. Je dormais moins qu'un chartreux, et d'un sommeil moins paisible; je ne savais ni ce que je mangeais, ni comment je m'habillais ; je n'appartenais ni à mes amis, ni à ma famille, ni à moi-même, ni à Dieu : j'appartenais aux affaires et aux gens d'affaires, et je cherchais quelque moyen de culbuter mes rivaux. Devenir le plus puissant des capitalistes, tel était mon rêve; les millions de Rothschild pesaient autant sur mon âme que les lauriers de Miltiade sur Fâme du héros Thémistocle. Vanité des vanités, tout n*est que vanité dans les soucis que l'homme se donne pour son bonheur, parce qu'il place son bonheur dans la satisfaction de ses sens ou de son orgueil qui ne seront jamais satisfaits !
Un- jour, une affaire importante m'appela impérieusement à cent cinquante lieues de Paris. J'emmenai avec moi un ingénieur dont je pouvais avoir besoin. C'était une manière de juif fort mal baptisé, qui, en vertu de son baptême, n'était plus juif, et,
en vertu de sa juiverie, n'était pas chrétien. Du reste, garçon d'esprit, indépendamment de son métier qu'il savait bien, et bon diable. 11 avait passé par toutes les doctrines du temps; de toutes il avait retenu quelque chose : un peu saint-simonien, un peu phalanstérien, un peu guèbre,! un peu musulman, un peu illuminé. Tout cela faisait ce qu'on appelle aujourd'hui un socialiste. Nous causâmes ; il entreprit de me convertir. Dans le courant de la conversation, je lui confiai que je ne me trouvais pas heureux. 11 me répondit que cela était tout simple, personne ne pouvant être heureux en ce monde mal ordonné. Vous êtes fait, ajouta-t-il, pour des jouissances infinies; mais vous ne pourrez goûter ces jouissances qu'après avoir refondu le globe, la société et vousmême. — Voilà de la besogne! lui dis-je. — Non, reprit-il. La stérilité actuelle du globe sera vaincue par les premiers assauts du travail harmonien. Il ne s'agit que de faire succéder l'harmonie à la concurrence anarchique qui nous divise et nous arme les uns contre les autres. Nous sommes tous très mal dans le monde, parce que chacun de nous n'y voit que soi, et veut plier le reste des créatures à lui servir d'instrument. Abdiquonscette personnalitéégoïste, devenons frères et solidaires les uns des autres : le mal est vaincu, le monde change de face. — C'est la doctrine chrétienne du sacrifice, observai-je ; elle est noble et généreuse ; mais la pratique en est im-
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possible. — La doctrine chrétienne, reprit-il, a fait son temps. L'homme en a reconnu la fausseté ; il ne peut s'y soumettre, parce qu'elle ne le gouverne qu'à condition de le mutiler. Nous, au contraire, nous donnons libre essor à tous les instincts de l'humanité ; elle peut, elle doit les suivre tous, parce qu'elle n'en a point de mauvais. — Gomment! m'écriai-je ; mais tous les instincts de l'homme se réduisent à un seul, qui est précisément cet égoïsme auquel vous attribuez avec raison tous nos maux. L'homme se souvient d'avoir été, à l'origine, le roi solitaire et non collectif de toute la création; et son> orgueil, qui l'a fait tomber, le pousse sans cesse à reconquérir ce primitif empire. Il ne veut être le plus beau, le plus aimé, le plus savant, le plus éloquent, le plus riche, que pour être le plus puissant. Son éternel travail a pour but de l'élever au-dessus de ce qui l'entoure. 11 essaye d'abattre tout ce qu'il ne peut dominer, et, sans la parole de Jésus-Christ, il ne comprendrait même pas qu'il piit appeler un autre homme son frère. Pour mon compte, je l'avoue, cette parole seule me fait souvenir que mes ouvriers, mes agents et tous ceux que j'emploie sont mes semblables. Mon instinct est d'être votre maître, et de réduire à la même servitude quiconque est encore au-dessus de moi. Je n'en ai point de plus énergique. Je suis curieux de savoir quelle espèce de bonheur vous pouvez me promettre à moins de satisfaire cetinstinct, ou dem'enseigner aie vaincre.
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Il me fit là-dessus le pathos accoutumé de sa secte, qui m'intéressa, parce que je Tentendais pour la première fois. Tout en me reprochant de ne voir dans le monde que mon cerveau, ce garçon n'y voyait que son ventre. En échange de mes joies d'orgueilleux, il me promit des jouissances de pourceau, non moins irréalisables. Je lui répondis que son paradis terrestre me soulevait le cœur; mais je lui accordai qu'au temps où nous sommes, si l'on ôte Jésus- Christ, il n'y a que Fourier. Fourier est le véritable prophète du socialisme, en dépit des dissidents que nous voyons aujourd'hui s'efforcer de faire école à part, moins par dégoiit de tant d'absurdités que par jalousie. Qu'est-ce que le phalanstère? Une classification hiérarchique de toutes les sensualités au profit les unes des autres. Fourier fait du genre humain une immense armée de cuisiniers, de maçons, de baladins et de bayadères occupés aie divertir, et se nourrissant des restes de son orgie. C'est là que doivent aboutir naturellement tous les systèmes forgés dans la nuit et dans le chaos de notre intelligence, dès que Jésus- Christ n'y met plus sa règle et sa lumière, c'est-à-dire dès que la triple concupiscence y devient souveraine. Concupiscence delà chair : l'homme possède l'homme. Concupiscence des yeux : l'homme est maître de ce qu'il voit. Orgueil de la vie : l'homme est dieu ; il se crée lui-même à sa guise, et tout ce qu'il fait est marqué au sceau de la perfection. Si nos vieux pan-
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théistes, aujourd'hui décriés et détrônés, qui disaient que le christianisme n'en a pas pour trois cents ans ; si nos politiques conservateurs, acharnés à faire dominer les intérêts matériels ; si nos révolutionnaires de toute espèce, depuis le blanc jusqu'à l'écarlate, ne sont pas disciples fervents du prophète Fourier, c'est qu'ils avaient autrement construit leur phalanstère, ou qu'ils envient à M. Considérant l'honneur d'être le kalife de ce Mahomet de cuisine.
Mon phalanstérien, cependant, m'avait fait réfléchir plus que cela ne m'était arrivé depuis longtemps. Où va le monde, me demandai-je, et où vais-je moimême? Quand je serai le premier manufacturier ctle premier capitaliste d'Europe, que me reviendra-t-il ? Quel bien aurai-je fait ? Qu'emporterai-je dans le tombeau? Que répondrai-je à Dieu, qui me demandera compte de ma vie ? Oui, nous sommes solidaires ; oui, j'ai trop pensé à moi ; oui, je dois à mes frères quelque chose que je ne leur ai pas donné. L'homme ne peut rien que par le sacrifice ; le sacrifice est la condition première de toute prééminence et de toute grandeur. Sacrifice du repos, sacrifice du plaisir, sacrifice de l'esprit, sacrifice même de la conscience, chaque pas que nous faisons vers lebut de nosdésirsexigeun sacrifice ; et l'homme qui ne veut rien se sacrifier fait déjà un sacrifice immense, puisqu'il se voue à la servitude et au mépris. Jusqu'ici ma vie a été un sacrifice, mais un sacrifice de moi à moi, J'ai sacrifié des instincts
secondaires à un instinct dominant, dans la satisfaction duquel j'espérais trouver le bonheur. Cependant, plus j'avance, plus le but s'éloigne ; et, par un prodige effrayant, plus je poursuis le but, moins je désire arriver. Je suis le jouet d'un démon railleur, qui m'abandonne apr^s m'avoir fait dévier du chemin. Ce Moi, ce dieu menteur déserte son autel chargé de mes inutiles offrandes; il me laisse comprendre que ma chimère, dussé-je l'atteindre, ne vaudrait pas une heure du sommeil qu'elle m'a coiité. De même que le sacrifice au Moi est la condition de la gloire, peut-être que le sacrifice du Moi est la condition du bonheur.
Cette conclusion me jeta dans une sorte d'ivresse, pleine à la fois de terreur et de joie. Je songeai sérieusement à me retirer des affaires, pourmener désormais une vie toute nouvelle ; mais en même temps je me sentis plus saisi que je ne l'avais cru par la richesse et par l'orgueil de la richesse. M'arracher de ce mouvement, de ces entreprises, c'était, même en restant riche, abdiquer la puissance et la fortune. J'hésitais donc, quoique pressé d'en finir.
Dieu me tira du filet oii je ne savais que m'empêtrer. En un clin d'œil je fus mis dans l'état de Job, aux ulcères près. Sans me vanter, j'en pris gaillardement mon parti. Je considérai toute cette phase de prétendue prospérité, si complètement disparue, comme un apologue en action qu'on aurait joué devant moi pour me rendre plus sage. Je ne m'amusai pas ù
regretter le bien que j'aurais pu faire avec les trésors que je n'avais plus ; je m'en allai de mon palais et je retournai à l'auberge, dans la situation d'un homme qui, la pièce jouée, quitte sa place au parterre, estimant qu'il en a eu pour son argent. J'adressai à Dieu ma plus longue prière ; je dormis comme depuis longtemps je n'espérais plus dormir I
ESTÈVE, — Je vous écoute avec étonnement, Sulpice ; vous avez été riche !
suLPicE. — Très riche. Vous voyez qu'on ne meurt pas pour tomber de richesse en pauvreté.
ESTÈVE. — Et vous avez subi si patiemment cette ruine totale !
SULPICE. — Sans doute, puisque Dieu dans sa miséricorde m'y avait préparé. Je vous dirai même que cela ne se passa point sans quelques épisodes burlesques, dont je fus assez diverti, et sans quelques circonstances touchantes, capables de consoler un homme plus affligé que je ne l'étais. Vous ne sauriez imaginer avec quelle promptitude comique me fuirent deux ou trois philosophes et une demi-douzaine de lettrés qui m'avaient fait l'honneur de préférer ma table à celle de leurs autres Mécènes. Ils ne dépeignent point les ingrats autrement qu'ils ne se montrèrent à moi. Ces rêveurs-là, qui volontiers, je crois, auraientmonté derrière mes voitures, ne me saluèrent plus dès qu'ils me virent à pied. Mon frère le phalanstérien ne daigna plus m'adresser le moindre mot pour me convertir à
son évangile. Tous craignaient que je ne leur empruntasse de l'argent. Mais il se trouva de mes derniers rivaux, des Turcarets, qui m'en offrirent ; et le jardinier de mon ancienne maison de campagne vint me prier d'accepter l'hospitalité chez lui. Ce brave homme était bon chrétien ; je le pris au mot. J'allai passer le printemps dans sa maisonnette, à deux pas de ma villa, mise en vente pour le compte de mes créanciers. En vérité cette villa était charmante. J'en jouis pour la première fois, et j'y contractai ce vif amour de la campagne qui est devenu la source intarissable de mes plus grandes joies. Jusqu'alors, absorbé en moimême, je n'avais pas, pour ainsi dire, ouvert les yeux sur la nature. Qu'elle me parut belle, au sortir de ces limbes de l'orgueil où je n'avais vu que moi, toujours moi ! Avec quelle indicible énergie elle me parla de Dieu, et me fit aimer ce bon Père, dont la clémence a laissé tant de merveilles sur la terre d'exil où nous devons passer avant de rentrer au port de l'éternité !
ESTÈVE. — Pardonnez, Sulpice, à mon insistance. Mais, franchement, dans ces champs où vous vous plaisez, n'éprouvez-vous aucune amertume à penser qu'au lieu d'être simplement un hôte ou un passant, vous pourriez être possesseur? Et, lorsque, dans vos courses, vous rencontrez des malheureux, quelque paysan ruiné, quelque orphelin sans asile, quelque veuve, ne regrettez-vous point cette caisse bien gar-
nie oii vous auriez pris, sans qu'il y parût, de quoi soulager leur misère?
suLPicE. — Que me demandez-vous? Je suis homme et chrétien. Gomme homme, mon cœur est toujours un abîme de désirs et de chimères; comme chrétien, je souffre, grâce à Dieu, de tous les maux que je vois. Il ne se passe pas de jour où je n'éprouve plusieurs fois le regret de n'être plus riche : le vieux serpent est là, qui voudrait bien me reprendre! Mais autant de fois il se montre, autant de fois je le chasse, et sans beaucoup de peine. J'étais esclave dans son enfer, je suis nwître dans mon paradis. Par cent raisons je me console de n'être plus riche ; et la première, c'est que je ne le suis plus parce que Dieu l'a ainsi ordonné dans sa sagesse infiniment supérieure à la mienne, et dans sa miséricorde infiniment plus grande que ma charité. S'il devenait nécessaire à moi ou à mes frères que j'eusse cent mille livres de rente, pourquoi ne les aurais-je pas? Le bon Dieu me les donnerait assurément, dût-il s'appauvrir. Mais quand j'étais riche, il y a une joie que je n'avais pas et un désir, je l'avoue à ma honte, qui ne me persécutait guère. Dans ce temps-là, je possédais prés, arbres, rivières, j'avais plaine et colline : je n'en possédais point la beauté ; je visitais rarement ma terre, et j'en revenais humilié de ne pouvoir encore acheter la montagne et la forêt qui bornent l'horizon. Depuis que je n'ai et que je ne désire rien, j'admire tout, je
jouis de tout. Je suis donc plus véritablement possesseur que je ne l'étais alors. Quand je rencontrais un malheureux, cette vue m'importunait ; je regrette aujourd'hui de ne pouvoir l'assister, je souhaitais alors de ne le plus voir. Je crois que ma compassion, quoique impuissante, vaut mieux pour moi, et même est moins stérile encore pour le malheureux, que ne Tétait mon offrande. Si j'ai fait quelque bien dansma vie, c'est depuis que je suis pauvre. Je n'ai ni or ni argent; mais ce que j'ai, je le donne. Un bon avis est plusprécieuxqu'une pièce d'or ; une parole tendre, unelarme, une prière est plus précieuse qu'un bon avis. J'offre aux malheureux mes conseils, ils ont mon amitié ;etsi la pièce d'or est absolument nécessaire. Dieu me fournit quelque moyen de la trouver, non dans ma poche, mais dans une autre, où elle serait /estée, et d'où je la fais sortir. Les pauvres ont eu de tous temps des amis; jamais ils n'en ont eu de meilleurs que les pauvres. Qui peut dire combien de millions ont passé par les mains de saint Vincent de Paul, qui ne fut peut-être jamais propriétaire de trois chemises? Et la mort n'a pas borné le cours de ses bienfaits. Après deux siècles, ce saint mendiant distribue encore des aumônes auxquelles ne pourrait suffire la fortune d'un souverain. Croyez-moi, l'avocat des pauvres, si peu qu'il ait de zèle, déterre toujours un banquier des pauvres. Mais l'argent, c'est la moindre chose. L'aumône vraie, l'aumône féconde est celle
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du cœur; chacun la peut faire : et que de fois je l'ai reçue de ceux à qui je la voulais donner! Oui, j'aisouvent quitté la cabane et la masure, émerveillé des trésors de courage et de résignation que j'y laissais, heureux d'en emporter ma part ! L'indigent que j'avais vu là me remerciait d'être venu lui faire une lecture pieuse, et ne me demandait que de revenir lorsque j'en aurais le temps. J'y retournais, je n'y portais que mon livre. Qu'aurais-je porté autre chose ? Par les toits rompus il tombait plus de bénédictions célestes que de pluie ou de vent ; et je rendais grâce à Dieu d'avoir fait la pauvreté.
ESTÈVE. — Eh! Sulpice, quel excès! Gardez que nos démocrates vous entendent, eux qui déclarent la pauvreté mauvaise, infâme, attentatoire aux droits de l'homme, et qui la veulent abolir ! Plaisanterie à part, n'allez-vous pas un peu loin dans votre sens, comme ils vont trop loin dans le leur? Il y a trop de pauvres sur la terre : l'on peut, ce me semble, essayer d'en diminuer le nombre.
SULPICE. — Sans doute, et c'est à quoi je vous engage à travailler, dans l'intérêt des pauvres et dans le vôtre. Donnez aux pauvres, mais surtout évangélisez-les. Je ne dis rien à ces sectaires qui croient que notre Sauveur n'était qu'un homme. En prenant la défense des pauvres, ils n'ont d'autre vue que de se faire une armée, pour en être les généraux. Les meilleurs d'entre eux sont tout au plus des philanthropes et
des utopistes. Les uns ignorent ce que c'est 'que la pauvreté, les autres méprisent les pauvres. On ne les rencontre point dans les hôpitaux, à moins qu'ils n'y touchent des appointements, après avoir chassé les religieuses pour se faire plus large part ; on ne les voit point chez les indigents. Leur apostolat s'exerce à la tribune des clubs et à la table des cabarets politiques ; la pauvreté qu'ils ont sous les yeux trinque avec eux, la colère à la bouche, l'arme au poing ; elle est née du vice. C'est celle-là qu'ils prétendent abolir ; mais vous savez s'ils se proposent d'abolir le vice ! Êtes-vous cependant du petit nombre des chrétiens que leur doctrine menteuse et grossière a séduits? Rappelez- vous alors, vous qui croyez que Jésus-Christ est Dieu, rappelez-vous qu'il n'a pas dit aux envoyés de Jean : // n'y a plus de pauvres; mais : Les pauvres sont évangélisés. Les juifs charnels lui demandaient de venir dans la puissance et dans la gloire ; il vint dans la pauvreté. Afin de prouver sa mission, il guérit ceux qui croyaient en lui ; mais il leur donna pour fortune, quoi? sa parole, et le commandement de ne pécher plus. Ses disciples les plus aimés, ses apôtres qui régnaient sur les éléments et qui étaient servis par les anges, aimaient certes les pauvres : où voyez-vous qu'ils aient pris soin d'en enrichir un ? A quel homme sur la terre ont-ils dit : Conserve et accrois tes richesses ? A quel autre : Tu seras riche ? C'est qu'en effet la pauvreté est bonne, bonne à qui la
secourt, meilleure à qui la subit. Elle est la nourrice des grands courages, la tutrice des grandes vertus ; elle établit entre l'iiomme et riiomme, entre l'homme et le ciel, ce constant échange de services, de charité, de soumission, d'espérance, qui est le lien puissant de la famille humaine, la seule consolation de l'âme dans ses inénarrables douleurs, dont les moindres et les plus vite oubliées sont la privation et la faim. La pauvreté est la grande route du ciel : c'est par là que montent vers Dieu tant d'àmes préservées des amollissements et des tentations de la richesse. J'ai vu beaucoup de pauvres; je n'en connais de vraiment malheureux que ceux qui ont les vices du riche : Desperantes semetipsos tradideiiint impudi citiœ. Que puis-je, et que pouvez-vous, et que peuvent toutes les lois humaines contre le désespoir de ceux-là? Gonnaissez-vousdesaumônes qui lessauraient assouvir? ou, chercherez-vous querelle à Dieu, parce que sa justice atteint partout le pécheur! Mais telle est encore la grâce de la pauvreté : le haillon surnage parfois sur le bourbier ; le vêtement de pourpre et d'or coule au fond. Quand un missionnaire passe dans une paroisse, il convertit les pauvres, il reçoit leurs confessions et leurs larmes ; il ne reçoit de la plupart des riches que des injures et des quolibets. Si donc vous souffrez sincèrement de voir vos frères dans la peine et dans le besoin, ne dites pas qu'il faut abolir la douleur et la pauvreté ; ne vous taillez pas de ces
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grandes besognes devant lesciuelles on se croise ensuite les bras; mais aimez les pauvres et secourezles, comme votre Maître vous en a donné l'exemple. Sans vous préoccuper de leur porter la richesse, offrez-leur la parole de vie. Vous aurez plus fait pour celui à qui vous apprendrez une prière, que si vous aviez assuré sa fortune.
ESTÈVE. — Sans doute, j'aurai plus fait... pour son bonheur éternel.
SULPICE. — Et pour son bonheur présent. En lui donnant une fortune, vous ne le délivreriez ni de l'effroi de la perdre, ni du souci de l'accroitre, ni du péril d'en mal user : vous ne lui donneriez donc qu'un bonheur semblable à celui de tant d'autres, à qui rien ne manque et qui se plaignent sans cesse. Apprenez-lui la prière : vous allumez dans son ccRur la vive joie de l'espérance, vous l'entourez du bouclier de la résignation, vous le préservez du péché et de tous les maux qui suivent le péché ; vous le délivrez de l'envie, ce monstre qui ne voit au monde que ce qu'il n'a pas; vous l'investissez enfin d'une force qui agit sur Dieu même : et j'ose le dire, vous le conduisez ainsi dans le champ du père de famille, là où tout homme trouve à glaner et à moissonner. J'ai été jeune et fat vieilli, et je n'ai point vu le juste abandofiné mir la terre. Voilà ce que peuvent répéter, après David, tous ceux qui ont voulu reconnaître la main de Dieu parmi les pauvres. Elle ne se cache
pas; elle y est aussi manifeste que sa justice parmi les pécheurs.
ESTÈVE. — Donc, Sulpice, s'il vous était possible d'anéantir la pauvreté, vous ne le feriez pas?
SULPICE. — S'il m'était possible d'anéantir la pauvreté, je serais Dieu; j'aimerais les hommes incomparablement plus que je ne le fais, et je saurais incomparablement mieux que je ne le sais combien le frein de la pauvreté leur est nécessaire. Pourquoi serais-je un Dieu plus sage que celui qui a créé le monde? Je ne sens pas en moi cette supériorité de raison que Matthieu Garo se reconnaît, lorsqu'il imagine de pendre les citrouilles aux chênes ; je n'y sens pas davantage cette supériorité d'amour qui inspire à Fourier le besoin de nous faire faire chaque jour quatre ou cinq repas, chacun à quatre ou cinq services. Laissons ces fous à leur folie.
ESTÈVE. — Hélas! ces fous, pourtant, troublent le monde.
SULPICE. — Rien ne prouve mieux qu'ils sont fous.
ESTÈVE. — D'accord. Mais enfin le monde est troublé. Ils ont jeté au sein des multitudes mille terribles semences qui lèvent avec une terrible rapidité. Gomment répondre à ces voix formidables qui crient : Plus de pauvreté, plus d'aumône I
SULPICE. — Par l'aumône et par la pauvreté. Le mouvement qui agite le monde a pris naissance à
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Wittemberg, au xyi" siècle ; il s'est appelé le protestantisme, et il a été, comme l'ont dit avec orgueil les philosophes de Louis-Philippe, une révolte de la chair, trop comprimée par la discipline catholique. Il a premièrement abattu, dans une notable partie de l'Europe, la doctrine et la pratique du sacrifice. La révolte, gagnant ensuite de proche en proche les sommités sociales, a fini par triompher dans tout l'univers chrétien. La société dirigeante est devenue protestante de fait, et bientôt incrédule, dans les pays mêmes où le protestantisme n'avait pu s'implanter. Au lieu de fonder des couvents et de bâtir des églises, on a construit des palais, que l'art, devenu païen, a décorés de peintures obscènes. La pauvreté a été honnie et le sacrifice bafoué, non par les pauvres, mais par des riches qui ne voulaient plus se dévouer aux pauvres. La richesse a cessé de faire à la pauvreté cette large part qu'elle lui offrait jadis ; le peuple n'a plus vu descendre vers lui, des hautes classes, ces pauvres volontaires qui lui apportaient leurs trésors et leur vie pour l'amour de Dieu. On a fait plus que de sacrifier les pauvres à la passion des richesses et du bien-être, on les a dépouillés en dépouillant l'Église ; et les biens arrachés au sanctuaire ont créé une nouvelle espèce de riches, les plus durs, les plus avides, les plus âpres au gain et les plus gonflés d'orgueil. De même qu'autrefois les grands seigneurs d'Allemagne avaient dit : Il n'y a plus de pape! ces nouveaux
riches, par la voix de leurs philosophes et de leurs histrions, ont dit : Il n'y a plus de Dieu! Mot% une voix est sortie de la poussière des manufactures, oii le riche avait ses pactoles, et de la boue des grandes villes, centre de ses plaisirs ; et cette voix a répondu : // n'y a plus de propriété ! Le riche et le pauvre, depuis longtemps devenus ennemis, se sont livré bataille. Gomment finira le combat? Par l'abolition de la pauvreté? Non? Par l'abolition de la richesse? Pas davantage! Pour changer de mains et pour être diminuée dans celles qui la posséderont, la richesse ne sera pas abolie. Le combat finira par le retour de la richesse aux devoirs que Dieu lui impose. Après avoir acquitté par force, au comptoir des révolutions, l'arriére de cette dîme qu'elle s'était flattée de ne plus payer jamais, elle continuera de la payer volontairement en argent et en hommes, comme par le passé. Elle fondera des hôpitaux et des écoles, elle bâtira des couvents et des églises, elle y mettra des moines, des hommes desacrifice qui renonceront aux jouissances de la fortune pour évangéliser les pauvres et pour les servir, et la société sera rétablie sur ses bases.
Et maintenant, mon cher ami, si vous voulez savoir pourquoi je me rends à Rome, je vous l'ai dit. Quoique bien heureux depuis le jour où Dieu m'a fait entrer dans la voie du renoncement, je n'ai pas laissé de sentir que je n'y avais pas assez marché. Un bien me restait, c'était moi -même ; et comme ce bien m'appar-
tenait en toute propriété, naturellement je n'en jouissais pas. J'ai résolu de le donner à Dieu. Je vais donc devenir prêtre, enchaîner au pied des autels ma liberté, et, pour cette offrande, recevoir le pouvoir immense d'absoudre et de bénir. Mais je compte ne pas m'en tenir là. Quand je serai prêtre, alors je me ferai religieux. Je chercherai dans le monde un saint, un de ces cœurs enflammés de l'amour du sacrifice, une de ces volontés inspirées qui savent vraiment par quel moyen plus sûr et par quelle industrie plus prompte on peut, à chaque époque, pousser les hommes dans la voie du salut. Je m'attacherai à lui par le vœu de l'obéissance, pour travailler, vivre ou mourir, comme il me l'ordonnera. C'est ainsi que je compte payer ma dette à Dieu et à l'humanité.
Vous m'avez demandé le secret de ma joie, vous le connaissez. Agissez de même. Fiez-vous à Dieu, priezle ; croyez-le plus sage et meilleur que vous, ce n'est pas bien difficile ; ne désirez ni la gloire, ni la fortune, ni l'empire ; sans entreprendre d'organiser le monde autrement que Dieu ne semble l'avoir voulu, réglez votre vie comme votre conscience vous dit très clairement qu'il le veut ; faites à ceux qui vous approcheront tout le bien que vous pourrez leur faire, ditesleur toutes les bonnes paroles que vous pourrez leur dire : moyennant cela, vous ne serez malheureux ni dans la pauvreté ni dans la souffrance, et vous ne craindrez pas de voir le monde crouler autour de vous.
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ESTÈVE. — Hélas! Sulpice, je sens (que vous avez raison; mais vous ne voyez pas que vous donnez des conseils héroïques à une âme pleine de faiblesse et de lâcheté,
SULPICE. — Des conseils héroïques! le mot est trop fort et ne l'est pas assez. Je ne me contente pas pour mes amis qu'ils soient des héros, je veux qu'ils deviennent des saints. Laissons l'héroïsme ; visons plus haut que notre piédestal, élevons nos regards et nos cœurs jusqu'à la croix qui protégera notre tombeau. De là, comme déjà rendus dans le port, nous contemplerons avec assurance ces coquilles de noix qui sont notre fortune, notre gloire, notre vie, mais qui ne sont pas nous-mêmes, et qui peuvent s'engloutir aujourd'hui ou demain, sans que notre âme se perde dans le naufrage.
Être un héros, un grand homme comme le monde l'entend, c'est trop aisé. Les événements font les trois quarts de la besogne, le monde fait toute la gloire ; il la fait chétive et périssable comme lui. Fûton César, on n'est jamais que le coq d'un village. Le village vous parait grand, parce qu'il s'appelle la terre ; une renommée vous paraît durable, parce qu'elle subsiste des siècles entiers : qu'est-ce pourtant que cette petite terre dans l'ensemble des mondes, et qu'est-ce qu'une éternité qui aura un dernier jour?
Nous sommes appelés à quelque chose de mieux, à une vie divine, à^une gloire éternelle, en un mot, à la
sainteté. C'est là que nous devons tendre. Nulle autre entreprise n'est digne de nos efforts, celle-là nous étant proposée ; et nulle autre ne peut nous conduire au bonheur.
Or, si Dieu nous appelle à la sainteté, si la sainteté est la condition de notre contentement ici-bas et de notre bonheur éternel ; si elle est l'ordre dans lequel nous devons vivre, qui nous empêchera d'être saints ? qui se mettra entre Dieu et nous, malgré Dieu et malgré nous ? qui nous suscitera des obstacles insurmontables ? Et s'il n'y a pas d'obstacles insurmontables, qu'y a-t-il ? Je vois une multitude sans nombre, gens de toute condition, de tout pays, de tout âge, de toute science et de toute ignorance, de toute richesse et de toute misère, de toute faiblesse et de toute force, ({ui s'avance et qui monte, depuis dix-huit siècles, par cette voie étroite où vous dites que vous ne pouvez marcher ? Tous ne vont pas également vite : Dieu est patient, et ne refuse pas d'attendre. Quelques-uns s'arrêtent, épuisés de fatigue, ou plutôt saisis de langueur : Dieu se baisse et leur tend la main, ou leur envoie un ami qui leur porte secours, et qui se fortifie lui-même en les raffermissant.
ESTÈVE. — Oui, Sulpice ; et je connais un homme à qui Dieu, en ce moment même, fait cette grâce.
SULPICE. — Vous en connaissez deux. Malheur à moi, si je me croyais délivré des embûches d'où j'essaye à vous tirer! Je n'ai pas un moindre besoin de me
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défendre que de vous secourir. Dans la vie chrétienne, c'est remporter la victoire que de commencer le combat ; mais il faut le soutenir jusqu'au bout, jusqu'à la mort. Mon avantage sur vous est simplement une plus longue expérience de l'ennemi. Vous entrez dans la carrière ; voilà dix ans que Dieu m'y soutient, me laissant mesurer ma faiblesse et me faisant juge de sa bonté. Croyez-moi, pour gagner le ciel, nous n'avons pas de plus grande peine à prendre que de le désirer. Qu'ai-je donc fait, moi, pour recevoir la grAce de la vocation apostolique ! J'ai usé un peu de ma raison et un peu de ma volonté. J'ai consenti à reconnaître que Dieu est plus sage et meilleur que moi ; qu'il est souverainement bon, souverainement juste, souverainement miséricordieux ; qu'il donne à nos cœurs des lumières ineffables et une loi parfaite. J'ai voulu ensuite obéir à cette loi qui me procure la paix aujourd'hui, et qui me promet un bonheur sans fin. J'ai tâché d'apporter, dans l'accomplissement des devoirs qu'elle m'inspire, un reste, une ombre de l'énergie et de la vigilance que j'employai si longtemps à poursuivre tant de chimères. Faire un petit sacrifice, accepter sans murmure un léger contretemps, se déprendre d'une espérance et d'une ambition que la simple sagesse humaine nous conseillerait d'abandonner, qu'est-ce que cela? Avec une telle monnaie, vous n'achèteriez rien sur le marché des honneurs et des plaisirs du monde. Dieu s'en contente ! Par ces imperceptibles degrés, il nous
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dresse h en franchir de plu» élevés^ que nous apercevons moins encore. Nos cœurs s'abandonnent à la joie du sacrifice, nos yeux se familiarisent avec les lumières de la vérité. In luinine tiio videbimus lumen, dit David. Que cette parole est profonde ! La vérité se montre à nous chaque jour, plus nette et plus vive ; devant son rayonnement auguste se dissipent les sophismes du mal. Nous craignons encore l'épreuve, et lorsqu'elle arrive, notre âme se trouve déjà établie dans un état habituel de soumission réfléchie et forte qui défie toutes les vicissitudes de la vie.
Elle les défie ! je ne veux pas dire qu'elle n'en souffrira point, je dis qu'elle n'en sera ni écrasée ni désespérée. La terre est un lieu d'exil et de douleur : Lacrymarum valle. Toiii homme y versera des larmes. Ceux qui le nient sont des fous, et ceux qui s'en plaignent regrettent d'avoir une âme. Lorsqu'ils développent les plans de leur humanité nouvelle, qui ne pleurera plus et qui sera heureuse parce qu'elle n'aura ni froid ni faim, j'entends une voix très anciennement connue: c'est le même esprit qui demandait au Sauveur des hommes la grâce d'entrer dans le corps des pourceaux. Laissons-les rêver l'édifice de leurs voluptés : les fondements n'en sortiront point de terre ! Et, tandis qu'ils se flattent de fuir la douleur, acceptons-la comme le dernier éclat que Dieu donne à la vertu. Les souffrances, les désastres sont le pain quotidien de la vie : il hn\ en remerciep Dieu, qui mettant de biens sur h
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terre pour que nous y puissions vivre, et qui mêle à ces biens tant d'inséparables maux pour nous apprendre à n'attacher notre cœur qu'aux biens éternels. Heu mihi, quia incolatus meus prolongatus est ! Le bonheur est un gémissement vers Dieu, une plainte pleine d'espérance et d'amour. Hélas ! que mon exil est long! mais cet exil n'est pas éternel. Le chrétien dans l'épreuve goûte la sainte joie du voyageur qui revient vers la patrie. Battu de la mer menaçante, il .sait que cette tempête qui soulève les ondes et qui emporte, à chaque effort, quelque chose du navire, ne fait pourtant que le pousser plus vite au port.
ESTÈVE. — Ah ! Sulpice, que j'envie cette sérénité !
suLPicE. — Vous la posséderez au prochain malheur. D'ici là, pour vous trouver en mesure, demandez le calme. Afin d'obtenir le calme, éloignez tout ce qui fait du bruit autour de votre cœur. Quand nous voulons atteindre un but de fortune ou de gloire, nous savons très bien chasser les émissaires que nous envoie constamment la cohue mutinée de nos p.issions. Tout est refoulé, le champ reste libre à la passion qu'il s'agit de satisfaire. Déployez ici cette même fermeté ; l'objet en vaut la peine. Demander le calme, c'est demander l'abandon à Dieu, et par conséquent le sacrifice de soimême ; car il faut toujours en venir là...
ESTÈVE. — Je le vois bien ; et c'est pourquoi, sans doute, on y arrive avec tant de peine. Ce calme si né-
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cessaire, on ne 'a pas, quoi qu'on fasse. On a beau le poursuivre, il fuit.
SULPICE. — Il ne faut pas le poursuivre, il faut l'attendre ; et dès qu'on l'attend, on l'a. Demandons qu'il s'accroisse, mais demandons-le avec calme. La patience joue ici le rôle des oiseaux privés qui attirent d'autres oiseau.x. Répétons la prière qui dit tout : Que votre volonté soit faite. Mais, ajoute Bourdaloue, mais par-dessus tout, qu'elle s'accomplisse en nous, et que îious lui soyom toujours soumis ! Si nous pensions bien que c'est Dieu lui-même qui nous enseigne à lui demander cela, nous comprendrions qu'il a voulu que nous fussions en quelque sorte, dès ici-bas, participants de sa souveraine paix, et nous regarderions tout ce qui se passe sur la terre comme il le regarde lui-même, de cet œil devant qui ce que nous appelons encore l'avenir est déjà le passé.
ESTÈvE. — Cher ami, rempli par avance de l'esprit sacerdotal, vous ne voyez dans le méchant et dans l'insensé qu'un malade à guérir: je ne craindrai donc pas de décourager votre charité en vous laissant voir toute ma misère. Eh bien! vous venez de prononcer un mot qui touche à l'une de mes plaies les plus cuisantes. Vous voulez que je me défende de la crainte de l'avenir, et j'y réussirai, je l'espère, en m'abandonnant à la miséricorde divine. Mais qui me soulagera du passé ? Nous faisons tous les jours, à la messe, une prière bien
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profonde : nous demandons a Dieu de nous délivrer de tous les manx passés, présents et futurs : ab omnibus malis prœteritis, prœsentibus et fittiiris. Cette prière, que je répète avec ardeur, Dieu ne l'a pas jusqu'à présent exaucée. Je vis dans le passé plus encore que dans l'avenir, et il semble qu'il n'y ait que le présent qui n'existe pas pour moi. Ma vie est un soupir continuel vers ce qui n'est plus.
SULPICE. — Quand vous cesserez de redouter l'avenir, vous oublierez le passé. Acceptez courageusement le devoir de l'heure présente : vous remettrez ii la fois dans les mains de Dieu la veille et le lendemain, ne retenant des jours qui ne sont plus que la douleur de vos fautes, ne demandant à ceux qui no sont pas que le bonheur de ne plus pécher.
Permettez-moi de descendre jusqu'au fond de votre âme, ou plutôt de lire dans la mienne : le sentiment dont vous vous plaignez n'y est pas tellement effacé, que je n'en puisse retrouver la trace. Son vrai nom, c'est la douleur d'être chrétien. Nous ne regrettons si profondément que de n'avoir pas pu ou de n'avoir pas osé faire assez de mal. Ce lâche et abominable regret ne contribue pas médiocrement à nous attrister sur l'avenir.
Je l'ai combattu en m'efforçant de n'être plus chrétien à demi, en évoquant devant ma raison, éclairée par la foi, les fantômes qui venaient troubler mon cœur,
Je me suis demandé si vraiment je pouvais être assez fou, ayant enfin connu le néant de mon égoïsme, pour souhaiter d'y rentrer, poursuivant de nouveau l'insaisissable rêve du bonheur ? J'ai toujours vu alors que je n'avais rien perdu, sauf peutêtre quelques illusions destinées h disparaître bientôt. Mais comme c'est risquer beaucoup que de donner audience à la passion même assoupie, même vaincue, j'ai fini par ne plus vouloir écouter ma mémoire, toutes les fois qu'elle allait remuer dans mes souvenirs quelque chose qui n'était pas la salutaire honte du péché.
Craignons la douceur des larmes que nous aimons à verser sur nous-mêmes. J*en connais le danger; j'y ai failli périr, non suivant la chair, qui résiste toujours très bien à de tels assauts, quelque plaifitive qu'elle se fasse, mais selon l'àme. Ohl que l'Esprit-Saint les appelle avec raison homicides, ces langueurs, ces tristesses si éloignées de la sainte douleur que doivent nous inspirer nos véritables misères 1
Armons-nous contre nous. Dès que nous nous complaisons à une chose, le signe est certain : c'est là qu'il faut frapper. Les voluptés de l'esprit sont pernicieuses comme celles de la chair. Elles nous séduisent par cette concupiscence, ce faux et funeste amour de nousmême dont nous ne goûtons les joies qu'au prix de notredégradation.Unmélancoli(;ae qui ne combat point sa mélancolie, qui Vairae au contraire, et qui l'alimente
ou par des lectures ou par des rêves, savez-vous à quoi je le compare? La comparaison, peut-être, vous paraîtra violente, mais enfin, je ne vois en lui qu'un ivrogne qui a le vin triste. Et toutes les fois qu'il ouvre certains livres, et laisse monter à son àme certaines noires vapeurs dont il connaît la puissance, je dis qu'il va au cabaret. Oui, cet homme s'enivre. Il se distrait lâchement de son œuvre, de ses devoirs, par les grossières délices du malheureux qui court se jeter sous le joug du vin, sachant d'avance qu'il y perdra sa force et sa raison. J'en dis autant de l'orgueilleux, autant de l'avare, autant de toutes les mauvhises pentes de l'âme humaine. On a beau me parler de grandes passions, de nobles passions, de généreuses passions. Tout ce qui n'est point passion de servir Dieu et sacrifice à Dieu, n'est que passion pour nous-même et sacrifice à nous-même. Et cela, c'est le mal, et le malheur, et l'ignominie. Sans doute, cela souvent s'enveloppe de mille replis épais et magnifiques. J'écarte ces déguisements, ces beaux voiles, ces pompes de la gloire humaine et je trouve, quoi? l'ivrogne faible et malade, sous les lauriers du héros. Gardez-vous du breuvage empoisonné ! Dans quelque coupe qu'il se présente, écartez-le, renversez-le. Il vous coucherait, à jamais vaincu, sur la terre ; et l'éternel ennemi s'emparerait de vous sans effort.
Écoutez les deux grands apôtres du Christianisme, . cette religion de la dignité et du bonheur. L'un vous
dit que la vie est une milice, et qu'il y faut marcher en armes : — Prenez le bouclier de la foi, revêtez le casque du salut. L'autre vous crie : — Soyez sobres et veillez !
ON cœur battait quand je descendis de voiture à la porte d'Henri. J'allais le revoir après quinze ans d'absence. Nous avions été compagnons de marches et de cavalcades, compagnons de clairs de lune et de levers de soleil ; compagnons de fêtes, de lectures, de rêveries, d'opinions, de chimères ; enfin compagnons de vingt ans. Nous nous étions assis à la même table, la dernière fois, pour le festin de ses noces ; et le lendemain, au milieu de cette grande fête de sa vie, je lui avais dit adieu. Dérobant une heure à sa joie, il était venu me reconduire seul, bien loin, ne pouvant me quitter, ni cesser de me parler de son bonheur. Je l'avais laissé l'homme le plus heureux du monde, au comble de ses vœux, bien établi, plein de confiance, plein de projets. Il ne songeait qu'à parer sa femme, qu'à embellir sa maison, qu'à planter son jardin. Je verrais comme ses enfants seraient bien élevés, il me les amènerait, je
serais parrain du second, tout au moins du troisième. . . Depuis quinze ans, nous ne nous étions point revus ; depuis cinq ans, à peine nous étions-nous écrit.
Cependant, je n'ignorais pas qu'il avait prospéré, que sa vie était paisible, qu'il m'aimait toujours. Je savais, et j'en étais encore plus c' irmé, qu'il connaissait et qu'il aimait Dieu, et que je retrouverais dans l'ami de ma jeunesse un bon chrétien, un fervent cathotique, un frère.
Sa maison était celle où je l'avais laissé. Il l'habitait depuis le jour de son mariage. Que de visites nous y avions faites avant ce jour 1 que de conseils et de délibérations entre nous, pour la rendre digne de la souveraine qu'on y attendait I Une vieille servante m'ouvrit : « Quoi! c'est vous, Monsieur! » Je la regardai : « Vous ne me reconnaissez pas? » reprit-elle. — « Quoi! Madelon, c'est vous, » m'écriai-je à mon tour. « Avez-vous été malade, ma chère? » — « Ah! » poursuivit Madelon, « j'ai fait la maladie de tout le monde ; et j'ai quinze ans de plus qu'il y a quinze ans. Je suis arrivée de quarante-cinq à soixante, toujours sur mes jambes... Mais ne vous inquiétez pas, je sais encore faire la galette de sarrazin. » C'était son grand talent, que nous avions souvent célébré. Je lui promis mon apppétit d'autrefois. « Et Henri , comment va-t-il? — Il va bien, Monsieur, il a fait comme vous : il a oublié de vieillir. Qu'il sera content de vous voir! Il ne manque pas de parler de vous quand je lui sers
quelque chose que vous aimiez. Venez : il est là-haut, avec Madame, dans la chambre bleue; vous savez, la chambre nuptiale, comme vous disiez... Étiez-vous gai dans ce temps-là. Monsieur? Vous avez tout de même l'air plus rassis. »
Madelon avait toujours trouvé quelque chose de très plaisant à ce mot de chambre nuptiale. Elle n'était pas parvenue sans peine à le prononcer correctement, et depuis quinze ans elle continuait d'en rire, sans savoir pourquoi.
« Quelle drôle de chose, Mpnsieur, » poursuivit la bonne créature, en s'arrêtant pour reprendre haleine sur les marches de cet escalier, qu'autrefois elle franchissait quatre à quatre comme nous; « quelle drôle de chose, cette jeunesse, pour avoir comme ça des mots et des idées qui font rire ! En disiez-vous, avec M. Henri! Il y en a qui me reviennent et qui me dérident encore. Peut-être que ça ne serait pas de même aujourd'hui. Vous ne le diriez plus, ou je n'en rirais plus. La peine nous arrive de tant de côtés dans la vie de ce monde! Le souci finit par faire son nid en dedans de nous, et nous restons tristes, même sans sujet de chagrin. Ça se prend à tout le tempérament, Monsieur; et j'ai peur que vous n'aimiez plus mes galettes. »
La marche de Madelon s'accordait trop avec sa philosophie pour que l'une et l'autre ne fissent pas sur moi une certaine impression. Je me trouvai vieux
,out à coup, dans cette maison et sur cet escalier où je me souvenais d'avoir été si jeune. Là, j'avais senti mes jarrets plus souples, mon cœur plus allègre. Madelon me mettait quinze ans sur les épaules.
J'entrai sans me faire annoncer dans la chambre bleue. Henri me sauta au cou. C'était toujours lui ; c'était cet œil pétillant, ce cœur vif que j'avais tant aimé. Le moment d'après, il me sembla que je ne le reconnaissais plus. Sa taille svelte et droite s'était épaissie et courbée ; sa parole si rapide était devenue lente ; le temps avait fait son sillon sur ce front dégarni de son abondante chevelure ; front paisible autrefois, et maintenant grave. Plus de flamme de gaieté dans ces yeux, qui désormais avaient trop regardé la vie. Je me rappelai qu'Henri, jadis, se plaignait de ne pouvoir dompter au fond de son àme l'opiniâtre sentiment du ridicule. — « J'ai trop envie de rire, » disait-il; « j'ai un démon qui me fait remarquer les grimaces des gens qui pleurent, même quand je les aime et quand je les plains. » Ah ! je n'eus pas besoin de lui demander son histoire pour savoir qu'il avait pleuré à son tour, que ce sentiment de l'ironie était dompté, cette flamme du rire à jamais éteinte. La femme d'Henri m'avait moins vu. Elle ne put pas, sans un petit effort, se rappeler ma figure et mon nom. Et moi, partout ailleurs, je lui aurais parlé sans la reconnaître. Dans ma mémoire, c'était la fée de la jeunesse, vêtue de gaze, couronnée de fleurs, abordant
346 LA CHAMBHE NUPTIALE
la réalité, le sourire aux lèvres, par les chemins verts du printemps. Un cœur que rien n'a froissé, des regards qui n'ont vu rien de triste, un esprit qui n'a point conçu d'alarmes, des oreilles qui n'ont entendu que de douces paroles, des mains qui n'ont porté que des bouquets ; tout le matin, toute la fleur, toute la promesse de la vie ! Ainsi elle m'était apparue le jour de son mariage, chrétienne, femme, enfant tout ensemble, harmonie de beauté, de foi, d'amour, de candeur ; sérieuse parce qu'elle croyait, heureuse parce qu'elle aimait, radieuse parce qu'elle ignorait... Après quinze ans, c'était une épouse vieillie aux soucis du ménage, une fille en deuil de sa mère, une mère en deuil de ses enfants. Sur son visage pâli, le torrent des larmes avait creusé plus profonde la trace des années; dans son cœur soumis à la croix, elle étouffait l'inconsolable sanglot de Rachel. Je me rappelai que nous l'appelions Stella matutina. — Maintenant, pensai-je, c'est Mater dolorosa qu'il faudrait dire.
Et dans ce moment, mes yeux qui parcouraient la chambre bleue et qui ne la reconnaissaient plus, s'arrêtèrent sur une image de la Mère de douleurs, au cœur percé de sept glaives.
Henri pria sa femme d'aller chercher ses enfants, qu'il voulait me montrer. J'avais achevé l'examen de la chambre bleue.
« Je ne retrouve ici, » dis-je à mon ami, quand
nous fûmes seuls, « que ton visage et ton cœur. Nous avions fait de cette chambre un musée qui n'est pas celui que je vois. »
— « Legoût de l'esprit, me répondit-il, avait arrangé cette ancienne décoration ; peu à peu elle a, été remplacée par le goût et les besoins du cœur, par la prière, par le souvenir. Ni toi ni moi n'avions songé au Crucifix : le voilà. A l'endroit qu'il occupe se trouvait, si tu t'en souviens, la Diane chasseresse : elle nous aurait moins consolés, quand la mort est venue allumer ici ses flambeaux ! J'ai donné à ma femme cette image de Marie au pied de la croix, et elle a remplacé je ne sais quelle gravure poétique, après la mort de notre premier enfant. Ce dessin, au-dessus de la toilette, oh était la grande fête de Watteau, représente la tombe de mon père dans le cimetière de son village ; c'est par là que j'ai commencé de bâtir, et les cyprès quientourent l'édifice sont les premiers arbres que j'aie plantés. A côté est le portrait de la mère de ma femme : elle est morte dans cette chambre, que nous seuls pouvons habiter désormais. Ces autres portraits sont maintenant ce qui nous reste de presque tous les êtres chers ([ui nous ont élevés, qui ont travaillé et souffert pour nous, et si tendrement pris soin de notre bonheur. Cet ange qui s'envole au ciel est le second enfant que Dieu nous a repris, notre chère petite Thérèse. Nous l'avons perdue, l'année dernière, à six ans. Elle s'est écriée : « Dieu ! Dieu ! où est Dieu ! Je veux
aller à Dieu ! » Et elle a emporté les derniers jours heureux de sa mère. »
Les yeux d'Henri se remplirent de larmes. Troublé moi-même, je promenai silencieusement mes regards sur tous ces souvenirs funèbres. Mon ami comprit ma pensée.
<( Oui, frère Louis, » me dit-il en me serrant la main, (( voilà ce que devient une chambre nuptiale : au bout de quelques années, c'est un mémorial de deuil, écrit du doigt de la mort.
« Mais», ajouta-t-il, « grâce au Christ éternel, ni l'infamie, ni l'aversion, ni le 'désespoir ne sont entrés ici ; et j'ai pu voir que la douleur était comme un envoyé de miséricorde qui venait accroître la confiance, l'amour et la paix ! »